‹ Histoire de l'OpéraChapitre 5 sur 35 · ÉPOQUE I)K LU I, I.F · texte numérisé non relu

ÉPOQUE I)K LU I, I.F

fond, il ne fait que continuer les Italiens, et surtout Garissimi et Gavalli. Il se tient de trop près à la pure mélopée et ses airs ne se distinguent pas assez de ses récits. La mélopée, du reste, cadrait parfaitement avec la solennité qui accompagnait Louis XIV jusque dans ses plaisirs. LuUi devait être ce qu'il a été. Son génie ne pouvait se développer que dans le cercle étroit où l'enfermaient les convenances et le goût du temps. Son instrumentation est maigre; il s'applique toutefois à bien rendre la prosodie des paroles; il donne de la vivacité à ses airs de danse; il cherche et trouve quelquefois le sentiment dramatique, sans le pousser pourtant jusqu'aux tons passionnés que Gluck atteindra plus tard. La scène d'adieu de Gadmus et d'Hermione est une belle inspiration. Alceste, que fit oublier la partition de Gluck, contient des morceaux expressifs. Atys ^ l'ouvrage de prédilection de Louis XIV, dix fois repris à l'Opéra, de 1687 à à 1740, ades phrases touchantes. La scène de Jupiter et d'Io et le trio des Parques dans l'opéra d'Isis furent très admirés. Bellérophon transporta la cour et la ville. Le roi en fit bisser plu-

sieurs morceaux. Mademoiselle LeRochois chantait merveilleusement dans cet ouvrage le rôle de Sténobée. Persée était une pièce à machines^ montrant des décors et des trucs magnifiques, comme, par exemple, l'antre des Gorgones crii Méduse déclamait son récitatif fameux :

J'ai perdu la beauté qui me rendait si vaine,

comme Persée, tranchant la tête de Méduse , puis s'envolant dans les airs sur la croupe de Pégase, pendant que des monstres naissaient du sang de la victime de Minerve; comme aussi Andromède sur son rocher menacée par le dragon marin, et délivrée par le fils de Jupiter et de Danaé. Phaéton^ moins splendide que Persée pour les décors et les machines, fut repris sept fois, de i663 à 1742. Amadis de Gaule fut également repris sept fois. Roland^q\ii serait mieux intitulé Angélique et Médor, puisque ces deux personnages y sont presque toujours en 'scène, était un sujet indiqué à LuUi par le Roi. L'air de Médor : « Je vivrai si c'est votre envie, » le duo pour soprano et ténor. « Vivez enfin, » le

K PO(i n K l) H I. tl I. I. I 2 5

chant des Bergers, la folie de Roland, les airs de danse du cinquième acic excitèrent des transports. Armide est le dernier opéra de Lulli, et c'est i'ctîuvre la plus célèbre. Elle se maintint sur les aftiches pendant plus de quatre-vingts ans.

En choisissant Quinault pour écrire ses librctti, Lulli montra une grande sagacité. Il donnait chaque année à son poëte quatre mille livres pour un ouvrage nouveau. Quinault produisit quatorze opéras, qui rendirent son nom immortel, malgréles diatribes de Boileau. Lulli, en vrai soldat de l'art, mourut, on peut le dire, sur le champ d'honneur de la musique. Il se blessa le petit doigt du pied en battant la mesure avec sa canne, à une répétition, et il trépassa des suites de cette blessure, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il laissa son théâtre en état prospère à son second fils Jean-Louis, qui en avait la survivance, et qui le rétrocéda immédi^ement à Francini, dit M. Francine, gendre -de Lulli, moyennant une rente de dix mille livres à la veuve du maître florentin. La succession de Lulli atteignit le chiffre de 800,000 livres, qui représentent plus de trois millions d'aujourd'hui.

Les rivaux et les successeurs de Lulli sont nombreux, et plusieurs ont joui d'une grande renommée.

' Cambert, le co-directeur de Pabbé Perrin au théâtre de la rue des Fossés-de-Nesles, est l'auteur de l'opéra d'Ariane, que l'abbé allait représenter lorsque Lulli le dépouilla de son privilège. Cambert partit pour Londres, où il fit exécuter son œuvre devant le roi Charles II, qui lui donna la surintendance de sa musique. Cambert avait écrit aussi la partition de Pomone, qui eut un grand succès à Paris en 1671, et un autre ouvrage ayant pour titre : Les Peines et les Plaisirs de V amour (1672). Il contribua pour sa bonne part à créer l'opéra français , quoique toute la gloire en soit attribuée à Lulii.

Marais, qui aida les deux fils de Lulli à terminer Orphée^ ouvrage posthume du Florentin, fut le compositeur médiocre (.VAlcide, d'Alcyon et de Sémélé. Colasse suppléait le maître pour remplir ses parties d'orchestre. On l'accusa de s'être attribué plus tard des morceaux inédits de Lulli. Desmarets, après s'être rendu coupable du rapt d'une jeune fille et avoir rempli en Es-

K POQ U K I) K I, r I. I. I 27

pagne les fonctions de surintendant de la musique du roi Philippe V, ne put revenir à Paris que sous la Régence. Il est l'auteur d'une /^/(^ow et d'une Circé qui obtinrent un certain succès en i6(j3 et en 1694. Il a écrit huit opéras. Charpentier, élève de Carissimi, vint échouer à Paris fîour avoir voulu rompre avec les formules en usage. Il n'était pas assez simple pour son temps, comme le prouve sa tragédie lyrique de Médée^ qui ne plut pas, malgré ses qualités réelles. André Campra a plus de mélodie que l'auteur de Médée. Il voudrait animer la mélopée française, donner du rythme et du coloris à Tinstrumentation. Parmi ses vingt œuvres, on distingua surtout r Europe galante^ ballet en quatre entrées ; Hésione^ Tancrède et Iphigénie. Louis XIV affectionnait la musique de Destouches. Il disait que Fauteur d'Issé était le seul qui ne lui fît pas regretter LuUi.

Il est évident qu'après Lulli, Técole française dégénère. L'académie royale reste dans le calme plat jusqu'à la venue de Rameau, c'est-à-dire pendant quarante-six ans. Le public se contente des opéras de Mouret, de Monteclair, de Rebel

et d'autres compositeurs de moindre notoriété. Les œuvres sans vaL-ur ne font pas naître les artistes de talent.

Dans cet interrègne, de 1687 à 1733, nous voyons surgir mademoiselle Maupin, qui fait grand bruit, mais plutôt par ses aventures que par son mérite musical. Avant d'épouser Maupin, petit employé des finances, cette belle créature aux blonds cheveux avait eu pour amant un maître d'armes nommé Sérame, qui lui avait appris à manier l'épée. Ce talent ne lui fut pas inutile lorsque, entrée à TOpéra, 011 elle débuta dans la Pallas de Cadmus, elle se vengea si curieusement de son camarade Dumesnil. Vêtue en homme, elle attendit le soir, sur la place des Victoires, l'ancien cuisinier devenu ténor, et voulut Fobliger de mettre l'épée à la main. Sur son refus, elle le roua de coups de canne et lui prit sa montre et sa tabatière. Dumesnil, qui n'avait pas reconnu la demoiselle, se vanta le lendemain au théâtre d'avoir vaillamment fait tête à trois voleurs. « Tu en as menti, lui dit la Maupin. C'est moi seule qui t'ai bâtonné, et^ pour preuve, voici ta montre et ta tabatière que

Page 1