‹ Histoire de l'OpéraChapitre 9 sur 35 · LA GUERRE DES BOUFFONS. — INTERREGNE DE RAMEAU A GLUCK · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES BOUFFONS. — INTERREGNE DE RAMEAU A GLUCK

Rousselet, entrepreneur du théâtre de Rouen, signe un contrat avec le signor Bambini , qui lui amène de Turin une troupe de chanteurs italiens. L'Académie de musique réclame en vertu de son privilège, le roi rompt le contrat, et ce fait conduit à Paris la troupe nomade, qui, se souvenant des représentations productives du cardinal Mazarin, rêve de les renouveler à son profit. Par un bizarre coup du sort, c'est à l'Académie royale que débute la compagnie italienne

du signor Bambini. Ce début, par la Serva padrona de Pergolèse, est toute une révolution pour le public, ennuyé des solennels accents de la tragédie lyrique. Paris se divise en deux partis : l'un défend la musique française, et son état-major se groupe sous la loge du roi ; l'autre, composé des littérateurs influents et de tous les amateurs de nouveauté, a ses chefs sous la loge de la reine, d'où naissent ces appellations de coin de la reine et coin du roi.

La troupe italienne est acclamée par la foule, non pour son mérite, mais pour celui de Pergolèse. Elle compte dans ses rangs une seule virtuose vraiment digne de ce nom, la signora Tonelli. Les demoiselles Rossi et Lazzari sont médiocres. Les signori Manelli, Lazzari, Cosini et Guerrieri chantent avec aisance, mais sans virtuosité. Les pièces françaises baissent à vue d'œil; les pièces italiennes font fureur. Eglé^ le Sylphe^ Pjrgmaliony tom.bent à rien. Rameau lui-même est déserté. Cette révolution s'accomplit dans la soirée du 2 août 1752.

Les Lullistes et les Ramistes se coalisèrent pour combattre les Italiens, quitte à se reprendre

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aux cheveux après la défaite de l'ennemi commun. Le roi Louis XV et madame de Pompadour combattaient sous letendard national. Jean-Jacques Rousseau, Grimm , Diderot, le baron d'Holbach étaient pour le coin de la reine, et portaient aux nues la musique italienne. Gazotte, Fréron, Travenol, Tabbé Laugier et Rameau lui-même écrivaient des brochures contre l'innovation sacrilège en invoquant la mémoire du grand LuUi.

Jean-Jacques Rousseau, tout à coup, met le feu aux poudres par sa fameuse lettre sur la musique française, qui déchaîne contre lui une meute enragée de pamphlétaires. Parmi ceux-ci, se distingue un officier de gendarmes, Goste d'Arnabat, qui, dans un factum intitulé les Doutes d'un Pyrrhonien, injurie le philosophe de Genève de la façon la plus violente. « Les Français, avait dit l'auteur de la Nouvelle Hé- ÎOîse, n'ont point de musique, ils n'en peuvent avoir, ou si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux. 11 faut, ajoute- t-il, des Jéliotte et des Fel pour chanter la musique française, mais toute voix est bonne pour l'italienne, parce que

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les beautés du chant italien sont dans la musique même. y>

L'abbé Laugier répondit à Rousseau avec un calme relatif, avouant que LuUi était passé de mode, mais que c'était plutôt la faute du temps que celle du grand artiste, dont personne ne pouvait nier le génie. Fréron écrivit des lettres d'une extrême crudité. Grimm, dans son Petit Prophète de Bœmischroda, prédit aux Parisiens que lorsqu'ils auront entendu pendant trois mois la musique de Pergolèse, ils ne pourront plus supporter la monotonie de leur ehant qu'ils appellent récitatif, et que lui il appelle piain-chant. Le correcteur des Bouffons renvoie les Italiens à la Foire et demande au roi leur expulsion. Les Italiens jouèrent douze ouvrages en vogue, de Pergolèse, de Latilla, de Cocchi, de Rinaldo di Capua, de Jomelli, de Ciampi et de Léo, du i" août 1752 jusqu'à leur départ, en 1754.

Le 9 janvier 1753, la cabale, menée par madame de Pompadour, avait fait un succès retentissant à une nouvelle pastorale héroïque de Mondonville, intitulée Titon et V Aurore. On essaya de prouver au public que l'auteur âî'Isbé

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et du Carnaval du Parnasse s'était surpassé dans sa nouvelle œuvre. La pièce avait été montée avec luxe ; elle était interprétée par Chassé, Jéliotte, mesdemoiselles de Fel, Coupée et Chevalier, pour le chant, et pour la danse par Dupré et Vestris. Cette représentation fut un succès par ordre. Le parterre était émaillé de soldats ; les suspects n'avaient trouvé de places que dans les corridors. De quart d'heure en quart d'heure, M. d'Argenson envoyait au roi des courriers pour le tenir au courant de la bataille.

Le départ des bouffons rendit l'Académie royale à la solennité ennuyeuse et au plain-chant des compositeurs dits nationaux. Pergolèse, Jomelli et Léo avaient pourtant, comme on le dit alors, débouché les oreilles de la partie intelligente de nos compatriotes et l'opéra-comique était né. La mélodie facile et naturelle allait se produire chez nous avec Dauvergne, Duni, Monsigny et Grétry.

Le plus brillant épisode de l'interrègne qui sépare Rameau de Gluck est certainement l'apparition du Devin ^m W//a^e de J.-J. Rousseau, joué à Paris le i^"" mars lySS, trois mois après

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Titon et V Aurore^ et pendant le succès des Italiens. Ce petit opéra naïf fut représenté d'abord à Fontainebleau sur le théâtre de la Cour. Jéliotte faisait Colin; mademoiselle de Fel, Colette; Cuvillier, le Devin. — Madame de Pompadour raffolait du rôle de Colette qu'elle joua sur son petit théâtre de Versailles. Lorsque Gluck entendit le Devin^ il dit à son élève Salieri : « Nous aurions fait autrement et nous aurions peut - être eu tort. »

Après le départ de la troupe italienne, l'Opéra reprit Atys avec un luxe inusité pour honorer la mémoire de LuUi. Jéliotte se retira de la scène en 1755. Sophie Arnould, qui devait être l'Iphigénie et l'Eurydice de Gluck, débuta le i5 décembre 1757, à l'âge de dix-sept ans.

La salle du Palais -Royal fut détruite par un incendie, le 6 avril 1763. L'Opéra l'occupait depuis quatre-vingt-dix ans. La troupe et les employés du théâtre reçurent leurs appointements pendant la fermeture, et, le 24 janvier 1764, l'Académie royale occupait, aux Tuileries, l'ancienne salle des Machines réduite et restaurée par Soufiflot. Cette salle des Machines, qui avait

servi aux spectacles de la Cour, au temps de Louis XIV, était tellement vaste que l'emplacement seul de la scène suffit à contenir à la fois la scène et la salle du nouveau théâtre. L'Opéra reprit possession de la nouvelle salle du Palais- Royal le 26 janvier 1770. Cette seconde salle du Palais-Royal était l'œuvre de l'architecte Moreau. Sa réédification avait coûté plus de deux millions. Elle comptait quatre rangs de loges et un amphithéâtre. Le public, pour la première fois, y trouvait un foyer. Ce foyer donnait sur la rue Saint- Honoré. La nouvelle salle du Palais-Royal ne devait pas avoir une aussi longue existence que la première, car l'incendie la détruisit après onze années, en 1781.

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