‹ Histoire de l'Opéra-Comique. La seconde Salle Favart--1840-[1887] (volume 3)Chapitre 16 sur 49 · FREUIER CHANGEMENT DE DIRECTION · texte numérisé non relu

FREUIER CHANGEMENT DE DIRECTION

Scribe et Auber, la BarcaroUe ou l'Amour de la Musique, opéra-comique en trois actes répété sous le nom de Gina et joué le 22 avril, ae put dépasser le chiffre de 27 représenlations : chiffre médiocre si l'oQ considère le talent et le renom des deux collaborateurs. Non sans quelque analogie avec une pièce du Gymnase, l'Intérieur du bureau, comédie d'Ymbert, la BarcaroUe formait un assez pauvre livret, et le public ne pouvait prendre grand plaisir à l'histoire de ce morceau de musique dérobé comme dans VElève' de Presbourg et dans les Maîtres chanteurs de Nuremberg, avec cette différence toutefois qu'ici nul ne veut s'en déclarer l'auteur; chacun y décline à son tour une paternité compromettante, puisqu'il la pourrait payer de sa tête. Rendant compte de l'ouvrage, Théophile Gautier se servit dune formule qui ressemblait fort à une arme à deuï tranchanls: • Sans nouveauté de conception, dit-il, sans profondeur de pensée, sans sévérité de style, sans force comique, sans traits et sans mots, M. Scribe parvient à faire les ouvrages les plus agréables de tous ceux dont se compose la fourniture des théâtres. » Ici, le miel avait un goilt de vinaigre ; mais aussi un poète tel que lui avait dd cruellement souffrir en voyant le premier ministre du grand-duché de Bologne faire arrêter, par crainte d'être arrêté luimôme, certain comte de Piesque qu'il voulait perdre et, ce bon tour joué, lancer à son confident Caprini cet étonnant distique :

Richelieu N'eût pas fait mieu (sic).

Auber ne fut pas mieu.ï traité ; sa partitioa contenait quelques réminiscences, et voici sous quelle

forme aimable elles lui furent reprochées : « M, Auber ne se souvient pa3 — et il est le seul — de tous les airs charmants qu'il a faits, et quelquefois ils lui reviennent involontairemeDt sous la plume... » Le plus gros grief fut la banalité du morceau principal :

toi dont l'œil rayonne

De mille attraits vainqueurs 1

Le motif n'avait pas besoin de reparaître une douzaine de fois dans la partition pour se graver dans la mémoire; on le connaissait avant de l'avoir entendu, s'écriait un critique. Th. Gautier l'avouait luimême, disant: « Il est singulier que le compositeur qui a fait tant de charm.mtes barcarolles dans des pièces où elles n'étaient qu'accessoires, ail manqué celle-ci qui donne le titre h l'ouvrage et qui en était en quelque sorte la pensée musicale ». Uu malin répondit que la barcarolle- était, dans le pièce, l'œuvre d'un grand seigneur de la cour et que, pour lui don ner plus de couleur, Auber avait tenu à faire, en cette circonstance, de la musique princiers.

Dans la Barcarolle avaient paru pour la première fois deux élèves du Conservatoire, lauréats du concours de 1841. M. Gassier avait obtenu le second prix de chant, le premier prix d'opéra et le premier prix d'opôra-tomique ; M"* Octavie Delille, de son vrai nom M"" Morize, avait obtenu le second prix de chant et le second prix d'opéra-comique. L'un dans le rôle de Fiesque, l'autre dans celui de Gina, se firent agréablement remarquer, et de même on applaudit M, Chaix, qui continuait ses débuts en représentant de Felino, « le mauvais ministre, emploi pour lequel on ne trouve quetrop de sujets par le temps qui court*. Ainsi parlait un feuilletoniste en 1845... Déjà I

123 MIBUIER CBANQEUENT DE DIRBCTIOH

Paut-il attribuer à la série d'insuccès par lesquels il venait de passer, ou à l'espoir d'un marché avantageux, la résolution grave prise alors par Crosnier, directeur depuis !e mois de mai 1834? H avaitfait renouveler en 1843 son privilège pour dix ans ; or, peu de temps après cette prolongation de pouvoirs, il se relira brusquement de l'entreprise et céda ce même privilège à M. Basset, lequel prit la direction du théâtre le 1"' mai 1845. Une telle cession ne pouvait manquer d'être commentée, et maintenant encore on trouve quelque justesse aus observations formulées par A.-L. Malliot, dans son livre intitulé La Musique au théâtre, « Il est donc vrai, écrit-il, qu'un privilège donné par l'État, au nom de l'art, peut être vendu ; qu'il est la chose du privilégié ; qu'il peut être transformé en valeur réelle devenant charge pour le successeur, charge parfois si lourde que le successeur y succombe, et que par cela même le but protecteur et artistique de l'État est complètement faussé? Il est donc avéré que ces transmissions de charge ont lieu de direction en direction, sous le couvert du privilège de l'administration qui les ratifie, et qu'ainsi des situations privilégiées, créées à l'aide de subventions fournies par les deniers publics, peuvent devenir une véritable propriété individuelle, dont le produit tourne parfois bien plus au profit de spéculateurs adroits qu'au profit de l'art ï — Hélas ! oui, il en est souvent ainsi jusqu'à ce qu'un jour les passifs accumulés mettent le théâtre dans l'impossibilité d'agir et de payer, auquel cas le privilège peut être retiré des mains du titulaire, et cela presque toujours au préjudice des gens qui ont contracté avec lui, soit comme bailleurs de fonds, soit comme fournisseurs... Il importe donc aux intéressés d'être renseignés

sur les règlements qui régissent les privilèges... » Là, précisément est la question. Quels sont ces règlements f Quel est sur ce point l'avis de la doctrine et de la jurisprudence ? Pour débrouiller ce chaos, nous avons eu recours à la compétence spéciale d'un de nos amis, M. Ernest Garetle. Trois points ressorteut de sa longue et intéressante dissertation. (11 est entendu que cette consultation se rapporte à l'état de la jurisprudence à l'époque qui nous occupe, soit en 1845.)

!• Les privilèges de théâtre sont en principe personnels et incessibles; toutefois, ils peuvent être l'objet d'une transaction aboutissant aune délégation de gérance, puisque le titulaire du brevet demeure responsable vis-à-vis des tiers et aussi de l'État, quand même l'administration aurait agréé cette transaction.

. i* Les théâtres maintenus à Paris par le décret de 1807 sont régis par des règles particulières, et la nomination de leur directeur doit avoir lieu conformément aux clauses de l'acte de société, le gouvernement n'ayant qu'un droit de surveillance. En fait, et peut-être à raison de la subvention que le théâtre reçoit de l'Etat, le directeur est désigné plus ou moins eiplicitemeat par l'administration, et il semble en être de même des directeurs auxquels le titulaire du privilège en concède l'exploitation.

3" Le ministre a le droit de révoquer le privilège accordé à un directeur, soitpour inexécution desconditions, soit surtout pour cessation ou interruption d'exploitation ; mais, au moins d'après la doctrine, ses décisions peuvent donner ouverture à recours en Conseil d'État.

En 1845, nulle de ces difâcullés ne fut soulevée;

130 PRRHIER CHANGBUBNT DE DIRECTION

la transmission des pouvoirs se fit le plus naturellement, et ce qu'il pouvait y avoir d'irrégulier ou même d'abusif dans une telle cession fut d'autant moins remarqué que les attaches olficielles et l'influence personnelle du nouveau titulaire dispos;iient plus rolontiers le gouvernement à fermer les yeux. M. Basset, en effet, attaché au ministère de l'intérieur, cumulait les fondions de censeur dramatique et de commissaire royal à l'Odëon. Il avait l'expétience des choses de théâtre, et l'on pouvait croire qu'entre ses malus on ne verrait point péricliter la scène dont les destinées lui étaient confiées.

Quant à Crosnier, ou plutôt, de son vrai nom, Croisme, il se retirait avec la réputation d'un homme habile, sachant mener de front la triture des affaires et l'amour de l'art. Qu'importe que son père eût tiré le cordon, et même eût continué à le tirer quand il était directeur de l'Opéra -Comique I D'abord, ce cordon était celui de l'Opéra, et puis, Berihier, prince de Wagram, était, lui aussi, fils de concierge, et son humble origine ne l'avait point empêché de gagner des batailles et d'épouaer une IHIe de roi ! Crosnier ne connut jamais que les princesses de théâtre, mais il vivait largement, reçu partout et donnant dans son appartement de la rue Laffltte des soirées musicales auxquelles le Tout-Paris d'alors se rendait avecempressement. On avait pu lui reprocher, dans sa gestion, la faveur qu'il accordait aux auteurs dont il était le parent ou l'ami; que celui qui a dirigé un théâtre lui jette la première pierre I Les résultats artistiques obtenus par lui plaidaient hautement sa cause. Pendant les premières années de son exploitation, lorsqu'il était encore associé avec Cerfbeer, la presse l'avait souvent traité avec injustice' Il était

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arrivé à la Revue et Gazette de se départir de sa modération habituelle quand elle écrivait que ces messieurs étaient u des spéculateurs et uon des hommes d'art; méprisant la presse ainsi que les auteurs et les compositeurs, ils demaudent à ceux-ci des libretti et des partitions, comme ils commandent des articles de louanges sur tous les ouvrages' qu'ils donnent ; il en résulte que i'Opéra-Comique, avec ses ouvrages faits à la hâte et ses succès enlevés au pas de course et constatés par de lâches complaisances, serait déjà mort de sa prospérité, s'iln'avaitpas la subvention que la Chambre des Députés lui alloue, elle ne sait guère pourquoi, ni moi non plus. " Duo seul mot, M. Crosnier pouvait se défendre. En onze ans, sans parler des reprises à succès ou des ouvrages honorablement accueillis, il avait monté le Cftaief(i834), i'^clair (1835) le Postillon de Lonjumeau (1836), l'Ambassadrice (1836), le Domino noir (1837), la Fille du Régiment (1840), les Diamants de la Couronne (1841), la Part du Diafeie (1843), la Sirène (1844). De tels résultats ne s'obtiennent pas avec la seule complicité du hasard ; l'expérience y compte pour quelque chose, et l'habileté d'un directeur peut en revendiquer sa part.

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