CHAPITRE V
LA SDCCBSSION DE II. CBOSNIBR.
Les Momqiielaires de ta Reine et Haydie.
En l'absence d'archives, de livres de caisse ou autres registres, régulièrement tenus et soigneusement conservés, il est difficile de reconstituer la situation floancière des divers directeurs qui ont tour à tour administré l'Opéra-Comique. Chacun d'eux a eu ses bailleurs de fonds et chacun a dû verser à son prédécesseur une somme plus ou moins grosse. Pour M. Basset, on sait qu'il eut deux commanditaires, te marquis de Raigecourt, pair de France, et le comte de Saint- Maurice, l'introducteur des ambassadeurs à la cour de Louis-Philippe, mais on ignore le prix auquel Crosnier lui céda ses droits ; les journaux du moins ne l'ont pas su avec exactitude, et la France musicale du 15 janvier 1845 est seule à donner le renseignement suivant : « Le privilège de l'Opéra-Comique vient d'être vendu 16 ou 1,700,000 francs. » Comme le fait observer A.-L, Maillot, dans la Mu-
sique au Théâtre, môme réduit de moitié, ce chiffre
« serait encore fort convenable. »
C'eût été cher, en effet, si l'on tient compte surtout des échecs répétés qui avaient quelque peu compromis la prospérité du théâtre, et des vides qu'allait nécessairement causerie départ de certains artistes. Trois d'entre eux, par exemple, et des meilleurs, se retirèrent à l'arrivée du nouveau directeur : M"" Boulanger, Masset et M°° Anna Thilloo. La première abandonna définitivement la scène. Masset, qui l'année précédente avait profité de son congé pour se rendre en Belgique, où il avait brillamment réussi, rêva dès lors de succès étrangers et partit pour l'italie. Quant à celte enfant gâtée du public qui s'appelait Anna Thillon, on ne comprit guère pourquoi elle se retirait. Peut-être avait-elle eu maille à partir avec son aimable admirateur etprotecteur ; peut-être obéissait-elle à un simple caprice de jolie femme. En tout cas, Auber resta fidèle à son souvenir; ilgarda ce qui venait d'elle, et, lorsqu'il mourut, en 1871, on trouva chez lui le portrait de la charmante Anglaise
dans le simple appareil
D'une beauté qu'oa vient d'arracher au sommeil.
Appelée par un engagement en Angleterre, Anna Thillon parut à DruryrLane en mai 1845 et y créale personnage principal d'un opéra nouveau de Balfe, dont de Saint.Georges avait écrit le livret, traduit en anglais par l'imprésario Bunn : c'était l'Enchanteresse, ouvrage en quatre actes qui obtint grand succès et qu'on est d'autant plus étonné de ne pas voir cité par Fétis dans sa Biographie des Musiciens, qu'il présentait une particularité assez curieuse : Anna Thillon 7 jouait sept personnages différents.
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Son dépari, joint à celui de Maaset et de M" Boulanger, ne fut qu'en partie compensé par l'arrivée de nouveaux engagés. Après Gasaier et W" Octavie Delille, dont uous avons parlé à propos de la Barca- Tolle, on vit diébuter le 16 juillet, dans Betly du Chalet, M."» Mariin-Charlet, qui venait des Variétés, après avoir, en 1842, fait déjà sur la scène de l'Opéra-Comique une courte apparition ; puis, le 13 et te 15 décembre, deux élèves du Conservatoire, M"' RouUié dans Zerline de Fra Diavolo, et Bassine dans le Sénéchal de /ean de Paris; au concours de 1845, la première, élève de Poncbard, avait obtenu le second prix de chant; le second, élève de Garcia et de Mo- . reau-Sainti, avait obtenu le premier prix de chant et le premier prix d'opéra-comique ; c'est au reste, api es Faure, un des meilleurs barytons qui se soient produits à la salle Favart; remarquable chanteur et comédien intelligent, il a conquis sa place au théâtre, et une place fort distinguée. Pour être complet dans notre énumération, mentionnons enfin, à la date du 21 déceoibre, le début d'une chanteuse qui n'avait jamais paru sur un théâtre. Petite, peu agréable d'aspect, douée d'une jolie voix mais médiocre actrice, elle s'appelait M"* Herminie Beaucé. Elle joua le rôle de Louise dans le Déserteur; au dernier acte, elle St un faux pas et tomba : triste présage pour une débutante.
A peine entré en fonctions, le nouveau directeur eut à lutter contre les prétentions de la Société des auteurs qui, d'une part, entendait le forcer à maintenir tous les traités relatifs aux pièces nouvelles passés avec son prédécesseur, et, de l'autre, prétendait apporter une modiftcation à son privilège en lui relirant le droit déjouer des traductions. On avait représenté à Berlin, le 8 décembre 1844, le Camp de
Silésie, et l'effet produit par la musique de Meyerbeer, qui devait servir plus tardàTEioiiedu Word, avait allumé les convoitises des directeurs parisiens; l'Opéra et l'Opéra-Comique songeaient en même temps à s'approprier cet ouvrage : de là sans doute la qufestion soulevée auseiu de la Commission des auteurs, question de principe plus encore que question de fait; car, si l'on parcourt la liste des pièces représentées à l'Opéra- Comique depuis les Troqueurs, par esejnple, (1753), jusqu'aux Mousquetaires de la Reine [1846), on verra que le nombre des traductions est à peu près nul. Eu 1754 Za Servante Maîtresse, de Pergolèse; en 1755 Ninette à la Cour, de Duni; en 1776 te Duel comique, de Paisiello; en 1789 le Barbier de Séville, de Paisiello ; en 1839 Eua, d'après Coppola; c'est tout, ou presque tout ce que l'ancien répertoire a cru devoir emprunter à l'étranger. De nos jours la proportion n'a guère augmenté ; on citerait la Flûte enchantée, les Noces de Figaro, le Barbier de Sévilte de Rossini et celui de Paisiello, la Traviata, et tout récemment Cavalleria rusticana; encore faut-il observer que l'Opéra- Comique a recueilli la plupart de ces œuvres dans l'héritage du Théâti-e-Lyrique.
Il nous semble, au surplus, que le droit de traduction exercé, dans les limites que fixent d'eux-mêmes les intérêts des directeurs, serait plutôt digne d'encouragements. Sa suppression, ou mieux, son très long abandon a plutôt desservi les intérêts de la salle Favart: 1° esthétiquement, en supprimant d'avance bien des comparaisons qui pouvaient stimuler la verve des fournisseurs habituels du théâtre; 2° matériellement, en créant au profit des théâtres rivaux des sources de produits considérables, comme on le vit plus tard à la place du Ghâtelet.