CHAPITRE IX
l'appoint du répertoire
Le Barbier de Séville et la Traviata,
Au début de ce chapitre, qui embrasse trois années, les trois dernières de la seconde salle Favart et par conséquent de notre histoire, une remarque s'impose: durant cette période, nul ouvrage nouveau n'obtient un succès décisif et durable ; il se découvre d'excellents artistes, mais non, à proprement parler, d'étoile ; et pourtant les bénéfices ne subissent pas de diminution trop sensible; la situation financière du théâtre se maintient toujours favorable, au moins jusqu'en 1886.
De 912,774 fr. 85 c. en 1876 et 931,302 fr. 87 c. en 1877, les recettes s'étaient élevées subitement à 1,589,134 fr. 58 c. l'année de l'Exposition universelle; en 1879, il est vrai, elles étaient redescendues i\ 1,135,998 fr. 25 c, mais pour remonter en 1880 à 1, 406, 581 fr. 39 c. et en 1881 à 1,731,688 fr. 61 c. Les deux années suivantes avaient donné des recettes inconnues jusqu'alors : 1,839,525 fr. 69 c. pour 1882, et 1,818,080 francs pour 1883. Si donc Ton prend la
moyenne de ces sis dernières années excessivement heureuses on obtient le chilTre de 1,586,834 fr. 42 c. Or, les trois années qui nous restent à parcourir n'en diffèrent guère, puisque nous trouvons, en 1884, 1,734,137 fr. 50 c.; en 1885, 1,720,685 francs; en 1886, 1,589,065 fr. 50 c. ; soit une moyenne, supérieure même, de 1,681,296 fr. L'année 1887 resteforcément en dehors de ce calcul, attendu que l'incendie se produisit même avant les sis premiers mois d'exploitation.
Pendant ce temps la troupe, sans parler des petits rôles, perd en 1884, M°" Bilbaut-Vauchelet et Nicot son mari; en 1885, M"" Carvalho, Oalli-Marié, Van Zandt, MM. Mauras et Barré [décédé le 5 mai); en 1889, M"" Heilbron et M. Belhomme ; on ne comble qu'en partie ces vides en engageant MM. Degenne, Herbert, Lubert, Fournets, Bouvet, M"" Salla et Simonnet. Quant aux œuvres. Joli Oiiles seul obtient plus de 50 représentations; /a Nuit de Cléopdtre eu compte seulement 31 ; le Chevalier Jean 21, et le Roi malgré lui 20, y compris l'apport de la reprise de la place du Ghàtelet. Les autres ouvrages sombrent dans les conditions les plus lamentables, comme le prouve l'énumération suivante: Egmont et Juge et Partie, 12 représentations ; Proserpine, 10 ; Plutus, 8; Maître Arribros, 6 ; Diana, 4; le Mari d'un jour et le Signal, 3. Même les succès récents semblent s'épuiser peu à peu; sauf Carmen qui, désormais, ne subit aucune défaveur, Lakmé, Manon, les Contes d^Holf~ mann disparaissent momentanément ou tout à fait.
D'où vient donc la prospérité du théâtre, et quelle en est la cause? le répertoire, le simple et vieux répertoire, souvent décrié mais toujours utile, ce répertoire qui n'a jamais manqué de soutenir le théâtre dans les moments de crise, et qui, entre les mains de
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directeurs vraiment épris des choses d'art, tels que MM. Perrio et Carvalho, non seulement fournit un appoint, mais encore amène la fortune. En effet, presque toutes les grandes reprises ont alors une issue favorable : en 1884, le Barbier de Séville, transplanté à la salle Favart, et, en dépit de l'incident qui marqua la première soirée, atteignant jusqu'à l'incendie ie chiffre de 101 représentations; en 1385, VÉtoile dv, Nord, reparaissant 35 soirées après une éclipse de cinq ans ; en 1886, cinq ouvrages, Zampa, le Nouveau Seigneur du village, Richard Cœur de Lion, le Songe d'une nuit d'été, la Traviata, le premier avec 47 représentations eu seiie mois, le second avec G5, le troisième avec 52, le quatrième avec 29 en une année, le cinquième avec 41 en onze mois.
On pourj'ait citer encore d'autres noms : le Déserteiir, l'une des pièces les plus anciennes de la salle Favart, qui voit en 1885 ses deux dernières représentations ; les Noces de Figaro, la Flûle enchantée, let Rendez-vous bourgeois, Giralda, Galathée, toutes œuvresqu'onnecesse déjouer qu'en 1886, ^ileSourd, qui est repris en 1885 et joué dix-neuf fois en deux ans. A part ces quelques pièces, que M. Carv;iiho n'avait pas évidemment la pensée d'écarter pour toujours, nous retrouvons encore en 1887, c'eat-à-dire à la veille et au lendemain du sinistre final, un répertoire des plus variés et des plus riches. La liste suivante en fait foi ;
Adam : le Chalet, le Postillon de Lonjumeau.
AuDER : les Diamants de la Couronne, le Domino noir, Fra Diavolo, Ilaydée, le Maçon, la Sirène.
BiZET ; Carmen.
BoiBLDlBU: la Dame blanche, le Nouveau Seignew du village.
DoiwzETTi : la FiUe du régiments
GouNOB : fe( Médecin malgré lui, Philémon et Bauci9, Roméo et Juliette*
Grétry : Richard Cœur de Lion.
HÉROLD : le Pré aux Clercs^ Zampa.
Massé : Galathée^ let Noces de Jeannette,
Méhuc-: Joseph.
Meyerbeer : V Etoile du Nord, le Pardon de Ploè'r^ fneh
Paer : le Maître de chapelle,
Pôise: V Amour médecin.
RossiKi : le Barbier de Séville.
Thomas : le Caïd, Mignon,
Verdi: la Traviata,
Si sèche cpae paraisse cette éniimératioii, elle a son importance et forme, au moment où la seconde salle Favart va disparaître, le pendant naturel de celle que nous avions faite au moment où cette se* conde salle Favart venait de s'ouvrir, c'est-à-dire à la fin de Î840. Certes, depuis cette époque, bien des <Buvres plus ou moins remarquables» plus ou moins heureuses, ont vu le feu de la rampe. Mais si elles ont accru la fortune de la maison, si elles sont elles-mêmes devenues partie intégrante de son capital artistique, elles n'ont pas nui d'une façon sérieuse au prestige du répertoire ancien, ou, si Ton veut, des œuvres antérieures, nées dans la première partie du siècle et à la fin du siècle dernier. De •celles-là, on peut le dire maintenant, les auteurs sont restés rhonneur de la scène, les maîtres glorieux et a quelques égards indispensables au théâtre, qu'ils s'appellent Monsigny, Grétry, Mozart ou Méhul, Ros- ^ni, Boieldieu, Hérold ou Donizetti.
Oes considérations d'ordre général n'étaient pas
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inutiles à formuler, non seulement pour expliquer et justifier le titre du présent chapitre, mais encore pour préciser le caractère artistique de la période qu'il nous reste à passer en revue» et notamment de cette année 1884, après le succès de Manon qui en avait marqué le premier mois. Comme pièces occupant alors Tafflche avec quelque régularité, nous trouvons :
L'Amour médecin qui, le 4 février, dans une représentation populaire à prix réduits, atteignait le chiffre de cent ;
La Flûte enchantée, où, le 8 février, les rôles de la Reine de la Nuit et de Tamino furent chantés par M"" Merguillîer et M. Mouliérat ;
Mît/non^ où M"' Van Zandt fit sa rentrée après un congé de quelques semaines ;
Lalla-Roukh qui, le 20 avril, permit d'applaudir MM. Mouliérat et Belhomme, M"" Mézeray et Chevalier : ces deux dernières, interprètes nouvelles de Lalla-Roukh et de Myrza ;
Le Pardon de Ploè'rmel, où, le 2 mai, M"« Merguillier remplaçait au pied levé M*^* Van Zandt, subitement indisposée.
Carmen, où, le 5 mai, M""° Galli-Marié, de retour à Paris après quatre mois de succès à l'étranger, reprit avec éclat le rôle qu'elle avait créé jadis et qui, depuis le 5 janvier dernier, était confié à une nouvelle recrue, W^"" Castagne.
Lakmé enfin, qui, le 10 mai, servit au début d'un jeune ténor, M. Degenne. Élégant cavalier, le nouveau Gérald qui, pour le charme de la voix, ne pouvait cependant faire oublier Talazac, était un élève de Duprez, et appartenait à la troupe de Genève, lorsqu'il eut l'occasion de chanter ce rôle à côté de M"' Van
Zandt, de passage alors dans cette ville. Léo Delibes l'enteadit et le ât aussitôt engager à ropéra-Comique dont il ne se sépara qu'en l'année 1886, après avoir eu, à défaut d'une création, l'honneur d'être le premier Almaviva de la salle Pavart.
Toutes ces représentations avaientmené le théâtre presquejusqu'à la clôture annuelle du 30j nia, lorsque, le 23, l'affiche annonça la première représentation de trois pièces enun acte : le Baiser, paroles de M. Gillet, musique de M. Deslandres, l'Enclume, paroles de M. Pierre Barbier, musique de M. Georges Pfeiffer, ei Partie carrée, paroles de M. deLassus, musique de M. Lavello. Le choix d'une époque aussi tardive était fait pour surprendre ; la presse ne pouvait manquer de constater qu'on avait l'air de vouloir d'avance enterrer les pièces, et certain chroniqoeur fantaisiste allait jusqu'à les signaler en grosses lettres comme « soldes d'été » en ajoutant que de telles représentations « rappellent forcément ces liquidations périodiques dans lesquelles les magasina de nouveautés écoulent les coupons (bouts de pièces) restés. pour compte. ». A l'ironie des journaliates vint se joindre la gaieté des spectateurs, car il y avait dans ces trois pièces de singulières analogies de situations, analogies constatées sans doute par les auteurs avec autant de surprise, mais avec moins de satisfaction que par le public ; celui-ci, en efTet, mit un soin jaloux à n'en pas laisser passer une seule sans manifester son étonnement.
Ainsi le titre de Partie carrée convenait aussi bien, mieux peut-être, à la première pièce jouée qu'à la troisième; dans la seconde, comme dans la première, il n'était question que de gens qui dorment et qu'on réveille, et c'est un baiser malencontreuse-
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ment doncé qui était le point de départ de toute l'intrigue ; dans la troisième enfin, comme dans la se- •conde, Tamonreux était un homme qu'on dédaignait, dont on ajournait tout au moins le mariage, à cause 4e sa profession. Il convient d'ajouter que les tc<HS livrets paraissaient également dénués d'intérêt. Par^ Ue carrée n'était qu'une j^ouffbnnerie espagnole sans verve, où le librettiste M. Auge de Lasses avait essayé vainement de rajeunir, en les compliquant, des «ituations archi-connues ; la partitionnette, d'allure franchement italienne, révélait à la fois Tinexpé- Tience et la facilité un peu banale de son auteur, M. Lavello, un pianiste dont le nom jusqu'alors n'était connu que par la publication de quelques compositions sans importance. Ce mime soir, certain M. Caseneuve, compositeur lui aussi d'une Partie ^arrêe^ avait, par commandement d'huissier, fait défense au directeur d'user de ce titre qu'il prétendait sien ; on passa outre, et le public n'eut pas la peine de se prononcer entre ces deux Parties oarrées;i\ est probable que les deux faisaient la paire. Le meilleur numéro du lot était sans contredit V Enclume ; tandis que les autres se contentèrent des trois représentations réglementaires, ce lever de rideau eut plus tard, en 1888, l'honneur d'une reprise à la place 4u Châtelet et atteignit le chiffre fatidique de 13. La partition de M. Georges Pfeiffer contenail quelques agréables morceaux, notamment une chanson bien enlevée par Belhomme et un piquant duo d'amour, où le bruit du marteau se mêlait ingénieusement à celui d'un joyeux carillon; mais le livret un peu simple de M. Pierre Barbier avait le défaut de montrer une fois de plus le type assez usé d'un amoureux écohduit, aidant au succès d'un brillant rival.
Quant an Baiser^ il faillit rester en route. Le musi* cien^ M. Adolphe Deslandres, avait donné en 1872, à l'Athénée, un-e petite paysannerie en un .acte d'un heureux tour mélodique et d'une excellente facture. Dimanche et Lundis que d'ailleurs TOpéra-Comique a repris depuis son exil à la place du Chitelet; mais cette fois il avait cru devoir changer de ton, et, en forçant sa voix, il était tombé dans la banalité. On supporta malaisément cet interminable marivadauge Louis XV, où Ton se passait à tour de rôle certaine fiole de Cagliostro dont le public ne mit pas en doute un instant les vertus soporifiques. Aussi, le lendemain, tout le monde approuva-t-il le « Monsieur de Torchcstre » lorsque, dans sa soirée du Figaro, il présenta au lecteur un « En-cas pour casino, article de bains de mer, entièrement cousu de fil blanc : le Baiser, facile à monter, même en voyage, pouvant se nettoyer, orné de musique facile, partition (pour enfants de 5 à 8 ans), par M. Adolphe Deslandres, organiste de Sainte-Marie des 6atignolles« (Priez pour lui!). Passe pour excellent musicien, quoique second prix de Rome, Son collaborateur s'appelle Henri Gillet (vestes, vestons d'appartement ; coin-defeu, robes de chambre, etc.). »
Ce compte-rendu fantaisiste est précisément le dernier que signa ce chroniqueur à l'esprit inventif et gai, cet « humoriste » dont la verve ne tarissait jamais et qui a renducélèbre le pseudonyme du « Monsieur de l'orchestre », Arnold Mortier, Gomme l'écrivait Albert WolfT, « il inventa en 1870, dans le journalisme parisien, une rubrique jusqu'alors inconnue et dont le succès s'établit rapidement; il créa, à côté de la critique dramatique, une chronique vivante des théâtres parisiens » et l'on peut ajouter que les onze
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Tolumes publiés de ses Soirées parisiennes sont une mine précieuse pour la bibliographie des spectacles de ce temps. I] savait voir les choses et les traduire sous leur aspect original; il avait la plume alerte et fine, le trait juste et incisif; il est mort, jeune encore, le 2 janvier 1â85, et l'on doit reconnaître que, parmi de nombreux imitateurs, nul encore n'a comblé le vide laissé ?ar sa disparition.
Cependant, après la clôture annuelle, interrompue seulement par l'unique représentation de la Fille du ■régiment el du Postillon de Lonjumeau à l'occasion de la Fête nationale, le théâtre avait repris son activité dès le [" septembre; le 3 octobre, on revoyait M"' Uatli-Marié dans les Dragons de Villars, où elle n'avait pas paru depuis cinq ans, et l'on préparait activement Ja pièce nouvelle, Joli Gilles. Au cours des éludes il arriva même un accident qui en retarda de sis semaines la représentation. Fugère, chargé du rôle principal, où il excellait d'ailleurs, fil un faux pas en courant et vint heurter la rampe en feu; soit instinct, sois présence d'esprit, il rebondit en quelque sorte sur l'orchestre, franchissant l'obstacle et tombant dans les timbales dont une des clefs lui fit malheureusement une entaille au front. La chose se passait dans l'après-midi du 20 septembre, et l'on comprend que Joli Gilles dut attendre ainsi jusqu'au 10 octobre pour voir le jour.
De ces deux actes les auteurs étaient Monselet, qui avait arrange le livret d'après d'Ailainval, et Poise, qui, de son fl.n crayon, avait tracé ce petit pastel musical. On y retrouvait la vieille fable du Savetier et du Financier, travestie et accommodée selon les procédés de la comédie italienne. Gilles est heureux dans sa pauvreté; il travaille, il aime Violette, et il chante.
Mais le jour où ses voisins, M. et M"* Pantalon, lui ont remis une cassette pleine d'or pour prix de son silence, il devient triste, il paresse et courtise la coquette Sylvia. A ce point de- départ s'ajoutent les amours du seigneur Léandre pour cette même Sylvia et les intrigues d'un vieil avare, nommé Pasquello, qui reluque Gilles pour gendre lorsqu'il le sait riche. Notre héros finit par reconnaître la vérité de cet axiome, « L'argent ne fait pas le bonheur », et, rendant la cassette, il retourne à Violette et à ses chansons. Une pimpante mise en scène, une agréable interprétation, une gracieuse musique, dont plusieurs numéros furent bissés, amenèrent le succès dès le premier soir; on applaudit fort l'ouverture et Tentr'acte, Pair de Gilles « Voici le matin », le pas des Pierrots et Pierrettes, le duo final et la chanson de Violette ; mais ce succès fut le dernier remporté à rOpéra- Comique par le pauvre Poise. Il est mort en 1892, sans avoir eu la joie de voir représenter une Carmosine en trois actes, gravée d'ailleurs, souvent annoncée et sans cesse ajournée. On réservait ce dédain suprême au musicien qui, dans un espace de trente années, avait compté parmi les fournisseurs les plus heureux de la maison et donné notamment Bonsoir voisin (1853), les Charmeurs (1855), joués tout d'abord au Théâtre-Lyrique, le Roi Don Pèdre (1857), les Absents [\%&k), la Surprise de V amour (1877), V Amour médecin (1880), ^iJoli Gilles (1884).
Comme on le voit, quelques-uns de ces ouvrages étaient en deux actes et avaient réussi, en dépit du mauvais renom que garde cette coupe dramatique. Les exceptions ne manquent pourtant point à cette prétendue règle d'insuccès, et l'on pourrait citer à Tappui l'exemple de la pièce qui, le soir de la pre-
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miérBj&ccoinpaga-ùiJoUGiUeasuiVâ^che, Galalhée, qu'on reprenait une fois deplusavec Taskin (Pygmalion), Berlin (Ganymède), GrivoL jMidas), M"° Merguillier (Galalhée), et qui allait -vivre ses treize dernières représentations à la seconde salle Favart.
Il n'est pas besoin d'insister sur le regettable incident qui se produisit un mois après, le 8 novembre, le soir où le Barbier de Séville il, pour la première fois, son entrée à l'Opéra-Comique. « Uue indisposition subite de M"" Van Zandt i pour employer les termes dont se servit Fugère en faisant son annonce au public, indisposition visible dont la singularité frappa les speclateuis les mieux intentionnés, allait amener l'interruption de la représentatioD, lorsque M"* Mézeray, présente au spectacle, offrit de continuer le rôle qu'elle savait depuis longtemps, car il avait servi autrefois à ses débuts au Théâtre-Lyrique de la Gaité, La Rosine improvisée se trouva jouer ainsi au pied levé, dans son costume de ville; on devine de quelles ovations elle fut l'objet pour la cràuerie avec laquelle elle s'é;ait dévouée, et les autres artistes bânéUcièreat également des bonnes dispositions du public, irrité d'ibord, et s'allumaut ensuite jusqu'à l'eathousiasme. On applaudit Degenae (Almaviva), doQt la voix manquait peut-être un peu de timbre et d'homogénéité, mai? qui avait dans ses manières l'aisance d'un acteur intelligent et eipérimenlé; on applaudit aussi Fugère et Belhomme, un excellent Bartholo et un non moins bon Bazile ; on applaudit enfin un débutant qui, sous les traits de Figaro, conquit de prime abord l'auditoire par sa voix chaude et agréable, son jeu habile et sa gaîté de ion ton. Tandis que M. Jlorlet avait quitté l'Opéra- Comique pour l'opérette, M. Bouvet, lui, faisait le
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contraire, et venait des Foiies-Dramatîcpies, où François les Bas-Bleus rayait mis en himière ; on sait quelle place il a conquise dans la troupe dont il est devenu Fun des sujets les plus estimés.
Cette représentation du Barbier avait été Tavantdernier événement intéressant de Fannée ; la reprise de Bornéo et Juliette, 1q 5 décembre, fut le dernier, et elle devait son importance à la distribution des rôles, dont plusieurs étaient tenus par des débutants- M"* Heilbron, qui avait^ il est vrai, déjà persooiniûé rhéroïne de Shakespeare, mais dans un Bornéo àe^ moindre envergure, celui du marquis d'Ivry, se voyaitpour la première fois appelée à devenir titulaire d'un rôle chanté jusqu'alors à Paris seulement par M"" Carvalho, Zina-Dalti et Isaac. Son succès fut trèsvif, surtout dans le gracieux fragment ajouté au premier acte, dans l'air de la coupe qui, bien que gravé-, n'avait jamais été exécuté, et dans Facte final du? tombeau. Il sembla même que Fartiste dramatique avait pris le pas sur la virtuose, résultat prévu du reste, car on avait un moment songé à couper pour elle la valse à roulades du premier acte qui, primitivement écrite, dit-on, pour Mireille, a toujours eu Fincon veulent d'être peu en rapport avec la couleur du sujet. Talazac (Roméo), Cobalet (Oapulet), Mouliérat (Tybalt), Troy (Grégorio), Collin (Mercutio), remplaçant au dernier moment Barré, composaient un groupe d'interprètes émérites. Les nouveaux venus s'appelaient Fournets (Frère Laurent), Oambot (le duc), Mauguière (Paris), M"' Degrandi (Stéphano). Les trois premiers étaient sortis du Conservatoire au dernier concours ; M. Fournets, doué d'une solide voix de basse, avait remporté un premier prix de chant (classe Boulanger) et un premier prix d'opéra (classe
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Obin); M. Oambot (classe Boulanger) avait concouru sans succès, ne pouvant dépasser le deuxième accessitde chant qu'il s'était vu attribuer en 1833, et resta d'ailleurs con&aé dans les petits rôles pendant son année de séjour à la salle FavartjM.Mauguiére s'était contenté d'un second prix d'opéra-comique (classe Mockor) et se retira en 1886, se consacrant depuis lors plus volontiers au concert qu'au théâtre ; M"" Degrandi avait été trois ans auparavant découverte par Oantitt dans une sorte de Conservatoire Libre à Marseille, et par lui produite aux Bouffes en 1881, dans une opérette de M. Varney, intitulée Coquelicot, où sa beauté Qt sensation. Sous le pourpoint du page de Roméo, elle était fort intimidée, et le petit volume de sa vois ne lui permettait guère de briller au premier rang; du moins son nom doit-il être rappelé comme celui d'une des plus jolies femmes qui aient appartenu à rOpéra-Comique.
Un autre début, dont on avait l'ait grand bruit d'avance, s'était produit dans Mignon, le 20 octobre précédent. De nationalité russe, M"" Marie d'Adler avait travaillé le rôle sousladirectiondu compositeur et passait pour avoir une nature vraiment ailistique, une intelligence musicale de premier ordre. Au dire de certains journaux, «les quelques rares privilégies qui l'avaient entendue dans l'intimité étaient unanimes pour attester la beauté et la solidité de sa voix, qui était un soprano dramatique d'une merveilleuse expression, d'une surprenante étendue, pour lui reconnaître un physique tout à fait théâtral, » On racontait que tt voulant essayer la sonorité de la salle, elle avait, avec l'accompagnement d'un simple piano, lancé quelques notes, et qu'aussitôt tout le personnel du théâtre était accouru, attiré par sou chant, la for-
çant de continuer et racclamânt avec enthousiasme. » Le vrai public se montra plus réservé. Tout en reconnaissant quelque prix aux qualités vocales de la débutante, il ne lui fit point au théâtre la place sur laquelle elle comptait, et la vit partir avec indifférence.
Si Ton avait trop prôné à l'avance les débuts de M"® d'Adler, on n'annonça même pas le retour à rOpéra-Comique du Sourd qui reparut le 15 février 1885 en matinée, et figura surTafiiche, sans la moindre annonce ou indication de reprise. Il y avait pourtant plus d'un quart de siècle que l'amusant opéra-comique d'Adam n'avait été donné, et il allait compter en 1885 et 1886 dix-neuf représentations qui, jointes aux quarante-huit qu'il avait obtenues en 1853 et en 1854, formèrent un total de 67. Mais le Sourd ne s'était pas contenté d'un théâtre ; il avait aimé les déplacements. Représenté d'origine à l'Opéra-Oomique le 2 février 1853, il avait émigré à Tancien Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple, le 18 février 1856 ; puis, il avait fait en 1859 une station aux Fantaisies-Parisiennes du boulevard des Italiens ; alors, reprenant sa course, il était parti pour la Gaîté, le 24 mai 1876, lors de la direction Vizentini, et, comme le gibier poursuivi, il revenait en 1885 à son ancien gîte, c'està-dire à la salle Favart. Les quatre principaux rôles de Doliban, Danières, le chevalier, Pétronille, étaient joués cette fois par Gourdon, Grivot, Legrand et M"® Chevalier, une charmante et fine servante. A titre de curiosité, nous avons recherché les distributions antérieures; les voici : Opéra-Comique, MM. Ricquier, Sainte -Foy, Delaunay-Ricquier, M"' Lemercier; boulevard du Temple, MM. Prilleux, Girardot, Legrand, M^ Girard^ Fantaisies-Parisiennes,
386 l'appoint du bépebtoire
MM. Davoust, Barnolty Bonnet, M"' Fiachat; Gaîté, MM. Christian, arivot, Habay, M"" Berthe Perret. Comme on le voit, Grivot et Legrand avaient déjà tenu le rôle, le premier il y avait neuf ans, le second, il y en avait vingt-neufl On no pouvait donc s'étonner que la voiï du brave artiste, devenu alors régisseur de r Opéra-Comique, eût subi quelque altération dans l'intervalle 1 Mais les interprètes, comme la pièce elle-même, étaient gais, et l'on se divertit, ce qui n'eut point lieu, quelques jours après, le 23 £é- Trier, avec la nouveauté de la saison, Diana.
MM. J. Normand et Régnier, les librettistes, avaient imaginé une histoire de complot contre Jacques I" qui eût peut-être plu au public vers 1845, à l'époque où les conaptrations étaiect fort à la mode à l'Opéra- Comique, mais qui constituait un livret îtssez touffu que la musique du compositeur ne réussit pas à éclaircir. IL y avait poui-iant quelques jolies payes âans cette partition, telles que le duo du second acte, chanté parTalazac (Ramsay) et M"' Mézeray (Diana), l'arioso du troisième, dit par Taskin (Melvil) et quelques chœurs ou ensembles d'une belle sonorité; mais l'action, en ses lignes générales, laissa le public indifférent. Il faut le supposer du moins, si l'on songe que le nom d'un compositeur aussi estimé que M. Paladilhe ne pat assurer à Diana plus de quatre reprësentations.
Dans cette pièce malheureuse, le petit rôle de Baxter était confié à un nouveau venu qui, l'année précédente, aux concours du Conservatoire, avait obtenu un deuxième prix de cliaut (classe Bax) et un premier prix d'opéra-conmique (classe Ponchard) Celui qui débutait ainsi modestement, M. Isnardon. devait faire son chemin, non à la salle Favart^ qu'il
traversa seulement, maiscxi province et à Tétranger. A fies qualités vocales il joig&ait une réelle intelligence^elascèneet une cuiture d'esprit peu commune, car, pendant son séjour à Bruxelles, il a publié une histoire du théâtre delà Monnaie qui, par l'abondance des documents mis en œuvre, est un livre d'un réel intérêt. D'auires noms seraient encore à citer entre les nouveaux venus qui créèrent un rôle dans Diana^ comme Morellet (un ,soldat), M"" Esposito (Betzy), •qui le 15 février avait déjà paru dans le Soicrd (Isisore) ; mais ceux4à sont demeurés confinés dans les petits emplois et ne méritent par conséquent qu'une simple mention. Il convient de mettre à part M. Reynal (Job), en qui un petit nombre seulement d'amateurs reconnurent le créateur du rôle de Valentin de
Vers le même temps, deux artistes avaient été engagés qui devaient débuter, le 1 1 mars., dans le Che* valier Jean, et dont Thistoire se trouve un peu liée à celle de cet opéra : M"* Emma Calvé et M. Lubert, Tous deux appartenaient à la troupe du Théâtre-Italien qu'aiiîait formée M. Victor Maure! lorsqu'il tenta de faire renaître en 1883, à l'ex-Théâtre-Lyrique, les splendeurs de feu Ventadour, L'entreprise avait abouti à une catastrophe financière, malgré la valeur de quelques ouvrages comme Aben-Hamei^ de M. Théodore Dubois, qui méritait de survivre au naufrage, malgré la notoriété de certains chanteurs et chanteuses, tels que M™*"* Sembrich, Fidès Devriès, Tiim, Dalti, MM. Gayarre, Btagno, les frères de Reszké, et le directeur lui-même. Parmi eux figuraient, bien inconnus alors, car ils commençaient leur carrière théâtrale : d'une part, un jeune ténor bordelais, H« Lubert qui, dans la Traviata, avait fait applaudir
388 L APPOINT DU RÉPEnTOlRE
une vois jeune et généreuse, un style et un jeu corrects; de l'autre, une belle personne. M"' Emma Calvé, dont les études avaient été commencées avec M°" Marches! et terminées avec M"' Laborde, et qui, dans Aben-Hamet, n'avait point passé inaperçue; elle avait montré déjà ces qualités d'intelligence et d'observation qui, jointes à ses dons naturels, ont fait d'elle, quelques années plus tard, une des cantatrices et comédiennes les plus originales de ce temps. Appartenant à une excellente famille, M"° Emma Calvé, dont le nom était un nom de guerre, avait été élevée au Sacré-Cœur d'une grande ville du Midi où l'on ignore encore qu'elle est montée sur les planches. Ténor etsoprano avaient déjà répétéaux Italiens un drame lyrique en quatre actes de MM. Louis Gallet et Edouard Biau, dont M. Victorin Jonciër es avait écrit la musique, le Chevalier Jean. Après la déconfiture do directeur Maurel, le compositeur, craignant que sa pièce ne demeurât pour compte, eut l'idée lumineuse d'engager personnellement M. Lubert au prix de 4,000 francs par mois. M. Oarvalho, qui avait déjà signé avec M'" Calvé, désirait lui adjoindre son camarade; mais M. Victorin Joncières se trouvait le maître de la situation, et le directeur de l'Opéra-Comique dut en passer par ses volontés. Pour prendre le ténor, il fallait prendre la pièce, et c'est ainsi que le Chevalier Jean vint du Châtelet à la salle Favart.
L'œuvre au surplus méritait d'être reçue pour elle-même, car elle marque peut-être, comme puissance dramatique, le plus haut point où se soit élevé le compositeur. Le sujet rappelle celui de la Fausse Adultère, qu'on a déjà plusieurs fois transporté à 1? scène. Mais, en outre, les librettistes s'étaient inspirés des Histoires tragiques de Bandelio, cet évéque
d'Agen qui fut l'un des inspirateurs de Shakespeare, au moins pour son Roméo et Juliette, On pourrait même ajouter qu'une des nouvelles d'un recueil assez leste de ce môme écrivain, la Présomption confondue, avait fourni à un contemporain de Shakespeare, Massinger, le scénario de son très curieux drame, le Portrait, et à Alfred de Musset celui de sa jolie comédie, Barberine, qui, malgré son insuccès à la scène, demeure un pur joyau littéraire. La donnée du Chevalier Jean est très simple et repose sur uae double erreur.
Erreur de l'héroïne, Hélène, qui, croyant son âaocé, Jean de Lorraine, mort en Palestine, et désirant échapperaux obsessions du prince Rudolf, qu'elle déteste, épouse le vieux comte Arnold.
Erreur du héros, Jean de Lorraine, qui, sur le bruit calomnieusement répandu par Rudolf qu'Hélène a été convaincue d'adultère, se fait moine, au lieu de profiter de la mort du comte Arnold pour défendre et épouser sa veuve : dénouement qui se produit d'ailleurs, lorsque le moine a jeté le froc et repris l'épée pour défendre en champ clos l'innocence attaquée et tuer l'infâme accusateur. Cette scène finale était amenée par une péripétie en vue de laquelle semblait avoir été disposé tout l'ouvrage : Hélène attend en prison l'expiration du délai après lequel, si elle n'a été réclamée par aucun chevalier, elle sera mise à mort; l'heure est venue et le moine luiest amené, qui doit entendre sa dernière confession. Ce moine, c'est le chevalier Jean qui, reconnaissant la comtesse, abaisse son capuchon pour n'être pas reconnu lui-môme, et la confession commence, confession par le moyen de laquelle le malheureux chevalier apprend, juste au moment où il vient de se lier
o90 LAPPOINT DU EÉPEHTOinE
à Dieu par des vœuz éternels, que celle qu'il a crue coupable est ioDocente et n'a même jamais cessé de l'aimer. Cette sitaation était très émouvante, et le compositeur l'avait traduite avec unejustesse d'accent réellement remarquable.
Quelquesnioisplustard, l'ouvrage quittait l'affiche, et M"* Cal vé l'Opéra-Comique. Néanmoins, le oonipositeur comptait sur une reprise, qui faillit avoir lieu en 1887, car il avait à cecie occasion fait engager une cantatrice polonaise, M"* Lola Beeth, que depuis on a applaudie à l'Opéra dans Lohengrin, et qui savait le rôle d'Hélène pour l'avoir déjà chanté à Berlin. Par une singulière fatalité, la répétition générale avec orchestre eut lieu dan» la journée même de l'incendie qui Ëldisparaitre la salle Favart, et les décors qu'on avait apportés pour cette répétition furent brûlés. La fortune réservait au moins aux auteurs une compensation. Dédaigné à Paris, le Chevalier Jean a été représenté dans plusieurs villes de France; hien plus, il a pénétré en AUemague sous le nom de Jean de Lorraine, et en 189Ï il avait déjà reçu l'hospitalité sur vinfft-iix scènes allemandes.
Le Chevalier Jean est du II mars, et une Xuic de Cléopdtre du 25 avril. Entre ces deux dates se placent des représentations dont le théâtre, à aucune époque de son histoire, n'avait fbumi l'équivalent. Après sa trop fameuse soirée du Barbier de Séville, M"" Van Zandt était partie pourlaRuRsie, où elle avait obtenu un très franc succès; mais il lui fallait une revanche devant le public parisien, el le 18 mars elle avait reparu dans Lakmé, son rôle de prédilection : un singulier accueil l'attendait. Taudis qu'à l'intérieur d la salle une troupe d'admirateurs enthousiaste applaudissait avec quelque exagération, au dehor
une armée d'adversaires sifflait outrageusement. Où et commeiit s'étaient recrutés les éléments de i'a;s ■d^ix manifestations en sens inTerse? On ne le s;iui-ct probablemeot jamais. Le fait est qu'à chaque reprcseutation le tumulte allait grandissant ; les aliords du théâtre étaient gardés militairement, et la place Boieldieu regorgeait de curieux dont l'hosLilité bruyante revêtait le caractère d'une véritable émeuie. Bientôt la lutte s'établit entre les spectateurs; hrer, le 26, après quatre soirées aîusi troublées, le direcbeur dut s'entendre avec l'artiste, et l'engageoieiit de M"" Van Zandt fut résilié à l'amiable.
Le calme allait renaître avec les représentations d'une Nuit de CUopâtre, dont le nombre ne lut malheureusement en rapport ni avec les espéruiHi::;; que l'onavait conçues de l'ouvrage, ni aveclesrefin. ls que mettait au cœur de tous la disparition réceote ilu compositeur. VictCK- Massé élait mort, en elTei, le 6 juilletl884, terrassé bien avant l'âge par une maladie cruelle. Demëme queLéoDelibes se préoccu[ ni t, plus tard, vers la âa de sa carrière, de modifier M>a style et d'élai^ir sa manière, de même il avait, avec Pa-ulet Virginie, fait un grand pas dans nne voie ; 'jur lui nouvelle ; il voulait affirmer plus encore ses ii udances dans l'ouvrage qui, représenté après sa m. m, devait être ainsi son chant du cygne, une JV'.u^ Ji Clêopdtre.
Le sujet de ce a. drame lyrique » en trois actes cl quatre taiile^ix est celui d'une nouvelle bien coisiuiu où Théophile Gautier a raconté, avec la magie de ^on style étincelant, l'histoire, qui commence comme nue idylle et finit comme un drame, de l'homme dupeu|jie amoureux d'une reine, du simple fellah qui ose lcv.;r les yeux sur la radieuse Cléopâtre. L'audacieux
392 l'appoint du réfehtoire
a'avise de lancer contre la fenêtre du pavillon où elle repose une flèche autour de laquelle est enroulé un papyrus portant ces simples mois : u Je vous aime >> . Ce message anonyme pique sa curiosité; elle fait rechercher le coupable qui, amené devant elle, ne craint pas de répéter sa déclaration iéméraire : « Soit, répond la reine, que ton vœii se réalise. Tu seras roi, mais lu mourras demain, a C'est le songe d'une nuit d'amour ; le retour de M;irc-Antoine marque, avec le lever de l'aurore, la On du rîve et l'heure de l'expiation. L'esclave prend la coupe de poison; il n'a plus rien à attendre de la vie et il boit résolument la mort.
Grouper selon les exigences de la scène les principaux épisodes de cette nouvelle; rendre Charmion, la suivante de la reine, amoureuse de Manassès, le fellah ; introduire, pour animer l'action, quelques personnages épisodiques, Namounah, la mère de Manassès, Bocchoris, le chef dts gardes, et un muletier dont la mélopée, soit dit entre parenthèses, est peutêtre le morceau de la partition qui trahit le mieux une certaine recherche de la couleur locale ; adoucir enfin le caractère de Cléopâtre pour l'empêcher de trop ressembler à l'héroïne de la Tour de Nesle, voilà les légères variantes que le librettiste, M. Jules lîarbier, avait prudemment apportées au récit original. Ajoutons, pour l'histoire de 1 œuvre, qu'aux dernières répétitions le troisième acte avait perdu le premier de ses deux tableaux. Dans un air longuement développé, Charmion, sacrifiée, dédaignée, exhalait sa plainte, et s'indignait des chants de fête résonnant au loin et appelant au festin l'insensé qu'elle aimait ; vainement elle essayait de séduire ^ prix d'or Bocchoris et d'obtenir par lui l'évasion de Manassès.
"ïl
Oelui-ci passait devant elle, sans la regarder, répétant comme dans une sorte d'extase : a La Reine m'attend. »
Y avait-il, dans le court récit de Théophile Gautier, où Paccessoire prime le priacipal, la matière d'une longue pièce? M""® de Girardin ne l'avait pas pensé, puisque le Manassès de sa Cléopâtre meurt dès la fin du premier acte, pour ressusciter plus tard, il est vrai, et devenir entre les mains des ennemis de la reine un instrument de vengeance. Plus hardi, M. Jules Barbier ne s'était-il pas illusionné sur l'intérêt que présenterait à la scène ce « caprice » d'une reine éprise d'un nouveau Ruy Bias, mais beau coup plus proche parente de Marguerite de Bourgogne que de Marie de Neubourg? D'autre part, le chantre ému des amours de Paul et Virginie^ Victor Massé, dont les qualités distinct! ves ont toujours été la grâce, la délicatesse, la sensibilité, avait-il assez de relief dans les idées, assez de puissance dans l'inspiration pour traduire, dans une langue suffisamment énergique, cette passion étrange et sans frein ? Disposait-il d'une palette assez riche pour donner, comme Verdi dans Aïda^ \3l vision d'un monde disparu? A ces questions, qui s'imposaient d'elles-mêmes la veille de la représentation, le verdict du public répondit par un succès d'estime où l'interprétation eut sa large part. M"« Heilbron et Talazac tenaient les deux rôles principaux. Tune avec une séduction, l'autre avec une énergie audessus de tout éloge, et l'union de leurs deux voix assurait au duo ûnal un irrésistible effet. Le petit rôle de Gharmion était confié à une débutante, M^^* Reggiani qui, chantant avec goût, mais d'une voix un peu sourde, devait quitter bientôt le théâtre et céder sa partie le 16 octobre à une autre débutante douée
394 l'appoint du képeutoire
d'ailleurs de tout autres moyens, M"" Deschamps. Celle-ci venait de Belgique, et c'est par ce modeste emploi qu'elle se trouva préluder aux graods succès qui l'attendaient un jour à l'Opéra- Comique, où elle a chanté deux cents fois Carmen et créé le Roi d'Ys, à l'Opéra, où elle a établi l«iôle de Dalila dans l'ouvrage de M. Salnt-SaëDS.
Pendant les sept derniers mois de l'année 1885, plusieurs autres débuts peuvent être signalés et coïncident eu outre avec des reprises ou de simples simples remises à lascéne avec distribution nouvelle. Ainsi, le 3 juin, on avait revu le Roi l'a dit, encore remanié par le compositeur Léo Delibes, confié à des interprètes suffisants et pourtant ne parvenant point à piquer la curiosité, à fixer l'attentiin, à s'établir, en un mot, d'une façon définitive au répertoire. Après les vacances de juillet et d'août, interrompue» seulement par l'unique matinée des Dragons de VillarskVozcasion de la fête nationale, on avilit douné, dés les premiers jours de septembre, le Maître de chapelle, avec une nouvelle recrue. M"' Duponcliel, dans le rqle de Gertrude; puis, le 9, Cai-nien pour le début de M"° Patoret (Micaëla), qui, eu 188'i, aux concours du Conservatoire, avait obtenu un second prix de chant (classe Boulanger). Le 10 septembre Lakmi réunit deux débutants, M"° Simonnet dans le rôle principal et M, de Grave dans celui de Nilakantha; leur mérite différait autant qu'a difi'éré leur fortune. M. de Grave arrivait de province, où il avait remporté des succès qui ne se renouvelèrent point à Paris ; quelques jours plus lard il se voyait obligé de résilier et de céder la place à son camarade Carroul absent delà salle Favart depuis une année qu'il avai passée au théâtre de Genève. Sortie du Consepvatoirf
en 1884 avec les deux premiers prix de chant (classe Bax) et d'opéra-comique (classe Ponchard), M'i- Simonnet, par la souplesse de sa voix et de son talent, parla grâce de sa personne et l'assiduité de ses progrès, s'est élevée peu à peu au premier rang; la timide Lakmé de ses débuta est devenue l'un des fermes soutiens du théâtre surtout depuis le transfert à la place du Chàtelet. Un autre artiste de sérieuse valeur parut quelque» jours après, le 20 septembre, dans une matinée où il tint allègrement le rôle de BÉlamy des Dragons de ViClars, c'était M. Soulacroix; le 23 il jouait Figaro in Barbier de Séville, et dès les premiers jours on comprit lea service» que pouvait rendre cet acteur expérimenté, veau de Bruxelles comme M"* Deachamps, doué d'une voix de baryton élevé, sonore et franche, bon chanteur et adroit comédien.
Par le nombre dea représentations, la reprise la plus importante de l'année 1885 fut celle de l'Étoile du Nord; elle valut en outre au théâtre l'acquisition d'un nouveau baryton que précédait une grande et juste renommée, M. Victor MaureL II pouvait avoir succombé comme directeur dans son essai de résurrection du Théâtre-Italien, il n'en demeurait pas moins un chanteur de bonne école; si la délicatesse de son organe a parfois diminué la puissance de ses . effets, il a racheté ces défaillances par un art de bien dire, par une connaissance de la déclamation et du théâtre qui font de lui un maître aux précieux conseils et qui lui ont valu, outre l'amitié de Verdi, l'honneur de créer en Italie mâme le principal râle de ses deux derniers ouvrages. Indisposé le premier "soir, 6 octobre, le nouveau Peters fut remplacé à la seconde représentation par Taskin; mais dès la troi-
396 l'appoint dd répertoire
sième il reprenait son rôle, qu'il avait composé avec UD grand soin el où s'affirma sa très réelle personnalité. Le reste de l'interprélation réunissait les noms de M"' Isaac, qui faisait sa rentrée sous les traits de Catherine, de M"' Simonuet (Prascovia), de M"" Chevalier et Degrandi, deux charmantes cantinières quelquefois suppléées par M""' Castagne et Molé- Truflier ; de MM. Degenne et Mouliérat, un Danilowitz et un Georges doublés par MM. Herbert et Pujol ; enfin de MM. Fournets (Gritzenko), Mauguière (Ismaïloff), Dulin (Reynold), Cambot {Yermoloff), Sujol (un ouvrier) et Balauqué (Tcheremeteff), ces deux derniers nouveaux venus et bientôt partis.
Haydêe (28 octobre) avec MM. Luberl (Lorédao), Taskio , puis Carroul (Malipieri), Maugniére (Andréa), Grivot(Domenico), M"" Merguillier (Haydée), Patoret (Rafaela), et les Contes <V HolJmann {24 décembre) avec M. Lubert (Hoffmann), M"° Chevalier (Nicklauss), et M"= Isaac (dans les trois rôles de femme) marquent les deux dernières étapes de l'année 1885 qui, sans parler du 14 juillet, n'avait pas compté moins de 342 représentations, se décomposant en 45 matinées et 297 soirées. La politique avait imposé à la direction des représentations populaires à prix réduits, celte fois au nombre de dix ; après avoir ainsi travaillé pour les pauvres, la direction s'était tournée vers les riches, et elle avait inauguré, pour le mois de dé- . cembre, le système des soirées d'abonnement qui floriasait déjà depuis quelque temps à la rue Richelieu; désormais les mardis de la Comédie-Française avaient comme pendant les samedis de l'Opéra- Comique.
Outre les trois relâches traditionnels de la semaine sainte et deux autres nécessités par les répétitions
générales, le 21 février, de Diana et, le 23 avril, d'une Nuit de Cléopâtre, le théâtre avait fermé ses portes le 1" juiû àroccasioQ des obsèques de Victor Hugo. Huit jours après ce tribut payé à ud poète au génie duquel il ne devait riea d'ailleurs, l'Opéra- Oomique ouvrait une dernière fois ses portes à l'incomparable chanteuse dont les services avaient si longtemps contribué à son éclat: M"" Carvalho donna le 9 juin sa représentation d'adieu définitive, et cttte soirée, par le double concours des artistes sur la scène et du public dans la salle, prit le caractère d'un triomphe. L'ouverture du Pardon de Ploërmel exécutée par l'orchestre, des poésies dites par MM. Got, ^ebvre, Delaunay, M"" Reichenberg et Bartet, entre autres une pièce de circonstance, les Muses, due à la plume de M. Paul Ferrier, des morceaux de piano exécutés par M. Planté, des mélodies chantées par Faure, et la première représentation du Voyageur, un acte d'Octave Feuillet, interprété par la Comédie- Française, composaient déjà les éléments d'un programme attrayant; mais l'intérêt s'accrut encore avec l'acte du jardin de Faust et d'importants fragments de Mireille, où M'"' Carvalho eut pour partenaires MM. Faure (Méphistophélés), Talazac (Faust, Vincent), M""' Galli-Marié (Taven), Heilbron (Clémence), Mézeray (Isaure), Vidal (dame Marthe), Marguerite Ugalde (Siebel), Il y avait alors trente-six ans que pour la première fois M°" Carvalho, alors M"'Miolan, était montée sur les planches d'un théâtre, débutant devant le public parisien à l'Opéra, aux côtés de Duprez, son maître, qui donnait alors une des deux p{ présentations auxquelles il avait droit, d'après les si iulations de son engagement. Quel chemin par- C' iru depuis lors, et quelle glorieuse carrière I
398 l'appoint du répbrtoibe
Comme taat d'autres et plus que tant d'autres, car elle possédait une rare virtuosité, elle pouvait courir aux quatre coins du monde, remplir les journaux des bruits de ses exploits, amasser roubles et dollars: mais Française elle était, et Française elle est toujours restée; Française de cœur et de talent, ne bornant pas son répertoire aux vieilleries surannées, se lançant avec courage dans la mêlée artistique, combattant pour Victor Massé et Gounod, jeunes alors, avec le même dévouement que pour les maîtres consacrés, Mozart et Weber, La statuette en bronze d'Aizelin, « Marguerite au sortir de l'église », que lui offrait le personnel des artistes et l'administration de l'Opéra-Gomique, les fleurs que lui remettait M. Danbé au nom de l'orchestre, étaient le juste hommage rendu à la cantatrice qui n'avait jamais connu que la probité du succès. En réunissant une dernière fois sur l'affiche son nom et celui de Paure, on pouvait dire que le théâtre saluait d'un solennel adieu deux de ses gloires, deux artistes en qui s'était personnifié le chant français avec toute la noblesse de son style et la pureté de son goût.
C'est vers le temps de cette représentation que commencèrent à circuler dans la presse et dans le public les bruits d'un projet tout d'abord assez critiqué. On prétait à M. Carvalho l'intention de monter Lohengrin, de Richard Wagner, dont on exécutait depuis longtemps des fragments dans les concerts, mais qu'on n'avait point encore admis dans un théâtre parisien. Pour désarmer l'opposition, le directeur avait décidé de ne donner l'ouvrage qu'en matinée, et, dans les premiers jours d'octobre, il é'"'t parti pour Vienne afin de mieux juger le spectacli l d'en rapporter tfevtsu les traditions. Alors onpouT l
lire dans te Figaro, par exemple, parmi les articles consacrés à la saison théâtrale 1885-86, la note suivante : « M. Oarvalho estime avec raison qu'étant données les charges de TOpéra-Comique, charges qu'il remplit de tous points, il a bien le droit de faire, en dehors des représentations courantes, une grande tentative artistique. — A l'heure actuelle, Lohengrin se joue partout sauf à Paris. — D'ailleurs en donnant seulement en matinées le chef-d'œuvre de Wagner, M. Oarvalho sauvegarde tous les intérêts : le service de rOpéra-Oomique n'aura point à en souffrir; la matinée de jeudi ne fera même pas perdre une heure pour les étudjBS, grâce aux vastes foyers que possède rOpéra-Oomique, et où Ton peut répéter même durant une représentation. On voit que M. Oarvalho a longuement mûri son projet, et que, lorsqu'il montera Lohengrin, ce sera avec une entière sécurité pour les intérêts de toutes sortes du théâtre qu'il dirige si magistralement. »
A dire vrai, l'heure n'était peut-être pas très heureusement choisie alors pour risquer cette tentative, et M. Lamoureux en fit plus tard, à l'Eden, la belle mais coûteuse expérience. Il a fallu le temps et l'énergie que dépensa la police en 1891 pour acclimater la musique wagnérienne sur le plus grand de ilos théâtres subventionnés. Du reste, en 1885, la tnusique française occupait assez l'activité de M. Oarvalho pour ne point lui laisser le loisir de se lancer dans des aventures; il devait préparer sa saison pro* chaîne, et l'année 1886 compte j en effet, parmi les plus chargées de sa direction, puisqu'on y enregistre un total de dix-sept actes nouveaux : il y avait longtemps qu'à la salie Favart un tel chillre n'avait été atteint.
400 l'appoint OD n^tBRTOIRE
Mais d'abord, rappeloas à l'actif du mois de jaDvier deui reprises, assez importantes au moins par le nombre de représentations : le 19, Zampa, et le 30, le Nouveau Seigneur du village.
La première de ces reprises valut à l'œuvre d'Hérold un regain de succès dont une certaine part revenait aux interprètes: Maurel (Zampa), Mouliérat (Alphonse), Barnolt (Dandolo), Grivot (Daniel), Troy (un corsaire) ; M""' Calvé et Chevalier (Camille et Rita). Jouéquarante et une fois en 1886 et six en 1887. Zampa devait atteindre, lorsqu'éclata l'incendie de la seconde salle Pavàrt, le chiffre de cinq cent quatre-vingt trois représentations.
La reprise de 1886 ne fut pas moins favorable au Nouveau Seigneur du village, ainsi distribué : Soulacroix (Frontio), Collin (le marquis), Barnolt (Biaise), Grivot (le bailli), Sujol (Colin), et M"' Chevalier (Babet); on le joua en effet alors 17 foia, et IS l'année suivante. D'autres ouvrages, les uns anciens, les autres modernes, reparaissent vers le même temps et sont accueillis avec une faveur presque égale.
Tel, le 17 avril, le Songe d^une Nuit d'été, qu'il avait été question de remonter au commencement de 1877 pour les débuts de M"* Dereims, avec Stéphanne, Fûrst, Giraudet et M"' PIoux, et qui le fut cette fois avec Maurel (Shakespeare), Taskiû (Falstaff), Mouliérat (Latimer), Dulin (Jérémy), M°'* Isaac (Elisabeth), Castagne (Olivia), Espo£ito(Nelly). La version actuelle n'était plus celle de 1850, en ce sens que le compositeur en avait retouché certaines parties. Ainsi se trouvait justifié le tirage d'une édition nouvelle, où l'on pouvait constater l'addition au premier acte de deux récits, et au dernier, d'un trio entre FalstalT, Olivia et la Reine, trio dont le style élevé, la
forme recherchée, presque raffinée, formaient un contraste assez curieux avec la facture de certains morceaux écrits en un temps où régnaient l'influence et la faveur des Rossini, des Hérold et des Halévy. Le talent de M"' Isaac et surtout celui de M. Maurel, chanteur habile et comédien absolument remarquable, contribuèrent à donner à l'ouvrage d'Ambroise Thomas un supplément de vingt-neuf soirées.
Tel, le 15 mai, le Médecin malgré lui, avec Pugère (Sganarelle), Mouliérat (Léandre), Barnolt (Lucas), Troy (Valère), Dulin (Géronte), Teste (Robert), M"* Chevalier (Martine), M"*' Molé-Truffier (Lucinde) et M"® Deschamps (Jacqueline), qu'un grand critique d'alors se contentait de louer en la qualifiant prosaïquement d' « appétissante nourrice » , ce qui était vraiment peu pour une cantatrice de son mérite.
Telles encore, le 29 mai, les Noces de Figaro avec M"*" Isaac, Calvé et Simonnet dans les trois rôles de Suzanne, de la comtesse et de Chérubin.
Tel surtout, le 6 février, Richard Cœur de Lion, où la voix de Talazac donnait au personnage principal une grâce et une ampleur nouvelles ; on peut même noter en passant que l'artiste avait rétabli dans le ton original de la partition (mi bémol et ut naturel) les deux airs que ses prédécesseurs s'accoutumaient à baisser d'un demi-ton et parfois même d'un ton. Une suite de représentations longue et fructueuse répondit à ce généreux effort et le succès de cette dernière reprise fournit l'occasion de résumer ici en quelques chiflres l'histoire du chef-d'œuvre de Grétry à la seconde salle Favart.
402 ^ l'appoint do liâPBRTOIRB
De 1841 à 1847.
En 1855 . . .
De 1873àl876, De 1880 à 1884.
En 1.886 et 1887.
216 représentations,
492 représentations.
Ces chiffres élevés ne devaient plus être atteints désormais par aucune des pièces nouvelles qui allaient naître à la seconde salle Favart, avant Theure de sa disparition. C'est le Mari d'un jour^ qui, le 4 février, ouvre la série néfaste. L'alliance de trois âges représentés, pour le livret par un vieillard, M. d*Ennery, et un homme mûr, M. Armand Silvestre, pour la musique par un jeune, M. Arthur Coquard, n'aboutit qu'à un malentendu, un mauvais ménage, dont rinsuccès marqua la rupture. Le sujet d'ailleurs ne manquait pas d'invraisemblance si Ton songe que, revenu d'Amérique avec des dettes au lieu de l'héritage qu'il pensait recueillir, Raoul, marquis de la Roche-Ferté, se voit proposer par son ami Hector, comte de la Gardette, un marché pour le moins singulier. « Ne pouvant, déclare celui-ci, de par la volonté de mon père, épouser une jeune fille que j'adore, parce qu'elle n'est point noble, vous l'épouserez, elle deviendra marquise et je payerai vos dettes, sauvant ainsi votre honneur. Aussitôt après la célébration de ce mariage d'un jour, vous disparaîtrez et j'épouserai votre veuve. » La jeune fille, objet de ce pacte qu'elle ignore, se laisse marier, parce qu'elle a reconnu en son mari un protecteur inconnu qui jadis l'avaî tirée d'un guet-apens. Mais au lieu de se noyei comme il était convenu, en passant sur un vieux pon vermoulu dont la rupture devait le précipiter dans h
lac et faire croire à une mort accidentelle, Raoul traverse sain et sauf ce pont qu'on avait réparé par mégarde. « C'est à recommencer, s'écrie ce faux noyé. » — «Non», répond le faux époux, et, présentan* son ami à la jeune femme : « C'est vous qu'elle aime, dit Hector, et je vous relève de votre serment ».
Un tel imbroglio pouvait fournir la matière d'une opérette, à condition d'incliner vers la charge, mais il n'avait aucune chance d'être goûté à la salle Favart, surtout à un moment où, par suite de la disparition du Théâtre-Lyrique, l'opéra de demi-caractère tendait à y élire définitivement domicile. Les librettistes s'étaient trompés de cadre, et ils avaient entraîné dans leur erreur M. Arthur Coquard, dont l'embarras, au cours de la composition, avait dû être extrême. Devait-il en effet considérer l'ouvrage comme sérieux ou comme bouffe, le traiter en opérette ou en opéra? Il n'avait pas osé prendre un parti, et de cette incertitude résultait un dangereux désaccord entre la pièce et la musique. Cependant, l'inspiration ne manquait ni de grâce, ni d'élégance, et Ton pourrait citer, particulièrement dans le genre expressif et doux, plus d'une page où le jeune compositeur, connu seulement alors par un ouvrage représenté à Angers, VÉpée du roi, affirmait sa distinction harmonique, son souci du style, et préludait ainsi aux succès que lui réservaient plus tard les concerts Colonne et Lamoureux,
Si M. Arthur Coquard n^avait pas eu avec les trois actes du Mari d'un jour le livret qui convenait à la nature de son talent, M. Charles Lecocq pouvait se dire logé à la même enseigne, avec les trois actes de Plutus, représenté le 31 mars suivant. Comme autref is Offenbach, l'auteur de la Fille de madame Angot
404 l'appoint du répertoire
aspirait depuis longtemps à quitter ]e seotier de l'opérette pour s'élancer dans la voie plus large de l'opéracomique. Mais la foule, eu somme, aime les étiquettes de convention, et lorsqu'un auteur est classé dans un genre, il lui déplaît d'être obligée de le reclasser dans un autre : les Protées inspirent toujours quelque défiance. Il y avait, sans nul doute, un peu de ce sentiment dans l'accueil singulièrement réservé que l'on fit à un ouvrage où le talent ne manquait pas; car, à la différence de tant de ses confrères en musiquette, M. Charles Lecocq est un musicien qui a fait des études sérieuses et qui, sans parler de ses dons d'invention mélodique, connaît à fond son métier. Il lui aurait fallu, pour ses débuts à la salle Favart, un livret moins littéraire peut-être, mais a l'allure pimpante, mais à la verve communicative, quelque chose comme une Qiralda ou un Domino noir, mis au ton du jour. Malheureusement les Scribe, les de Saint-Georges, les de Leuven paraissent avoir emporté avec eux le secret de leur art, et il semble aujourd'hui qu'on ne sache plus guère écrire un véritable livret d'opéra-comique.
C'était la première fois qu'on s'avisait de mettre en musique la comédie ou plutôt l'allégorie satirique d'Aristophane, mais non la première fois qu'on essayait de l'adapter en scène à notre goût moderne. En 1848, une élégante et très fine traduction de Plutus, par M. Eugène Fallex, avait été admise à la lecture et reçue à correction au Théâtre-Français ; or, malgré les dispositions favorables des sociétaires, les tristes événements de la rue avaient coupé court à toute velléité de tourner en ridicule les problèmes sociaux, et la pièce n'était pas sortie des limbes. En 1873, MM. Albert Millaud et Jollivet trans-
portèrent au Vaudeville Thistoire de Thonnête Ohrémyle indigné de voir la fortune injustement distribuée aux hommes, recueillant, d'après Tavis d'un oracle, certain pauvre aveugle auquel la vue est rendue par Tintervention d'Esculape et qui se trouve étre^Plutus en personne. La seconde partie de la pièce montrait les effets de cette cure merveilleuse, obtenue malgré les conseils de la Pauvreté; seulement, pour combler la lacune dramatique laissée par Aristophane, les auteurs avaient suivi l'exemple de George Sànd, dont le Bien Plutus, publié dans le « Théâtre de Nohant » se terminait par cette réponse de la Pauvreté à Ohrémyle, assez vite dégoûté de ses richesses : « Je te l'avais bien dit que tu me rappellerais! » Le dénouement imaginé par eux donnait à leur Plutus un certain air de parenté avec le Joli Gilles de Poise, et en faisait une sorte de paraphrase dialoguée du Savetier et le Financier, Quant au fils prêté par eux à Ohrémyle, il épousait la bell^ Myrrha, qu'il aimait, après avoir triomphé du riche et vieux Xénon. Des vers spirituels, une musique agréable, une interprétation particulièrement réussie, grâce à Fugère, Soulacroix, et M"® Pierron, qui avait accepté le rôle ingrat d'une vieille courtisane grecque, une mise en scène très soignée et de jolis décors, aucun de ces atouts ne put sauver la pièce. M. Oarvalho n'avait rien négligé pour retenir chez lui Plutus le plus longtemps possible : comme Ohrémyle, il en fut réduit à abréger, sans profit, son hospitalité.
Le même sort attendait Maître Ambros, drame lyrique en quatre actes, paroles de MM. Ooppée et Dorchain, musique de M. Oh. -M. Widor.
S'il est des pièces qui inspirent des tableaux, il est aussi des tableaux qui inspirent des pièces, et Maître
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il mftro* pourrait, semble-t-il, en fournir un exemple. Tous les voyageurs qui ont visité Amsterdam avant rinstallation de la nouvelle galerie de peinture, se rappellent avec émotion leur première visite à la salle principale de l'ancien musée, salle basse, noi* râtre, mal éclairée, où se trouvaient exposés, face à face, la Ronde de nuit (qui d'ailleurs est une ronde de jour) de Rembrandt, et le Banquet des gardes ctvi' ques de Van der Helst, La pensée de mettre plus ou moins exactement en scène ces deux toiles célèbres avait dû déterminer les librettistes, non pas dans le choix de leur sujet, mais dans le choix du cndre où l'action pouvait se passer. C'est le temps où Guillaume II d'Orange, aspirant au pouvoir suprême, et mécontent d'une réduction opérée par les Ëtats-Oénéraux dans l'effectif de l'armée hollandaise, essaye de s'emparer d'Amsterdam ; on sait qu'il dut se retirer devant la résistance morale et matérielle de la population, laquelle, tenant à maintenir intactes les franchises municipales, n'avait pas hésité à rompre une digue protectrice afin de noyer tout ou partie des assiégeants.
Une jeune orpheline, NoUa, a deux amoureux, Ambros, ancien corsaire, qui l'a recueillie jadis et élevée, et un officier de la garde civique, le capitaine Hendrick. De ces deux prétendants, le second a rendu service au premier en payant un jour ses dettes de jeu. Par un sacrifice que lui dicte la reconnaissance, Ambros s'efface devant son rival, et pour que Nella renonce d'elle-même à lui, il se remet à boire comme autrefois. Celle-ci, voyant l'ivresse de soi protecteur, se retourne vers Hendrick et jure d'é pouser celui qui délivrera la ville. Mais à quelque chose le vin est bon. Grâce à cette ivresse simulée
Ambros a découvert un complot qui menaçait de livrer les assiégés au stathouder ; il donne à temps le signal de la rupture des digues; Amsterdam est sauvée, et la jeune fille épouse, ainsi qu'il convient, le patriote libérateur. On le voit, il y avait bien un peu àe Patrie daius Maître Ambros y qui s'était d'ailleurs répété sous ce titre, les Patriotes. Il y avait, et plus encore, d'Haydée, car l'histoire de ce joueur qui, dans une nuit d'orgie, a failli succomber au déshonneur, n'était pas sans analogie avec celle, plus ancienne, de Lorédan.
Le compositeur était M. Widor, le maître organiste de Saint-Sulpice, l'auteur du joli ballet de la Korri^ gane et de diverses compositions instrumentales fréquemment applaudies dans nos concerts. Que la couleur générale de sa partition fût un peu grise, que l'inspiration mélodique fût mieux soutenue dans les scènes en demi-teinte que dans les passages de force, il n'en restait pas moins nombre de morceaux dignes d'être signalés au cours de ces cinq tableaux, notamment l'air exquis : « J'ai deux amoureux ». On ne pouvait, d'autre part, faire retomber sur les épaules des interprètes le poids de l'échec de l'œuvre. A côtéde Lubert (Hendrick) etde Bouvet (Ambros), excellents tous deux, une nouvelle recrue, M"® Salla, avait créé de remarquable façon le personnage de Nella et fait ainsi, le 6 mai, ses premiers pas à l'Opéra-Comique, après avoir en 1882 traversé l'Opéra, où M. Ambroise Thomas lui avait confié le principal rôle de Françoise de Rimini. Femme intelligente, douée de qualités physiques et vocales peu communes, M"® Salla semblait appelée à rendre au théâtre de signalés services ; mais elle devait bientôt quitter la scène, à la suite de son mariage, avant qu'elle eût
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donné même avec Maître Amhro&, et ensuite avec Proserpine, la vraie mesure de son talent .
Il faut cependant siçnaler à son actif la Ti-aviata que, lassé sans doute par une série d'insuccès, M. Cai'valho s'était avisé de monter, afin d'enrichir ainsi son répertoire avec un dernier emprunt fait à l'ancien Théâtre-Lyrique, Le 10 juin, il en avait offert la répétition générale à ses abonnés du samedi, et le 12 avait eu lieu la première représentation à la salle Pavart de cette œuvre populaire où, malgré certaines inégalités de style, serencontrentquelquesunes des inspirations les plus suaves et les pins touchantes, quelques-uns des accents les plus dramatiques et les plus poignants de Verdi. On sait que, donnée d'abord à Venise le 6 mars 1853, la même année qu'il Trovatore, la Traviata subit un échec complet., Ce qu'on sait moins, et ce que rapporte M. Arthur Pougin dans son intéressant ouvrage sur le maître italien, c'est que, le lendemain de celte première soirée, Verdi écrivît à son élève, Emmanuele Muzio, le billet suivant: u La Traoiata a fait fiasco hier; est-ce ma faute? est-ce celle des interprètes? Le temps jugera. )>
C'était évidemment la faute des interprètes : l'un, le ténor Graziaoi, en proie à un enrouement qui le mettait presque dans l'impossibilité de chanter; l'autre, le baryton Varesi, furieux d'être chargé d'un rôle secondaire, dont il ne saisissait pas l'importance ; la cantatrice enfin, la Donatelli, affligée d'un embonpoint qui ôtait au dénouement toute vraisemblance. Un an après, à Venise même, mais dans un autre théâtre, la Traviata rencontrait un accuei bien différent : puis elle commençait son tour d'Itali' et d'Europe. Elle parut à Paris aux Italiens le 6 dé-
cembre 1856, ensuite au Théâtre-Lyrique le 27 octobre 1864, et ou se souvient encore de l'éclat avec lequelle personnage de Violetta fut représenté par laPattietM'" Nilssou, pour ne citer que deux de ses plus célèbres iulerprètes. A la salle Favart, ce furent, outre M'" Salla, Talazac (Rodolphe) et Bouvet (d'Orbel)à qui l'on confia tout d'abord la destinée del'ouvrage italien, francisé parla traduction d'Edouard Duprez, et l'épreuve réussit jbrillamment. La Traviata ae vit admise, comme l'avaient été précédemment tant d'autres épaves du Théâtre-Lyrique, comme Roméo et Juliette, comme Mireille, comme les Noces de Figaro, comme la Flûte enchantée, comme le Barbier de Séville ; elle était devenue, pour nous servir du mot qui figure au début de ce chapitre, un appoint du répertoire.
Après cette victoire, le théâtre pouvait hotiorablement fermer ses portes et prendre ses deux mois de vacances, interrompus seulement par la matinée du 14 juillet dont la. Dame ô/ancAe fit les frais. La réouverture eut lieu, comme d'habitude, le 1" septembre, et vit se succéder quelques débutants.
Le 15 septembre dans Mignon (rôle de Willielm) M, Delaquerrière qui, pour parler plus justement, rentrait à l'Ûpéra-Comique, après y avoir fait, eu 1881, une première et d'ailleurs brève appariiioo dans le Chalet. Il revenait de Bruxelles, où il s'était fait remarquer notamment dans ;ejJl/aî*(rescAfliite«rï.
Le 25 octobre, dans la Fille du régiment ft'ôle de Marie), M'" Salambiani, sortie du Oonservaioire, où elle avait remporté en 1880 uu deuxième accessit de chant (Classe Bas), en 1884 un premier accessit d'opéra-comique (Classe Mocker), et enfla, en 1835, un premier prix de chaut.
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Le 3 novembre, dans le Barbier de ?iémlle (rôle de Rosine), M** Warnots, flUe d'un professeur de chant belge, lequel avait lui-même appartenu à l'Opéra- Oomique. Cette cantatrice, qui avait tenu longtemps l'emploi de chaoteuse légère àla Monnaie de Bruxelles et à la Pergola de Florence, perdit son aplomlj sans doute devant le public parisien, et dut renoacer à conquérir sur une scène française la place à laquelle ses succès de l'étranger semblaient lui donner le droit de prétendre.
La saison des débuts est aussi la saison des reprises. Cet automne-là pourtant oa n'en put enregistrer qu'une, à la date du 28 septembre : te Pardon de Ploërmel avec quelques changements d'interprètes, comme Bouvet (Hoél) et M"= Merguillier (Dinorah). C'était la dernière fois que l'ouvrage de Meyerbeer reparaissait àla seconde salle Pavari, et si nous avons résumé précédemment l'histoire de sa carrière, il n'est pas inutile de mentiouner ici un épisode de sa genèse que nous a conté M, Ob, Réty. Uajour, Meyerbeer avait dit à MM. Jules Barbier et Michel Carré : " Je voudrais écrire un petit acte, une paysannerie, dans le genre du CAaîei/ » Les féconds librettistes lui apportèrent l'acte demandé: « Parfait, dit le maître ; mais pourquoi ne pas décrire au théâtre l'épisode de la chute dans le torrent? Il y aurait là un bel effet de scène. » Du coup, l'acte se trouvait doublé. Alors on reconnut la nécesE.iLé d'un troisième acte comme conclusion. Mais comment mettre quelque chose, là précisément où il ne peut plus se produire rien d'iatéressanl? Les auteurs s'ea tirèrent avec des hors-d'œuvre deslinésà combler le vide du tableau final, et ces hors-d'œuvre inspirèrent au musicien quelques-unes de ses plus belles pages.
Ceci rappelé, n'évoquons point le souvenir glorieux de ces deux pièces centenaires pour en écraser, par voie de comparaison, les pièces nouvelles que Tannée 1886 avait encore à inscrire à son passif. Le Signal et Juge et PaWîe parurent ensemble, le 17 novembre. Le hasard rapprochait ainsi sur Tafâche deux œuvres qui, par la date de leur composition, ne semblaient guère devoir s'unir pour voir le feu de la rampe. L'une, le Signal, remontait presque à dix ans, et tour à tour répétée puis abandonnée, figurait alors, par une singulière ironie, dans le Dictionnaire Lyrique de Félix Clément, comm^ déjà jouée. L'autre, Juge et Partie^ venait d'obtenir le prix Cressent. L'une avait donc attendu bien des années, l'autre, à peine quelques mois. La fortune des deux compositeurs se montrait ainsi différente : leur talent ne Tétait pas moins.
M. Edmond Missa sortait à peine du Conservatoire, où, prenant part à plusieurs concours, il n'avait pu obtenir le prix de Rome et s'était vu réduit à l'octroi d'une mention. Le prix Cressent venait à point lui tenir lieu d'indemnité. Aussi bien, le livret donné aux concurrents semblait-il convenir tout particulièrement à son talent aimable et facile : c'était presque une opérette. La vieille pièce de Montfleury, la Femme juge et partie, reste en effet, malgré son âge, jeune, alerte et gaie. On en connaît le sujet. Le seigneur Bernadille veut se débarrasser de sa femme et la croit morte après Tavoir abandonnée dans une île déserte. Passait par là le fils du roi, qui la ramène saine et sauve. Alors, pour se venger, la jeune délaissée se déguise en juge et instruit le procès de son époux ; elle le convainc d'imposture, et tout finit par une réconciliation des plus morales. Cette his^
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toire, que Montfleury avait racontée jadis en cinq actes, et qu'un certain Oaésyme Leroy avait réduite, le siècle suivant, en trois actes, à l'usage de la Comédie-Française, avait encore perdu un acte pour rOpéra-Comique, avec la moitié de son titre pardessus le marché, car elle s'appelait simplement Juge et Partie. M. Jules Adenis l'avait découpée nou sans adressa en deux actes, ou, pour mieux dire, deux tableaux, et M. Missa y avait semé quelques mélodies, disposées avec une certaine habileté et un juste sentiment de la scène. On avait applaudi notamment un quintette, un entr'acte qu'on avait même bissé, la scène dujugement, et surtout les principaux interprètes, M. Fugère (Bernadille) et M'" Chevalier (Julia), tous deux fins comédiens, pleins d'esprit et de verve.
M. Paul Puget avait obtenu, lui, le prix de Rome eu 1873 avec une cantate, intitulée Maseppa. Musicien sérieux, un peu trop raffiné peut-être, il est de ceux qui ne travaillent point pour la foule et se plaisent à charmer les délicats. Il est aussi de ceux auxquels la malcbance s'attache volontiers. L'histoire du Signal en fournit un nouvel exemple.
Tout d'al)ord, reconnaissons que le scénario de MM. E. Dubreuil et Busnach avait une médiocre valeui'. Au seizième siècle, à Venise, une jeune fille dont ie père allait tomber entre les mains de créanciers féroces, a rencontré un aimable peintre qui a fait iïon portait, le lui a donné, et l'a sauvée ainsi de la ruine, car, disaient les auteurs, a ses moindres esquisses se vendent au poids de l'or. » En souvenir de ce bienfait, le modèle envoie chaque année un bouquet à ,'artiste, qui, peu curieux, ne cherche même pas à savoir d'où lui vient ce cadeau anonyme.
Le jour où il s'en avise, c'est-à-dire au bout de six ans, il découvre sans trop de peine la coupable, et, comme bien on pense, ne manque pas de l'épouser, au grand déplaisir d'une noble dame, très éprise du peintre, et qui attendait, pour se présenter, un signal qu'on ne lui fera pas.
C'est M. Vizentini, alors directeur du Théâtre-Lyrique de la Gaîté, qui avait confié cet acte à M. Paul Puget, et les journaux parisiens donnaient la nouvelle dès le mois de septembre 1876. Du Théâtre- Lyrique, le Signal avait émigré à la salle Favart,où, après une halte de quatre années, il était entré en répétitions avec MM. Nicot, Herbert et M"' Mézeray. Alors une nouvelle halte de six années se produisit, et le malheureux compositeur fut obligé de recourir à l'intermédiaire de la Société des auteurs pour obtenir enfin d'être représenté, avec une mise en scène absolument rudimentàire. C'est à peine si le public distrait remarqua au passage la délicate sérénade pour mandoline du début, l'invocation à la Nuit chantée par M. Soulacroix (Pamphilio) et les couplets de M. Herbert (Zadig); l'œuvre était condamnée d'avance, et ne pouvait échapper à son triste sort.
Avec Juge et Partie et le Signal se termine la série des petites pièces nouvelles données dans la seconde salle Favart. La liste en est longue; beaucoup y sont venues, et peu y sont demeurées. Aussi, en parcourant des yeux ce vrai martyrologe, ne peut-on s'empêcher de s'associer aux réflexions de Th. Gautier, lorsque jadis il écrivait : « Un compositeur à qui l'on confie un opèra-comique en un acte est vraiment bien malheureux. Les pièces en un acte servent, en général, de lever de rideau, c'est-à-dire, en argot de théâtre, donnent le temps d'arriver pour la grande
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pièce. Si Ton ne jouait rien du tout, les rares spectateurs déjà placés pourraient prendre de Thumeur et faire du tapage ; mais ils n'ont rien à dire, la toile est levée, et il se marmotte quelque chose sur la gcène.Levrai accompagnement des mélodies d'un opéra en un acte, ce sont les bancs qui retombent, les portes qui s'ouvrent et les gens qui se mouchent. » Bien qu'il eût quatre actes, Egmont fut traité suivant cette formule de Th. Gautier, comme s'il n'en avait qu'un, c'est-à-dire avec un parfait dédain, et pour une fois le vieil adage, Audaces fortuna juvat, reçut un complet démenti. Il fallait en effet une cer^ taine audace pour s'attaquer à un pareil sujet, pour oser remanier après Schiller la tragédie de Gœthe déjà mise en musique par Beethoven, pour associer enfin son nom à celui du plus grand maître lyrique de l'Allemagne. Et qui se montrait si hardi ? Deux vaudevillistes, Albert Millaud et Albert Wolff, à qui leur genre d'esprit semblait devoir interdire même le désir de transporter sur une scène française cette morne et sombre histoire. Ils ne l'avaient fait d'ailleurs qu'au prix de singuliers travestissements et mutilations. Pour n'en citer qu'un exemple, Brackembourg, Tamoureux platonique de la Olaerchen originale, est devenu un père farouche sur le point d'honneur, et, lorsqu'il a surpris en tête-à-tête sa fille et Egmont, il hésite entre la soif de la vengeance et le désir de conserver un défenseur à sa patrie, ressemblant ainsi tout à la fois à l'Eléazar de Za Juive et au Rysoor de Patrie. Danscette adaptation pénible dont les péripéties s'expliquaient assez mal, on se heurtait presque à chaque pas à des scènes connues, ce qui faisait dire à un courriériste, et non sans raison, que la pièce, « par la similitude des costumes
et des situations, aussi bien que par le nombre des duos d'amour, méritait le 8ou9*titre de Roméo et Marguerite I »
Prix de Rome en 1871, M. Gaston Salvayre n'a pas connu, comme tant d'autres, les angoisses de l'attente, A peine de retour à Paris il débutait par un grand ouvrage en quatre actes à la Gaîté, le Bravo, presque immédiatement suivi d'un ballet à l'Opéra, le Fandango. Bientôt il était décoré, à un âge où ses collègues de la Ville Éternelle attendent encore un tour de représentation. Avec Richard III à Pétersbourg, avec Egmont à l'Opéra-Oomique, avec la Dame de âfonâoreai* à l'Opéra, il est entré partout... et n'est reaté nulle part. Quoique défendu par de vaillants interprètes comme Talazac (Egmont), Taskin (Brackembourg), Fournets (le duc d'Albe), Soulacroix (Ferdinand), M"® Isaac (Claire), Deschamps (Marguerite), son ouvrage sombra sans retour. Détail curieux et pénible à la fois : de cette partition volumineuse et sans doute longuement travaillée bien que peu originale, un seul numéro obtint les honneurs du bis : c'était une petite pavane pour orchestre en sourdine, improvisée au lendemain de la répétition générale et ajoutée comme un bouche-trou pour la première représentation (6 décembre) !
L'année 1886 finissait mal; l'année 1887 devait finir plus mal encore, ou même ne pas finir du tout, pour la seconde salle Favart, puisque l'incendie allait, au mois de mai, donner une conclusion lugubre à sa glorieuse histoire. Une reprise et deux nouveautés forment les seuls incidents de ces derniers jours d'existence.
La reprise est celle de la Sirène, interprétée le 26 janvier par Lubert (Scopetto), Mouliérat (Scipion),
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Fugère (Bolbaya), Grivot (Popoli), M"*» Merguillier (Zerlina), Pierron (Mathéa). Tout à été dit par nous sur cet ouvrage d'Auber, à Fépoque de sa première représentation, et il ne nous reste plus qu'à en établir ici le bilan au moyen de quelques chiffres, soit, de 1844 à 1850, 131 représentations; en 1852, une seule représentation, par suite de certaine particularité que nous avons signalée en son temps; de 1861 à 1862, 17 représentations; en 1887, 11 représentations : total 160 représentations, sans parler, bien entendu, d'une station, assez courte d'ailleurs, au Théâtre-Lyrique, en 1855.
Le 24 février on donnait Carmen pour la troiscentième fois, et le 25 février le Barbier de Séville pour la centième fois : ce soir-là, le rôle de Basile était tenu par un débutant, M. Bussac, qui depuis a quitté la carrière de chanteur pour celle de directeur en province.
A dire vrai, de tels débuts étaient un peu « nominatifs », car le même M. Bussac avait déjà tenu Tannée précédente des rôles secondaires, comme celui du capitaine Mendez dans Egmont. Le môme fait se produisit d'ailleurs pour d'autres artistes, considérés alors comme de second plan et n'obtenant pas les honneurs du début <* officiel ». Tels en 1886, dans le Mari d'un jour (4 février), W^^ Balanqué (rôle du mousse) ; dans Juge et partie (17 novembre), M"® E. Mary (rôle d'Inès) ; dans Egmont (6 décembre), un ténor, M. Michard (rôle de Jetter) et M"' Nardi (un page), la seule qui parmi toutes ces « utilités » soit sortie du rang et ait conquis par la suite une situation. Douée d'une voix de mezzo-soprano expressive et chaude, M"' Nardi, de son vrai nom Durand, appartenait à une famille bourgeoise eft n'avait passé
par aucune école ; elle ne devait débuter véritablement que le 10 décembre de Tannée suivante, dans le Maître de Chapelle ^ c*est-à-dire après la translation de rOpéra-Oomique à la place du Châtelet. Tels en 1887, dans le Médecin malgré lui (rôle de Géronte) M. Bernaërt qui, Tannée précédente, avait obtenu au Conservatoire un premier accessit de chant et le second prix d'opéra-comique ; dans Proserpine (rôles de pensionnaires) et dans le Roi malgré lui (rôles de jeunes filles serves) M"* Barria et M"* Auguez, qui, toute jeune et charmante, appartenait encore au Conservatoire, où elle allait remporter au mois de juillet un second accessit de chant (classe Warot) et un second prix d'opéra-comique (classe Ponchard).
Les deux pièces dont nous venons de citer les titres, Proserpine et le Roi malgré lui, ne se ressemblaient guère, sauf peut-être sur un point, Tancienneté du livret tiré le premier d'un conte dialogué d'Auguste Vacquerie, le second d'une vieille comédie d'Ancelot. Les compositeurs ne différaient pas moins: l'un, Saint-Saëns, ayant abordé tous les genres et conquis de bonne heure la renommée ; l'autre, Emmanuel Chabrier, entré tard dans la carrière musicale par la petite porte d'une opérette, VEtoile, jouée aux Bouffes en 1877, et devenu populaire presque du jour au lendemain grâce au succès de son étincelante Espana; Tun méritant donc la qualification d' « ancien », Tautre celle de « jeune », en dépit de leur âge assez rapproché; tous deux d'ailleurs gais d'allures, savants sans pédanterie, lurris de la moelle symphonique, connaissant leur '^agner sur le bout du doigt, n'en prenant que ce l'ils jugent convenir au tempérament français, et
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maniant l'orchestre avec une indéniable dextérité.
Proserpine, drame lyrique en quatre actes de M. Louis Gallet, d'après M. Vacquerle, passa la première, le 15 mars, et peut être considérée comme une variation quelque peu étrange du thème si connu de ta Courtisane amoureuse^ en même temps qu'une confirmation nouvelle de la justesse de ces deux proverbes, « On ne badine pas avec Pamour » et (( Il ne faut pas jouer avec le feu ».
Le feu, c'est, dans ce tableau rétrospectif de l'Italie, Proserpine, une courtisane que ses familiers appel* lent volontiers « Tuniverselle ». Pourtant le jeune Sabatino lui résiste ; il aime et veut épouser la pure Angiola, sœur de son ami Renzo ; mais pour satisfaire au caprice de ce futur beau-frère, il essaye de boire, suivant l'expression de M. Vacquerie, « à la gamelle où boivent les passants », c'est-à-dire de rendre hommage à Proserpine, afin que « après avoir vu le démon face à face » il ne soit plus tenté de succom* ber. Seulement, cette déclaration exigée, il la fait avec une ironie telle que la courtisane, blessée dans son cœur et dans sa vanité, jure de se venger. Avec l'aide d'un sbire à son service, elle fait tomber dans un guet-apens le frère et la sœur, au moment où celle-ci quittait le couvent pour rejoindre son fiancé, et brutalement vient s'offrir à Sabatino qui la repousse. Alors ne reculant pas devant le crime, elle poignarde Angiola; Sabatino lui arrache l'arme des mains et l'en frappe à son tour. Angiola n'est que blessée ; Proserpine meurt, mais devant tous elle s'écrie : « C'est moi qui l'ai frappée et... qui me suis tuée ! » L'éclatant succès de l'adaptation à la scèi de Carmen avait sans doute inspiré l'idée de tran former en opéra l'œuvre de M. Vacquerie, pl^
hardie encore que celle de Mérimëe. Entre les deux livrets subsiste néanmoins une différence capitale : la conduite et le plan de Tun sont réguliers et logiques ; l'autre, même après les adroites retouches et les atténuations de M. Gallet, relève de la fantaisie pure, ce qui n'implique pas qu'il ne s'y rencontre des scènes théâtrales et même un dénouement très dramatique, lequel, soit dit entre parenthèses, ressemblait à celui à.^ André Cornélis, roman alors fort en vogue. Il arriva précisément que le côté trop sombre de Taction nuisit à l'intérêt et que le succès des deux derniers actes s'en ressentit; ils ont du reste été remaniés depuis, comme on peut le constater dans la seconde édition de la partition, et c'est sous cette nouvelle forme que l'ouvrage reparaîtra, si Ton se décide à le remettre à la scène.
Certes, il s*y rencontre des pages de valeur, et Ton ne saurait négliger de rappeler ici notamment le délicieux finale du second acte, qui, le premier soir, fut bissé avec enthousiasme. Proserptne^ au surplus, garde en son ensemble le caractère d'une œuvre de transition, on pourrait presque dire de conciliation. Si Français, et bon Français, qu'il soit, M. Saint- Saëns a, bon gré mal gré, payé comme tant d'autres son tribut au génie de Wagner. Ainsi, à côté de morceaux nettement dessinés, véritables « airs » comme la gracieuse sicilienne à deux voix du premier acte, dite par Orlando (Herbert) et Ercole (Oollin), comme l'énergique invocation de Proserpine, un rôle difficile qu'interprétait remarquablement M"® Salla, comme la chanson d'ivrogne confiée au talent de Taskin (Squarocca), comme le trio final d'allure italienne et chanté par M"' Salla (Proserpine), M"" Simonnet (Angiola) et Lubert (Sabatino), on pourrait
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citer, comme preuve de l'influence wagnérienne, renchevôtrement des scènes entre elles, l'emploi fréqueat du récitatif mesuré, le rôle prédominant de l'orchestre, el surtout l'usage du leitmotiv, usage non pas accidentel, mais régulier, méthodique, Men conforme aux procédés de la nouvelle école.
Cette opinion, d'ailleurs, est celle de l'auteur luimême, et l'occasion paraît favorable de citer à cette place ce que M. Saint-Saëaa écrivait quelques jours après la première représentation de Proserpine. On ne peut mieux préciser tout à la fois le caractère spécial de l'ouvrage et l'esthétique générale du compositeur : 1 Ma théorie en matière théâtrale est celle-ci : je crois que le drame musical s'achemine vers une synthèse des différents styles, le chant, la déclamation, la symphonie, réunis dans un équilibre permettant au créateur l'emploi de toutes les ressources del'art, àl'auditeur la satisfaction de tous ses légitimes appétits. C'est cet équilibre que je cherche et que d'autres trouveront certainement. Ma nature et ma raison me poussent également à cette recherche, et je ne saurais m'y soustraire. C'est pour cela que je suis renié, tantôt par les wagnéristes, qui méprisent le style mélodique et l'art du chant, tantôt par les réactionnaires, quis'y cramponnent au contraire en considérant la déclamation et la symphonie comme accessoires. »
Tout ou partie de ce programme pourrait s'appliquer au Rai malgré lui, qui vit le jour deux mois après, le 18 mai. Comme genre, en effet, c'est de l'ancien opéra-comique qu'il relève: la division des morceauï en airs, duos, trios, ensembles, parfaitement indépendants les uns des autres, en fait foi. Le livret le voulait ainsi, et l'on conviendra que l'usage des
motifs conducteurs eût été assez déplacé dans une pièce où le dialogue parlé en faisait Toffice et rompait à chaque instant la trame musicale. Mais, d'autre part, le compositeur, M. Emmanuel Ohabrier. n'en était pas moins de son temps, et, comme on dit volontiers, dans le mouvement. Il le prouvait en évitant les expédients stéréotypés, les formules convenues et surannées ; en s'attachant soigneusement à la justesse de l'expression ; en se plaisant aux sonorités imprévues, aux progressions ingénieuses ; en utilisant enfin toutes les ressources de Part moderne.
Le livret du -Roi malgré lui est tiré d'un vaudeville en deux actes d'Ancelot, représenté au Palais-Royal le 19 septembre 1836, et les joyeux interprètes d'alors, Germain, Levassor, Sainville, Leménil, Lhéritier, M"" Dupuis et Pernon ne se doutaient guère que, cinquante ans plus tard, ils auraient pour successeurs dans leurs rôles de vrais chanteurs et de sérieux comédiens comme Bouvet (Henri de Valois), Delaquerrière (Nangis), Fugère (Fritelli), M™" Isaac (Minka), Cécile Mézeray (Alexina). On peut admettre que la brochure primitive ne fut pas tirée à de nombreux exemplaires, car, pour notre part, nous ne l'avons trouvée qu'à la Bibliothèque nationale. D'un autre côté, il ne suffirait pas de lire les journaux de l'époque pour apprendre à la connaître ; en effet, on faisait alors une étonnante consommation de vaudevilles, et les critiques n'apportaient qu'un médiocre empressement à en rendre compte. Avec le temps, '*ette pièce d'Ancelot était tombée entre les mains de I. Victorin Joncières, qui, ne l'utilisant pas pour iii-méme et ayant le droit d'en disposer, la céda ;racieusement à son confrère M. Ohabrier. MM. de u 24
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Najac et Burani raccommodèrent âu goût du jour avec addition d'un acte, et M. Jean Richepin, dont le nom, par suite d'une convention passée entre les auteurs, ne figura ni sur Taffiche, ni sur le livret imprimé, ni sur la partition, vint en outre apporter à la rédaction définitive le précieux concours de son talent de poète.
Quelques lignes suffiront à rappeler la donnée de l'ouvrage. Roi de Pologne par la volonté de sa mère et de son père, Henri de Valois s'ennuie à Oracovic, et, sous le nom de son ami le comte de Nangis, il imagine de conspirer contre lui-même afin d'échapper à la couronne et de se faire reconduire à la frontière. Mais la chose est prise au sérieux par Laski, un féroce palatin, qui prétend le tuer, afin de mieux l'empêcher de revenir. Le danger est conjuré grâce à l'appui de deux charmantes femmes : l'une, Minka, petite serve qui croit travailler pour son amoureux, Nangis ; l'autre, Alexina, nièce de Laski, épouse du grotesque duc de Pritelli, et qui a retrouvé dans le roi un soupirant jadis entrevu à Venise. Le complot donc échoue, et provisoirement (l'histoire nous apprend que ce provisoire fut de courte durée)» Henri de Valois est forcé de rester roi, malgré lui. Adroitement mis en scène, cet opéra-comique avait d'excellents interprètes, dont un seul, M. Bouvet, pouvait encourir le petit reproche de n'être pas allé au Louvre dans la salle Cousin, pour y apprendre de visu que Henri III était brun et non point roux. Le mouvement, une verve peu commune, .une grande variété de rythmes, l'abondance et la franchise des idées mélodiques, l'éclat du coloris, telles étaient les qualités principales d'une partition qui méritait c vivre et qui aurait vécu sans l'efifroyable sinistre c allait disparaître la seconde salle Favart.
La dernière semaine du théâtre fut en partie consacrée aux préparatifs d'une matinée extraordinaire, organisée par la comtesse de Gre£fulhe, le prince de Sagan et M. Maurice Ephrussi. La représentation eut lieu le 23 mai, précédée, le 21, d'une sorte de répétition à laquelle assistaient des membres de la presse, des amis de la direction, des artistes et des auteurs. Au programme figuraient: un intermède musical avec le concours de Talazac, de M°** Merguillier. Deschamps, Simonnet, Lola Beeth, Judic, Blanchi et du jeune J. Hofmann, un fragment du deuxième acte de Carmen^ et une revue inédite en un acte avec prologue, intitulée le Cœur de Paru, composée par le marquis de Massa et jouée par des artistes de tout théâtre et de tout rang tels que Goquelin cadet, Baron, Lassouche, Balbiani, M""" Reichenberg, Réjane, Simonnet, Granier, Desclauzas, Mily Meyer, Oerny, Magnier, Degrandi, Boulanger, Jjaus. Cette petite fête toute mondaine eut l'avantage de faire tomber cinquante mille francs dans la caisse de la société philanthropique, au profit de laquelle on la donnait ; à défaut d'une œuvre bonne, on avait du moins fait une bonne œuvre.