LA SUCCESSION DE M. CHOSNIER
Le débat soulevé en 1845, et particulière ment vif pendant les mois de juin et Juillet, se prolongea par une série de trêves, incessamment renouvelées; il durait encore en mai 184G. M. Basset tenait à son droit, et il le défendait d'aulaot plus énergiquement qu'il lui avait été reconnu lors de la transmission de son privilège. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver le texte même, objet du litige ; c'était l'article 8 du privilège consenti à Crosnier; le voici motpourmot:
« L'entrepreneur.seratenu de représenter par année théâtrale, d'avril en avril, au moins vingt actes d'opéras nouveaus, donttroisouvrages, au moins, en trois actes... elle complément des vingt actes en ouvrages d'un ou deux actes à sa volonté, mais toujours avec une musique nouvelle... Les actes d'ouompes traduits avec de la musique étrangère ne seront jamais admis en déduction de cette obligation. ■
Etait-ce pour se venger des difficultésqu'onluicréait au sujet des traductions ? mais, dès la première année d'exploitation, Basset commença par négliger l'obligation définie par cet article 8. De la fin d'avril 1845 à la fin d'avril 1846, au lieu de vingt actes il n'en monta que quatorze, répartis en huit ouvrages, dont trois en trois actes, et les autres en un acte.
Le premier s'appelait Une Voix. Au lendemain du départ d'Anna Thillon ce titre devenait piquant. Une voix, c'est Justement ce qu'on cherchait, mais ce qu'on ne trouva pas dans ce petit opéra-comique en un acte de Bayard et Potron pour les paroles, de M. Eroest Boulanger pour la musique, représenté le 28 mai. La pièce fuljugée« assez amusante », lapartition « assez bien faite. » Ces « assez » n'étaient point sufUsants pour prolonger le succès au delà de 9 représentations.
La seconde pièce, donaée le 10 août, le Ménétrier
ou les Deux Duchesses, avait pour auteurs d'une part Scribe, de l'autre Théodore Labarre, compositeur autfuel l'Opéra-Comique devait déjà les Deux .Fa~ milles (1831) et l'Aspirant de marine (1834). Depuis loQglemps annoncé, le titre de l'œuvre uouvelleavait servi de cible aux plaisanteries de la presse. Le moins qu'on pût faire était de l'appliquer au malheu» peux compositeur; on se demandait avec anxiété s'il ne raclerait pas; les répétitions ayant été prolongées pour cause de remaniements, on allait disant que l'artiste avait « un peu de peine à mettre de la colophane à son archet. ■> L'événement justiQa ces prévisions ironiques; les ti'ois actes du Ménétrier n'obtinrent qu'un succès d'estime. Au lendemain de la première, les critiques purent développer cette thèse vraie à quelques égards, à savoir que o les instrumentistes sont rarement heureux en composition >> et Théodore Labarre, écrivait-on, venait « s'ajouter à la liste des joueurs d'instruments qui veulent faire de lamusique malgré Minerve. » Il comptaitalors parmi les harpistes renommés. En homme d'esprit qu'il était, il attendit patiemment la an de l'orage, et, l'année suivante, Girard ayant quitté la direction de l'orchestre à TOpéra-Comique, ce fut Labarre qui lui succéda.
Si, avec Ses 17 représentations, te Ménétrier ne remplit pas la caisse du directeur, il garnit quand même les poches dulibrettiste ; voici comment. Scribe n'avait consenti à livrer son poème que moyennant une somme de 5,000 francs devant être versée par MM. Escudier frères, futurs éditeurs de la partition, savoir : 2.500 francs le lendemain de la première représentation, et 2,500 francs trois mois après, sans