‹ Histoire de l'Opéra-Comique. La seconde Salle Favart--1840-[1887] (volume 3)Chapitre 47 sur 49 · LE SECOND OUVRAGE DB UBYBRBEER · texte numérisé non relu

LE SECOND OUVRAGE DB UBYBRBEER

trouver ce titre bien lODg sur l'afflche. Enfin l'on adopta le Pardon de Ploërmel presque à la veille de la représentation. Le 4 avril eut lieu cette bataille décisive et le lendemain, célébrant le nouveau triomphe de son ami, Fétis traduisait en somme l'impression du momeat en écrivant: n Celui qui, par la grandeur de ses conceptiooa, par la force de son'sentiment dramatique, par sa profonde connaissance des ressources de l'art et par ToriginalUé de son style, a remué le monde comme ill'a fait, comme il le fait encore, celui-là est un grand artiste, il le sera toujours. »

Le Pardon de Ploërmel n'eut pas cependant, nous l'avons dit, tout le succès qu'on en pouvait attendre. Si, comme le souhaitait le compositeur, a la critique lui fut légère », le public parut surpris. Incertain, et cette incertitude se traduisit par un ensemble de représentations moins soutenu que pour VEloile du Nord. On en peut juger par le décompte suivant :

Pour 1859 : avril. Il ; mai, 15; juin, 6; octobre, 8 ; novembre, 12 ; décembre, 3 ; soit 55 représentations la première année, avec une moyenne d'environ 6, 100 francs par soirée (195,000 francs pour les 32 premières représentations).

Pour 1860 : janvier, 8 ; février 6 ; mars, 4 ; avril, 2 ; septembre, 1 ; octobre 4 ; novembre, 7 ; soit 32 représentations la seconde année.

Total, 87 en deux ans; et une interruption se pro' duisit alors, telle qu'on aurait pu croire l'ouvrage à jamais oublié. Vainement on tenta de le reprendre en 1863, à propos d'une rentrée de M"" Oabel ; ce fut à l'Étoile du Nord qu'on revint quatre années plus tard, en 1867. Il faut aller jusqu'à 1874 pour retrouver le Pardon de Ploërmel, qui se joua alors 35 fois, puis

59 fois de 1881 à 1884, et enân U fois en 1886. A cette date, le total général des représentations s'élevait donc'au chiffre, relativement modeste pour une telle œuvre, de 192.

Sa réussite fut beaucoup plus grande à l'étranger, à Londres en particulier, où, d^s la première année, M"" Carvalho chanta le rôle principal à côté de Craziani (Hoël) et de Gardoni (Corentin), avec une incomparable virtuosité. Qui sait même si, désignée par l'auteur au lieu de M"* Oabel, elle n'eût pas à Paris assuré à l'ouvrage de plus brillantes destinées 7 Au surplus, la distribution primitive ne devait pas tarder à se modifier; une indisposition prolongée de Faure obligeait la direction de confier le personnage d'Hoëlà Troy d'abord, puis en ISfiO à M"" Wertheimber, revenue à l'Opéra-Oomique et, par un singulier chassé-croisé, remplaçant ainsi Faure, comme celui-ci l'avait jadis remplacée dans Galatêe. Avant ce moment M"' Monrose avait succédé à M"' Cabel, et l'on ne retrouvait plus guère, fidèles à leur poste, que 8ainle-Foy, l'inimitable Corentin, Warot, le faucheur, et Barrielle sous les traits de celui qu'on appelle aujourd'hui ,un chasseur, et que les affiches d'îdors désignaient ainsi : un braconnier.

Mais avant d'atteindre cette époque, il nous faut dresser l'acte de naissance, ou, pour parler plus justement, l'acte de décès des œuvres nées au cours de 1659, car la plupart ne sont venues au monde que pour disparaître aussitôt. Il en faut excepter, toutefois, le Diable au moulin, un acte représenté le 13 avril, dont Cormon et Carré avaient écrit le livret et M. Gevaert la musique. C'était l'histoire de laMéchante femme mise à la raison ou la Sauvage apprivoisée de Shakespeare, avecinterversion des rôles. Ici, ladouce

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Marthe épousait par dévouement le brutal Antoine, puis, pour corriger bod mari, imitait son défaut,rexagéi-ait même et, en se faisant plus ira:icible que lui, opérait en Gn ie miracle d'une conversion; la paix rentrait dans le ménage et les coups ne pleuvaîent plus. Signée par un véritable musicien, la partition fut lestement enlevée par M"' liefebvre, dont ce fut la dernière création avant son mariage avec Faure^ grande cérémonie qui eut lieu à Sèvres, dans l'église Saint-Romain, le 4 juin suivant; par Mocker, Ponchîtrd et M'" Lemercler, ces trois artistes remplacés l'année suivante par Ambroise, Bertbelier et M"' Délia. Avec ses divers interprètes, leDiable au moulin, qu'on avait un instant répété sous le nom bizarre de l'Ane rouge, se maintint cinq ans au répertoire et atteignit le chiffre honorable de 69 représentations.

Il n'en fut pas de même d'un autre acte, joué le 10 août, sous ce titre : ie Rosier, qui d'ailleurs expliquait peu la pièce, car on n'y voyait point de roses, mais uu jeune docteur pris entre deux amours, celui d'une veuve qui lui veut du bien, et celui d'une jeune fille qui par ses soins lui avait sauvé la vie en un tempti où elle portait la cornette de religieuse. A. Ghallemel avait tracé ce livret assez gracieux, et, contrairement aux usages de la maison, très « moderne « ; H. Potier en avait écrit la musique assez agréable; on accorda môme une certaine popularité à la romance du Rosier, madiigal dont la botanique faisait natu* rellenient les frais, et servait à éclairer le principal personnage sur la nature de ses sentiments. Les deux couplets étaient bien« dits » plutôt que chantés par un débutant, Ambroise, lequel avait l'habitude des planches, car il venait des Variétés ; ce qui flt dire plaisamment et non sans raison qu'il chantait au

boulevard Moutmartre et qu'il jouait au boulevard

des Italiens. A ses côtés figurait aussi une débutante, mais celle-ci bien novice, et qui ne flt que passer, M"' Marietta Guerra, sœur d'une cantatrice que l'on avait entendue aux Italiens en 1858. Dans c« même rôle de Berthe, une autre débutante lui succéda le 2 octobre, W" Emma Bélia, sœur de Zoé Bélia.

Le 12 août, deux jours après Je Rosier, J'Opéra-Oomique donnait encore un acte, ^e Voyage autour de ma chambre, qui n'avait de commun que le litre avec la célèbre fantaisie de Xavier de Maistre. C'était un vaudeville gai, presque trop gai, écrit pnr Ouvert et Lausanne en vue d'Arnal, et accommodé avec une sauce musicale par Grisar en vue de Coudorc. Cet excellent artiste y tenait le rôle d'un voyageur qui, parti pour l'Amérique sous couleur d'héritage à recueillir, revient en hâte, car il a oublié certains papiers nécessaires ; mais il trouve sa chambre occupée par une petite dame et un petit jeune homme qui ont profité de son absence pour s'installer dans ses meubles, et dès lors il a maille à partir avec un mari jaloux et terrible, avec un concierge fantaisiste, avec un sergent du guet, avec des voleurs même, jusqu'au moment où tout se dénoue par un mariage. La première impression de ce spectacle fut favorable. L'ouvrage n'eut cependant que 23 repi-ésentations.

Moins solide encore fut la Pagode. On pouv.iit s'y attendre, si l'on songe à la bizarrerie du sujet, au mérite contestable de lapartition et aux circonstances particulières dans lesquelles l'œuvre avait vu le jour. Le livret de Saint-Georges présentait, dans un cadi e indien, les ruses d'un prêtre battaut monnaie avec une enfant trouvée qu'il a recueillie et qu'il fait passer pour fille du ciel aux yeux desnaïfs indigènes. Du com-

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positeur nommé Pauconuier, on sait peu de chose, sinon qu'il était Belge, car il n'a point jeté grand éclat dans le ciel musical. Clément, dans son Dictionnaire, lui attribue un opéra- comique en un acte, Un An d^avenir, représenté à Bruxelles a vers 1850 », dit-il. Or, dans son Répertoire dramatique belge, ouvrage si complet cependant, M. Alexandre Dupont n'en fait pas même mention. Ce dont on ne saurait douter, c'est que le compositeur avait un protecteur influent, mais resté mystérieux, qui prétendait lui ouvrir les portes de l'Opéra. C'est ainsi que laPagode avait d'abord été présentée à M. Crosnier, qui la passa à son successsur, Alphonse Royer, lequel feignit de l'oublier. Alors on recommença Les mêmes démarches à ropéra-Oomique, et la pièce fut reçue par Emile Perrin, qui la céda à son successeur, Nestor Roqueplan, lequel eut la conscience de l'exécuter enfin. Le public se méfie de ces sortes d'ouvrages, imposés en quelque sorte aux directeurs ; il y répond par l'indifférence. Tel fut le sort de cet opéra-comique en deux actes, né le 26 septembre, et moH à l'âge de sept soirées.

Plus heureux que Fauconnier, M. Limaander, un autre Belge, s'était fait depuis longtemps une place honorable à la salle Favart ; il y avait même changé pour son usage personnel le vocabulaire usité dans la maison, car il y apportaittoujours, non pas un opéracomique, mais un drame lyrique. Ce mot, qui depuis a connu d'autres destinées, nous surprend aujourd'hui appliqué à des œuvres comme celles de Limnander, où les couplets abondent, et où les principes waguériens ne reçoivent encore aucune application. Le compositeur déoommait ainsi ses pièces, parce qu'il affectionnait les sujets un peu sombres et

les situations plus dramatiques que comiques. C'était le cas de l'ouvrage eu trois actes représenté le 29 noTembre, et baptisé successivement les Blancs et les Bleus, puis l'Yonne la Fermière, et finalement Yvonne tout couri, comme l'opuscule du prince de la Moskowajouésurla même scène quatre années auparavant. Ici l'on assistait aux luttes sanglantes des Vendéens et des républicains. Scribe avait puisé l'idée première de son livret dans une nouvelle de M. d'Herbauges et n'avait pas craint de traduire en scène îes passions politiques les plus vives. Son collaborateur l'avait suivi dans celle voie, et mêlait dans le prélude du troisième acte l'air de Vice Henri IV avec le Chant du départ, ce qui, en plein Empire, pouvait passer pour un coup de hardiesse. Le principal rôle était con&éàune actrice qui quittait t'Opéra pour rOpéra-Comique, après avoir quitté l'Opéra- Oomique pour l'Opéra : M"° Wertheimber en effet venait de jouer Fidès, et dans Yvonne elle figurait encore une mère aux prises avec le devoir et l'affection. A un certain moment la pauvre femme devait se contraindre et épargner le meurtrier de son fils, que le hasard lui livrait, pour ne pas désobéir aux derniers vœux de cet enfant et assurer le bonheur de sa fille.

Au bout de 18 représentations. les trois actes de Limnander cédèrent la place aux trois actes du comte Gabrielli, Don Gregorio, joué le 17 décembre. Le sujet n'en était pas nouveau, car depuis longtemps on connaissait le Précepteur dans l'embarras, cette jolie comédie écrite en italien par un Français d'origine, le comte Giraud. Le jour oii une traduction française lui fit passer les monts, tous les adaptateurs s'en emparèrent, et juillet 1823 ne vit pas éclore à Paria

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moins de quatre versions, toutes en un acte, de cette amusante bouffonnerie. L'anuée suivante Donizetti en donnait à Rome une adaptation musicale, sous son titre primitir, l'Ajo nell imbarazzo. II appartenait à Sauvage et de Leuven d'en tirer, trente-cinq aus plus tard, une dernière mouture h l'usage de la salle Favart, et de conter à nouveau, comme écrivait Paul de Saint-Victor, « l'iiistoire de ce précepteur, organiste comme don Basile et naïE comme Michel Perrin, qui se démène au milieu d'une tentation grivoise d'écoliers, de soubrettes, de dragons et de comédiennes, H Appelé d'abord Péché de Jeunesse, ce Don Gregorio ne manquait pas de gaieté, et Couderc per- Bonni&aît à ravir le personnage principal. Mais pour dessiner mueicalemeut ce type original, il fallait une autre plume que celle du comte Gabrielli, dont le plus grand mérite élait d'être bien en cour.

Cette faveur d'un Italien comme le comte Gabrielli est très symptomatique ; elle correspond manifestement à un état de choses qui n'existe plus ; elle montre, par un nouvel exemple gui s'ajoute à tant d'autres, combien alors les musiciens étrangers étaient tenus en amitié, et quelle hospitalité généreuse leur accordaient les théâtres parisiens.

En 1859, par exemple, dans cette salle Favart avaient paru sept nouveautés; une seule était d'un Français, le Rosier; un Allemand, Meyerbeer, avait écrit le Pardon de Ploërmel; un Italien, Gabrielli, avait écrit Don Gregorio 'et quatre Belges avaient écrit le Diable au moulin, le Voyage autour de ma chambre, la Pagode et Yvonne, soit Gevaert, Grisar, Fauconnier et Limnander. On le voit, l'hospitalité que Bruxelles donne aujourd'hui à nos compositeurs, est comme le paiement d'une dette autrefois contractée.

Un fait explique, à quelques égards, la faveur dont jouissaient notamment alors les œuvres venues de la Péninsule : la France et l'Italie marchaient au combat, la main dans la main. Ainsi, le 7 juin, on fêtait la victoire de Solférioo par l'esécution d'une cantate avec chœurs intitulée Italie, et dont Saint- Georges avait composé les paroles et Halévy la musique. Les interprètes s'appelaient Montaubry, Troy, Jourdan, Crosti, M"" Faure-LeCebvre, et le succès fut tel qu'on en donna quatre autres auditions dans. le même mois, le 8, le 10, le 27 et le 29; pour les deux dernières, Warot avait remplacé Montaubry. Le 15 août devait être exécutée une nouvelle cantate, écrite par M, Duprato sur des paroles de M. Trianon et conLée à M'" Wertheimber, qui la servit au public deux jours de suite.

A côté de ces solennités en quelque sorte olQcielles, on pourrait en rappeler d'autres d'ordre plus exclusivement artistique ; celle, par exemple, du 23 avril, concert spirituel où flgurait, parmi les numéros du programme, l'Enfance du. Christ, de Berlioz. L'exécution de l'œuvre avait lieu sous la direction de Berlioz lui-même, cet incompris qui, dans la précédente élection à l'Institut, se présentant contre Ambroise Thomas, n'avait même pas obtenu une voix, cet enfiévré qui voyait le ridicule s'uttacher à ses œuvres comme à sa personne, ce compositeur de musique ù programme que visait assurément Emile Augier, lorsqu'il poussait jusqu'à la charge le portrait de Landara dans une œuvre aujourd'hui peu connue, Ceinture dorée. Simple souvenir : deux artistes participaient à ce concert eu qualité d'accompagnateurs, dont les noms sont connus de tous, mais dont les destinées devaient être bien différentes :

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