CHAPITRE PRELIMINAIRE LES STATIONS DE l'OPÉRA-COUIQOB AV&MT 1S
Avaat d'aborder l'histoire de la seconde salle Favart, il nous paraît indispensable, sous peine d'être obligés de couper conatamment notre récit par dea explications rétrospectives, de rappeler brièvement ce que l'on pourrait appeler les « Stations de l'Opéra- Comique. » Le lecteur sait, en effet, que l'Opéra- Comique n'a pas toujours occupé l'emplacement où il se trouvait lors de l'incendie du 25 mai 1887. Longtemps même, et surtout au commencement du dixhuitième siècle, il avait erré sans domicile bien fixe, sans ressources bien assurées. C'est qu'alors, il payait relativement peu de mine, et représentait ce qu'on eût appelé volontiers un personnage de mince qualité. Son origine était trop récente, sa naissance trop
.^Cooi^Ic
s LES STATIONS DE l'OFÉRA-COUIOUB
obscure pour lui permettre de faire figure; sa fortune était assez médiocre, son succès assez intermittent pour le réduire aux plus dures nécessités de la lutte
' pour l'existence. Il ne tendait pas la maiu ; mais il implorait la faveur des grands et se débattait, à force d'énergie ou d'adresse, entre les privilèges d'une part
, et les concurrences de l'autre, volé, persécuté, tombant parfois pour se relever toujours plus vigoureux et plus hardi.
Oe n'est pas l'histoire de l'Opéra-Comique que nous entreprenons d'écrire ; aussi n'avons-nous point . à rechercher dans le passé une filiation possible, quoique incertaine. Certes, il suffit de considérer le mélange du parlé et du c/ianfé comme la caractéristique de ce genre pour trouver sans peine dans le célèbre Jeu de Robin et de Marion un modèle fort ancien et, partant, fort respectable. Mais dans son curieux travail sur l'Histoire de lachanson populaire en France, M. Julien Tiersot a remarqué justement que cette alternance u de prose parlée et de vers chantés » distinguait à la même époque les fabliaux comme Aucassin etNicolette, et les romans comme le Renard nomel, le Batteur en grange, etc. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au temps de la Renaissance, l'opéracoœique se laisse deviner dans ces moralités, dans ces farces que jouaient les clercs de la Basoche avec accompagnement de trompettes, hautbois, bassons et timbales. Puis, il apparaît clairement au dix-septième siècle sous la forme de ces comédies de chan-^
- sons ou à chansons qui s'exécutaient aux deux célèbres foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent. C'est là, en effet, sur les tréteaux d'une baraque en plein vent, qu'il est venu au monde et qu'il a grandi peu à peu.
,L.:e..ïCiOO'^lc
PREUiÈRE STATION. — Théâtrede la foire. {Avant 1762.)
Dans notre Précis de l'histoire de V Opéra-Comique, nousavoDS essayé d'indiquer les grandes lignes da cette pérode primitive et d'apporter quelque lumière au milieu de ces ténèbres. Nous avons notamment relevé tous les noms des direcleura qui s'y sont succédé depuis les frères Alard (1678), les plus anciens parmi ces entrepreneurs de spectacles musicaux, qui ont possédé un jeu : on désignait ainsi l'exploitation théâtrale qui se faisait dans les loges de la foire, ou emplacements concédés à bail.
Les exercices de corde, les farces de bateleurs et les tours d'acrobates y tenaient souvent plus de place que I4 musique. Pourtant, dès 1710, on rencontre au répertoire une parodie i'Alceste, avec chœurs, duos, airs et danses. Cinq ans après, c'est encore une parodie, celle de Télémaque qui, pour la première fois, reçoit de ses auteurs la qualification d' opéra-comique: le librettiste avait nom Le Sage (l'auteur de Gil Blas) et le compositeur Gilliers, violoniste de la Comédie- Française. Remarquons du reste que le mot opéracomique avait déjà été employé pour désigner non point un genre d'ouvrages, mais le jeu de certaines loges. Par exemple, en 1713, nous trouvons associés la dame Catherine de Baune et le sieur Saint-Edme, administrant, chacun de son côté : elle, le théâtre intitulé Nouvel Opéra-Comique de Baxter et Saurin, lui le théâtre intitulé : Nouvel Opéra-Comique de Dominique : ces noms étaient ceux d'acteurs célèbres de l'époque.
Ce qu'étaient les ouvrages dont nous venons de rappeler quelques titres, on ne le sait point exactement ;
„■ ... .CoQi^Ic
4 LB3 STATIONS DE h'OPiRk-COMlQUt
maïs OD peut s'en faire une idée en reUsaot l'un de ceux qui ont été conservés et que l'ou considère volontiers comme type du genre : la Chercheuse d'eapri(, de Payart. M.Julien Tiersot a indiqué d'une façon précise sur quels timbres se chantaient tous les couplets qui s'y rencontrent, et cette œuvre date de 1741..A.cette époque la musique demeurait donc au second plan et vivait d'emprunts, de souvenirs, d'adaptations, plus que d'inventions nouvelles. D'une, manière générale, elle ressemblait fort à ce qu'elle était naguère dans nos vawleoilleB, selon le sens récent du mot, et & ce qu'elle est encore aujourd'hui dans ces pièces d'actualité intitulées reuues.
On a raconté maintes fois, et nous l'avons fait nous-mêmes, le récit des luttes misérables que rOpéra-Comique dut soutenir contre ses aines garanlis par des privilèges et jaloux de les faire respecter, savoir : l'Opéra, qui voulait lui interdire le chant, la Oomé die -Française qui prétendait lui couper la parole, et la Comédie-Italienne, qui lui disputait même la pantomime. De toute cette histoire nousnevoulons retenir qu'un point, c'est qu'alors et jusqu'en n62,les représentationsétaientforaiues,c'est-à-direorganisées dans les deux principales foires de Paris : la foire Saint-Laurent, qui se tenait boulevard du Nord, entre le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint-Laurent, la foire Saint-Germain, qui se tenait de l'autre côté de la Seine, dans le faubourg Saint-Germain. La première avait lieu, à quelques variantes près, pendant les mois de février, mars et avril; la seconde pendant les mois de juillet, août et septembre. C'était ce que nous appellerions maintenant une saison d'hiver et une saison d'été.
Quant à la scène elle-même, elle variait suivant le