CHAPITRE VIII
LES GRANDES PREUIÈRES
les Contes d'Hoffmann, Lakmé, Manon.
(laai-ISSi)
La période 1881-1884, dont l'histoire forme l'objet du présent chapitre, n'est pas sealement la plus brillante de la direction Carvalho ; elle compte parmi les plus fructueuses de la seconde salle Favart. Alors, en effet, la troupe, sans cesse améliorée et complétée, présente des cadres solides où l'éclat le dispute au nombre ; désormais le personnel administratif est définitivement constitué, en ce sens qu'il ne subira plus de changements notables jusqu'à l'année de l'incendie. Ainsi, en 1881, la mort de M. Auguste Post laisse vacante la place de secrétaire du théâtre, qu'on confie presque aussitôt à M. Edouard Noël avec les fonctions et le titre de secrétaire-général, Eatré au mois d'avril, le nouveau venu ne devait se retirer que le 31 décembre 1887, après avoir rendu des services de nature à justifier plus tard sa candidature i la direction, et donné, par sa position même, une autorité spéciale, en ce qui concerDe rOpéra-Oomique,
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aux « Annales » qu'il rédige avec M. StouUig depuis
A la valeur de la troupe et de Tadministration, dans son ensemble, s'ajoute celle du répertoire. Les reprises se succèdent avec une fortune constante ; on réalise des bénéfices considérables avec le Pardon de Ploërmel^ les Noces de Figaro et Carmen, qui rentre au répertoire pour n'en plus sortir ; on atteint l'apogée des recettes,
A cette époque enfin se produisent, des ouvrages dont le succès parait durable et qui laissent le souvenir de « premières à sensation »• Sans doute avec les Amoureux de Catherine d'abord, puis avec Jean de Nivelle et VAmour médecin^ l'Opéra-Oomique semblait avoir conjuré le mauvais sort jeté par la guerre de 1870, et renoué la chaîne des pièces centenaires ; mais les Amoureux de Catherine et VAmour médecin ne formaient qu'un appoint sur l'affiche, et Jean de Nivelle, s'il avait atteint la centaine, ne l'avait guère dépassée. Beaucoup plus retentissante est la réussite des Contes d'Hoffmann, suprême eff'ort d'un compositeur finissant par se hausser au niveau d'un genre qui lui avait jusqu'alors valu plus d'un amer déboire ; de Lakmé, le chant du cygne, ou du moins la dernière œuvre qu'ait donnée, de son vivant, l'un des plus francs héritiers d'Auber et d'Adam; de Manon enfin, l'ouvrage peut-être le plus accompli de son auteur, celui où les qualités et les défauts de sa nature se reflètent le mieux et se confonden t, non pour se nuire, mais pour se faire valoir.
Un des précédents chapitres est intitulé, comme pourrait l'être celui-ci. Trois Pièces cen/enatres; la similitude de titre répondrait aussi à une similitude de faits. Si l'on comparait les deux époques, on ob-
serverait que la durée du succès a presque toujours été en raison inverse de son éclat initial. Mignon a reçu d'abord un moins brillant accueil que le Voyage en Chine et le Premier Jour de bonheur; elle a résisté plus longtemps qu'eux. Manon, de même, a rencontré plus de résistance queZes Contes d' Hoffmann et Lakmé; nous pourrions citer certains critiques qui ne parlaient plus à la fin de 1884 comme au commencement, 6t qui, craignant de s'être montrés trop élogieux, revenaient sur leur première appréciation, sans se douter qu'ils donnaient une médiocre idée de la sûreté de leur jugement et qu'ils s'exposaient précisément aux démentis de l'avenir. Dans cet ordre d'idées, Manon prendrait place à côté de Mignon^ Lakmé à côté du Premier Jour de bonheur, les Contes d'Hoffmann à côté du Voyage en Chine. Le hasard n'est pas si aveugle qui rapprocherait ainsi Offenbach et Bazin, comme Massenet et Thomas, le professeur et l'élève, comme Delibes et Auber, le disciple et le maître !
De ces pièces fameuses, une au moins n'a pas trouvé du premier coup sa forme définitive. Dès 1848, la Revue et Gazette musicale annonçait les Contes fantastiques d'if o/fmann avec musique de M"" Juliette Godillon. Le 31 mars 1851,rOdéon, dirigé alors par Altaroche, donnait, sous ce même titre, un drame en cinq actes de MM. Jules Barbier et Michel Carré. Les auteurs, jeunes alors, avaient eu l'idée d'identifier leur héros avec les personnages sortis de son imagination, et de souder ainsi entre elles trois de ses histoires les plus connues : VHomme au sable^ le Reflet perdu et le Violon de Crémone.
. Tout d'abord, Hoffmann raconte aux étudiants attablés dans un cabaret les passions qui ont troublé
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sarle. Le récit prend un corps et chacune des femmes adorées devient le titre et le prétexte d'un tableau* Voici Tautotnate Olympia, qu'a fabriquée Ooppélius, et dont une main vengeresse brise le mécanisme, brisant du même coup le cœur du poète amoureux.
Veici la poitrinaire Ântonia, qui ne doit pas chanter sous peine de mourir, et qui succombe dans les bras de son compositeur aimé, pour avoir enfreint cet ordre. Voici enfin la courtisane Giulietta qui, pour prix de ses baisers menteurs, a acheté le reflet de son amant et meurt en buvant par mégarde le breuvage empoisonné qu'elle lui destinait. Le dernier acte ramène à la réalité. Hoffmann voit venir à lui une nouvelle femme qui voudrait Tentrainer, Stella^ la cantatrice à la mode ; il la repousse durement et la laisse s'éloigner au bras du conseiller LindorfT, représentant le diable, auquel, pour morale, la courtisane est censée se donner. De plus, comme dans toute féerie, deux génies traversent la pièce et en tiennent pour ainsi dire les fils : l'un, le bon génie, Friedrich ; l'autre, le mauvais, s'incarnant successivement dans la personne de Ooppélius, qui brise sa poupée, du docteur Miracle, qui force Ântonia à chanter, du capitaine Dapertutto, qui apporte la coupe de poison.
Le véritable Hoffmann, celui qui a écrit les Frères de SérapioUf les Contes nocturnes et les Fantaisies à la manière de Callot^ mais dans les œuvres allemandes duquel on chercherait vainement les Contes fantas^ tiqueSf car ce titre fut imaginé par l'éditeur qui en publia vers 1830 la première traduction française» Hoffmann est un personnage bizarre dont les aven- •tures pouvaient peut-être être transportées à la scème. Tour à tour ou tout ensemble chef d'orchestre, jour-
naliste, traducteur, directeur de théâtre, juge, peintre, chantre d'église, compositeur, romancier, poète, il représente par certains côtés le type de « bohème » auqual s'est arrêté Walter Scott, oubliant d'ailleurs que Tinscription gravée sur sa tombe aurait pu mentionner, à côté de tous ses titres et qualités, ceux de père affectueux et de tendre maxri. Mais, au milieu de toutes ses idées étranges, HofiF^ mann n'aurait jamais eu celle de prendre quelquesunes de ses histoires» de les juxtaposer et d'en faire, à l'usage du public, une sorte de faisceau retenu par le lien d'une intrigue assez mince. MM. Jules Barbier et Michel Carré pouvaient, il est vrai, invoquer pour leur défense, non seulemeoi; le droit concédé de tout temps aux poètes d'en user librement avec l'histoire, mais encore les légendes accréditées dans la patrie de leur héros, s'il est vrai qu'Hoffmann se plaisait dans la conception du surna.turel et'mélait, communément le diable à toutes choses, se figurant vo* lontiers qu'il jouait son rôle dans chacun des actes de notre vie. Pendant les nuits qu'il consacrait parfois à l'étude, il faisait veiller sa femme et la forçait, diton, à venir s'asseoir près de lui, pour le protéger, par sa présence, contre les fantômes que 3on imagination évoquait sans cesse. Et même Hoffmann n'avait-il pas, au fond de sa conscience, le sentiment de son désordre mental, quand il écrivait dans son journal : « Pourquoi durant mon sommeil, comme pendant mes rêves, mes pensées se portent-elles si souvent, malgré moi, sur le triste sujet de la démence? Il me semble, en donnant carrière aux idées désordonnées qui s'élèvent dans mon esprit, qu'elles s'échappent -commie si le sang coulait d'une de mes veines qui viendrait à se rompre. »
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Quelle que fût la difTérence du modèle et de la copie, le type, il faut croire, ne déplut pas trop aux spectateurs de 1851. L'ouvrage était d'ailleurs bien joué par Tisserant, Pierroo, M"' Marie Laurent, et l'emploi, rare alors, de la lumière électrique ajoutait encore à l'attraction du spectacle. Cepeadant les années s'écoulèrent, et le silence sembla se faire autour de cette pièce dont le dialogue, passant de la prose à la poésie quand la situation devenait pathétique, laissait deviner dès l'origine la possibilité d'une adaptation musicale. Dans un feuilleton thé&tral de l'époque nous avons même retrouvé cette phrase prophétique : e Ce drame donne simplement pour résultat un opéra-comique. »
Un compositeur s'occupa en effet d'en écrire la musique ; c'était Hector Salomon, et un important fragment de son opéra romantique, avec les paroles de MM. Barbier et Micliel Carré, fut exécuté au Trocadéro pendant l'Exposition universelle de 1878. Or, vers le même temps, rencontre singulière, Offenbach s'éprenait du sujet ; il le mettait sur le chantier, et devançait son jeune confrère, en ce sens qu'il faisait recevoir la pièce au Théâtre- Lyrique. Mais avec M. Vizentini le Théâtre-Lyrique disparut ; Offenbach traita alors avec M. Jauner, directeur de l'Opéra impérial de Vienne ; toutefois, avant de laisser sa partition partir en exil, il voulut la présenter à ses amis de France, et, invitant dans ses salons le Tout-Paris d'alors, il en donna au piano une audition fragmentaire avec le concours d'un chœur d'amateurs et du quatuor vocal de MM. Auguez et Taskin, M"" Franck- Duvernoy et Lhéritier.
Cette audition obtint un succès retentissant, dont le premier résultat fut de mettre obstacle à laprîse de pos-
session de Touvrage par rÂllemagne. M. Oarvalho se trouvait parmi les auditeurs ; il avait applaudi, et il retint Tœuvre au passage. La série des aventures ne touche pas.encore à son terme. Le 5 octobre 1880, Offenbach meurt, âgé de soixante et un ans, et laisse sa partition achevée, si l'on veut, à quelques raccords près, mais non orchestrée. Ernest Guiraud accepte alors de compléter ce travail, et d'ailleurs s'en acquitte avec un savoir et une délicatesse extrêmes. Pour la seconde fois avant la représentation dans la salle Favart, un fragment est exécuté le 18 novembre, dans l'après-midi. Il s'agissait d'une matinée organisée aux Variétés par le Figaro en l'honneur d'Oifenbach et pour Tinauguration de son buste; au programme figurait une barcaroUe à deux voix, chantée par M"" Isaac et Marguerite Ugalde, non seulement applaudie, mais bissée avec transport.
Dès cette époque les rôles sont distribués, et l'on cite MM. Talazac (Hoffmann), Taskin (Lindorf, Ooppélius, le docteur Miracle, Grivot (Andrès, Cochenille, Franlz), Belhomme (Crespel), Gourdon (Spallanzini), Troy (maître Luther), Teste (Hermann), Collin (Wilhem) et M'»° Isaac (Stella, Olympia, Antonia). Davoust et Fontenay étaient désignés pour des rôles qui passèrent définitivement à Piccaluga (Wolfram) et à Ohenevière (Nathaniel), de même que M"" Ducasse fit place à M"« Marguerite Ugalde pour le travesti de Nicklauss. Bernard devait figurer le personnage de Schlemyl, qui disparut aux répétitions; la muse fut personnifiée par M"« Mole, et M ® Vidal, chargée d'« une voix » dans la coulisse, fi: remplacée par M"' Dupuis, laquelle fut à son tour r( nplacée par M**® Perrouze (encore élève du Oonn 19
servatoire), jusqu'au jour où ce bout de rôle revint à sa première titulaire, M^ Vidal.
Les répétitions suivent leur cours, lorsque, le 1*' février 1881, au lieu de donner le Chalet et Fra DiavolOy annoncés sur rafôche, on fait relâche pour répéter généralement les Contes d'Hoffmann devant la famille du compositeur et quelques amis de la presse, prévenus à la dernière heure. On écoute avec intérêt ces cinq actes ; mais l'ouvrage semble long^ et, le rideau baissé, un conciliabule est tenu où M. Joncières, entre autres, voyant juste et découvrant le point faible, décide la direction à couper le qua» trième acte ; le décor seul est resté — comme image — sur le frontispice du quadrille publié par Téditeur de la partition. En quelquesjours, on taille, on rogne, on supprime certain quatuor avec chœur, applaudi jadis chez Offenbach, « On est grand par l'amour et plus grand par les pleurs » ; quelques épaves de l'acte disparu sont recueillies ailleurs ; la fameuse barcaroUe à deux voix est intercalée au troisième acte, tandis qu'une romance pour ténor et un duo prennent place au dernier.
Enfin, tout est prêt, et le 10 février a lieu la première représentation devant une salle comble et, faut-il ajouter, des plus sympathiques. On l'a dit : « Les auteurs morts ont ce triste privilège de n'avoir pas d'ennemis à leurs premières », et encore mentionnerait-on quelques exceptions à cetterègle, comme l'acharnement d'Azevedo contre V Africaine, où il ne trouvait à louer qu'une phrase enlevée, prétendait-il, au Barbier de Paisiello. Cette fois, du moins, tout le monde applaudit au vigoureux effort tenté par le compositeur pour donner à son inspiration Tarnpleur, la couleur et l'accent nécessaires afin de se
mouvoir sans contrainte dans ce monde inconnu de la passion et du rêve. Sans doute, le vieil homme reparaissait par instants, et c'est à lui que le diable, dont il est tant parlé dans la pièce, feoufflait quelques c< flonflons » dignes de Topérette ; mais on pouvait applaudir de gracieuses et pénétrantes mélodie», « Elle a fui la tourterelle », ou « C'est une chanson d'amour », etméme un morceau vraiment dramatiquot le trio d'hommes du troisième acte, où semblait avoir été donnée une forme scénique et musicale à cette obsession étrange et douloureuse que cause le cauchemar. La mise en scène et Tinterprétatiôn ajoutaient encore à llmpression produite : rien de plus amusant et de plus émouvant tour à tour que M"« Isaac figurant la poupée articulée et la malheureuse Antonia ; rien de plus effrayant et de plus fantastique que Taskin sous les traits du docteur Miracle. On raconte que peu de temps avant sa mort, caressant un grand lévrier auquel il avait donné le nom d'un des personnages dont la légende figurait parmi les morceaux de sa partition, Offenbach murmurait tristement ; « Pauvre Kleinsach I je donnerais tout ce que j'ai pour être à la première ! » Il pressentait la victoire, et cette soirée, si brillante en effet, fut suivie de bien d'autres, puisqu'on joua l'ouvrage 101 fois en 188), 12 fois en 1882, et toujours * avec les mêmes interprètes, sauf Grivot et Gourdon, suppléés quelquefois par Barnolt et Davoust, ainsi que M*^® Ugalde, retirée de l'Opéra- Comique à la réouverture de septembre et définitivement remplacée par M*** Cnevalier. Le 24 décembre 1885 on reprit les Contes d'Hoffmann^ et la distribution, cette fois encore, subit à peine quelques changements : Lubert au lieu de Talazac(Hoffïnann), Mauguière et Sujol au
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lieu de Chenavière et Piccaluga (Nattianiel et Wolfram) ; enfin M"' Blanche Deschamps, par la minuscule partie d' - une voiï », préludait modestement aux grands emplois qu'elle devait remplir plus tard. 8i l'on joint les 3 représentations de 1884 et les 15 de 1886 aux 113 obtenues précédemment, on arrive au chiffre de 131 quirésume la carrièredes Contes d'Hoffmann à la salle Favart.
Tel était sur le public, au début, l'aLtrait de cette pièce étrange que tout pâlit, en quelque sorte, devant elle, car, en 1880, de février à décembre, on ne trouve à signaler qu'une reprise de la Flûte enchantée, le 27 avril, et une du fardon de PLoermel, le 23 mai. Encore, de ces deux reprises, l'une n'était que la suite de représentations avec quelques changements d'interprètes, car, depuis 187'J, l'ouvrage de Mozart n'avait pas quitté le répertoire.
Dans la Flûte enchantée, Pûrst reprenait le rôle de Tamiûo, qu'il avait joué accidenlellemenL déjà pour suppléer Talazac; tout juste pourrait-on citer, parmi les nouveaux titulaires, M""' Angèle Legault et Roux pour deux des génies. M"" Cécile Mézeray, qui remplaça bientôt, comme Reine de la nuit, M"° Bilbaut- Vauchelet, tombée malade, MM. Devriês et Piccaluga (Manès el un prêtre), et enfin un débutant, M. Luckx, qui ne fit pas précisément applaudir ses qualités de style et de diction, mais dont la voix de basse profonde convenait au rôle de Sarastro et descendait juste et forte jusqu'au ^ni grave.
Dans le Pardon de Ploérmel, on avait mis plus d'un an à distribuer les rôles ; celui d'IIoël, par exemple, avait été confié particulièrement à M"" Engally en vue de laquelle on projetait cette reprise pour 1880. Après avoir renoncé à cet essai de travesti renouvelé
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d'une tentative ancienne et peu satisfaisante de M"* Wertheimber, on avait songé un instant à Lauvsrers, et finalement on avait eu recours à Dufriche, jadis pensionnaire de la salle Favart, auquel ce rôle servit d'honorable rentrée; Berlin jouait Oorentin; M^'* Dupuis (un pâtre), Belhomme (un chasseur), Ohenevière (un faucheur), Davoust et Teste (deux paysans), se partageaient les petits emplois. Mais rintérêt de la soirée se portait avant tout sur deux personnages, Tun principal, l'autre accessoire mais important par le choix de son interprète. M"' Van Zandt et M"** Engally ; ce qui faisait dire à un plaisant que la Bretagne de Meyerbeer était « un pays où les braconniers jouent du cor de chasse, où les pâtres ont un accent russe, où les folles ont un accent anglais. » On avait répété le 6 mai ,* on devait passer le 9, lorsqu'une indisposition de M"« Van Zandt occasionna un retard qu'on mit à profit pour ajouter à la reprise l'attrait delà rentrée de M"* Engally, qui revenait de Russie. Au lieu du grand rôle d'Hoël, elle accepta le rôle du pâtre Janic (repris en octobre par M"« Lina Bell), et l'on rétablit en son honneur l'air avec chœurs écrit jadis par Meyerbeer sur des paroles italiennes pour les représentations de Londres. Les critiques pointilleux relevèrent quelques mesures, «La raison s'envole », qui, disaient-ils, ressemblaient à la chanson de la Fille de M=»" Angot : « Ce n'est pas la peine assurément... » ; le public, moins clairvoyant, se contenta d'applaudir l'interprète et de bisser la mélodie. Quant à M^*' Van Zandt, elle obtint l'un de ses plus brillants succès à la salle Favart.
 côté de ces artistes plus ou moins anciens, quelques nouveaux viennent alors prendre place, et, pour l'histoire même de l'Opéra-Comique, il n'est pas inu-
tile ici de citer en partie le palmarès du Conservatoire relatif aux concours de 1881 :
Chant. — Premiers prix : M. Vernouillet (Classe Barbot) ; M"* Rose Delaunay (Cl. Bax) ; M"« Jacob (Cl. Bussine). Deuxièmes prix : M. Bolly (Cl. Archainbaud); M'*« Rémy (Cl. Bax). Premiers accessits: M. Labis (Cl. Bax); M"** Pierron (Cl. Barbot).
Opéra- Comique. — Premier prix : M"" Jacob (01. Mocker). Deuxièmes prix : M, Bolly (Cl. Ponchard) ; M^i^Rémy et M°** Delaunay (Cl. Ponchard); M"« Merguillier (Cl. Mocker). Premier accessit : M}^^ Durié (Cl. Mocker). Deuxième accessit: M"® Pierron (Cl. Ponchard).
Or, tous ces lauréats, cette année ou la suivante, firent partie de la troupe et débutèrent successivement. Deux d'abord parurent en octobre 1881, M'*' Jacobdans le Pré aux Clercs (rôle de la reine), et M. Vernouillet dans la Dame blanche (rôle de Gaveston). Deux vinrent ensuite qui ne sortaient pas de notre Ecole de musique, M. Cobalet, le 23 octobre, dans le Chalet (rôle de Max), et M'*® Claire Cordier, le 4 décembre, dans les Dragons de VillaTs (rôle de Rose Friquet). Le premier, doué d'une belle voix de basse, avait commencé ses études de chant, en môme temps •que Talazac, chez un petit professeur de Toulouse, et sortait du régiment, où il avait dû, avant de se consacrer au théâtre, faire ses cinq ans de service militaire; la seconde avait obtenu en province, comme <;ontralto, des succès qui ne se renouvelèrent pas aussi brillants à Paris, puisque Tannée suivante elle résilia. La série des lauréats du Conservatoire reprit le 28 décembre avec M"« Merguillier, qui fît d'abord applaudir l'élégance et la légèreté de ses vocalises dans
le Toréador, qu'on remontait, après Tavoir négligé depuis 1869. Il avait été joué alors cent soixante-six fois. Les vingt-deux représentations de 1881 à 1883 lui valurent un total de cent quatre-vingt-huit, à la seconde salle Pavart.
Le même soir que le Toréador on donnait VAumà» nier du régiment et les Pantins.
Ouvrage en un acte de Leuven et de Saint- Oeorges, mis en musique par Hector Salomon, V Aumônier du régiment n'était nouveau qu'à TOpéra- Comique; il avait été joué en 1877 au Théâtre-Lyrique, sous la direction Vizentini, et notamment avec le même Grivot dans le rôle de Carlo. C'était, il faut le dire, une fiche de consolation pour le compositeur, qui, avec une bonne grâce sans pareille, avait, sur la demande d*0£fenbach, renoncé au livret des Contes
. d'Hoffmann, à lui confié par les auteurs, et qui avait attendu vainement la représentation d'une certaine Djéminay reçue à la salle Favart en 1878 et distribuée, au moins pour le rôle principal, à M"*» Chevrier. Or, les seize représentations de V Aumônier du régiment rindemnisèrent faiblement.
Véritable nouveauté, les Pantins constituaient le troisième produit couronné du concours Cressent; et
. il faut reconnaître qu'avec les dix représentations •obtenues par son ouvrage en deux actes, le musicien, M. Georges Hue, ne fut guère plus heureux comme résultat que ses devanciers, MM. William Chaumet «t Samuel Rousseau; comme eux d'ailleurs il pouvait invoquer pour sa défense la faiblesse du livret primé par le jury, sans doute faute de mieux. Il s'agit d'un songe (coïncidence fâcheuse au lendemain des Contes d'Hoffmann)^ et d'un songe envoyé par Trilby, l'esprit du foyer, pour combattre les projets d'Heil-
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man, fabricant de jouets de Nuremberg, qui prétend marier au vieux brasseur Ooster sa fille Marie, laquelle aime, au contraire, le jeune étudiant Ulric. Ce songe transforme les quatre personnages en pantins de la Comédie-Italienne, Coster en polichinelle, Heilman en Cassandre, Ulric en Léandre, Marie en Golombine, et, comme le sort de Cassandre est d'être trompé, celui de Polichinelle d'être battu, les intéressés comprennent les funestes conséquences des unions mal assorties, et les amoureux finissent par s'épouser. Le librettiste s'appelait M. Montagne ; aussi les « soirLstes » et autres chroniqueurs dramatiques ne manquèrent-ils pas de constater que « là, Montagne venait d'accoucher d'une souris ». La vérité, c'est que pour donner un semblant de vie à ce livret mort- né, il eût fallu l'autorité d'un maître. Or, M. Georges Hue n'avait que le talent, talent fort distingué d'ailleurs, d'un jeune homme à qui le prix de Rome avait été décerné en 1879 et qui s'essayait pour la première fois au théâtre. Mouliérat, qui avait reparu le 18 septembre précédent dans le Maçon, après avoir quitté, pour cause de maladie, la scène où il venait de débuter, Vernouillet, Piccaluga, M"' Dupuis, et une nouvelle venue, M"« Zélo Duran, firent de leur mieux pour dérider le public, sans d'ailleurs y parvenir. Une inadvertance des auteurs obtint enfin ce résultat, pour le dénouement. Les personnages se réunissaient pour s'expliquer et^ avec une insistance singulière, qu'on peut constater d'ailleurs à la page 126 de la partition, ils répétaient : a Nous avons fait ce rêve tous les trois n. Or, ils étaient manifestement quatre en scène I Ce n'était peut-être pas très drôle mais on avait tant besoin de rire un peu!
Pour livrer ainsi un petit combat le 28 décembre et
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le faire suivre d'une grande bataille trois jours apré!!, il fallait que M. Oarvaiho eût besoin de se mettre ou d'avoir l'air de se mettre en règle avec la direction des Beaux-Arts, en produisant le nombre d'actes exigé par son cahier des charges ; car il n'est point avan tageux pour un ouvrage de venir au monde le 31 décembre : tel fut pourtant le sort de la Taverne des Trabans, qui aurait pu s'appeler la Taverne du jambon de Mayence, si l'on avait maintenu le titre de la nouvelle d'Ërckmanû-Chatrian qui figure dans les H Contes d'un joueur de clarinette », et qui avait fourni à M. Jules Barbier la matière de son adaptation lyrique.
Un peu plus long, mais moins mélodramatique, ce titre aurait donné comme une vague idée de la pièce où la victuaille tenait une grfinde place. Ses trois actes, en effet, tournaient autour d'un repas pantagruélique organisé par l'hôtelier Sébaldus, pour fêter son retour à la santé. Celui-ci a, ou du moins avait pour ami Termite Johannés, qui l'a roué de coups un jour parce qu'il célébrait trop haut la gloire du dieu soleil, patron de la vigne; une brouille s'en est suivie, et pourtant l'invitation a été lancée. Se réconciliera-ton? L'ermite viendra-t-il dîner chez l'hôtelier? Grave question qui esttout le drame, car le neveu de Johannés et la fille de Sébaldus s'aiment et ne peuvent s'épouser tant que dure l'hostilité des parents. Les choses s'arrangent au gré des amoureux. C'était, si l'on veut, la donnée de Brouillés depuis Wagram, et mfime le point de départ des liantzau, avec la valeur dramatique en moins. Quant à la musique, elle avait subi, au cours des études préparatoires, bien des remaniements qui ne s'étaient pas toujours faits avec l'agrément du compositeur. On applaudit d'ailleurs,
rx
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.on bissa même un excellent chœur de buveurs au premier acte et une valse amusante jouée pendant le dernier acte par un petit orchestre forain plein de <^ouleur locale; on applaudit la charmante Fridoline personnifiée par M"** Bilbaut-Vauchelet, devenue, depuis le 4 juillet précédent. M»' Nicot, et reprenant, pendant les répétitions, ce rôle confié d'abord à M"' Thuillier, et d'ailleurs bientôt repassé par elle à M™® Mol é-Truf fier ; on s'égaya même de voir les jeunes époux roucouler leurs duos d'amour tandis •qu'un bon tambourinaire de village ponctuait toutes les phrases d'un rra ou d'un fia qui amenait finalement sur les lèvres de Nicot cette exclamation : « On devrait bien supprimer les tambours I » Or, c'était précisément le temps où le général Farre venait d'opérer cette suppression qui a rendu son nom fameux. Mais l'ouvrage n'en disparut pas moins au bout de six représentations : le musicien en fut réduit, pour se consoler, à partager avec Poise, auteur de V Amour médecin, les 3 ,000 francs du prix Monbinne, décerné quelques mois après par l'Institut.
L'année 1881 avait fini sans éclat; l'année 1882, au contraire, fut marquée dès son premier mois par une soirée des plus brillantes, destinée à fêter le centième ■anniversaire de la naissance d'Auber. Le 29 janvier, l'Opéra avait, pour la circonstance, repris la Muette de Porticiy qu'accompagnait une cantate, formée avec des fragments de diverses œuvres du compositeur et disposée poétiquement par M. Philippe Gille, musicalement par Léo Delibes. Le lendemain l'Opéra- Oomique rendait un hommage analogue à la mémoire du maître. On avait songé un instant à remonter le Concert à la Cour, afin d' « encadrer, disait un journal, à la place du concert que le prince organise pour
donner une audition publique à une jeune cantatrice française , un programme magistral embrassant l-œuvre entière du compositeur ». Le temps ayant manqué pour les répétitions, on se contenta du « programme » sans la pièce. Dans ce concert, qu'ouvrait te premier acte du Maçon^ la muse d'Auber revivait pour un soir dans un défilé de morceaux empruntés à ses partitions les plus célèbres et résumant en quelque sorte sa carrière artistique, Zanetta^ Fra Diavolo, Marco Spada^ les Diamants de la Couronne^ le Domino noir, la Sirène, Actéon, la Part du Diable, le Cheval de Bronze, Lestocq, Manon Lescaut, le Premier Jour de bonheur. Les élèves du Conservatoire, chantant le chœur Fo-li-foo, s'étaient joints aux artistes de TOpéra-Oomique, et rappeler le nom de ceux qui prêtèrent à cette solennité le concours de leur talent, c'est en vérité passer la revue de la troupe tout entière: MM. Talazac, Fûrst, Nicot, Mouliérat, Herbert, Taskin, Fugère, Barré, Oarroul, Belhomme, Gourdon, Bernard, Troy, M*"* Miolan- Oarvalho, Bibaut-Vauchelet , Mézeray, Dupuis, Thuillier, Chevalier, Claire Cordier.
Les applaudissements allèrent surtout à la mélodie d'Actéon, chantée par M™* Oarvalho, à l'air de la Si^ rêne, chanté par M. Talazac, et au deuxième tableau du troisième acte de Manon Lescaut, remis en scène pour M^* Isaac et M. Fûrst. L'effet de cet épisode émouvant fut même assez grand pour qu'on en donnât une seconde audition le surlendemain 1*' février •et sa valeur musicale est peut-être même pour quel* que chose dans la modification que subit pour son dénouement le roman de l'abbé Prévost, lorsqu'il fut de nouveau transporté à la scène pour M. Massenet. On a dit qu'en faisant mourir son héroïne sur la route
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du Havre, le compositeur s'était préoccupé d'éviter le changement subit de couleur qu'aurait amené forcément le brusque passage de l'hôtel de Transylvanie au désert de la Louisiane. On pourrait ajouter qu'il n'y avait surtout pas lieu de refaire une scène faite et bien faite. A l'issue de cette curieuse audition M. Delaunay récita des vers où M. Jules Barbier avait chanté la gloire d'Auber en termes qui prêtèrent le flanc à certaines critiques. Il semblait en effet que le poète blâmât la jeune école et fit le procès du wagnérisme quand il disait en parlant de l'auteur de la Muette.
Qu'il ne poursuivait pas de calculs assidus, Dans Talgèbre des sons, des problèmes ardus ;... Qa'il daignait, dans son cadre enfermant sa pensée, Conduire jusqu'au bout la phrase commencée ; Que des instincts de race il subissait les lois, D'un. cœur français doublé d'un cerveau de Gaulois; Que d'aucun sanctuaire il ne fut le grand prêtre. Et qu'il était savant sans le vouloir paraître.
M. Jules Barbier, qui sait pertinemment ce qu'il a fallu de temps au public français pour apprécier Fausty aurait pu peut-être se montrer moins sévère pour la musique
Dont le dur noviciat porte sa récompense.
Justement, c'était l'un des plus fervents parmi les adeptes de la cause wagnérienne qui allait fournir la première nouveauté de la saison. Attendez-moi sous Vorme avait pour auteur M. Vincent d'Indy, un jeune musicien que sa fortune n'avait pas empêché de faire de très sérieuses études, et qui n'avait pas craint de
tenir un instant dans les concerts du Ghâtelet, par simple coquetterie artistique, l'emploi qu'avaient tenu jadis au théâtre par nécessité les Massenet et les Ouiraud, celui de timbalier. Il préludait ainsi aux grands ouvrages symphoniques qui ont établi sa réputation et légitimé les espérances qu'alors déjà la jeune école française fondait sur lui. On rendit hommage à un savoir-faire, à une ingéniosité dans le maniement du pastiche qui révélait la valeur du musicien. MM. Jules Prével et Robert de Bonnières avaient convenablement adapté pour la musique l'agréable comédie de Regnard, qu'on oubliait au Théâtre- Français, où elle n'était plus jouée depuis 1863, et qu'ils contribuèrent peut-être à rappeler à son souvenir, car on l'y a reprise depuis. Coïncidence piquante cette œuvre, venue de la Comédie-Française, avait pour interprètes féminins deux artistes qui devaient tenir à ce théâtre par le même lien indirect : M"'* Mole (Agathe) et Thuillier (Lisette). La première venait d'épouser M. Trufiier, la seconde allait épouser M. Leloir, tous deux pensionnaires alors de la Comédie-Française. Barré remplacé quelques jours après par OoUin (Dorante), Piccaluga (Pasquin), Barnolt (Colin) complétaient un ensemble satisfaisant, et contribuèrent pour leur part au succès honorable qu'obtint l'ouvrage avec ses dix-neuf représentations.
Un tel chiffre ne fut pas même atteint par la grande nouveauté qui suivit cette petite, l'ouvrage important sur lequel on pouvait à bon droit compter, vu le talent dont les auteurs avaient déjà fait preuve et la sympathie générale qui s'attachait à leur nom.
Le compositeur en particulier, Ernest Ouiraud, avait droit à une compensation, depuis le jour où.
pour Jean de Nivelle, il avait cédé le pas à Léo Delibes. En échange^ il attendait patiemment une reprise de PiccoUnOf promise pour 1878 avec W"^ Galli-Marié, Potel et Barnolt dans leurs anciens rôles, et une distribution nouvelle comprenant Bertin, Morlet, Giraudet, GoUin, M°»*» Irma-Marié, Décrois et Duquesne. L'année s'était écoulée sans que la promesse fût tenue. On l'avait bien depuis chargé d'instrumenter la partition des Contes d'Hoffmann ; mais la part de droits qu'il avait touchée alors sur les rep'résentations ne le consolait pas ; il espérait mieux et son heure vint enfin le 23 mars avec les trois actes 4e Galante Aventure, dont le livret, maintes fois remanié au cours des répétitions, avait été écrit par MM. Davyl et A. Silvestre.
Il s'agit, comme dans tant d'autres pièces, d'une méprise par suite de laquelle un jeune homme accuse injustement sa maîtresse, qui dédaigne de se défendre et dont l'innocence n'est reconnue qu'après un certain nombre de péripéties plus ou moins di*amatiques. Seulement, ce qui distingue cette pièce entre beaucoup d'autres analogues, c'est que l'amoureux jaloux est à la fois le héros et la victime de cette « galante aventure », et que, s'il se croit trompé, il a du moins la consolation de penser qu'il ne l'a été que par lui-même. Le quiproquo résultant de l'enlèvement d'une comtesse à laquelle se substitue une hourgeoise que remplace en dernier lieu une soubrette, formait le point de départ d'une action qui évoquait le souvenir de « la servante justifiée » de La Fontaine et avait été, dès le premier jour, jugé^ scabreuse. Mais, comme l'observait un critique, « s l'on avait cherché aux répétitions à en atténuer lei côtés délicats, la pièce, par suite de ce travail de h
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dernière heure, s'était embrouillée en raison inverse -des efforts tentés pour la rendre plus présentable. Il «n résultait qu'elle était sans intérêt pour ceux qui la trouvaient incompréhensible, et trop intéressante pour ceux qui la comprenaient bien. » Tantôt on y glissait sur la pente de l'opérette, tantôt on y embouchait la trompette tragique, sans plus rencontrer la franche gaieté que Té motion vraie. Seule, la musique se maintenait dans le genre tempéré. On bissa au premier acte l'agréable sérénade de Vigile , qu'enlevait brillamment Taskin, le sonore finale du second acte et l'élégant entr'acte du troisième ; on remarqua la voix généreuse de Talazac (Bois-Baudry), la grâce de M"" Bilbaut-Vauchelet (Armande de Mariay), Chevalier (Gilberte), Dupuis (Isabeau), le bon goût des costumes et des décors; mais le public ne parvint pas- à prendre son parti du désaccord qui régnait entre le livret et la musique, et la carrière de l'ouvrage dut s'interrompre avec la quinzième représentation.
Lorsque les nouveautés échouent, force est bien de Tenir en aide, par des reprises, à la fortune du théâtre. Déjà le 11 février, en même temps qu'-4«^ndez-moi sous Vorme^ on avait vu revenir Philémon et Baucis avec d'excellents artistes, M*^ Merguillier pour la continuation de ses débuts, Nicot (Philémon), Belhomme (Vulcain), et Taskin qui, presque au dernier moment^ avait accepté de remplacer comme Jupiter, Dufriche, lequel allait peu après quitter l'Opéra-Gomique pour embrasser la carrière italienne. Sans parler de Mignon^ qui avait atteint, le Si mars, sa six-centième représentation, on reprenait Haydée avec Fûrst (Lorédan), M**"* Isaac, bientôt suppléée par M"" Mézeray, et, parmi les nouveaux interprètes.
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Mouliérat (Andréa), Oobalet (Malipieri), Maris (Domenico) et M"" Dupuis (Rafaëla). C'était la dernière remise à la scène A'Hccydée^ qui ne quittera plus l'affiche jusqu'à l'époque de Tincendie, et qui d'ailleurs a cessé d'y figurer cinq années seulement depuis l'origine, 1851, 1852, 1873, 1880 et 1881, réalisant un total de trois cent quatre-vingt-trois représentations à la salle Favart. Deux autres ouvrages allaient, en reparaissant, occuper l'activité de la troupe, provoquer l'empressement du public, et contribuer surtout aux beaux résultats financiers de l'année : les Noces de Figaro^ le 9 mai, et Joseph y le 5 juin.
M. Carvalho a toujours gardé pour les Noces de Figaro un culte bien légitime, si l'on songe aux succès qu'une telle œuvre a valus et à sa femme et à son théâtre. Peut-être même est-ce à ce culte qu'il devait de respecter ainsi la tradition du Théâtre- Lyrique jusque dans ses lacunes ou ses erreurs, et de maintenir, par exemple, la version rimée de MM. Jules Barbier et Michel Carré. Jadis, au boulevard du Temple, la liberté des théâtres n'avait pas encore été proclamée, et la Comédie-Française ne permettait pas qu'on s'appropriât un texte qu'elle jugeait sien sans partage ; afin de tourner la difficulté, les librettistes s'étaient imposé le supplice de découper ledit texte en vers. L'occasion eût donc été bonne de revenir à la prose de Beaumarchais, presque aussi classique que la musique de Mozart, et la presse ne manqua pas d'en faire la judicieuse observation. A ce détail près, on ne put que louer le directeur po"le soin qu'il avait apporté à cette reprise, où tous 1 rôles étaient tenus par des sujets d'élite, celui de comtesse par M"* Miolan-Carvalbo, dont on put adm
rer une dernière fois, avant sa retraite définitive, le style large et pur, celui de Suzanne par M"« Isaac, qui fit apprécier la sûreté de sa méthode, et celui de Chérubin par l'originale et gracieuse M"® Van Zandt, Taskin (le comte), Fugère (Figaro)i Maris (Bartholo), Barnolt (Basile), Troy (Antonio), M"'Ducasse (Marceline) et M"' Molé-Truffier (Barberine) composaient un ensemble dont la force d'attraction sur le public se traduisit immédiatement par l'éclat des résultats financiers. Le 20 mai, par exemple, la recette atteignait le chiffre inconnu jusque-là de 9.555 fr. 69 c, et plus d'un mois après, le 30 juin, jour de la clôture, on encaissait encore 9.154 fr. 75 c.
Les soirées de Joseph parurent peut-être un peu moins brillantes, mais il en est un peu de cette pièce comme du Freischûtz; il semble qu'on goûte plus ces deux ouvrages à l'étranger que chez nous. Méhul y est plus considéré, lui qui n'a pas seulement eu l'art de produire de grands effets par des moyens simples, mais qui, écartant de son œuvre, avec une clairvoyance remarquable, la plupart des formules où se complaisaient ses contemporains. Ta assurée contre l'avenir. Avec son ordonnance si pure et si sobre, avec ses mélodies tour à tour si douces et si fortes, Joseph conserve, en dépit du temps et des critiques, une physionomie propre, un caractère spécial, et cela est si vrai qu'on n'a jamais été bien d'accord sur la dénomination qui lui convient. Dans son livret, Alexandre Duval se sert du mot « drame en trois actes, mêlé de chant » ; mais, une autre fois, il dit tout simplement « comédie i». Méhul écrit sur sa par* tition « opéra biblique ». C'était la version adoptée le soir de cette reprise sur l'affiche, qui jusque-là portait « drame lyrique ». Nul ne s'est avisé de l'appeler
342 LES GRANDES PREMIÂRBS
« opéra-comique », hors M. Clément dans son Dictionnaire lyrique.
Chaque reprise de Joseph a toujours apporté son contingent de coupures dans le dialogue, et Ton pour* rait juger, par la nature de celles qu'on a faites, des tournures d'esprit ou des habitudes de langage du temps où elles se firent. La prose de Duval est de celles qui exigent de continuels rajeunissements. Cette fois encore, on modifia le texte trop poncif; on modifia également les costumes des Egyptiens et des Hébreux, qui, par une singulière tradition jusqu'alors respectée, s'habillaient en Grecs et en Romains ; on modifia même la musique, en ce sens qu*on rétablit l'introduction du troisième acte qui, depuis de longues années, sinon depuis toujours, était supprimée pour cause d'extrême difficulté. Le fait est qu'elle est assez mal écrite pour les instruments à vent, pour les clarinettes surtout. Mais cet obstacle ne pouvait arrêter un orchestre comme celui de TOpéra-Comique, lequel offrait notamment un quatuor d'instruments à vent que l'Opéra lui-même aurait pu envier, et M. Danbé saisit avec empressement une occasion qui lui permettait de mettre en lumière la virtuosité de ses artistes : MM. Gillet (hautbois). Grisez (clarinette), Lefebvre (flûte) et Espaignet (basson). Le morceau fut joué, très bien joué, et demeura mauvais, mais il restait assez d'autres pages pour faire applaudir un orchestre qui, en vue des reprises des Noces de Figaro et de Joseph^ venait dp recevoir une notable augmentation.
La distribution de Joseph offrait alors une remarquable cohésion. Talazac chantait le premier de ses deux grands airs avec un charme extrême, le second avec une réelle puissance ; M™* Bilbaut-Vauchelet
représentait un charmant Benjamin ; Carroul et Gobalet personnifiaient heureusement Siméon et Jacob. Aucun des petits rôles n'était sacrifié, puisque, à côté de CoUin (Utobal) et de Bernard (un officier), on trouvait, pour les fils de Jacob, MM. Chenevière, Mouliérat, Piccaluga, Vernouillet, Teste, Luckx, Pascal Bouhy, Troy, Schiit, et pour le chœur des jeunes filles, M"^" Molé-Truffier, Jacob, Durié, Petit et Laurent. Plusieurs de ces noms étaient nouveaux : M. Pascal Bouhy, frère cadet de l'ancien pensionnaire de la salle Favart et de l'Opéra, avait débuté au commenc<*ment de Tannée dans le Pré aux Clercs (rôle de Girot), et quitta le théâtre avant la fin de cette même année ; Schiit et M"* Durié se retirèrent au bout de quelque temps, comme aussi M"* Ghirza, qui ne fit que passer et qu'on n'a plus revue, après un début malheureux, le 22 février, dans la Fille du régiment. La reprise du 8 décembre devait amener encore quelques modifications dans les petits rôles de Joseph :
, MM. Bouhy, Piccaluga, Schiit, Mmes Jacob, Durié et Mole, ayant tous, sauf ces deux dernières, quitté le théâtre, étaient remplacés par MM. Labis, Tuai, Lescoutras. M"*» Lardinois, Dupont et Dupuis, tous
, débutants, sauf les deux dernières. Cette énumératipn de noms dit assez de quelles ressources multiples disposait alors l'Opéra-Oomique. On fit même une remarque assez curieuse, c'est que des trente et un rôles que comprennent /ose-/? A et les Noces de Figaro^ deux seulement, celui d'un des fils de Jacob et celui d'Antonio, étaient remplis par le même artiste, et tous bien tenus. Quel théâtre lyrique de France, et peut-être même d'Europe, aurait pu mettre en ligne une pareille troupe ?
Devant les résultats d'une aussi brillante gestion.
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344 LES GRANDES PRBMiiRBS
on comprend que le ministre de Tlnstruction publique et des Beaux-Arts, par arrêté du 11 novembre, se fit un devoir de renouveler le privilège directorial de M. Garvalho pour sept années, à compter da 1" juillet 1883 : c'était la conséquence naturelle de rhommage public que lui avait rendu à la Chambre des députés le rapport de la commission du budget, quelques jours avant la clôture annuelle des mois de juillet et août.
En 1881 les portes ne s'étaient pas rouvertes, même pour la fête nationale, par suite d'un complément de travaux décoratifs qui rendaient impossible l'usage de la salle. En 1882 il n'en fut pas de même ; Talazac vint, le 14 juillet, chanter en habit de ville, entre les Noces de Jeannette et le Pré aux Clercs, Tofflcielle Marseillaise^ et l'on eut ensuite tout le temps d'exécuter les quelques travaux de précaution exigés par la préfecture de police. Le terrible incendie du Ring- Theater, à Vienne, avait une fois de plus attiré l'attention du public sur le peu de sécurité de nos théâtres, et commandé aux directeurs un redoublement de vigilance. Le 3 février précédent, pendant le troisième acte des Contes d'Hoffmann, la chaleur d'un calorifère avait enflammé un escalier du sous-sol ; un nuage de fumée s'était élevé au-dessus de la rampe, et il n'avait fallu rien moins que le sang-froid de Talazac, alors en scène, pour s'informer discrètement de la cause et rassurer aussitôt les spectateurs. Un mois après, le 10 mars, le compteur à gaz placé au coin de la rue Marivaux éclatait, et déterminait en plein jour un commencement d'incendie qui f"* promptement éteint. Il n*était donc pas « exagéré comme quelques-uns le croyaient, de prendre d< mesures préventives afin d'obvier le plus possib
aux chances de danger, et les vacances y furent employées, insuffisamment même, ainsi que l'événement devait le démontrer plus tard.
A la rentrée, plusieurs artistes, outre ceux déjà nommés, avaient cessé d'appartenir à la troupe, notamment Fûrst et Fontenay, qui allaient accepter les offres de la province et de l'étranger, M"«8 Oordier, Luigini, Zélo-Duran, et aussi M"« Ducasse, qui renonçait au théâtre pour se consacrer au professorat. Ces départs justifiaient l'arrivée de nouvelles recrues, engagées parnii les lauréats que le Conservatoire avait couronnés l'année précédente et cette année. Dès le 31 mai, avait débuté dans le Pré aux Clercs (rôle d'Isabelle) M"« Rose Delaunay, belle-fille de , réminent sociétaire du Théâtre-Français. En voyant son visage placide, sa physionomie douce et son allure modeste, on ne se serait point douté qu'elle avait, lors de ses concours, excité les rumeurs et déchaîné finalement une vraie tempête dans un verre d'eau, parce qu'elle avait été nommée avec, et, pour tout dire, avant M**® Jacob. Or, il arriva que le public sembla ratifier le verdict du jury, puisque W^^ Jacob ne fit à rOpéra-Oomique qu'un séjour d'une année, tandis que M*»* Delaunay y resta jusqu'à l'incendie, c'est-à-dire près de cinq ans. Le 16 septembre, M"' Pierron parut pour la première fois dans le petit rôle de Stefano, qu'elle avait appris au dernier moment pour ne pas faire retarder la reprise de Roméo et Juliette ; quelque temps après, le 5 décembre, elle acceptait bravement celui de Marceline dans les Noces de Figaro^ échangeant ainsi presque sans transition les cheveux blonds du jeune page contre les cheveux blancs de la vieille gouvernante de Bartholo, donnant l'exemple d'une bonne volonté et d'une souplesse de
talent qui ont fait d'elle un des plus précieux sujets de rOpéra-Comique en sa double station de la salle Favart et à la place du Châtelet. Le 15 octobre, les^ Dragons de Villars servirent aux débuts, peu remarqués, de M. Labis (Bélamy) et de M^^* Frandin (Rose Friquet). Le premier était, nous Tavons dit, lauréat de Tannée 1882; la seconde avait obtenu en 1879 un premier accessit de chant, et en 1880 le premier prix d* opéra à l'unanimité ; cette récompense ne l'avait pas empêchée d'entrer immédiatement aux Folies- Dramatiques ; rOpéra-Oomique la prit sans la garder ; elle a depuis lors obtenu de notables succès à l'étranger. Le 22 décembre, une autre débutante, M"* Rémy, joua dans le Postillon de Lonjumeau le rôle de Madeleine; elle eut un succès de jolie femme, et ne quitta la salle Favart qu'en 1886, sans avoir tenu d'autres emplois que ceux d'utilité ; ce môme soir, M. Labis continuait ses débuts par le rôle de Béju, qui lui réussit mieux que celai de Bélamy, et quelques jours après un ténor, M. Lescoutras, qu'on avait vu figurer dans Joseph, parmi les fils de Jacob, témoignait de son inexpérience dans Richard Cœur de Lion, où il chantait la partie du roi.
- Après les nouveaux venus acteurs, ou, pour mieux dire, en même temps qu'eux, on faisait place aux nouveaux venus compositeurs, et le 13 novembre on jouait pour la première fois deux pièces en un acte, l'une de M. Lacome, l'autre de M, Dutacq, la Nuit de Saint'Jean et Battez Philidorl
La première pourrait fournir un chapitre déplus, moitié triste et moitié gai, à l'histoire éternelle du calvaire des musiciens. C'était en 1870; M. Lacome fréquentait l'Opéra, où il avait présenté un ouvrage, la Danse macabre^ dont les paroles émanaient de son
beau- frère; deux auditions même en avaient eu lieu, auxquelles le directeur Emile Perrin avait paru s'intéresser. Sur ces entrefaites, la guerre éclate; on désire pour notre première scène un à-propos où serait intercalée la Marseillaise^ que Ton chanterait en costume. M. Gevaert en parle à M. Lacome, qui accepte et se met en rapport avec Victor Wilder. On va trouver MM. Erckmann Ohartrian et Ton songe à encadrer ledit « à-propos » dans un acte inspiré de Madame Thérèse et intitulé les Volontaires de 92. On devine que les premières défaites mirent fin à tous ces beaux projets. Mais des relations amicales s'étaient établies entre les romanciers et le compositeur ; celuici s'enhardit alors jusqu'à leur demander de mettre en musique V Ami Fritz qui, depuis, a passé aux mains d'un Italien. « Non, répondit Chatrian, nous devons en tirer une pièce pour la Comédie-Française, mais voulez-vous ^«5 Fiancésde Grindelwald^ »M. Lacome prit le volume intitulé les Contes fantastiques y oii se trouve la nouvelle qu'on lui offrait; MM. Alfred Delacour et de Lau-Lusignan la transformèrent en opéra-comique et les Fiancés de Grindelwald devinrent la Nuit de Saint-Jean, La partition, rapidement écrite, fut achetée par l'éditeur Hartmann, qui la revendit plus tard à la maison Enoch et Costallat; puis M. du Locle, alors directeur de l'Opéra- Comique, fut informé qu'un nouvel acte lui était né d'hier.
Cette nouvelle le laissa d'ailleurs dans la plus complète indifférence, et les années commencèrent à passer. M. Lacome avait pris l'habitude d'aller faire tous les jours une station dans l'antichambre du directeur, lequel, bien entendu, ne le recevait jamais ; mais, comme à la patience il joint beaucoup d'es-
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prit, il eut, à la veille d'une fête, l'idée de lui envoyer la lettre suivante: «Monsieur, forcé de m'absenter pendant trois jours, j'ai l'honneur de vous prévenir que j'interromprai mes visites à partir de samedi, pour les reprendre mardi prochain. Signé : Lacome. » Le mardi, M. Lacome était reçu, sa pièce aussi, mais elle ne fut pas jouée pour cela; du Locle disparut et l'attente recommença. Pour le faire patienter encore, M. Carvaiholui confia, en 1876, unlivretd'opéracomique en trois actes de MM. Armand Silveatre et Hennequin, gui attend toujours sa représentation. En 1882, ia Nuit de Saint-Jean pAvui enfin: elle n'avait fait un stage que d'une dizaine d'années.
Une ancienne coutume veut, dit-on, qu'en Suisse, la nuit de la Saint-Jean, les amoureux déposent des fleurs et chantent une eérénade sous la fenêtre de leur bien-aimée. Un jeune garde forestier, Frantz, se conforme à l'usage : il aime, il est aimé. Mais un vieux juge du canton, Zacharias Seiler, s'est promis, après hoire, d'épouser, lui aussi, l'aimable Charlotte Fœrster. De là, lutte, tiraillements, hésitations cruelles du bonhomme, qui comprend enfin ce que sa passion a de ridicule, et, accomplissant un sacrifice renouvelé des Papillotes de M. Benoist et de maintes autres pièces du genre sentimental, il demande lui-même, à son ami Yeri Fœrster, la main de la jeune fille pour son rival. Musicien distingué, M. Lacome avait été réduit jusqu'alors à écrire des opérettes et avait du reste rencontré les succès de la Dot mal placée et de Jeanne, Jeannette et Jeanneton. Sa nouvelle œuvre était ornée de jolis détails que faisait particulièrement valoir la bonhomie spirituelle de Grivot (Zacharias Seiler), et la fortune lui sourit, fortune assez durable et particulièrement singulière. Après n'avoir obtenu
que 2€ représentations à la salle Favart, la Nuit de Saint-Jean s'évanouit en 1884, deux ans après sa venue. On pouvait croire Touvrage à jamais disparu, quand on le reprit à la place du Ghâtelet le 17 janvier 1889, et, à la date du 31 décembre 1892, il avait déjà fourni 48 autres soirées, soit un total de 74 représentations.
Battez Philidor ! n'eut point ce succès, et pourtant le livret de M . Abraham Dreyfus ne manquait ni d'ingéniosité, ni d'esprit. Un jeune artiste, nommé Richard, aime Doris, fille de Boudignot, directeur du café de la Régence, en l'an de grâce 1777. Mais Boudignot se soucie médiocrement de donner sa fille à un musicien, car il ne comprend, en fait d'art, que celui de jouer aux échecs. « Battez Philidor I » ditil en soupirant, « et vous deviendrez mon gendre ». Le pauvre garçon ne voit d'autre ressource que de supplier Philidor de se laisser battre ; le grand joueur et compositeur y consent, d'autant plus qu'à l'orchestre de la Comédie-Italienne il a remarqué Richard comme un musicien « qui ne dort pas ». La partie s'engage; mais Doris a la malencontreuse idée de chanter, dans une pièce voisine, un air du nouvel opéra de Philidor. Tout entier au plaisir d'entendre sa musique, Philidor oublie sa promesse^ joue machinalement et gagne... par distraction. Point n'est besoin d'ajouter que, grâce à son intervention, les amoureux se marient tout de même. Certains traits étaient piquants, «et l'on rit, par exemple, de cette boutade de Philidor -contre son collaborateur Poinsinet : « Ah ! pourquoi ne peut-on se passer de poème! Pourquoi faut-il s'atteler à ces stupides auteurs I... Enfin! celui-là est mort!... que Dieu ait son âme!... Moi, j'ai son livret!... i». Bien qu'au concours de Rome en 1876, n 20
350 LES GRANDES PREMIÂRES
M. Amédée Dutacq n'eût obtenu qu'un second prix, il possédait, autant que ses camarades et rivaux plus favorisés, la science musicale ; il avait tenu même à la montrer, comme il arrive souvent aux «jeunes» dans leur ouvrage de début, et il en résultait unejsorte de disparité entre le ton sérieux de la musique et le tour aimable du livret. Pour comble d'infortune, les interprêtes, à part Barré, excellent dans le rôle de Philidor, se trouvaient médiocrement servir les intérêts du compositeur. M. Nicot, atteint d'une aphonie subite, avait mis ainsi le public dans l'impossibilité d'entendre la partie chantée de l'amoureux Richard, et M™* Thuillier-Leloir, indisposée, elle aussi, disait moins que brillamment sa pastorale d'Emelinde. A défaut de bonne humeur et de naïveté, la partition méritait mieux que son chiffre total de dix représentations.
Ces deux levers de rideau marquent le dernier épisode artistique de Tannée 1882, où les recettes avaient encore suivi une notable augmentation, passant de 1.73 1.688 fr. 61 c. à 1.839.523 fr. 69 c. Ce total marque pour la prospérité financière du théâtre le point suprême, ou, si l'on veut, le sommet; car, à la salle Favart, il n'avait pas encore été atteint et ne Ta plus été depuis.
A cette source ordinaire de profits, l'administration avait tenté d'en ajouter une, que Ton peut qualifier d'extraordinaire, parla prise de possession (et revenu y afférent) d'une loge dont la caisse du théâtre n'avait jusqu'alors jamais bénéficié. On sait que, par acte notarié du 28 août 1781, le duc de Ohoiseul s'était oblig--^ envers les comédiens du Roi à faire construire st son terrain la salle de spectacle dite alors Comédie Italienne, et depuis Opéra-Comique, moyennant 1
propriété d'une loge de huit places « à côté de celle du Roi », propriété transmissible au plus proche parent mâle, jusqu'à extinction, auquel cas la réunion de l'usufruit de cette loge à la propriété devait se faire en faveurs desdits comédiens. Or, devenu propriétaire, nous l'avons dit, par suite d'une convention passée avec la société emphytéotique qui avait reconstruit la salle depuis le premier incendie, l'Etat prétendit que le droit sur la loge était non un droit de propriété^ mais un droit d'usufruit, lequel devait s'éteindre au bout de quatre-vingt-dix-neuf ans. En conséquence, le !•' janvier 1880, l'administration des Domaines refusa l'entrée de la loge à M"' la duchesse de Fitz- James et à M. le duc de Marmier, héritiers et représentants de la famille de Ohoiseul. Un procès s'en suivit, que l'État perdit d'abord en
1882 devant le tribunal de première instance, et en
1883 devant la Cour d'appel de Paris. Le second incendie de la salle Favart a failli soulever depuis de nouveaux débats; et rien ne peut assurer que, dans cette question juridique, le dernier mot ait été dit; mais, provisoirement, PÉtat dut s'incliner devant l'arrêt et renoncer à ses prétentions au cours de cette année 1883, qu'allait marquer d'une pierre blanche le grand et légitime succès de Lakmé.
Deux reprises en avaient occupé les premiers mois^ celle de Giralda, le 24 janvier, et celle de Zampa, le 28 janvier. Cette dernière avait surtout pour intérêt la rentrée, d'ailleurs assez éphémère, de M. Stéphanne dans le principal rôle. Mouliérat (Alphonse), Barnolt (Dandolo), Grivot (Daniel), Troy (un corsaire) M^" 0. Mézeray (Camille) et Chevalier (Rita) lui donnaient convenablement la réplique; mais il est curieux de rappeler qu'un incident pu-
rement fortuit fit de lui le héros de cette reprise; Zampa devait avoir, en effet, pour interprète Lhérie, lorsqu'on s'apergut que de ténor il était devenu baryton. G'est du moins la raison que Ton donna alors; on la pouvait trouver suspecte, car ce rôle avait déjà été tenu non seulement à l'étranger, mais encore à Paris par des barytons, et le fut justement quelques années plus tard par le mémeLhérie, qui n'était pas redevenu ténor.
La reprise de Giralda était plus intéressante, en ce sens, qu'elle ramenait à son théâtre d'origine une œuvre négligée dépuis 1862, mais recueillie dans l'intervalle par M. Vizentini au théâtre de la Gaité. Il avait d'abord été question, et dès 1870, de remonter un autre ouvrage d'Adolphe Adam, le Brasseur de Preston, avecBertin, Barnolt et M'^° Ducasse; puis, on avait changé d'avis. A la Gaité, Grivot teuait dans Giralda le rôle de Ginès avec un entrain qui n'avait pas peu contribué à le faire engager à l'Opéra-Comique, et c'était le joyeux Christian qui, vu le hasard des circonstances, abordait la carrière lyrique avec le personnage de don Japhet. A la salle Favart, l'excellent Grivot retrouva seul son succès d'antan, à côté de Taskin (le prince), Berlin (Manoël), Gourdon (don Japhet), Teste (don Luis), M"«» Chevalier (la Reine) et Merguillier (Giralda). C'était, après le Toréador y Philémon, et Baucis, les Diamants de la Couronne, le quatrième rôle confié à M"« Merguillier^ qui, désormais, comptait parmi les artistes les plus occupées de la troupe. Cette fois les curieux se plurent à observer combien le poème de Scribe offrait d'analogies avec une série d'opérettes données vers celle époque, la Petite Mariée, le Jour et la Nuit, le Cœur et la Main, voire même Gillette de Narbonne.
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Au surplus, l'intérêt du livret, joint à ragrément de la musique, est pour quelque chose dans le succès de cette pièce qui n'a jamais quitté le répertoire de la province et de l'étranger. 11 nous souvient de l'avoir vue à Amsterdam en 1874, montée et jouée (Dieu sait comme !) dans un petit théâtre appelé Tivoli; il faut ajouter que Pentrée ne coûtait que soixante centimes ! Mais la modicité desprix témoigne justement de la popularité du succès, et Giralda est parmi les ouvrages d'Adolphe Adam un de ceux qui ont fourni la plus honorable carrière. A Paris seulement, et sans parler même des représentations de la Gaîté, on l'a jouée quatre-vingt-cinq fois de 1849 à 1852, vingt-quatre fois en 18.62, et vingt-neuf fois de 1883 à 1884 ; c^est donc un total de cent trente-huit soirées que la salle Favart lui a values»
Ce chiffre devait être encore dépassé par l'ouvrage nouveau qui allait marquer le point lumineux de l'année 1883. Lakmé parut le 14 avril et, dès le premier soir, obtint la presque unanimité des suffrages, grftce au triple intérêt du poème, de la musique et de l'interprétation.
Un officier anglais pénétrant par hasard dans la demeure d'un brahmine dont la fille se présente à lui si délicieuse qu'il en oublie aussitôt sa propre fiancée ; le père de celle-ci, usant de stratagème pour retrouver celui qui a profané sa maison, se déguisant en mendiant, et faisant de son enfant une chanteuse des rues, avec l'espoir qu'attiré par ses chants, Timpie se trahira ; Oérald, tombant dans le piège et frappé d'un coup de poigùard, puis guéri par les soins de Lakmé au fond d'une forêt où se terminent leurs amours, lui partant par esprit de devoir afin de rejoindre son régiment dont les sonneries l'appellent
au combat, elle s'empoisonnant par esprit de sacrifice» afin d'échapper à cet abandon et de mourir au moins dans les bras de celui qu'elle a aimé ; telle est en quelques lignes cette idylle hindoue dontMM.Gondinet et Philippe Gille avaient tracé les fins contours et ciselé les vers délicats. On disait d'avance qu'ils s'étaient inspirés du Mariage de Loti, et le grand retentissement qu'avait eu naguère la publication de ce roman autorisait une telle hypothèse. En réalité, tout au plus restait-il un point de ressemblance : les amours libres dans une forêt vierge d'une sauvagesse et d'un Européen, et encore, par le choix du cadre, par Tassociation de deux races en présence, ce point de départ est-il plutôt celui du Premier Jour de bon^ heur. On pourrait aussi trouver là quelque analogie avec r Africaine. Il est vrai que l'action se passe de nos jours et que l'amoureux est, non plus un navigateur illustre, mais un simple officier de l'armée anglaise ; en revanche, Gérald, comme Vasco, abandonne celle qui lui a sauvé la vie ; Lakmé, comme Sélika, se sacrifie par amour et s'empoisonne, substituant simplement au parfum du mancenillier la feuille du datura stramonium^ et la scène est aux Indes, comme dans la seconde partie de l'œuvre de Meyerbeer, dont l'héroïne, en dépit d'un titre choisi par inadvertance, paraîtra toujours plus Indienne qu'Africaine, à moins toutefois qu'elle ne soit Malgache, ce qu'autoriserait à supposer certaine mention de «la grande île 9.
Quoi qu'il en soit de ces rapprochements, Léo Deiibes avait rencontré un sujetqui convenaità son tem f>éramentartistique,etcommeGéralds'éprenddeLak mé, il s'en était épris aussitôt, au point d'abandonné: l^ -Jacques Callot qu'il avait alors sur le chantier, ai
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point même d'oublier pour un temps ces hésitations, cette incertitude, ce doute de soi-même qui, vers la fin de sa carrière, paralysaient sa volonté et faisaient le tourment de son esprit. Il avait alors retrouvé sa jeunesse et son énergie, et Ton peut dire que toute la partition fut écrite en peu de temps, puisque sur le manuscrit original on lit au bas du premier morceau cette date, juillet 1881, et au bas du dernier cette autre, 5 juin 1882.
Parisien dans Tâme, le compositeur avait tout au plus indiqué la couleur orientale de son sujet par quelques indécisions voulues de mode et de tonalité, auxquelles on pourrait reprocher leur impersonnalité et donner l'étiquette générale de « procédé » ; mais ce qui lui appartenait en propre, ce qui constituait son originalité réelle, c'était la distinction, Félégance, l'ingéniosité des contours mélodiques et des rythmes, la fraîcheur de Tinstrumentation, la hnesse des accompagnements.
L'excellence de l'interprétation ajoutait encore à l'effet de cet ouvrage. Idole de ce public parisien qui devait, Tannée suivante, se fâcher tout rouge et briser sa poupée, M"« Van Zandt faisait du personnage principal une figure exquise; on l'acclamait, on lui pardonnait toutes ses fantaisies, on s'occupait de ses moindres faits et gestes ,* elle semblait tenir entre ses petites mains la fortune du théâtre, et dans le courant d'octobre, un fou ayant voulu attenter à sa vie, le Monsieur de Torchestre s'empressa de raconter avec sa fantaisie habituelle les précautions prises pour sa «écurité, le directeur et les auteurs armés jusqu'aux dents et suivant en fiacre le coupé « cuirassé » de la diva, Tadministrateur Gaudemar partant en avant comme éclaireur à cheval, les rues de Paris traver-
sées au graiidissime galop, les défenseurs de M^® Van Zandt ayant reçu, comme les pompes à vapeur, l'autoi^isation d'écraser tous ceux qui ne se rangeraient pas sur leur passage, et, à son domicile, le secrétairegénéral, M. Edouard Noël, les deux régisseurs, MM. Ponchard et Legranfl « montant la garde sous la porte cochère. » A côté de cette étoile, Talazac brillait lui aussi, bien secondé par MM. Barré (Frédéric), Oobalet (Nilakantha), Chenevière (Nadji), M"^" Frandin (Mallika), Rémy (Ellen), Molé-Truffler (Rose). Montée avec beaucoup de goût, encadrée dans de jolis décors, la pièce se maintint quatre années de suite au répertoire, obtenant 51 représentations en 1883, 22 en 1884, 13 en 1885, soit un total de 99. L'année de l'incendie imposa nécessairement un arrêt et ce n'est que le 6 mai 189 1, dans la salle provisoire du Ghâtelet, que la centième eut lieu ; elle a depuis été largement dépassée d'ailleurs, puisque, en la seule année \S9l y Lakmé n'a pas compté moins de 45 représentations.
Tel devait finir par être, mais plus prospère encore et plus triomphant, le sort d'une pièce que l'Opéra-Comique peut compter parmi les plus purs joyaux de son écrin, chef-d'œuvre en son genre, qui, par sa valeur musicale et son succès continu est, à notre temps, ce que furent au leur et la Dame blanche, et le Pré aux Clercs, Qi Mignon. Carmen reparut le 21 avril. Accueillie, on se le rappelle, avec quelque réserve, en 1875, elle reposait silencieusement depuis huit années ; il semblait qu'on l'oubliât dans sa patrie. Heureusement on se souvenait d'elle à Tétranger; peu à peu elle avait fait le tour de l'Europe et occupé victorieusement toutes les scènes dramatiques du monde. Un exemple suffira pour attester cette popularité : en
1882, c'est-à-dire un an avant sa reprise à la salle Favart, Carmen l'avait emporté en Allemagne même sur les deux opéras favoris des scènes allemandes, Lohengrin et Faust : Touvrage de Wagner avait obtenu 69 représentations, celui de Gounod 30 et celui de Bizet 105! Paris ne pouvait se refuser plus longtemps à ce gui constituait un acte de justice et de réparation ; et pourtant, quelques critiques se montraient encore rétifs à l'admiration ; plusieurs rééditèrent leurs vieux reproches d'immoralité du livret; d'autres contestaient même Toriginalité de la partition ; Auguste Vitu, pour n'en citer qu'un, se perdait en comparaisons étrangement inopportunes avec Robertle Diable. L'événementsembla d'abord leur donner raison, en ce sens que TefTet initial fut un peu compromis par la nature de l'interprétation. Avec la correction de son chant et, si Ton peut dire, la réserve de son jeu, M^^* Isaac figurait tout autre chose que rhéroïne ardente et brutale de Mérimée. Stéphanne, suppléé quelquefois par Bertin, jouait avec intelligence et énergie le rôle de don José, mais sa voix fatiguée le trahissait parfois, M"' Merguillier, remplacée dès la seconde représentation par M""' Rose Delaunay, chantait sans relief la délicieuse romance de Micaëla et Taskin était un Escamillo légèrement empreint de mollesse. Il semblait que la pièce, pour employer l'argot du théâtre, ne fût pas encore « au. point». Mais quelle revanchelorsqu'aprèslesvacances de Tété, le 27 octobre, on reprit l'œuvre I
Stéphanne avait quitté l'Opéra- Comique et fait place à un débutant, ténor de haute taille, qui montra dès le premier soir des qualités sérieuses de chanteur et de comédien, M. Mauras, qui bientôt alterna d'ailleurs avec Herbert ; M"*' Bilbaut-Vauchelet prêtait
le charme de sa grâce à la douce âgure de Micaëla; Taskin chantait avec plus de rondeur; et surtout, remplaçant M'*"» Isaac, émigrée à l'Opéra, où elle allait faire un séjour de deux années, M"« Galli- Marié reprenait possession d'un rôle qu'elle avait créé et où personne ne l'a jamais égalée. La vitalité de Tœuvre en reçut un singulier élan, puisque du 3 novembre au 31 décembre, en vingt-six représentations, elle réalisa 201,803 fr. 50 c, soit une moyenne plus que respectable de 8,530 fr. 90 c.
La pièce était si bien lancée qu'elle atteignit, le 23 décembre, la centième représentation, et qu'on profita de la circonstance pour installer au foyer public le buste du compositeur, œuvre de Paul Dubois. Oe soir-là, trois artistes jouaient encore les rôles qu'ils avaient eu l'honneur de créer, huit années auparavant : M™** Galli-Marié, Chevalier et M. Barnolt. M"* Galli-Marié avait chanté le sien soixante-treize fois et M'*' Isaac vingt-sept ; M"* Chevalier n'avait cédé que pour quelques soirées celui de Mercedes à M"« Lina Bell ; mais M. Barnolt n'avait jamais abandonné celui du Remendado. Depuis l'origine, don José avait compté cinq interprètes: Lhérie, Stéphanne, Berlin, Mauras, Herbert; Escamillo, deux: Bouhy et Taskin; Micaëla, quatre: M"' Chapuy, M^' Merguillier, M"® Rose Delaunay, M"** Bilbaut- Vauchelet. Si l'on ajoute aux 50 représentations de 1875 les 270 obtenues de 1883 à 1887, on verra qu'à la seconde salle Favart Carmen a été jouée 330 fois, et toujours avec des recettes élevées ; c'était devenu tout à la fois un succès d'art et d'argent.
Une autre reprise eut lieu le 17 mai, celle de la Perle du Brésil, dont l'issue finale avec ses dix-neuf représentations ne fut qu'à demi favorable, et dont
le choix d'ailleurs, au lendemain de Lakmé, manquait d'à-propos. Il faut dire, pour la défense du directeur, qu'on avait songé a remettre à la scène l'ouvrage de Félicien David dès Tannée 1877, et qu'on Tavait répété même avec M"» Mendès (Zora), MM. Fûrst (Lorenz) et Giraudet (don Salvador). Divers incidents, comme le départ de quelques artistes chargés des rôles principaux, avaient retardé, puis définitivement ajourné ces projets ; ils devaient aboutir six ans plus tard, par suite de l'engagement d'une jeune canta» trice étrangère que Ton classait d'avance parmi les étoiles. M"* Nevada.
Fille d'un certain docteur Wixom et née en Amérique, comme l'indique son nom qui n'était qu'un nom de guerre. M"* Emma Nevada n'avait pour elle ni la régularité des traits, ni la correction de la prononciation ; mais sa physionomie était expressive, et la couleur ne manquait pas au timbre de sa voix où la pureté du registre aigu compensait les défaillances du médium; elle avait fait ses études artistiques à Vienne, avec M"® Marchesi, et avait promené son répertoire italien un peu partout, à Berlin, à Londres, à Trieste, à Florence, à Livourne, à Naples. Comme l'écrivait un chroniqueur : « On n'a pas engagé l^ue Nevada pour reprendre la Perle du Brésil, mais repris la Perle du Brésil parce qu'on avait engagé M"* Nevada et qu'on ne savait trop dans quel ouvrage faire débuter la cantatrice américaine. » L'épreuve ne réussit pas plus à l'une qu'à l'autre. Après un second début le 28 septembre, dans le rôle de Mignon, rôle qui ne convenait guère à la tessiture de sa voix, l'artiste disparut ; la pièce fit comme elle, après une série de malchances.
On avait répété généralement le 17 février précé-
dent et annoncé la première pour le 19, lorsqu'une grave indisposition de la future débutante amena un retard de plusieurs mois et ût que cette reprise suivit Lakmé au lieu de la précéder. Ces incidents ne sont pas rares dans Thistoire des théâtres, et l'on pourrait citer, parmi les plus curieux de ce genre, le cas du Ghâteau-d'Eau, qui s'avisa en ces dernières années de préparer, lors d'une tentative lyrique venant s'ajouter à tant d'autres, une adaptation nouvelle d'un vieil opéra de Verdi, la Bataille de Legnano^ sous ce titre : Pour la Patrie. La répétition générale eut lieu à la rue de Malte, et la première... à Corbeil, assez longtemps après. En outre, un bizarre incident devait troubler cette soirée de la Perle du Brésil toujours annoncée et sans cesse reculée. Au premier acte, à peine M. Mouliérat (Lorenz) venait-il d'entrer en scène, qu'un violent coup de sifflet, parti des troisièmes loges, se fait entendre. Le ténor pâlit sous l'insulte ; on se précipite sur le siffleur, qui voulait, paraît-il, se venger ainsi d'une offense de nature tout intime; la représentation est suspendue, et l'aventure provoque des commentaires qui ne pouvaient ajouter à l'intérêt de la p^èce, et surtout en faciliter la compréhension, car le livret de ces deux auteurs peu connus, MM. J. Gabriel et Sylvain Saint-Etienne, n'avait jamais paru d'une transparence lumineuse, surtout lorsqu'on avait joué tout d'abord au Théâtre-Lyrique cette Perle du Brésil avec laquelle l'auteur applaudi du Désert abordait la scène. Il est vrai que Thonnôte Gabriel, lorsqu'on lui reprochait d'avoir écrit un ouvrage incompréhensible, répondait naïvement : « Incompréhensible ! incompréhensible 1 voilà six semaines que je lis la pièce tous les soirs à ma famille, et on ne m'a pas encore fait ce reproche-là. »
Quoi qu'il en soit, dès la reprise de 1858 au Théâtre-Lyrique, M. Carvalho s'était empressé de faire remanier le poème. Il recommença la même opération pour la reprise de 1883 à l'Opéra-Oomique et en chargea cette fois M. Jules Barbier, qui s'acquitta de sa tâche avec succès, s'il est exact, comme on le raconta, qu'assistant à la répétition générale et comprenant enfin le sujet, M"' Oarvalho se soit écriée : — « Tiens I l'amiral aime donc Zoral » Or, jadis elle avait joué ce rôle plus de cent fois I Ce que le public comprit, lui, c'est qu'il avait affaire «'i un ouvrage qui, en dépit de charmantes pages, ne donnait qu'une idée incomplète de l'originalité du compositeur. Plusieurs critiques constatèrent alors l'analogie de la donnée première avec celle de Lakmé; ils auraient pu joindre à ce nom ceux de Fernand Cortez et de Jaguarita. Au besoin même on ajouterait que, comme disposition matérielle et succession de décors, la Perle du Brésil rappelle un peu VAfri" caine^ dont le point de départ se rapproche, nous l'avons dit, de celui de Lakmé, Ainsi, par le fait du hasard, les trois opéras de Félicien David, de Meyerbeer et de Léo Delibes se trouveraient reliés entre eux comme les anneaux d'uneméme chaîne, anneaux, bien entendu, d'inégale valeur et de poids différent.
Le même soir où la salle Favart essayait d'enchâsser dans son répertoire la Perle du Brésil y elle donnait l'hospitalité à un petit lever de rideau, intitulé Saute, Marquis! lequel ne fut joué que quatre fois. Le livret pouvait passer pour une agréable YQ^iaiiiiG d'Attendezmoi sous Vorme, et ce souvenir classique s'expliquait de lui-même, puisque le librettiste était M. Trutfier, alors pensionnaire de la Comédie-Française ; ce titre avait dû venir tout naturellement sous la plume du
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comédien auquel le rôle du maître à danser dans le Bourgeois gentilhomme avait valu naguère uu succès des plus francs.- La musique, bien qu'émanant de l'ancien chef des Guides sous TEmpire, n'avait rien de militaire et gardait une allure archaïque. Moins heureux que son collaborateur» Cressonnois ne put assister à cette soirée qui devait d'avance, au moins par la pensée, flatter son amour-propre, car il quittait ainsi le domaine de l'opérette^ où il s'était essayé jusque-là, pour s'élever jusqu'à l'opéra-comique : la mort Tavait surpris quelques njois auparavant.
Plus triste encore fut la destinée d'un autre opéracomique en un acte, Mathias Corvin, représenté le 18 juin. Seul, le compositeur, M. de Bertha, pourrait raconter la longue série de ses tribulations artistiques depuis le jour où quittant la Hongrie, son pays natal, il était venu demander à Paris la consécration de son talent. Il supposait sans doute que rOpéra-Comique accueillait toujours avec empressement les étrangers, ainsi qu'autrefois des Belges comme Grisar, Gevaert, Ldmnander, des Al* lemands comme Meyerbeer et Flotow, des Italienscomme Donizetti et Coppola. Mais le temps était passé des généreuses hospitalités, et, pour se faire ouvrir les portes, il n'était pas de trop de tous les appuis et de toutes les protections. M. de Bertha avait reçu d'un ancien secrétaire de Sainte-Beuve, M. Jules Levallois, un livret, ou plutôt un projet de livret, ce qu'on appelle en argot de théâtre « un monstre », qu'il s'agissait de « dégrossir ». Pour cette besogne, le compositeur s'adjoignit un jeune poète, M. Paul Milliet, que venaient de signaler à l'attention du pi blic le poème de YHérodiade de Massenet et la tr< duction du Mefistofele de Boito.
La pièce noua montre Mathias Oorvin, nouvel HarouD-al-Raschid, parcourant incognito les provinces de son royaume afin de contrôler l'exactitude de ses rapports de police, et arrivant chei un mélomane vénitien, Zacchi, dont la fille, Ilona, est recherchée en mariage par un riche magnat et par un pauvre jeune homme, signalé comme suspect. Le père préfère l'un, la jeune personne l'autre, et le roi arrive à point pour trancher la question. Une chanson fredonnée par Ridolfo avait attiré son attention, et bientôt il reconnaît dans ce chanteur et prétendu conspirateur le Sis du libérateur de son père, Jean Hunyade. C'est donc lui qui se charge d'unir les deux jeunes gens, et d'acquitter ainsi la dette du passé. Chose digne de remarque, dans cet opéra hongrois, ce compositeur hongrois n'avait point écrit ou n'avait point suffisamment écrit de musique hongroise. Ce petit drame^ d'un caractère légendaire et d'une simplicité voulue, avait inspiré à M. de Bertha une partition qui n'était certes pas l'ceuvre du premier venu, mais à laquelle on pouvait précisément reprocher un manque de naturel et de franchise. Bref Mathias Corvin n'obtint que ses trois représentations '
réglementaires. i
Le même soir on donnait une autre pièce nouvelle fl
en deux actes, sur laquelle, par avance, on ne comp- I
tait guère, et qui, tout au contraire, obtint une pleine ^
réussite, le Portrait de Cervantes, devenu depuis ie Portrait, tout simplement. C'était une vieille pièce ^
de Dieulafoy qu'on avait applaudie jadis sous le titre f
du Portrait de Michel Cervantes. Au surplus, l'intrigue renouée par M. Adenis n'était pas d'une absolue louveauté.
Ce Pépé contraint de passer pour le cadavre de
l'a ezpé- I
364 LES GRANDES PREUIÈRES
Cervantes et saisi d'effroi à la pensée qu'on va rimenter sur lui l'elfet d'un coup de lancelte au flanc, est proche parent de ceriaia héros malheureux d'une des NitiCs de Staparole, ainsi que du Crispin inédecin d'Hauleroche ou de son sosie du Docteur Mirobolant. La donnée n'en demeure pas moins amusante, et les complications de l'imbroglio divertirent assez le public pour que l'ouvrage se maintînt au répertoire pendani quatre années consécutives, avec un total de 64 présentations. Il faut ajouter que la partition doil être tenue pour une des plus agréables qu'ait écrites l'ancien sous-bibliothécaire de l'Opéra, Th. de Lajarte. L'interprétation eut d'ailleurs sa part de succès; Fugère (Girellos) et Barnolt (Pépé) ne man' quaient point de belle humeur; M"' Chevalier (Mariaua) représentait une piquante soubrette, et les Couplets du « petit père » étaient gentiment détaillés par M"" Lardiûois, pour qui le rùle d'Anita pouvait tenir lieu de véritable début, car elle n'avait paru dans Joseph, à la fin de l'année précédente, que parmi les jeunes lîlles dont la partie vocale ne dépasse guère un emploi de choriste. Entre autres saillies qui, plaisamment, émaillaient le Portrait de Cervantes, on remarqua cette esclamation désolée du peintre Girellos : « La peinture va mail ah! si j'étais musicien 1 » Les temps sont, parait-il, bien changés depuis Cervantes. Aujourd'hui, c'est ans peintres que vont honneurs et récompenses, et le pauvre de Lajarte est mort sans avoir vu à sa boutonnière ce ruban rouge, objet de ses rêves les plus ardents- La seconde partie de 1883 ne devait être marquée par aucun autre événement musical que la deuxièm reprise de Carmen, dont nous avons parlé, ave M"" Galii-Marié pour interprète. Le théâtre, ferm