‹ Histoire de l'Opéra-Comique: La seconde Salle Favart--1840-[1887]Chapitre 14 sur 22 · TT · texte numérisé non relu

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comme d'habitude en juillet et août, n'avait rouvert ses portes que pour la fête nationale, donnant en matinée les Noces de Jeannette et la Dame Blanche, Après avoir dressé la liste nécrologique de l'année, comprenant les noms de deux compositeurs, le baron Frédéric de Plotow et Jules Oressonnois, un auteur dramatique, Alfred Delacour, de son vrai nom Lartigue, et deux artistes, M'^* Rouvroy, qui, après avoir quitté la salle Pavart, avait chanté en province et s'était finalement adonnée au professorat, et M^^ Tuai, qui, de TOpéra-Oomique, était passée au Théâtre- Lyrique, il reste encore à signaler la reprise du Par^ don de Ploërmel^ du 19 septembre. Les rôles d'Hoël et de Oorentin étaient alors tenus par MM. Oarroul et Bertin, ceux de Dinorah et Loïc par M*i« Merguillier et M"" Engally qui, le 26 septembre, chanta encore le petit rôle de Mallika dans Lakmé^ et se retira définitivement.

D'autres artistes étaient partis comme elle en cette même année : M^^® Isaac, nous l'avons dit, qui devait rentrer en 1885, M">« Thuillier-Leloir, M^»" Vidal, Durié et Frandin, MM. Vernouillet, Stéphanne et Luckx. Les débutants avaient paru en nombre à peu près égal. Outre Mauras et M"' Nevada, déjà cités, une MM® Rolandt s'était pour la première fois produite dans la Flûte enchantée^ le 13 mars. Autrichienne de naissance, mais formée à l'école de M""' Viardot, elle escaladait avec une confiance, justifiée d'ailleurs, et une réelle virtuosité, les hauts sommets où Mozart a placé les traits spéciaux qui caractérisent le rôle de la Reine de la Nuit. Elle chantait même l'air célèbre un demi-ton plus haut que la créatrice, Aloysia Weber, puisque, depuis un siècle, le diapason s'est élevé dans cette proportion. Mais la voix manquait de

<;harme ; en un mot, par l'étrangeté de son chant et

de son jeu, la débutante causa plus de surprise que

* de plaisir. M"« Rolandt^ comme M^* Nevada, quitta

le théâtre avant une année de séjour. Mais la journée : du 13 décembre mérite un« mention à part : les trois

< pièces qui composaient le speotade, Richard Cœur

. -de Lion^ les Noces de Jeannette et la Fille du Régi-

; ' menty servirent à produire cinq débutants, dont

h quatre lauréats tout récemment sortis du Oonserva-

I toire. M, Bolly (Tonio) avait obtenu, en 1881, un

i' deuxième prix de chant (classe Archainbaud) ; M. Da«

: lin (Sulpice), en 1883, un deuxième accessit de chant

(classe Bussine) et un second prix d'opéra-comique \ (classe Ponchard); M*^* Vial (Marie), en 1882, un

) deuxième prix de chant (classe Bonnehée), et, en 1883,

I un premier prix d'opéra-comique (classe Ponchard) >

M"* Bérengier (Jeannette), en 1883, un premier prix d'opéra-comique (classe Mocker). Quant à M. Cossira (Richard), son accent méridional laissait aisément reconnaître de quelles régions il arrivait, et Ton canclut gaiement qu'avant de revenir de Terre-Sainte, le roi d'Angleterre avait fait escale à Bordeaux. Doué d'ailleurs d'une jolie voix, il a réussi depuis en province, dans un autre répertoire que celui de l'Opéra- Comique, et l'on sait qu'il a eu finalement l'honneur de créer à Paris le rôle d'Ascanio dans l'opéra de ce nom. Des quatre autres, M^* Bérengier, jeune et agréable personne, chantait mieux qu'elle ne jouait; M^^* Vial, petite brune aux mouvements alertes, jouait mieux qu'elle ne chantait ; M. Bolly était dop^ d'une voix blanche et sans effet ; le meilleur sujet d lot semblait M. Dulin,' qui resta du moins à la sal Favart jusqu'en 1886, tandis que ses camarades i retiraient peu à peu pendant le cours de Tannée 188

au seuil de laquelle nous rencontrons cette pièce remarquable qui s'appelle Manon et qui forme, avec les Contes d'Hoffmann et Lakméy le trio des grands succès du théâtre en cette période de son histoire.

A ce propos, il n'est pas inutile de rappeler que Werther avait failli être représenté alors et prendre le pas sur Manon. Ce Werther^ de M. Massenet, ne devait venir au monde qu'à Vienne, en 1892, et cependant, dès 1880, les projets de la pièce étaient assez avancés pour que la presse en annonçât la réception à rOpéra-Comique, et en désignât même comme principaux interprètes M"** Bilbaut - Vauchelet , MM. Capoul et Taskin, Quant à Manon, les rôles avaient été distribués d'une façon plus que satisfaisante alors : Talazac, un Desgrieux plein de tendresse émue et de passion fiévreuse; Taskin, dessinant d'un trait original, mais non caricatural, la curieuse physionomie de Lescaut ; Gobalet, donnant du relief au personnage effacé du comte ; Grivot, amusant comme toujours, sous les traits du financier libertin Guillot- Morfontaine ; Ooliin, un élégant Brétigny ; M""" Molé- Truffier, Chevalier, Rémy, tenant avec entrain les petits rôles de Poussette, Javotte et Rosette ; enfin, par-dessus tout et tous, M'^ Heilbron, reparaissant à la salle Favart après une longue absence, et personnifiant l'héroïne principale avec une souplesse vocale, une énergie dramatique, une intensité d'expression, on ne sait quel charme troublant, un ensemble de mérites, enfin, qui touchait à la perfection.

Les reporters racontaient qu'à Thôtel Suffren aux Champs-Elysées, où elle demeurait pendant les études préparatoires et où M. Massenet la venait faire travailler, un mélomane avait loué tout exprès l'appartement contigu à celui de la diva pour connaître

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plus tô 11 es beautés de Manon. D'autres, en revanche, prétendaient qu'un habitant de Philadelphie avait quitté l'hôtel au bout de quelques jours, parce que les cris qu'on y poussait lui étaient insupportables, et que, disait-il en donnant congé : « cela m'empêche de fumer 1 s Quand les artistes ont du talent, et c'était le cas ici, leur voisinage n'a pourtant rien que d'agréable. L'un de nous habitait, en sa première jeunesse, un appartement situé au-dessous de celui de M"" Miolan-Carvalho, et toujours il a gardé le souveair délicieux de ces concerts pour lesquels il n'avait point à retenir sa place au bureau de location. Tandis que M'>* Heilbron causait aux étrangers, sans le vouloir, plaisir ou peine, Talazac, toujours à l'aflilt des bonnes plaisanteries, s'amusait à causer au compositeur une de ces émotions dont le récit, emprunté à une chronique du temps, est assez amusant pour trouver place ici. Pendant qu'on répétait Lakmé, un ami de Massenet avait chaulé au ténor la phrase principale et typique du rôle de Desgrieux. Talazac rencontre l'auteur de Manon, qui lui parle de l'ouvrage à l'élude :

— Eh bien 1 Lakmé, cela marche-t-il î

— 'Oh 1 admirablement, il y a de bien jolies choses.

Et, improvisant des paroles quelconques — o Oh ! ma belle Lakmé, oh 1 ma douce Lakmé I » — il les fredonne sur la phrase de Manon, la seule qu'il connaissait.

— Mais que chantez-vous là? s'écrie Massenet tout inquiet.

— C'est dans Lakmé.

— Pas possible... j'ai la même chose dans Ma

Talazac se mit à rire, et, expliquant sa supercherie, se hâta de rendre au compositeur sa tranquillité d'esprit, un moment troublée.

Il n'y a pas lieu de renouveler ici les observations d'ordre historique, littéraire et théâtral, que suggéra, une fois de plus, le choix d'un pareil sujet. L'héroïne originale apporte sans doute dans Taccomplissement des actes les plus blâmables une ingénuité, une inconscience môme qui désarment ; elle n'en est pas moins profondément coupable, •grandement immorale, et une telle figure est toujours sinon impossible, du moins dangereuse à la scène. L'habileté des adaptateurs consiste donc à louvoyer entre deux écueils ; la fadeur et la crudité. C'est ce qu'ont fait avec une réelle adresse MM. Meilhac et Philippe Gille, mêlant à propos dans les cinq actes de leur livret la note rêveuse et sombre aux touches légères de rinsouciante gaieté, dramatisant à point les aventures de leurs héros, sauvegardant la morale bourgeoise, comme l'avait imaginé déjà Scribe, en faisant de Lescaut le cousin au lieu du frère de l'héroïne, supprimant avec prudence le personnage de Tiberge comme pour se conformer à l'avis de Musset, lorsqu'il écrivait à propos de Manon,

Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie,

enfin se préoccupant surtout de mettre en relief les qualités distinctives de leur collaborateur.

Cet effort n'a pas été vain, car on doit reconnaître que jamais peut-être M. Massenet ne fut mieux inspiré. Il a pu, en d'autres ouvrages, frapper plus fort et se montrer plus grand ; nulle part il n'a déployé plus d'élégance, de variété pittoresque et dramatique, d'enjouement gracieux et d'émotion vraie.

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Toute question de métier à part, il avait trouvé des accents persannels, il avait eu le rare mérite d'être iui. La partition dans son ensemble était même conçue d'après un système assez nouveau, puisque la musique ne s'interrompait plus sous le dialogue parlé, puisque la parole se mêlait ainsi au chant et que le rappel de certains motifs donnait plus de solidité à la trame symphonique. Et cette œuvre avait été jouée exactement comme elle avait été écrite, disons plus, comme elle avait été gravée, car, pour éviter les demandes de changements auxquelles les auteurs ne sont que trop exposés pendant les répétitions, M. Massenet avait fait éditer d'avance» non seulement la partition, mais encore les parties d'orchestre- C'était une digue opposée aux réclamations inopportunes, un ne varietur qui ne manquait point de hardiesse, car il dénotait chez le musicien une sûreté de plume dont les annales de TOpéra-Gomique n'avaient point eu encore à enregistrer Téquivalent. Cependant une modification se produisit, mais plus tard, vers la fin de Tannée, lorsque M"*" Marie Roze, chautant l'ouvrage à Londres, demanda pour le dernier acte le retour du thème principal de Desgrieux, qui amena la version nouvelle, universellement adoptée aujourd'hui.

La presse, comme le public, accueillit l'ouvrage avec faveur, et les journaux publièrent en général des articles très élogieux. La pièce disparut de l'affiche la deuxième année, après 88 représentations ; mais le départ de M^^** Heilbron en fut la principale cause, et sa mort vint encore retarder les projets de reprise. On ne savait par qui remplacer une artist* aussi personnelle ; un instant on eut des pourpai 1ers avec ]vr^° Jeanne Granier, à laquelle on aval

même songé dès l'origine, pour l'établissement du principal rôle. Puis on renonça à cette idée originale. Les années passèrent et il a fallu un incendie, un déplacement de théâtre, un ciiangement de direction, la découverte d'une étoile, le succès à l'étranger, pour rappeler Manon à la vie et la faire briller d'un nouvel éclat.

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