LA SUCCESSION DB H. CROSNIEH
Fils d'un facteur de pianos, le jeune Boisselot avait, en la personne de son père, non seulement un protecteur et un ami, mais un agent de récl^imes qui ne perdait aucune occasion d'allécher le public et de prédisposer ainsi les autres à aimer ce qui lui était cher. Voilà pourquoi on lisait alors dans les journaux : « C'est au numéro 9020 qu'est échu, dans la loterie au profit de la Caisse de l'ABsociation des Artistes musiciens, le magnifique piano à queue donndpar M. Boisseiot, de Marseille. Cet instrument, tant apprécié des artistes par sa brillante et belle qualité de son, confirme la haute réputation de M. Boisselot, qui, depuis quelques années, partage avec Erard, Pleyel et Pape, l'honneur de marcher à la tète de la fabrique française, i Un peu plus tard, au mois de novembre 1846, on annonçait l'arrivée à Paris de M. Boisselot père « le célèbre facteur de pianos
' de Marseille, si connu par la constante protection qu'il a généreusement accordée à l'art et aux artistes. Il vient assister à la première représentation de l'ouvrage de son fils, n C'était s'y prendre d'avance,
■ puisque cette première n'eut lieu que le 16 janvier 1847 ; mais, l'excellept homme avait raison de se hâter. La victoire de son fils devait être sa dernière joie : quatre mois plus tard, il mourait subitement. Singulière destinée d'ailleurs, que celle de ce fils chéri. Né en 1811, gendre de Lesueur, prix de Rome en 1836, Xavier Boisselot attend onze ans la faveur d'être joué, donne pour son début Ne touchez pas à la Reine, qui est un succès, attend quatre années encore pour voir monter son second ouvrage, Mosquita la Sorcière, au Théâtre-Lyrique, lors de l'inauguration (27 septembre 1851), puis, délaissé par les directeurs, revient définitivement à ses fagots ou plutôt à ses
pianos. Vainement, dans la cave de l'Athénée, on tente en 1871 une malheureuse reprise de Ne touchez pas à la Rtine, le nom du compositeur disparaît alors de l'ar&che et retombe dans l'oubli.
Elle n'était point d'ailleurs sans mérite, cette pièce appelée Un Secret, puis Ne touchez pas à la hache, titre lugubre et peu propre au cadre aimable de l'opéra-comique. L'afTabulation manquait de vraisemblance, bien que le point de départ ne fût pas sans quelque analogie avec celui d'un drame en cinq actes, d'Octave Feuillet et Bocage, intitulé Echec et mat; cependant les scènes étaient adroitement présentées, et la partition, sans révéler une personnalité musicale, dénotait une certaine entente de la scène, une certaine habileté dans le maniement des voix et de l'orchestre. « Ne touches pas à la Reine, écrivait un chroniqueur, mais... venez la voir ! » Et l'on vint, en effet, avec un tel empressement, que l'ouvrage fut joué 67 fois la première année et atteignit en trois ans 75 représentations. La province et l'étranger l'accueillirent avec faveur, puis l'oublièrent à leur tour. C'est le temps qui avait touché à la Reine, et c'est lui qui l'avait tuée.
Le Sultan Saladin (8 lévrier) n'eut pas le même éclat et passa plus vite. Ce qui est bon pour un vaudeville est suffisant pour un opéra-comique en un acte, s'était dit sans doute le librettiste Dupin ; et, remaniant une pièce donnée à la rue de Chartres en 1819 avec la collaboration de Scribe, le Fou de Péronne, il avait confié à Luigi Bordèse le soin de traiter musicalement cette seconde mouture. Les aventures d'un prétendu qu'on berne à l'instar de M. de Ponrceaugnac, de M. Danière dans le Sourd, ou de M. Deschalumeaus dans la pièce de ce nom, ne pouvaient guère
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fournir au musicien des situations bien compliquées. ' L'auteur applaudi de la Mantille et de l'Automate de Vaucanson se contenta d'écrire une comédie à ariettes, c'est-à-dire de prodiguer les couplets ; et comme ils étaient chantés par Chollet, Sainte-Foy, Duvernoy, M"" Prévost et Berthe, le public ne lui tint pas rigueur, le directeur non plus, s'il est vrai que, quelques jours après, il remit à LuigiBordèse un poème en trois actes de Leuven. Mais le reporter qui lançait celte nouvelle exagérait sans doute, et l'on doit croire qu'il s'agissait d'un seul acte, les Deux Bambins, représentés l'année suivante. Du reste, on prétait alors à M. Basset bien des projets qui n'ont point abouti, et l'on annonçait bien des pièces qui n'ont jamais été jouées ou ne l'ont été que longtemps après ; pour cette année 1 847, il nous suifit de rappeler trois actes de Félinien David, la Perle du Brésil, qui, représentée au Théâtre-Lyrique en 1851, ne devait revenir à la salle Favart qu'en 1883 ; puis un acte de Burgmûller, un acte d'Alkan, et, souvenir Traiment piquant, un acte d'Offenbach, ou le principal râle était destiné à Roger. Le titre ? Nul ne l'a publié. Peut-être était-ce l'Alcôue, opéra-comique en un acte, comprenant neuf morceaux, et ezéculé le 24 avril 1847 dans un « concert dramatique n à l'Ecole lyrique, avec M"* Rouillé, de l'Opéra-Comique, MM. Grignon flis, Barbot et un amateur anonyme, pour interprètes. Peut-être était-ce aussi quelque ouvrage plus important ; car, à cette époque, Offenbach n'aspirait pas seulement à divertir ses contemporains ; il écrivait de la musique a sérieuse », composait de graves mélodies, gravement intitulées, par exemple, le Soupçon paternel, promenait son violoncelle de concert en concert, et passait pour un « artiste
d'avenir. » Od ne se trompait pas; seulement, le talent qu'on lui prêtait n'est pas celui qu'il eut.
A tout prendre, sa musique eût aisément valu celle de Doche, devant qui les portes de l'Opéra-Comique s'ouvraient pour la seconde et la dernière fois ; deux ans plus tard, il mourait du choléra, à Saint-Pétersbourg, où il était aller diriger le Théâtre-Français. AiiXt opéra-comique en un acte, écrit par lui sur un livret de Nus et Follet, et représenté le 13 mars, n'eut aucun succès. Le directeur s'y attendait sans doute, car il omit d'inviter la presse. Est-ce pour cette raison que Clément, dans sou Dictionnaire lyrique, a omis la pièce elle-même ? Les journalistes vinrent cependant, et c'est à l'uo d'eux que nous empruntons ce compte rendu coiu't, mais caractéristique : « Avec l'excessive, l'impardonnable faiblesse du poème, si c'est là un poème ! et avec la nullité bruyante de la musique, la pauvre A lix, n'ayant rien eu pour monter sur les planches, a déjà tout ce qu'il faut pour en descendre. » Elle en descendit en effet au bout de 6 représentations, et c'est à peine si l'on eut le temps de remarquer, parmi les interprètes, le jeune Montaubry, qui faisait, avec le personnage d'Elienoe, sa première création à l'Opéra-Comique. Un seul critique semblait le deviner, quand il écrivait : « Ce ténor ne demande pas mieux que de bien dire et de bien chanter, quand on lui en offrira l'occasion, n Cette occasion ne lui fut offerte que onze ans après, et dès le mois d'octobre on le laissait s'embarquer pour la Nouvelle- Orléans.
Vers le même temps, d'autres vides s'étaient produits dans la troupe. M"' Prévost et ChoUet, dont te Sultan Saladin avait été la dernière création, se reti- . Fèrent ; l'une joua encore, le 24 avril, Paméla de Fra
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Diavoto, l'autre, le 25 avril, Frontin du Noiioeau Seigneur, et tousdeux partirent pour Bordeaux, où GhoUet devenait àsoQtour directeur de théâtre. Le26 juin dieparut également M"* HenriPotier, personnifiant, pour la dernière fois, Argentine de l'Eau merwetlîeuse. C'est pour lesremplaeer qu'on fltdébuter successivement, le a2 avril, dans le Chalel (rôle de Mas), M. Beauce, venu de Liège, après avoir traversé l'Opéra de Paris; le l^mars, dans le Domino noir (rôle de Brigitte), M"' Morel, artiste intelligente, qui ne tarda pas à occuper une place honorable dans les rôles de second plan; leSJuin, dans Ne touchez pas à la Reine (rôle de la Reine), M"' Charton, qui arrivait de Bruxelles pour chercher à Paris une notoriété qu'elle a trouvée depuis, car elle possédait une belle voix et devait, au Théâtre-Lyrique, sous le nom de Charton-Demeur, remporter plus d'un succès; le 28 septembre, dans l'Ambassadrice (rôle de Fortunatus), M, Nathan, élève du Conservatoire, ohil avait obtenuun accessit d'opéra-comique au concours de 1847, et dont la juste valeur fut appréciée pai- la Revue et Gazette, puisqu'elle écrivait ; ■ Il a tenu ce qu'il promettait : ce sera un artiste utile » ; le 14 décembre, dans le Chalel, M"° Géraldine, qui venait du Vaudeville et chanta seulement trois fois; le 17 décembre enân, dans Ne touchez pas à la Reine (rôle de don Fernand), M. Charles Ponchard, qui, après une courte apparition à l'Opéra, entrait à l'Opéra-Oomique, dont il devait rester jusqu'à sa mort l'un des serviteurs les plus fidèles et les plus zélés, où môme il finit par remplir avec autorité les fonctions de metteur en scène et de régisseur.
Da reste, la jeune troupe « donnait » et avec succès, comme on le vit à la reprise de l'Éclair, qui eut lieu le 24 mars. Seul Roger comptait parmi les anciens ;
encore changeait-il de rôle. Il avait débuté le 16 février 1838 dans celui de Georges ; il prenait maintenant celui de Lionel, Dana son Carnet d'un ténor luimême a rendu compte de cette soirée avec un mélange de niiveté et d'aplomb qui donne quelque saveur à la citation complète : « Mercredi. Dîner à 3 heures. Le soir, première représentation de la reprise de l'Éclair. J'ai mis une ceinture (!) faite par Ernest, le costumier. Ma femme prétend que ça a nui à ma voix. — Elle trouve que la partie vocale ne me convient pas et qu'elle est trop grave pour moi. Au milieu des compliments de tout le monde, Fanny seule est de mauvaise humeur. Peut-être a-t-elle raison. L'air du premier acte est trop long, je le couperai [!). Grand effet dans la petite phrase en la du quatuor et dans !e duo du deuxième acte, où M"' Grimm obtient un beau . succès. Jourdan et M"" Levasseur, faibles. J'étais tout étonné de voir Je rôle de Georges, qui faisait tant d'effet avec Couderc et moi, tout écrasé et réduit à rien par Jourdan (!). Jourdan, étant sans physionomie, est malheureusement obligé de se conformer servilement aux indications de Planard et de Saint- Georges, qui, comme Scribe, ont le talent de gâter les meilleures pensées du monde par des conseils maladroits. » Le tableau est complet. Il n'en épargne point, et chacun a son tour, disait Molière.
Cependant, le théâtre poursuivait sa marche régulière, entremêlant les nouveautés et les reprises, celles-ci généralement plus brillantes que celleslà. Le Bouquet de l'Infante, opéra-comique en trois actes, paroles de Planard et de Leuven, musique d'Adrien Boieldieu, reçut, avec 27 représentations, un accueil simplement honorable. Appelée d'abord Ginetta, puis le Marquis de Silva, cette petite