‹ Histoire de l'Opéra-Comique: La seconde Salle Favart--1840-[1887]Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Voyage en Chine, Mignon, le Premier Jour de bonheur.

La période comprise entre la un de Tannée 1865 et le commencement de l'année 1868 est marquée par un fait curieux. En moins de trois ans, trois grands ouvrages sont donnés, qui rapidement, presque sans arrêt, arrî^vent à la centième représentation, et finissent par la dépasser plus ou moins : le Voyage en Chine (9 décembre 1865), Mignon (17 novembre 1866), le Premier Jour de bonheur (15 février 1868). Or, ce chiffre cent, si fréquent lorsqu'il s'agit de vaudevilles ou d'opérettes, est à ce point exceptionnel en matière d'opéra-comique, qu'il faudra attendre désormais sept années avant de retrouver une pièce centenaire. Et encore, en 1875, Carmen ne franchitelle pas du premier coup cette étape décisive.

L'ordre habituel de notre travail obligerait à signaler séparément, suivant leur date de naissance, ces trois jumeaux du succès ; la rareté du fait nous invite

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à déroger pour une fois à ce principe. Ainsi rapprochées, ces trois pièces s'opposent mieux ; il devient plus facile d'en faire ressortir les diversités de caractère, de valeur et môme de fortune, si l'on compte leur durée d'existence et le produit de leurs recettes.

Toutes les trois, remarque singulière, sont les avant-derniers ouvrages de leurs auteurs à l'Opéra- Comique : Bazin ne devait plus donner que VOurs et le Pacha^ Ambroise Thomas que Gille et Gillotin^ Auber que Rêve d'amour.

Toutes les trois diffèrent singulièrement et représentent en quelque sorte une forme d'art spéciale. Le Voyage en Chine est une farce, un vaudeville, traité par les procédés de l'opéra-bouffe, et presque la dernière manifestation heureuse du genre très gai dans ce théâtre. Mignon est l'œuvre de demi-caractère, plus fine et plus délicate, relevant de ce genre fempérè que nous avons essayé de définir en terminant la première partie ^e notre travail, tenant encore au passé par l'invention de l'idée mélodique, appartenant au présent, sinon à l'avenir, par le soin de la facture et la poésie du sentiment ; un modèle gui a fourni de nombreuses copies, une branche sur laquelle se sont greffés bien d'autres ouvrages d'allures et dé tendances analogues. Le Premier Jour de' bonheur est l'opéra-comique au vrai sens du mot,, avec son mélange d'élégance un peu mièvre, de sensibilité un peu précieuse, d'aimable gaieté que traverse une pointe d'émotion ; mais un souffle plus moderne semble déjà tendre à le renouveler; l'élément pittoresque y trouve sa juste place, et l'on ne saurait ainsi méconnaître une certaine parenté entre l'avant-dernier ouvrage d' Auber et l'avant-dernier de Léo Delibes : le ciel de l'Inde encadre l'un et

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l'autre ; Tofficier français et Tofficier anglais se font pendant; la prêtresse d'Indra qui « vient chercher lelotus » ressemble à la allé du hrahme qui se cacheau fond des grands bois de palmiers ; Djelma est la^ sœur de Lakmé.

La renommée conquise par ces trois pièces dispense d'en raconter longuement l'intrigue. Dans le Voyage en Chine, il s'agit de l'entêtement féroce de deux Bretons dont l'un refuse sa fille à l'autre, qui l'attire sur son navire, lui fait croire qu'on est en route pour Pékin tandis qu'on navigue en vue de Cherbourg et finalement lui arrache son consentement, comme rançon de délivrance, comme prix du retour à terre. Cette fantaisie, taillée quelque peu sur le modèle du Voyage à Dieppe^ était pour Labiche et Delacour leur début de collaboration à TOpéra- Comique. Dès le 5 mai, ils avaient lu aux artistes leur comédie, qui devait prendre rang après Fior d'Aliza. Victor Massé ayant tardé à livrer sa partition, le Voyage en Chine passa le premier et remporta dès . le premier soir un éclatant succès. Le livret surtout réunit tous les suffrages : presse et public furent d'accord pour applaudir à la gaieté des situations et à l'esprit. du dialogue. La musique ne déplut pas, si l'on en juge par le succès populaire qu'obtinrent les couplets des cailloux, la marche, le duo des Bretons «La Chine est un pays charmant », et le chœur ducidre de Normandie. Peut-être se montra-t-on moinssévère qu'on ne le serait aujourd'hui; dans son» compte-rendu, pourtant, M. Auguste Durand qualifiait cette musique avec autant de justesse que d'es*^ prit, en écrivant qu' « elle ne gênait aucunement la^ pièce. » Il laissait entendre ainsi que les mots l'emportaient sur les notes, et l'on en vit la preuve 1er

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jour OÙ la partition parut chez Lemoine : par une exception flatteuse pour les librettistes, mais contraire aux usages, tout le texte parlé y avait été gravé!

Une grosse part de la réussite revint d'ailleurs aux interprètes qui, dans cette pièce, se passant de nos jours, avec des costumes modernes, trouvèrent, tous, des rôles appropriés à leur talent. Du côté des femmes, M"**' Oico, Révilly et Camille Gontié, une débutante dont le. rôle de Berthe était la première création; du côté des hommes, MM. Montaubry, toujours élégant chanteur, Couderc, excellent et trop tôt remplacé par Potel, le 13 'janvier, à la quatorzième représentation, Prilleux, notaire prud'hommesque qui vantait si plaisamment le mérite de ses filles, « deux bonnes natures », enfin Sainte-Foy, de qui MM. Yveling Rambaud et E. Ooulon ont pu justement dire dans leurs Théâtres en robe de chambre : € Il faut lui rendre cette justice que, dans ces derniers temps, il a laissé de côté les traditions de la vieille école comique à laquelle il appartient de cœur, pour chercher des effets à la manière de la génération nouvelle. L'Opéra-Oomique sans Sainte- Foy est un dîner sans vin. » Quant à Ponchard, il avait dû céder le 9 janvier le rôle du jeune Fréval à cause de la mort de son père, le vieux Ponchard, décédé à Paris, le 6 janvier, à l'âge de soixante-dixneuf ans, Ponchard, qui s'était retiré de l'Opéra- Comique en 1837, mais n'avait donné sa représentation de retraite qu'en mai 1851, Ponchard, le créateur de la Dame Blanche et de tant d'autres ouvrages célèbres, Ponchard enfin, le premier comédien qui ait été décoré de la Légion d'honneur.

Interrompu seulement au mois de juin pendant le temps des vacances, le Voyage en Chine reparut, le

20 octobre, avec sa distribution originelle, sauf M"* Marie-Roze, qui remplaçait M"« Cico et fut ellemême remplacée, le 25, par M"* Dupuy. Le souvenir de tous les artistes qui avaient concouru au succès de l'œuvre est d'ailleurs consigné dans le toast « poétique d que porta le brave Prilleuz dans le banquet offert par les auteurs à l'occasion de la centième représentation :

Déjà plus de cent fois, à bord de la Pintade, Nous avons cm voguer vers Tempire chinois ; Plus de cent fois déjà, Sainte-Foy fut malade, Et Montaubry nous s. jugés plus de cent fois.

Notre excellente camarade Hévilly répéta plus de cent fois déjà :

« Je n'avais jamais vu Auguste comme ça ! »

Cico. Roze^ Dupuy, trois charmantes Maries, Ont été tour à tour, toutes trois, applaudies ; Et Couderc, puis Potel, chacun en vrai Breton, Aux oui de Montaubry ripostèrent par des non ! Ponchard, comme officier, bravement se signale!... Dans la garde nationale

Quelquefois seulement

Il eut un remplaçant, Dans Leroy, son sous-lieutenant.

Gontiéy Séveste^ aimables, gracieuses,

Ont, Tune après l'autre, lutté

De gentillesse et d'ingénuité...

En se montrant pourtant quelque peu répondeuses!

Le beau Bernard, marin loustic, narquois, A fait la traversée aussi plus de cent fois.

Enfin, si vous vouliez qu'à mon lour prenant place

Parmi vous tous, je m'immisçasse Dans le bilan qu'ici je viens de relater,

J'oserais encor constater Que j'ai plus de cent fois, — et je m'en glorifie — Vanté les qualités à* Agathe et de Sophie!

Nous voilà tous rentrés sains et saufs dans le port ; Mais le repos sied mal à des âmes vaillantes,

Car de Toisiveté les heures sont trop lentes,

Et je suis sûr que quelque jour Nous nous retrouverons sur la plage à Cherbourg.

Oui, j'en conçois Tagréable présage, Sur la Pintade encor, passagers, équipage

S'embarqueront plus de cent fois.

En attendant, 'messieurs, je bois

A mes compagnons de voyage.

Les vœux du « poète » ne furent pas pleinement exaucés. L'ouvrage était « bien parti », malgré une indisposition de Montaubry, qui, pendant la seconde représentation, forçait d'interrompre le spectacle et de rendre l'argent, — un peu plus qu'on n'en avait reçu, comme il arrive toujours en pareil cas. Dès la quatrième, le Voyage en Chine dépassait le chiffre de 7,000, et, les recettes se maintenant au beau fixe, on atteignait la centième le 9 décembre 1866, c'est-àdire presque jour pour jour, un an après. Mais à partir de ce moment, l'élan se ralentit ; en 1868 il s'arrêta brusquement. Une reprise organisée neuf ans après, en 1876, ne fournit que dix-sept soirées, et, après avoir obtenu 137 représentations à l'Opéra- Oomique, l'œuvre de Bazin ne fut plus jouée qu'en province et au Château-d'Eau.

Bien autre devait être la fortune de Mignon. De tous les succès remportés à la seconde salle Favart^ celui-là, en efiFet, a été le plus continu, le plus assuré, le plus grand. Avant la représentation, il se rencontrait bien des gens pour croire qu'Ambroise Thoma& avait donné sa mesure et qu'il resterait éternellement l'auteur du Caïd et du Songe d'une nuit d'été. On constatait même un temps de repos après une période singulièrement active, car, à l'Opéra ou à rOpéra-Oomique, il avait depuis 1837 jusqu'à 1851

(sauf en 1847 et en 1848) donné un ouvrage tous Zes ansj puis tous les deux ans en 1853, 1855, 1857^ année même où il avait livré double bataille avec Psyché et le Carnaval de Venise. Or, depuis le Roman d*Blvire, qui datait de 1860, il se taisait, ou, pour mieux dire, il se recueillait et préparait dans l'ombre ses deux œuvres maîtresses, Mignon et Hamlet.

Chose curieuse, nul alors ne doutait plus de la réussite que Fauteur lui-même ; une séiâe de demisuccès^ dont plus d'un immérité, Pavait sans doute attristé, rendu timide, presque découragé. Il hésitait et, le soir de la répétition générale, il pariait avec une personne de nos amis que la pièce nouvelle n'aurait pas cinquante représentations. Elle les eut, très vite ; le compositeur s'exécuta galamment et put constater, par la même occasion, de quelles sympathies dans la presse et dans le public sa personne était entourée. Dès le lendemain, en effet, de la première représentation de Mignon^ il assistait à un concert donné dans le Cirque des Champs-Elysées et, après l'ouverture du Carnaval de Venise^ toute la salle se levait spontanément et l'acclamait, comme pour confirmer avec plus d'éclat le succès de la veille. Bientôt les reporters se mettaient en quête d'annoncer les œuvres qui allaient suivre ; ils parlaient d'un livret des auteurs du Voyage en Chine, Labiche et Delacour, qu'allait mettre en musique M. Ambroise Thomas, aspirant ainsi aux lauriers de Bazin, puis, mentionnaient, en racontant déjà le scénario, sa Françoise de Rimini, qui devait venir au monde quelque quinze ans plus tard.

On a dit, à tort, que la pièce avait été méconnue à son apparition. La presse, au contraire, se montra des plus clairvoyantes. Elle sut distinguer ce qui

était et demeure critiquable ; elle fit la part du connu et du convenu, mais elle n'omit aucune page dont la valeur devait s'imposer et son mérite alors était d'autant plus grand que les partitions ne se publiaient pas, comme aujourd'hui, avant la représentation. Les journalistes n'avaient donc d'autre critérium à leur jugement que l'unique audition du premier soir, et pourtant presque tous, par exemple, se rencontrèrent pour formuler un reproche : c'est que le poème avait perdu, dans les exigences de son adaptation lyrique, « son goût de terroir » disaient les uns, « son parfum germanique » disaient les autres. Peut-être gagnait-il ainsi plus sûrement son droit de cité à Paris.

Le sujet, tiré par MM. J. Barbier et Carré des Années d'apprentissage de Wilhelm Meister^ avait été traité, en effet, comme celui de Faust, à la manière française, c'est-à-dire avec un mélange de grâce aimable et de logique un peu bourgeoise. Les librettistes, disait-on, avaient admiré la Mignon d'Ary Scheffer, et ils s'étaient inspirés des tableaux du peintre plus que de ceux du poète. Pour la partie musicale, la critique aperçut dès l'abord des points d'ombre et les signala ; ils disparurent peu à peu. Dès la deuxième représentation on pratiquait des coupures dans le second acte ; d'autres venaient par la suite, comme au premier acte le rondo que chantait Wilhelm à son entrée, et le ballet qui précédait la danse de Mignon. Le second tableau du troisième acte avec sa forlane chantée et dansée, avec sa scène cruelle de la rencontre de Philine avec Mignon, avait déplu à quelques-uns. Le rédacteur de la Revue et Gazette musicale, notamment, plein d'dmiration pour le grand trio du précédent tableau, s'écriait : « Com-

bien j'eusse préféré rester sous Timpression de mon cher trio et de sa simple prière I » Ce vœu musical devait être exaucé. Le dernier tableau, d'abord raccourci, a fini par être complètement supprimé.

Toutefois, si le dénouement s'est quelque peu modifié^ jamais plus il n'est revenu à son terme logique, à la mort de l'héroïne, telle que l'avaient présentée les librettistes dans une version primitive dont le manuscrit est, par le hasard des circonstances, devenu notre propriété. L'étude d'un tel document aurait son prix, et, retraçant la genèse d'une œuvre célèbre, montrerait par quelles modifications peut passer un livret avant d'atteindre sa forme définitive. Qu'il nous suffise de dire ici que la pièce avait alors quatre actes au lieu de trois et qu'en regard du nom de Mignon on lisait celui de... M°^« Miolan-Carvalhol Une histoire presque aussi curieuse serait celle de cet ouvrage et de bien d'autres d'ailleurs, après la représentatioTif changeant d'aspect peu à peu, comme l'homme lui-môme qui se transforme avec l'âge, mais par degrés presque insensibles. Le succès impose à l'œuvre une physionomie nouvelle; on retranche d'abord quelques mesures dans une scène, puis la scène tout entière; par une sorte de convention tacite entre les auteurs, le directeur et le public, l'action se resserre et les effets se déplacent. La Mignon que nous voyons aujourd'hui, et qui nous satisfait pleinement, diffère sensiblement de la Mignon qu'applaudissaient les spectateurs de 1866, et il en est ainsi de mainte pièce célèbre, depuis les Huguenots jusqu'à Faust^ dont l'introduction a gardé la trace d'un air de Valentin définitivement supprimé. Mireille^ par exemple, comporte

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toute une série d'avatars, et la partition à quatre mains du Trcmvère contient, après le a Miserere», un allegro qui non seulement n'est jamais exécuté^ mais qui ne figure même plus dans aucune autre édition I...

Avec le temps, l'interprétation fut encore plus bouleversée que Tœuvre elle-même. Les premiers rôles avaient été établis par d'incomparables interprètes^ Préférée, et avec raison, à M"* Marie-Roze, que voulait essayer d'imposer un groupe d'admirateurs, M"*** Galli-Marié avait trouvé dans Mignon un des plus grands succès de sa carrière dramatique. Les chanteuses qui lui ont succédé dans ce rôle poétique, plein de rêverie langoureuse, d'espièglerie naïve et de puissance dramatique, ont pu l'imiter, mais aucune ne l'a surpassée. Achard était le plus charmant de& Wilhelm, Couderc le plus spirituel des Laërte, et M""® Cabel la plus coquette des Philine, sans oublier un artiste alors désigné sous le nom de Voisy et qui plus tard, sous celui de Vois, acquit un certain renom dans l'opérette. Il jouait le personnage de Frédéric, lequel partage avec celui de Panope dans Phèdre, de Pygmalion dans Galathée^ de Virgile dans- Françoise de Rimini et d'autres encore, le singulier privilège d'être tour à tour masculin ou féminin, autrement dit, d'être tenu indifféremment par un homme ou par une femme. C'est ainsi que le 18 mars 1 874 M**® Ducasse reprenait ce rôle, réservé jusque-là au sexe fort, et y intercalait une gavotte composée d'abord pour M'*'' Trebelli, tandis que M"* Chapuy, qui, le même soir, succédait à M™* Galli-Marié, ajoutait à son rôle une styrienne primitivement écrite pour M"* Nilsson.

Dès 1867, M°»« Cabel était remplacée par M*^" Oico^

(12 mars); Achard cédait le pas à Oapoul (6 août), Couderc à Poachard, Bataille à Melchissédec. En 1868, après une interruption de huit mois, Mignon reparaissait, le 4 novembre, sur l'af&che, avec Couderc et tous les artistes de la création. En 1869^ Gailhard succédait à Bataille, et le nouveau Lothario obtenait un succès qui lui valait un réengagement ; le 30 août de cette même année, Philine se montrait sous les traits d'une débutante, M"* Moreau qui^ après un séjour au Théâtre-Lyrique, avait quitté Paris pour Bruxelles. Au surplus, il est presque impossible et surtout il serait fastidieux d'entreprendre le dénombrement de tous les artistes qui ont prêté à l'œuvre de M. Ambroise Thomas le concours de leur talent. Il n'est pas un ténor élégant, pas un soprano agile, pas un comique noble qui n'ait paru plus ou moins longtemps sous les traits de "Wilhelm, de Philine et de Laêrte, et l'incomparable Galli-Marié elle-même a pu voir sa robe de bure et son costume de page endossés par des successeurs qui ne la valaient pas. Mais qu'importe ? Après un quart de siècle la fortune de Mignon n'a pas subi la moindre atteinte, et elle s'est maintenue au répertoire avec une fixité telle que l'année 1871, où le théâtre resta fermé pendant six mois, fut la seule où l'Opéra-Oomique n'ait pas vu son nom sur une de ses affiches.

Quant aux recettes, elles présentent un chiffre énorme et peut-être le plus gros, par sa continuité même, qu'une pièce ait fait tomber dans la caisse du théâtre. La Revue et Gazette musicale parlait avec enthousiasme d'une moyenne de 6,000 fr. La vérité est que tout d'abord ce chiffre ne fut dépassé que deux fois: le 1*' décembre avec 6,118 fr. 20 c, et le

8 avec 6,312 fr. 70 c, résultat déjà fort satisfaisant. D'ailleurs, à titre de curiosité, nous publions plus, loin un tableau relatif aux quinze premières soirées des trois œuvres centenaires qui forment le principal objet du présent chapitre. Si les recettes de Mignon furent d'abord inférieures à celles du Pre-' mier Jour de bonheur^ il n'en faut pas absolument conclure à un succès moindre dans Topinion du public ; c'est que Mignon parut presque au mois de décembre, le mois où, pour cause d'approche du jour de l'an et de ses dépenses obligées, les bénéfices des spectacles s'abaissent sensiblement. A partir de la fin de janvier 1867, l'ascension régulière commençait à se produire ; le mardi gras on réalisait 7,300 fr., et, pendant cette année, rOpéra-Comique encaissait la somme colossale de 1,566,928 fr. 80 c.

L'Exposition universelle était bien pour quelque chose dans un tel résultat; mais une large part en devait revenir à l'œuvre nouvelle, à l'œuvre d'attraction pour les étrangers, A/tgnon qui, le 18 juillet 1867, huit mois presque jour pour jour après la première représentation, atteignait la centième, et se jouait cent trente et une fois dans le cours de cette même année.

En 1873 on atteignait la trois-centième, et chaque année a, depuis lors, apporté un contingent de représentations qui n'a jamais été inférieur à douze et qui s'est élevé jusqu'à cinquante-huit •

Certes, M. Ambroise Thomas peut encore prétendre à de longs jours, s'il suit l'exemple des octogénaires qui l'ont précédé dans la direction du Conservatoire, et surtout l'exemple de sa mère qui, presque à la veille des répétitions de Mignon, s'éteignit à l'âge de quatre-vingt-six ans. Encore quelques mois et le

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maître aura la joie d'assister au triomphe que n'ont connu avant lui ni Boieldieu avec la Dame blanche^ ni Hérold avec le Pré aux Clercs, ni Adam avec le Chalet; il verra la millième représentation de son œuvre.

Le Premier Jour de bonheur était appelé à un succès moins durable, malgré l'éclat indéniable de son apparition et le charme réel de sa musique. On l'avait annoncé, dés le mois de septembre 1866, sous son vrai titre, lequel fut momentanément remplacé aux répétitions par celui d'Hélène et d'un Jour de bonheur ^ pour revenir finalement au premier choisi. Mais sous la plume de l'infatigable vieillard les ouvrages se succédaient avec une trop grande continuité pour piquer bien longtemps d'avance la curiosité générale. On les voyait toujours avec plaisir, on les attendait sans impatience : c'était un capital assuré dont on touchait les intérêts annuels; mais chaque fois quelque enthousiaste se rencontrait pour écrire des couplets dithyrambiques dans le genre de celui-ci, que signa Paul Bernard : « Les exemples de longévité artistique aussi prolongée sont assez rares pour qu'on les salue avec vénération. Cependant, ces considérations ne devraient pas entrer dans la balance si l'œuvre produite était inférieure et se ressentait du poids des ans. Vart passe avant la créature. Mais si, au contraire, cette œuvre est pleine de vie, de talent et de génie, si elle est plus fraîche que le printemps^ plus riche que Vêlé, plus expérimentée que l'automne, si V hiver seul y fait défaut, oh! alors, on peut s'extasier sur une telle exception, et jeter une double dose d'admiration dans la coupe du succès I »

Cette fois cependant, l'attention était plus éveillée que de coutume ; le vieil Auber avait perdu son vieux

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collaborateur Scribe, et Ton pouvait se demander gui assumerait la tâche de le remplacer* On savait que, dès 1865, M. Victorien Sardou lui avait remis un scénario; on apprit enûn, par la lecture faite aux artistes, le 15 octobre 1867, que la pièce nouvelle était pour les paroles de MM, d'Ennery et Oormon, deux vétérans du théâtre, deux habitués du succès. De plus, un incident d'ordre judiciaire ne contribua pas peu à faire parler de l'œuvre avant sa naissance. Le rôle d'Hélène devait servir aux débuts d'une brillante élève d'Eugénie Garcia, une femme du monde qui voulait aborder la scène, M""* Monbelli, alors M"« Crémieux, et depuis, la générale Bataille. Mais les parents, peu flattés sans doute d'une pareille résolution, firent défense à la jeune cantatrice de monter sur les planches. Un jugement du tribunal de première instance leur donna tort; ils interjetèrent appel, et, le 3 janvier 1868, un arrêt de la cour, réformant ce jugement, leur donnait gain de cause. M"' Monbelli ne put donc pas plus débuter alors à l'Opéra-Oomique, que Tannée suivante à TOpéra. Entre temps, le directeur avait redouté sans doute les complications qu'allait entraîner l'engagement d'une artiste, ainsi contrariée dans sa vocation; il jeta les yeux sur M"' Brunet-Lafleur, qui avait débuté avec succès le 18 décembre 1867 dans le rôle d'Angèle, du Domino noir, après avoir remporté aux derniers concours du Conservatoire le deuxième prix d'opéra-comique (classe Mocker), le premier prix de chant (classe Révial) et le premier prix d'opéra (classe Duvernoy). Finalement il se décida pour une actrice plus expérimentée, pour M°^* Gabel, et le personnage d'Hélène subit d'importantes modifications : la jeune Anglaise sentimentale devint,

pour la circoDstance, une jeune veuve romanesque. La pièce, d'ailleurs, gardait assez les allures de l'ancien opéra-comique pour ne pas heurter les goûta du compositeur. Elle empruntait son sujet à une comédie représentée avec succès à l'Odéon en 1816, le Chevalier de Cavotle, par Fougue, et devenue, depuis, l'objet de plusieurs autres adaptations dramatiques. On y voyait le jeune officier français, coureur d'aventures, brave et galant suivant la iraditiOQ. Tombé au pouvoir des Anglais, il serait fusillé, si le fiancé de celle qu'il aime, prisonnier des Français, était passé par les armes. La victoire des soldats de Sa Majesté Louis XY mettait fin à cette cruelle incertitude eu séparant les deux fiancés pour unir les deTiz amants. Le mérite d'un tel livret résidai^ moins dans le nœud de l'intrigue que dans le choix du cadre. Ce paysage indieu, ces militaires, cette prêtresse, fille de brahmines, tout cela pouvait donner comme un avant-goût de Lakmé .- c'était, comnie on l'a dit, a un canevas h la Scribe n, mais rehaussé par quelques touches plus pittoresques et par conséquent plus modernes.

Le succès des répétitions faisait présager un succès de première . Malgré son âge, Auber déployait une activité de jeune homme, ne manquant aucune de ces séances préparatoires, toujours debout à l'avautscène, dirigeant du regard et de la parole; puis, le travail de la journée fini, il revenait le soir au théâtre, et souvent il lui arrivait de causer avec les directeurs jusqu'àdeuzbeures du matin, insensible àla fatigue, lui qui venait d'entrer dans sa quatre-vingt-septième année. Tous les acteurs étaient ravis de leurs râles, et ceux qui n'en avaient pas lui témoignaient leur regret de n'en pas avoir, témoin M. Gailhard, qui

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venait de débuter brillamment dans le Songe d'une nuit d'été, et qui lui disait : « Ah ! monsieur Auber, je vous en supplie, à votre prochaine pièce, réservezmoi un rôle. » — « Oui, oui, répondait le maestro, avec un fin sourire, je vous renverrai de Montmartre! » En quoi il se trompait, car il devait, un an plus tard^ lui confier le personnage du marquis dans Rêoe d'amour.

On avait espéré représenter l'ouvrage le 27 janvier, jour anniversaire de sa naissance, ou, plutôt, le 29, car cette dernière date est la seule exacte, comme Ta prouvé depuis M. Arthur Pougin. Mais quelques pages d'instrumentation restaient encore à terminer, et l'on se contenta de fêter le jour anniversaire par une aubade qu'avait organisée le général Mellinet, commandant en chef de la garde nationale. Un orchestre militaire vint dans la cour de sa maison, au numéro 24 de la rue Saint-Georges, et exécuta l'ouverture de la Muette^ plus une marche composée pour piano par Auber à l'âge de quatorze ans, et arrangée par M. Jonas pour musique militaire.

Il était écrit du reste que la première soirée coïnciderait avec quelque anniversaire heureux. En effet, lorsque le rideau se leva, le 15 février 1868, il y avait cinquante-cinq ans moins douze jours qu'Auber avait vu son nom, pour la première fois, sur l'affiche de rOpéra-Oomique. Il y eut des applaudissements enthousiastes, et la qualité de l'interprétation répondit assez bien au genre de l'œuvre. C'était M"* Oabel, dite d le rossignol de la salle Favart », c'étaient Sainte- Foy, Melchissédec, Bernard, Prilleux. C'était M^^*" Marie Roze, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, la jolie Djelma, que, dans son malicieux volume de portraits intitulé Derrière la toile^ M. Albert Yizentini définissait ainsi : « M^*^ Marie Roze,

charmante vignette anglaise, gui retrouve au théâtre ses succès du Conservatoire et dont la position se fait aussi vite que les embellissements du nouveau Paris. » C'était enfin le séduisant, l'irrésistible Capoul, auquel le vieux maître donnait alors cet amusant conseil : « Voyez-vous, mon cher Capoul, ne vous mariez pas, ne vous mariez jamais I... Au théâtre, il faut garder son indépendance... Si vous saviez comme je me réjouis d'être resté garçon!... Pensez donc! Marié, j'aurais aujourd'hui une femme de soixante-quinze ans... Non! je ne pourrais plus, le soir, rentrer chez moi!.., »

Le courant d'idées qui nous pousse aujourd'hui vers la musique complexe et raffinée ne nous permet plus d'émettre, sur une partition comme le Premier Jour de bonheur, un jugement aussi favorable que celui des contemporains. Mais il y aurait injustice à lui refuser tout mérite. On y rencontre plus d'une page gracieuse et pimpante : le premier acte, presque entier, garde encore une certaine couleur; tout le rôle de Djelma est même empreint d'une mélancolie poétique qui n'est pas la note habituelle d'Auber. L'ouvrage porte, moins que bien d'autres, les traces de rage. « On croirait volontiers que le maître a trouvé ces mélodies dans les heures les plus riantes de sa jeunesse, mais qu'il les avait mises en réserve dans un herbier pour en parfumer, un jour, les œuvres de sa vieillesse. » En écrivant cette phrase quelques années auparavant, Gustave Bertrand ne savait peut-être pas la part exacte de vérité qu'elle contenait. C'est dans le passé qu'il faut en effet { lercher le secret de cette apparente jeunesse, et le . remier Jour de bonheur en fournit une preuve : Qorée, jusqu'ici, du public.

La chanson des Djinns, dite par M^^« Marie Roze, fut, comme on le sait, le clou de la pièce, le glanz" punkt, diraient les Allemands; or ce morceau, devenu rapidement populaire, ne fut intercalé qu'après coup, presque à la dernière heure. On répétait le second acte, et les auteurs, remarquant certain vide dans la scène du bal, imaginèrent de le combler au moyen d'une mélodie. « C'est bon, fît le compositeur aux librettistes qui lui exprimaient leur désir ; venez demain matin; je vous donnerai ce que vous demandez. » Et le lendemain, M. Oormon se présentait chez Auber, qui ouvrit une grande armoire, pleine de manuscrits, en choisit deux qu'il joua tour à tour à son piano, puis, s'étant prononcé pour l'un d'eux : « Il me faudrait là, dit-il, des paroles interrogatives; une jeune fille qui demanderait à ses compagnes : Ta ta ta ta-a-a-a-a-a Oui 1 Ta ta ta ta-a-a-a--a-a Non ! » Et le vieillard mimait la chose en la fredonnant. « C'est convenu », répondit son interlocuteur qui, peu après, ajustait sur la musique ces paroles :

Crains-tu Tamour? — Oui.

Veux-tu le fuir? — Non.

Or, qu'était-ce que cette chanson des Djinns ainsi improvisée? Une mélodie composée pour le Cheval de bronze j et non utilisée jadis. L'air applaudi comme une nouveauté en 1868 datait de 18351

C'^st ainsi qu'on peut reconstituer par la pensée le travail du compositeur à la fin de sa carrière. Il arrangeait plus qu'il n'inventait. Il fouillait dans cette armoire, qu'il avait abondamment remplie de matériaux aux heures de la jeunesse et de l'inspiration. Et l'armoire n'était .pas encore vidée au lende*

main de sa mort I Et seuls maintenant, ses héritiers, M, Chrestien de Polly, son neveu, et M"* G, de Vallois, sa nièce, pourraient nous dire ce qu'elle contenait. Ils se sont partagé par moitié ces manuscrits, et dans cette masse de papiers inédits peut-être se trouve-t-il quelque autre chanson des Djinns, quelque perle, attendant, pour briller, l'heure où s'ouvrira l'écrin qui la tient enfermée.

Le Premier Jour de bonheur fut d'abord pour la salle Favart un gros succès d'argent, comme on peut s'en rendre compte par lé tableau suivant, donnant les recettes des quinze premières représentations pour les trois ouvrages centenaires dont nous nous occupons depuis le commencement du présent chapitre :

Le Voyage en Chine,

. Mignon,

Le premier Jour de bonheur.

9 décembre 1865.

17 nov. 1866.

15 février 1868.

Mais les premiers résultats donnent souvent une feusse idée de la durée du succès, Mignon eut vite

rattrapé l'avance perdue; le Premier Jour de bonheur déclina visiblement le jour où il perdit ses interprètes de la création. M"* Marie Roze partit la première avec la couronne d*or qu'un admirateur avait jetée à ses pieds lors de sa dernière représentation, le 30 juin 1868. Elle prenait ses vacances, ainsi que Capoul; la pièce fut interrompue. A la rentrée, Oapoul revint seul; on annonça que M"* Marie Roze voulait compléter ses études vocales sous la direction de Wartel, et le rôle de Djelma fut disputé par deux lauréats des précédents concours du Conservatoire, M"" Moisset et Guillot, toutes deux élèves de Masset pour le chant et de Mocker pour l'opéra-comique, toutes deux ayant obtenu le deuxième prix de chant et le premier prix d'opéra-comique. M"* Moisset, la plus jolie des deux, fut choisie — naturellement — par le compositeur, et débuta ainsi, pour le plus grand plaisir des yeux, le 19 septembre. Peu de temps après, M"« Cico remplaçait M"® Cabel, et le Premier Jour de &on/ieur atteignait ainsi le 14 décembre sa cenU'éme, ce qui fut pour Torchestre un prétexte d'aller galamment à minuit sous les fenêtres du compositeur, afin de lui jouer son ouverture en guise de sérénade, Leroy, qui, dès le 24 décembre, avait inopinément pris la place de Capoul indisposé, lui succéda définitivement à partir du 28 janvier suivant. L'ouvrage fit encore bonne figure en 1869; l'empereur, qui avait, avec l'impératrice, assisté à la quatrième re* présentation, le faisait jouer par ordre le 27 novembre, afin d'y conduire le prince impérial. L'année 1870 mit un terme aux représentations de cette série. A la fin de 1871 ou au commencement de 1872, il fut question d'une reprise avec Leroy, qui aurait rejoué le rôle de Capoul déjà devenu le sien, et M"* de

Presles (M"* de Pommeyr^c,. plus tard M"« Prelly) qui aurait débuté dans celui d^ M"''' Oabel; mais ces projets n'aboutirent que le lé féyrier 1873, avec Lhérie, M*'« Priola comme Hélèi>e-^ et, comme Djelma, M"* Guillot, l'ancienne riviîe-dç M"' Moisset. Or, rinterprétation nouvelle ne viilait pas l'ancienne, et puis, dans l'intervalle, Auber éCait XQort, et puis surtout, un vent de renouveau cominélQ^Ait alors à souffler dans la salle Favart. La pièce n'*ëùt que huit représentations et disparut du répertoire/

Un soir qu'il causait avec M. Escudier, Auber le remercia des compliments qu'il lui adressait sur son Premier Jour de bonheur^ mais en ajoutant : c II faut voir ce qui adviendra lorsque, après une interruption de quelques mois, le théâtre reprendra mon ouvrage. Ce rC'est qu'aux reprises qu^on peut définitivement connaître le sort d'u7ie œuvre lyrique. » Ce mot si juste trouve ici sa cruelle application et fournit le meilleur des commentaires au tableau suivant, qui montre par année le nombre des représentations pour les trois ouvrages centenaires :

Le premier

Le premier

Lt:

Voyage

Jour de

Le

Voyage

Jour de

en

Chine,

Mignon.

Bonheur,

en

Chine,

Mignon.

Bonheur

Report.,

Total.

ireport.

102 TROIS PIÈCES CSifTENAIRES

En revenant à rordçeVekrônologique pour poursuivre notre r^cit, i\ ijVat* d'abord constater un fait très rare dans rbistùir*è de la seconde salle Favart z c'est qu'au cou?S'd<î^ l'année 1865 il ne fut donné que deux ouvragés nouveaux, le Saphir (8 mars) et le Voyage çn Cixine (9 décembre). Pas le plus petit acte^.^PiasMe plus simple lever de rideau, pas le ini3i£M^ os à ronger jeté par surcroît à ces aflfaraés iijii?;* s'appellent les jeunes compositeurs. Pareille ; -s '-avurice ne s'est rencontrée depuis que trois fois, et^ . 'on critiqua non sans raison l'inactivité de l'Opéra* Comique qui avait eu pour résultat de livrer, en douze mois, deux seules pièces en trois actes à la curiosité du public.

Le sujet de la première de ces deux pièces était celui de la comédie de Shakespeare, Tout est bien qui finit bien, transformée par de Leuven en opéracomique, et elle avait même été répétée sous ce titre r seulement, Bertrand de Roussillon avait fait place à Gaston de Lusignan, la belle Hélène à la belle Hermine, et le roi de France, qui dirige l'intrigue et amène le dénouement, était devenu, sous les traits de M"' Bai'etti, une jeune reine. D'ailleurs on avait conservé, pour le confier à Gourdin, le fameux capitaine Parole, ce type de hâbleur et de poltron quenotre vieille comédie appelait matamore.

Mais le Saphir était né sous une mauvaise étoile^ Son auteur, Félicien David, avait fait, en l'écrivant, une. assez grave maladie. A peine revenait-il à la santé, que le feu prend à son appartement; un instant même il tremble de voir sa partition devenir la proie des flammes, et l'émotion ressentie lui donne une rechute qui retarde les répétitions. La pièce est jouée, enfin, mais on rend peu justice au mérite de*

certaines pages, charmantes pourtant, comme le chœur du premier acte, le quatuor et la sérénade du second. Bien plus, Paul de Saint- Victor exprime le regret que Félicien David soit « descendu de son chameau », et le mot l'ait fortune : chacun s'en empare pour frapper sur l'auteur et sur l'œuvre, qui se traîne péniblement jusqu'à la vingtième représentation. Ce jour-là (1" mai), la déveine s'accentue. Avant le spectacle, un craquement se produit sur la scène, le rideau s'agite violemment sous le manteau d'arlequin et brusquement se déchire : c'était un lourd châssis qui, mal manœuvré, avait crevé la toile et failli tuer, en tombant, le régisseur, prêt à frapper les trois coups. Pendant le premier acte, la chute d'un autre portant provoque une nouvelle émotion. Enfin, pendant le second acte, une odeur de fumée se répand dans la salle. Mdntaubry, qui chantait en scène, s'interrompt et parlemente avec le personnel des coulisses; mais la fumée redouble, et, s'échappant des portes latérales, envahit le trou du souffleur et reiûonte vers les frises. Toutes les loges se dégarnissent et le sauve-qui-peut commence, lorsque enfin Montaubry rétablit l'ordre en jetant au milieu du tumulte ces paroles rassurantes et mémorables : ^

« Il n'y a rien à craindre ; cette fumée provient d'un J

feu de chemiuée allumé par les pompiers. » Peu à peu chacun reprit sa place, et tout finit par un procèsverbal que le commissaire dressa... contre les pompiers. Ils avaient allumé le feu; vingt ans après ils devaient, hélas I ne pas réussir à l'éteindre ! Cette fois le théâtre était sauvé, mais la pièce était perdue; la vingt et unième n'eut jamais lieu. Et pour comble d'ironie, il arriva au Saphir ce qui était arrivé aux Dames capitaines avec la Guerre joyeuse et à la Cir-

104 TROIS PlàCBS CENTENAIRES

cassienne avec Fatinitza : il devint Gillette de Nar^ bonne; la musique d'Âudran lui valut en France et à Télranger des représentations par centaines, et l'opérette rapporta à ses auteurs les milliers de francs que l'opéra-comique n'avait jamais rapportés aux siens.

Faut-il attribuer à cet échec le silence gardé depuis par Félicien David? Le fait est qu'il ne travailla plus pour la scène. On a bien parlé de la Captive, et, dans son supplément à la Biographie des musiciens^ M. Arthur Pougin parait croire que cet ouvrage dut être représenté après « le Saphir »; c'est avant qu*il faut lire. Il était question de la Captive du temps de VErosti'ate de Reyer, que le Théâtre-Lyrique annonçait pour 1857 et qui devait attendre 1871 pour être joué deux fois à l'Opéra. La Captive^ d'abord en deux actes, avait été augmentée d'un troisième acte avec ballet; ses interprètes s'appelaient M"'*' Saunier et Hébrard, MM. Monjauze et Petit. L'éditeur Oambogi annonçait « pour paraître le lendemain de la représentation, la Captive, grand opéra en trois actes, paroles de Michel Carré, musique de Félicien David » ; bien plus, cette première représentation était Qxée au 23 avril 1864. Une répétition générale eut lieu et, chose curieuse, brusquement, sans explications données à la presse, ni au public, la pièce fut retirée par ses auteurs. M. Arthur Pougin nous apprend qu'un autre opéra a dû rester encore dans le portefeuille du compositeur, car un chœur tiré de cet ouvrage, dont il ignore le titre, un a chant de guerre des Palicares », a été exécuté au Grand- Théâtre de Lyon en 1871.

Oette exécution a été la dernière d'un fragment inédit de Félicien David. L'auteur du Désert est mort dans une obscurité que ne pouvaient faire prévoir ses

succès d'antan. Les éditeurs ont encore dans leurs magasins des mélodies signées de lui, qu'ils dédaignent de publier; on a mis en vente quelques-uns de ses manuscrits ; c'est ainsi que le compositeur Albert Cahen s'est vu adjuger pour un prix dérisoire la partition d'orchestre autographe du Saphir; ni l'Etat, ni les particuliers n'ont voulu acquérir cet héritage artistique et subvenir ainsi aux frais du monument qu'on a essayé vainement de lui ériger; Félicien David attend encore sa statue.

Outre ces deux nouveautés, cinq reprises peuvent être mises à l'actif de Tannée 1865 : le Pré aux Clercs (4 mai); les Mousquetaires de la Reine (20 juin); Marie (10 juillet); les Deux Chasseurs et la Laitière (3 août); les Porcherons (26 août); V Ambassadrice (23 décembre).

Pour le Pré aux Clercs^ l'administration s'était mise en frais de décors et de costumes nouveaux, bien que là dernière reprise ne remontât qu^à trois années. Gouderc et Sainte-Foy, un Comminge et un Cantarelli qui n'ont jamais été égalés, gardaient leurs rôles; Achard (Mergy), bientôt remplacé par Capoul, Orosti (Girot), M"*' Oico (Isabelle), Monrose (la reine), Girard (Nicette) complétaient un ensemble excellent, tel que le succès se traduisit par 58 représentations dans les huit mois, et produisit, comme à la sixième, des recettes de 6,000 francs par soirée. Abd-el-Kader, qui vint à Paris à cette époque, manifesta môme le désir de voir cet ouvrage, bien qu'on le dût supposer peu sensible aux charmes de la musique européenne. Oe soir-là, il est vrai. M"" Dupuy remplaça M"* Oico. Estima-t-il qu'il perdait au change, ou plutôt la pièce ne répondit-elle point à son attente? bref, le fameux émir n'attendit pas la un du spectacle et partit au

4<1f Tl^OIS PlàCBS CENTENAIRES

TT ^^^ «^ $ecoûd acte. Mais une mention spéciale ^ , . i\wt j^ cette reprise ; d'abord parce que, depuis V^.*^ « ^>^ aux Clercs n'a plus jamais quitté le réper- 4tA>Trv <^tt^te parce qu'elle avait donné lieu à un ^i*vvv<^ entre le directeur de l'Opéra-Oomique et V,'** Xiosurose. Cette dernière s'était refusée à chanter !;%? irvHe de la reine qui lui avait été distribué, sous ^t:^texte qu'il ne rentrait pas dans son emploi. Elle (»i;ùda et perdit, « attendu, disait le jugement, qu'il ;>ppert de la partition mise sous les yeux du tribunal^ que ce rôle est bien celui d'une première chanteuse soprano, écrit pendant tout le cours de l'opéra sur la première portée ». Détail amusant, car il prouve que les juges s'entendaient mieux au code qu'à la musique : ils avaient évidemment confondu ligne et portée!,,.

Les Mousquetaires de la Reine ne présentaient d'autre intérêt que celui de montrer pour la première fois Àchard dans le personnage d'Olivier; seule, M"* Bélia était une Berthe de Simiane digne de son partenaire; Ponchard (Biron) manquait de voix. Bataille (Roland) de rondeur, et M^** Baretti (Solange) de virtuosité. La modestie du succès répondit à celle de l'interprétation.

Il n'en fut pas de même de Marie, dont là reprise offrait presque l'attrait d'une nouveauté I On ne l'avait plus revue depuis 1849, si ce n'est dans un exercice d'élèves au Conservatoire le 29 juin 1861, et on l'accueillit avec une grande faveur. M"*' Galli-Marié^ qui personnifiait l'héroïne, fut bien jugée un peu trop tragique; mais Oapoul ravit tous les cœurs par la façon dont il « soupirait », disait M. de Pêne, « une robe légère », propos que deux gens d'esprit, MM. Yveling Rambaud et E. Goulon rectifiaient ainsi dans^

leurs Théâtres en 7'ohe de chambre : a Gapoul aspire plutôt qu'il ne soupire; mais il fait soupirer les antres. » A côté de lui, Ch. Achard débutait officiel" lement dans le rôle d'Adolphe; auparavant, nous l'avons dit, il avait joué à la place de son frère; cette fois il parut pour son propre compte. Duvernoy (le baron), Nathan (Georges), Sainte-Foy (Lubin), M"**» Révilly (la baronne), Baretti (Emilie), Girard (Suzette), se partageaient les autres personnages. Un mois après, cette première distribution se trouvait modifiée par suite d'un fait dont les théâtres, quels qu'ils soient, présentent des exemples bien rares : la même pièce servant de début à trois artistes dans la niême soirée. Le 16 août, en efTet, Leroy prit le rôle de Oh. Achard, M"« Camille Gontié celui de M"« Baretti, et M"* Marie Roze celui de M"'® Galli-Marié. Leroy avait obtenu, la même année, aux concours du Conservatoire, le deuxième prix d'opéra-comique (classe Mocker), mais il avait déjà joué Tannée précédente, au Vaudeville, le rôle de Colin dans le Devin de village. Sa petite voix le prédestinait à l'emploi des seconds ténors, et le Chalet lui fournit, pendant longtemps, un de ses rôles favoris. M"® Camille Gontié, engagée quinze jours à peine auparavant, s'était jusque-là consacrée à l'enseignement du chant, et n'avait jamais paru sur un théâtre. Elle y fournit d'ailleurs une carrière fort honorable, et maintenant elle finit, comme elle a commencé, par le professorat. Quant à M"« Marie Roze, qui avait paru pour la première fois à la salle Favart, on l'a vu plus haut, comme élève du Conservatoire, dans un des pages de la Fiancée du Roi de Garbe^ elle avait obtenu, aux derniers concours, le premier prix de chant (classe Grosset) et le premier prix d'opéra-comique

108 TROIS PlàCBS CENTENAIRES

(classe Mocker). Quelques jours après, la nouvelle Marie deveuait Zeriine dans Fra Diavolo, et s'élevait peu à peu au rang d'étoile dans ce théâtre, auquel elle a appartenu pendant trois ans, et qu'elle devait quitter seulement après son triomphe dans le Premier Jour de bonheur. Avec ses nouveaux interprètes^ Marie obtint 44 représentations en cett.e première année, et 38 pendant les quatre suivantes. Depuis, elle n'a plus figuré au répertoire, et l'on n'a pas donné de suite au projet de la reprendre, en 1879, avec Nicot, Fûrst, Maris, Barnolt, Bernard, M"*«Chevrier, Thuillier, Ducasse et Decroix.

Les Deux Chasseurs et la Laitière ne tinrent pas longtemps l'affiche; mais n'était-ce pas déjà bien heureux de vivre encore après plus de cent ans? Le petit ouvrage de Duni datait en effet du 23 juillet 1763, et ne semblait pas appelé d*abord à une aussi longue existence. Les Mémoires secrets disent : « On regardait cette nouveauté comme si peu de chose qu'on ne l'avait point affichée. Elle a pris avec succès, à la faveur de la musique qui fait tout passer à cet heureux théâtre. » Dans sa Correspondance secrête, Grimm loue d'ailleurs poème et musique, observant que la pièce est du genre de celles de Sedaine, « qui, à la lecture, ne promettent pas l'effet qu'elles fout à la représentation. » Sainte-Foy (Colas), Bataille (Guillot), M"* Girard (Pierrette), se partagèrent les rôles primitivement établis par Laruette, Caillot et M"" Laruette, et Trillet figurait un personnage nouveau, car MM. Jules Adenis et Gevaert avaient été chargés de rajeunir l'un les paroles^ l'autre l'orchestre, travail qui valut à chacun d'eux un droit de un pour cent sur la recette. Les retouches s'imposaient presque; car, à l'origine même, l'in-

trigue avait paru si peu compliquée que la presse proposait à Tauteur, Anseaume, un dénouement plus heureux en ajoutant une troisième fable de La Fontaine, V Avare qui a perdu son trésor, aux deux dont il s'était déjà servi. Il n'en fut rien cependant et Ton renonça à démolir une maison dont la disparition aurait amené la découverte d'un trésor servant à enrichir les deux chasseurs et à faciliter le mariage de la laitière avec l'un d'eux. A la suite du décret de janvier 1791 proclamant la liberté des théâtres, les Deux Chasseurs et la Laitière furent une des pièces dont les petits théâtres s'emparèrent et qu'ils jouèrent le plus fréquemment, ainsi que la Servante maîtresse» Rappelons, pour terminer, que la reine Marie-Antoinette, en société du comte d'Artois et de M. de Vaudreuil, se plaisait à chanter l'ouvrage de Duni sur sa scène minuscule de Trianon. La reine se montra, parait-il, fort gracieuse en laitière ; mais la légende veut que le comte d'Artois n'ait jamais su son rôle.

La reprise des PorcheronSf non joués depuis 1856, fut la dernière qui eut lieu à la salle Favart, et fournit un complément de trente représentations. Sainte-Foy seul et Palianti conservaient leurs anciens rôles ; les autres étaient distribués à M"*®» Galli- Marié (M^**» de Bryane), Révilly (M"^» de Jolicourt), Bélia (Florine), MM. Crosti (Desbruyères), Bataille (Giraumont), et Montaubry (Antoine), chez qui Ton remarqua le premier soir, comme on l'avait déjà remarqué dans le Saphir ^ les premiers symptômes de cette maladie du larynx qui devait un jour si fâcheusement entraver sa carrière.

Enûn VAmbassadrice ramena une cantatrice qui partageait avec M™' Ugalde le privilège de 1' « intermittence ». M'^^ Cabel, pour laquelle il avait été u. 7

'i-»'^rii

pouvait avoir encore donné toute sa mesure ; il ifavait que vingt-trois ans I

L'année 1866 débuta par un échec fort inattendu, celui de Fior d'Aliza. On comptait sur l'ouvrage à ce point qu'il avait été question d'engager à l'Opéra- Comique M"« Adelina Patti, qui aurait joué le rôle principal une douzaine de fois. En fait les négociations furent entamées, mais n'aboutirent pas. Les journaux n'en continuèrent pas moins à exulter d'avance, proclamant bien haut : « On s'attend à un magnifique succès musical», et « ce sera, si nous sommes bien renseignés, une des soirées qui marquent dans les faâtes de l'art et laissent une grande œuvre au répertoire d'un théâtre. » Et Lamartine lui-même, assistant à une répétition , adressait à Victor Massé ces paroles soigneusement recueillies par la presse : « Monsieur, votre œuvre est de celles qui ennoblissent et agrandissent le domaine de l'art. Je suis fier non seulement pour moi, mais pour mon paysl »

Lamartine était d'ailleurs pour quelque chose dans la pièce, puisque les librettistes Michel Carré et Hippolyte Lucas avaient tiré leurs quatre actes d'un épisode de ses Confidences. Maillart s'en était quelque peu emparé déjà avec ses Pêcheurs de Catane^ et M. Antony Ohoudens devait y revenir plus tard avec Graziella. Pourtant le sujet semblait peu favorable à la scène, et tandis que Dumanoir lui offrait un Lutrin^ et Meilhac une Péruvienne, sans parler d'une Speranzay annoncée depuis longtemps, on peut s'étonner que le choix de Victor Massé se soit porté sur un tel livret.

Son tableau revêtait les couleurs les plus sombres ; on y pleurait plus que de raison ; la moitié du spec-

1S66 lt3

tBcle se passait dans une prÎBon, et la pièce n'avait guère de comique que le nom do théâtre où elle se jouait. De plus, bien des scènes rappelaient des situations connues. Exemples : Pior d'Aliza se déguisant en homme pour entrer dans la prison de Lucques et eu faire évader son amant — Fidélio ; Fior d'Aliza jouant un air de zampogna pour se faire entendre de Geronimo captif — Richard Cœur de Lion; Fiop d'Aliza, conduite au supplice, après s'être substituée à son amant, et sauvée à l'instant où l'exécution allait avoir lieu, par la grâce du coupable qu'a obtenue le père Hilario — le Déserteur, En revanche un personnage était de l'invention des librettistes, et Lamartine n'oublia pas de les en féliciter quand il leur écrivit dans une lettre alors rendue publique : « Je n'ai été que l'occasion et nullement l'auteur de votre pièce. Le troisième acte entre autres, le plus charmant, est entièrement de vous. Le personnage de la folle est une invention à laquelle j'avais eu la ■maladresse de ne pas songer. »

L'épisode auquel le poète fait allusion, quelque peu analogue d'ailleurs à celui de Lara, était h la férité un triomphe pour M"' Gallî-Marié qui, par l'énergie de son jeu, avait mis ce rôle secondaire au premier plan. Mais la plupart des autres interprètes manquaient d'entrain et de passion, Achard (Geronimo), Crosti (Hilario), bientôt remplacé par Bataille, etM"' Vanden Heuvel Duprez, réengagée pour la circonstance, et dont on admirait toujours la méthode parfaite, sans pouvoir constater une augmentation dans le volume de sa vois.

La première représentation, retardée par les modifications qu'Achard avait demandées dans sa partie, eut lieu le 5 février 186ii. La presse se montra des

il4 TROIS PIÈGES CENTENAIRES

plus farorables. A son appel chaleureux le publia, trop sévère peut-être, répondit par trente-trois représentations. Vainement on essaya de lancer en dehors <àe Paris cette œuvre nouvelle qui, disait une note officieuse et bizarre envoyée alors aux journaux, « fera la fortune des directeurs de province. Fior d'Aliza^ œuvre de maître par son sentiment religieux et exalté, son intérêt poétique et attendrissant, est €idmirablement disposée pour plaire au public de prO" vince^ qui réagit en faveur de Tart sérieux et des bonnes mœurs, contre le poivre et le piment de beau- <;oup de pièces modernes destinées pour la plupart aux désœuvrés et aux étrangers blasés de la capitale^ Elle relève le goût et raffermit les saines traditions. » Le boniment est complet ; mais il s'excuse par les circonstances qui Tout provoqué. Fior d'Aliza n'avait pas trouvé d'éditeur, et ne fut publiée que plus tard. «. Je n'ai pas voulu, nous avouait M. Choudens père, qu'une œuvre de Victor Massé ne fût pas gravée. » Quoique publiée plus tôt, la partition de Zildu n'était pas préférable. Cet opéra-comique en deux actes joué le 28 mai, avait pour auteurs d'une parA Saint- Georges et Ohivot, de l'autre Flotow. C'est un conte des Mille et une nuits, proche parent de la nouvelle de Voltaire Cosi-sancta ou un petit mal pour un grand bien, une histoire d'Orient où l'on voit ie fameux calife de Bagdad parcourant incognito les rues de sa ville, protégeant les innocents et punissant les coupables. L'innocente ici est une jeune fille, venue à Bagdad pour réclamer au docteur Babouc mille écus d'or qui lui sont dus ; mais, comme elle est jolie, le docteur émet, avant de rendre l'argent, des prétentions qu'on devine. La malheureuse s'adresse au cadi qui, pour lui rendre justice, émet les

mêmes prétentions, puis au vizir lui-même qui ne veut pas se montrer plus délicat. C'est le calife en personne qui, à la faveur d'un déguisement, se m41e à l'intrigue, et amène par son mariage avec la jeune victime le plus heureux des dénouements. En relisant cet ouvrage oublié, on devine aisément qu'il se confond avec la Nuit des Dupes, pièce commandée par Perrin à Flotow en 1862, lors d'un passage du compositeur à Paris. Parmi les artistes alors désignés comme interprètes, M"* Révilly seule avait gardé son rôle ; celui de Gourdin avait passé à Crosti, celui ide Oouderc à Prilleux, et celui de Lemaire à Sainte- Foy qui représentait un impayable cadi, surtout lorsque Zilda le bernait en le faisant danser. C'était le temps où Ton se pressait au Gymnase pour voir dans les Curieuses, de Meilhac et Halévy, le vieux Derval faire le petit chien devant une jeune a cocodette ». Les deux scènes avaient quelque analogie; mais le succès fut bien différent, car Zilda ne dépassa pas vingt-trois représentations.

Plus triste parut encore la destinée de José Maria^ opéra-comique en trois actes de MM. Cormon et Meilhac, musique de M. Jules Cohen, répété sous le titre du Salteador, représenté le 16 juillet 1866, et joué seize fois seulement, José Maria est un bandit qui épouvante la ville mexicaine dans laquelle se passe l'action, mais que jamais personne n'a vu. Un certain Carlos, amoureux d'une jeune veuve, a la singulière idée, pour se faire épouser de sa belle, de lui voler toute sa fortune, sauf à la lui rendre au dénouement, en lui apprenant en même temps, qu'il n'est pas, comme elle le croyait, le brigand redouté de tous. José Maria pourrait s'appeler la dernière incarnation de Fra Diavolo, car on n'a plus revu depuis, à la salle

Favart, ce type usé déjà, tant il avait servi, mais que sauvait encore l'élégance de son interprète, Montaubry. Melchissédec, Ponchard, Nathan, M"" Galli- Marié et Bélia défendirent la pièce de leur mieux : mais le compositeur ne put encore atteindre au succès.

L'année s'annonçait mal, car Gounod lui-même ne fut guère plus heureux avec sa Colombe^ deux petits actes durant à peine une heure et demie, bijou plus charmant qu'il n'est gros, badinage aimable où la légèreté de touche s'unit à l'inspiration. La Fontaine en avait fourni le sujet, puisque la Colombe n"est qu'une adaptation de son naïf et joli conte, le Faucon. MM. J. Barbier et Michel Carré en avaient tiré un petit acte d'abord joué à Bade, sur le théâtre de M. Benazet, fermier des jeux, par Roger, Balanqué, M™" Oarvalho et Faivre. Puis ce premier acte s'était, sans grande utilité d'ailleurs, augmenté d'un second, et, dans cette version, l'ouvrage fut servi au public parisien, le 7 juin 1866, par Capoul, Bataille, M"«' Cico et Girard, cette dernière bientôt remplacée par M"** Bélia. La Colombe s'envola bien loin au bout de vingt-neuf représentations et ne reparut plus qu'au théâtre Taîtbout, transformé en « Nouveau Lyrique », le 4 novembre 1879, avec Gruyer, Morras, M"»" Peschard et Parent. A treize ans de distance, les résultats ne différaient guère ; vingt'quatre soirées seulement donnèrent alors le maigre chiffre de 8,315 francs. Au reste, en 1866, la représentation de cet ouvrage ressemblait à un souhait de bienvenue au nouveau membre de l'Institut qui, le 12 mai précédent, avait été élu en remplacement de Glapisson par 19 voix contre 16 données à Félicien David. L'auteur de Faust^ quoiqu'il fût déjà en pleine possession de sa célébrité, n'avait jamais frappé à la porte de l'Opéra-

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Comique. On parlait, il est vrai, l'année précédente, du Médecin malgré lui dont l'heure ne devait sonner qu'en 1872.. Mais la fermeture du Théâtre-Lyrique et la guerre devaient éloigner Gounod de la place du Ohâtelet où il avait obtenu de retentissants triomphes, et c'est alors seulement qu'on put tour à tour applaudir à la salle Favart Roméo et Juliette^ Mireille, Philémon et Baucis^ Cinq-Mars,

Les reprises de cette année 1866 offrent un intérêt médiocre. Avec Crosti (Frontin), Nathan (le bailli) et M"* Girard (Babel), le Nouveau Seigneur du village, parti depuis 1856, revenait le 1" janvier, jour mal choisi pour fêter dignement son retour. Le 6 juillet, on essayait les Sabots^ de Duni, fort usés depuis le temps qu'ils avaient servi, une des pièces les plus anciennes du répertoire, puisqu'elle date de Tannée 1768, et que la verve de M"« Girard était insuffisante à rajeunir. Le public resta indifférent, et quelques journalistes, Nestor Roqueplan entre autres, dans le Constitutionnel^ protestèrent énergiquement contre cette exhumation inutile. Leur voix eut de l'écho, malheureusement peut-être, car il est à remarquer que les Sabots sont la dernière pièce antérieure à l'ouverture de la salle Favart, et remise à la scène dans ce théâtre. C'est presque, si l'on peut s'exprimer ainsi, la suprême lueur jetée par le répertoire primitif, jugé désormais trop dépourvu d'intérêt dramatique et musical.

Joseph^ dont la dernière apparition remontait à 1852, eut un meilleur sort. Le principal rôle était confié à Capoul, le charmant ténor qu'une maladie avait éloigné de la scène pendant l'hiver, et que VAmbassadrice avait ramené dès les premiers jours de mai. Gomme autrefois Mario, il était alors l'objet

de compétitions nombreuses, et le Théâtre-Lyrique notamment essayait de l'arracher à TOpéra-Oomique. On cherchait un interprète pour Roméo et Juliette; on racontait que M. Carvalho payait son dédit de quarante mille francs et lui offrait cinq mille francs par mois. Ce qu'il y a de certain, c'est que des pourparlers furent engagés, mais n'aboutirent pas. Oounod écrivit une lettre et choisit Michot pour interprète ; Capoul resta momentanément à la salle Favart, -et si, depuis, il parut sous le pourpoint de Roméo, ce fut en chantant la musique du marquis d'Ivry ^t non celle de Gounod. A côté du séduisant Joseph, M^^"" Marie Roze représentait un délicieux Benjamin, ^t parmi les fils de Jacob, personnifié par Bataille, figuraient bien modestement, sous les traits de Gad ^t de Ruben, deux artistes dignes de mention. L'un débutait ce soir-là, M. Voisy qui,. quelques mois plus tard, allait créer le rôle de Frédéric dans Afigmon ; l'autre, Lhérie, avait débuté le 23 février dans VAmbassadrice, nouveau Bénédict qui sortait du Conser« vatoire avec un simple deuxième accessit d'opéracomique. Alors on ne le remarqua guère, sauf peut- ^tre dans le Songe d'une Nuit d'été, où le 2 octobre de la même année, il fit applaudir un Latimer plein de chaleur et d'entrain, à côté d'Achard, de Grosti, et de M"*» Oabel qui abordait avec succès le rôle d'Elisabeth. Dix ans plus tard, Lhérie avait l'honneur d'être le premier Benoît du Roi Va dit et le premier Don José de Carmen, Ces deux créations marquaient le point culminant de sa carrière, et le ténor se transformait depuis en baryton I — La place est peut-être opportune, puisqu'on parle de Joseph, pour rappeler ici les vers peu connus qui parurent à l'époque de la première représentation sous le nom d'un homme

grave, M. Guizot, dans un journal non moins grave, les Débats. Ils étaient adressés à Méhul lui-même et commençaient ainsi :

Sublime élève d'Apollon^ toi, dont l'Europe charmée Inscrit la mémoire et le nom Aux portes de la Renommée; Dont le talent toujours égal Répand partout les mêmes charmes.

Toi qui nous arrachas des larmes Dans Stratonice et dans Uthal, Rival heureux de Linus et d'Orphée, A tant de triomphes si beaux.

Tu yiens, par des succès nouveaux, D'ajouter un nouveau trophée I Joseph reparait à ta voix, Et, contant sa touchante histoire, Vient t'assurer de nouveaux droits A nos respects comme à la gloire.

Dans cet ouvrage séducteur Brille le feu de ton génie ; Partout ta divine harmonie Entraîne et ravit notre cœur. . .

De ton génie ainsi la sublime puissance

Habilement a su nous retracer

Le langage de la nature.

Et les pleurs que tu fais verser

Sont ta louange la plus sûre.

Le 3 septembre, la reprise de VEpreuve villageoisef •qu'on n'avait pas jouée dçpuis 1861, servit au début de M"' Seveste, artiste intelligente, dontle jeu remportait sur la voix. Second prix de cixant et d'opéra-comique au Conservatoire (classes Giulani et Mocker) •en 1865, premier prix d'opéra- comique en 1866^ M"* Seveste était, si Ton peut dire, de lignage artistique. Son père et son oncle avaient dirigé jadis le

120 TROIS PIÂGBS CENTENAIRES

Théâtre-Lyrique, et pour frère elle avait ce jeune comédien du Théâtre-Français, Seveste qui mourut sur le champ de bataille en 1871. Ce début de la nouvelle Denise fournit l'occasion de montrer de quelle faveur régulière et continue jouissait VEpreuve villas geoise à la salle Favart.

1853 ^ 28 représentations. 1859 — 6 représentatioDs.

Soit un total de 152 représentations.

A part une interruption de 1862 à 1866, l'ouvrage de Grétry s'était donc maintenu presque vingt-cinq ans de suite. Depuis la guerre, on l'a revu, mais à la salle de la place du Châtelet, et avec des interprètes tels que tout succès devenait impossible.

Les deux dernières reprises le même soir, 10 décembre, n'avaient qu'un intérêt de distribution : le Chien du jardinier^ négligé depuis cinq ans, avec M"" Seveste (Catherine), Bélia (Marcelle), MM. Crosti (Justin), Ponchard (François), et Lalla-Roukh avec I^mea qj^jq q^ BéUa, MM. Capoul et Melchissédec, qui, pour la première fois, tenaient les rôles de Noureddin et de Baskir.

Pour compléter le journal du théâtre à cette époque, il reste à mentionner la mort de Lejeune, artiste modeste qui jouait les utilités^ le début malheureux de M"* Labat, le 26 juillet, dans la Fille du Régiment, et la rentrée de M"* Ugalde dans Galathée, le 6 juillet, puis dans le Caîd^ retour d'Orléans, bientôt suivi de départ^ puisque l'inconstantô

cantatrice retournait aux Bouffes- Parisien s. D'autres retraites se produisent encore, laissantquelques vides, par exemple celle de M. Nathan qui devait du reste rentrer bientôt au bercail, et celles de M"* Décrois et Monrose, et surtout de la vieille madame Casimir, qui tenait avec bonhomie et saas voix les rôles de duègne, après avoir si brillamment créé Zampa et le Pré aux Clercs, dont le 8 octobre on donnait la 885» représentation avec la 413' de Marie.

De tels chevrons n'étaient pas réservés au Fils du brigadier. Cet opéra-comique en trois actes, joué pour la première fois le 25 février 1867, avait pour librettistes Labiche et Delacour, étales deux noms faisaient espérer quelque pendant au Voyage en Chine: il n'en fut rien. La pièce met en scène un père et un fils, servant sous le même drapeau français, pendant les guerres d'Espagne, l'un comme brigadier, le père, l'autre comme officier, le fils. On devine que pour avoir obtenu si peu d'avancement dans sa carrière, le père doit cacher quelque défaut ; il se grise en effet, et, le soir d'une bataille, il a levé la main sur son supérieur, sur son Qlsl Les péripéties par lesquelles passent les deux héros de celte aventure dont un adjudant a été témoin, et qui doit se dénouer au conseil de guerre, — favorablement, bien entendu — forment l'intrigue de cette comédie dramatique, ou de ce drame comique. La musique n'était pas dénuée de valeur ; on pourrait citer le rondo bouffe dit par Leroy (Frédéric), « Ah I qui me rendra maman et papal », l'invocation au vin et au cigare spirituellement dite par M"* Girard (l'hôtelière Catellna], un charmant duo de femmes, une romance bien chantée par Grosti qui, pour le rôle du brigadier, avait pris la place de Couderc, alors

122 TROIS FlàCEd CENTENAIRES

indisposé. Mais rensemble de la partition demeurait terne. Montaubry chargé du rôle principal (Emile), lui prêtait le faible appui d^une voix très fatiguée ; en revanche, le chapeau que portait M'^^ Marie Roze (Thérèse), au second acte, fit à ce point sensation qu'il excita la verve d'un journal plus sérieux d'ordinaire, le Temps. Il semblait d'ailleurs qu'à cette époque Victor Massé ne put retrouver sa verve d'antan. La malchance s'acharnait après lui. Il traite un sujet poétique, Fior d^Aliza^ et se heurte au succès du Voyage en Chine ^ une pièce gaie ; il veut traiter un sujet gai, en s'adressant à Labiche et Delacour, et se heurte au triomphe de Mignon^ une pièce poétique, et n'obtient que vingt^deux représentations. Désormais la fécondité du compositeur se ralentit ; Paul et Virginie, le nouvel ouvrage qu'il met aussitôt sur chantier, ne voit le jour que neuf ans plus tard et une Nuit de Cléopâtre, son chant du cygne, ne parait à rOpéra-Comique qu'après sa mort. Comme on le voit, le goût des grands ouvrages le hantait à la fin de sa carrière. Les succès ou demi-succès de la Reine Topaze et des Saisons lui faisaient oublier les échecs de la Fée Carahosse^ de la Fiancée du Diable^ de Fior d'Aliza, Il dédaignait ce genre léger auquel il devait sa plus pure gloire. Théophile Gautier disait : « Le vrai accompagnement d'un opéra en un acte, ce sont les bancs qui retombent, les portes qui s'ouvrent et les gens qui se mouchent. » Victor Massé partageait cette manière de voir, et depuis longtemps, il n'admettait plus, pour son usage personnel, que les pièces à longue haleine, comme le prouve le fragment d'une de ses lettres portant la date de 1858 : « Si je continuais à écrire des levers de rideau, je serais bientôt parqué dans ce genre, comme Ziem

1867 tSS

dans ses -vues de Venise, Jacque dans ses cochons, Corot dans ses effets du matin. Quaad Meissooier fait un tableau, malgré sa petitesse, on en connaît sa grande valeur. Il u'en est pas ainsi des opéras-comigaes en un acte. Le public me croira donc plus fort maintenant que je quitte les soi-disant petites choses pour les grandes. Eq musique le préjugé de la tragédie existe encore. » Erreur pu illiuion, quelque succès qu'aient obtenu certains de ses ouvrages en trois actes, ce sont les Noces de Jeannette et Galathée qui feront vivre sa mémoire.

Quatre jours avant le Fils du brigadier, une représentation extraordinaire avait été donnée au bénéfice de la caisse de secours des artistes de l'orchestre. Ces séances, aujourd'hui relativement fort rares dans les théâtres subventionnés, se produisaient a.iors volontiers. On en compte une en 1865, le 9 janvier, pour la caisse de secours des artistes dramatiques, et trois en 1867. Celle de 1865 offrait comme principale attraction la célèbre Frezzolini, chantant un air de la Somnambule et uo air de Martha. Le programme léunissait, en outre, les concours de l'Opéra-Comîque pour le deuxième acte de Galathée (GourJin, Ponchard, Sainte-Foy, M°* Cabel) ; de l'Opéra pour un pas de troi!;, dansé par M. Coralli, M"" VilUers et Fiocre; des Variétés, pour Un garçon de chez Véry {Potier, Courtes, M"" Bader) ; des Français, pour la Famille Poisson (Prévost père et fils, Talbot, Barré, M"° Emilie Dubois) ; enfin, de Levassor, qui récita les Rêves d'un Anglais, et àt 9arasate qui exécuta une fantaisie sur Faust. En 1867, des trois représentations extraordinaires, la plus brillante comme recette fut celle qui eut lieu le 25 mars au bénéfice de M'^' Oallî-Marié; on avait doublé le prix des

rf

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places et réalisé la somme de 12,114 fr. 50 c* M^^ Nilsson (air de la Flûte enchantée et deux mélodies suédoises), M°»® Oabel, MM. Oaron, Sàinte-Foy, Ritter, accompagnaient sur Taffiche le premier acte de Mignon et les Rendez^vous bourgeois joués en tra^ vesti et distribués ainsi : M"' Ugalde (Bertrand) parfaite, notamment dans la scène de la peur, W^^ Marie Boze (Charles), charmante dans son costume de satin rose. M"* Alphonsine (Dugrayier), un peu trop caricaturale, M"« Galli-Marié (César), très menue et inférieure à ce que Ton attendait d'elle, M"* Seveste (Jasmin) ; MM. Bataille (Reine), Capoul (Louise), portant à ravir la robe blanche, Crosti (Julie), excel« lent et rappelant à s'y méprendre la mère Boisgontier. Malgré Tattrait de cette distribution curieuse et injustement critiquée par la presse, la tentative ne se renouvela pas, et le 14 mai, la représentation extraordinaire au profit de la caisse de secours des auteurs ramena les Rendez'vous bourg eois, mais non travestis, en compagnie du quatrième acte de la Juive (Villaret et M"* Mauduil), et du Cas de cons' cience (Bressant, Mirecourt et M"** Plessy); M"*» Nilsson et Vanden Heuvel Duprez participèrent à cette séance qui produisit 7,015 francs. La représentation du 21 février fut la plus modeste, puisqu'elle ne produisit que 3,486 fr. 50 c. de recette. Les deux Sourds^ joués par la troupe des Variétés, le Legs^ par la troupe des Français, le premier acte de Joseph^ par la troupe de TOpéra-Comique, des chansonnettes dites par Sainte-Foy et les frères Lionnet, un duo pour violon et piano sur des motifs de Gounod exécuté par Sarasate et Diémer se partageaient les honneurs du programme. On y entendit une cantatrice suédoise, M^* Mina Gelhaar, premier soprano de l'Opéra de

'Wii

Stockholm, qui, dans les variations de Rode, l'air de la Reine Topaze^ une mélodie suédoise et une mélodie norvégienne, ne parvint pas à éclipser sa compatriote et rivale, M"* Nilsson. Oe même soir, les prix de Rome virent se produire un essai qui ne devait pas se renouveler. Tandis que les cantates couronnées par rinstitut sont aujourd'hui uniformément interprétées à rinstitut même, dans la grande salle des séances^ au mépris des lois les plus élémentaires de l'acoustique, alors on cherchait un local propre à ces auditions, et chaque année amenait son déplacement.

La cantate de 1864, Ivanhoé^ poème de Roussy, musique de Sieg, fut exécutée le 18 novembre à VOpéra; celle de 1865, Renaud dans les jardins d'Armide^ poème de Camille du Locle, musique de Ch. Lenepveu, élève d'Ambroise Thomas, fut exécutée par Capoul, Petit et M"® Marie Roze, le 4 janvier 1866, dans la salle du Conseroatoire; celle de 1866, Dalila, poème de Vierne, musique d*Emile Pessard, élève de Garafa et Bazin, fut exécutée par Caron, Ponsard et M"* Eléonore Peyret, remplaçant M"* Marie Sasse alors malade, le 21 février, à YOpéra- Comique. Celle de 1867, le dernier Ahencérage^ poème de Cicil, ne fut jamais exécutée, le prix n'ayant pas été décerné cette année-là ; les concurrents malheureux, dont deux devaient prendre leur revanche, et les deux autres se faire tout de même une place dans le monde musical, s'appelaient Salvayre, Henri Maréchal, Benjamin Godard et Emile Bernard I

Si, par Texécution de sa cantate, M. E. Pessard était entré à la salle Favart en quelque sorte indirectementy M. Massenet y entra directement le 3 avril,

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arec la Grand'Tante, opéra-comique en un acte, pa» rôles de MM. J. Adenis et Ch. Orandmougin. 0*était l'un des trois levers de rideau commandés en 1866 par M. de Leuven pour satisfaire Fopinion, qui protestait contre Tinjuste oubli où le théâtre laissait les lauréats académiques. Conte, Samuel David et Mas^' senet furent désignés ; ils se mirent à Tœuyre, et Massenety Fhomme exact et actif par excellence^ arriva bon premier, en vertu du principe qui a toujours été la règle de sa vie artistique : travailler, travailler sans cesse et ne jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même. Le libretto de la GratKTTantef annoncé d'abord sous le nom d'Alice^ n'était pas une merveille d'invention. La scène se passe en Bretagne, dans un vieux château que le jeune de Kerdrel prétend faire vendre, après la mort de son grand-oncle ; il vient d'en hériter^ parce que le vieillard n'a pas eu le temps de signer le testament qu'il voulait faire en faveur de la marquise, sa femme. Mauvais sujet, le jeune homme a quitté sa famille ; il croit donc avoir affaire à une grand'tante laide et vieille. Tout au contraire, c'est une jeune fille charmante et pauvre que le marquis avait recueillie, et qui a consolé les dernières années de son existence. Le Jeune homme la voit, l'aime et finit par l'épouser après les petites péripéties qu'amène l'histoire d'un testament tour à tour signé faussement, puis déchiré. Le compositeur avait vingt-deux ans, et faisait ainsi ses premiers pas dans un théâtre où il devait compter par la suite un nombre considérable dereprésentations avec Manon, Esclarmonde et Werther, tandis qu'il n'en obtenait alors que dix-sept ; mais déjà l'on rendait justice à ses qualités scéniques et à l'adresse de 43a facture. La Revue et Gazette des Théâtres écrivait

LA

notamment que cette partition « vive, charmante, spirituelle, révèle un compositeur habile et bien doué ; on y sent déjà la personnalité du musiciea« Elle a de la distinction et de la grâce. La pièce est légère et M. Massenet a bien écrit la musique qui convenait à cet agréable poème. Un maître expérimenté n'aurait pas fait preuve de plus de tact et de goût. > Gette petite pièce, dans laquelle un rôle, confié d'abord à Prilleux, avait été coupé pendant les répétitions, était d'ailleurs finement interprétée par Capoul, M"' Girard, et une débutante, une élève de Duprez, appelée plus tard à faire parler d'elle, M"' Heilbron. « Une toute jeune, toute frêle, toute mignonne et très adorable personne ; dix-sept ans, une physionomie fine et douce, une vraie vignette, une voix facile et agréable, de Tintelligence, de l'acquis déjà ; de la distinction, de l'aisance I » Voilà le portrait-carte, « l'instantané », dirait-on aujourd'hui, que certain journal traçait alors de la débutante.

Le 27 janvier un autre début s'était produit dans le Maçon (rôle d'Irma), celui de M"® Léon Duval, qui avait obtenu aux concours du Conservatoire, en 1866, le 1" accessit de chant (classe Battaille), et le 2« prix d'opéra-comique (classe Couderc); le 13 septembre débutait dans le Pré aux Clercs (rôle d'Isabelle) M"* Derasse, qui venait de remporter dans le même établissement, en 1 867, les trois premiers prix de chant, d'opéra et d'opéra-comique (classes Révial, Duvernoy et Mocker) ; le 18 décembre, enfin, débutait dans le Domino noir (rôle d'Angèle) un autre lauréat de ces mômes concours, M"® Brunet-Lafleur, qui avait mé« rite le premier prix de chant (classe Révial), le premier prix d^opéra (classe Duvernoy) et le second prix

d'opéra-comique (classe Mocker}. D*autre part, le 4 décembre paraissait pour la première fois, dans le Songe d'une Nuit d'été, l'un des plus brillants élèves du Conservatoire, Oailhard, gui s'était vu décerner, comme sa camarade M^^" Derasse, en cette même année 1867, les trois premiers prix de chant, d'opéra et d'opéra-comique (classe Révial, Duvernoy et Couderc) ; le nouveau Falstaff fit applaudir, outre sa belle voix, une prestance qui lui permettait de rivaliser avec les succès d'un Montaubry et d'un Capoul. Rappelons, parmi les menus faits de l'année : une reprise des Sabots de la Marquise^ non joués depuis 1863, et donnés, le 13 septembre, avec Crosti, Sainte-Foy, Palianti, M^^^s Bélia et Seveste; la rentrée de Couderc dans les Noces de Jeannette, le 16 décembre, après une assez longue absence que la maladie avait motivée ; le Postillon de Lonjvmeau (août) avec une nouvelle Madeleine, M"* Girard ; le Pré aux Clercs avec une nouvelle reine, W^* Bélia, le môme soir où débutait M»e Derasse; Maître Pathelin (23 décembre), avec une nouvelle Bobinette, M"* Seveste. Une seule reprise domine toutes les autres, celle de VEtoile du Nord qu'on n'avait pas revue depuis 1861, avec Battaille et M"* Ugalde, remplacés sur la fin par Troy et M"* Saint-Urbain ; elle reparut le 6 juin avec une distribution toute nouvelle, qui n'avait conservé de l'ancienne que le brave Duvernoy dans son rôle d'utilité du général Tchérémétief. C'est la rentrée de M"« Cabel qui avait donné l'idée de cette reprise ; mais depuis dix-huit mois on la retardait sans cesse, faute de s'entendre sur le choix des interprètes, et par suite aussi d'une indisposition de Crosti qui le força de renoncer au rôle de Peters. Bataille, désigné d'abord comme Oritzenko, monta en grade et devint

le czar, tout comme à la création, son presque horno* nyme Battaille, et fut remplacé par Beckers, un expensionnaire de TOpéra-Oomigue, qui fut réengagé pour la circonstance, et céda lui-même sa place à Nathan, avant la fin de Tannée. Capoul (Danilowitz), bientôt doublé par Lhérie, chanta pour la première fois, à l'Opéra-Oomique, une romance écrite autrefois pour Mario et depuis interprétée par Gardoni> lors des représentations de l'ouvrage à Londres. Citons enfin les noms de Leroy (Georges), Lhérie (un cavalier), M"« Bélia (Prascovia), à laquelle succéda M"® Heilbron, M"e8 Seveste et Du val (les deux vivandières). Il était, semble-t-il, dans la destinée de VÉtoile du Nord de briller plus particulièrement les années d'Exposition universelle ; on l'avait donnée en 1855, dans tout l'éclat de sa nouveauté ; on la revoyait en 1867, et on la revit en 1878. La première série de représentations (1854-61) avait produit 262 représen* tations; la seconde, pour 1867, en produisit 39; la troisième, 1878-80, 70; enfin, 1885 et 1 887 fournirent un regain de 32 soirées et de 3 matinées, ce qui donne un total de 406 représentations à la salle Favart pour l'ouvrage de Meyerbeer.

Le dernier événement important de Tannée est, à la date du 23 novembre, la première de Robinson Crusoéy opéra-comique en trois actes, paroles de Oormon et Crémieux, musique d'OiFenbach. L'auteur de cette Orande-Duchesse^ qui atteignait alors sa deuX' centièmej était hanté par le désir d'obtenir un vrai succès dans un théâtre plus sérieux que ceux où il fréquentait d'ordinaire. Dès 1862, il avait été vaguement question pour lui d'un ouvrage avec MM. Meilhac et Halévy ; puis, quand on eut reçu Robinson Crusoéj il eut soin de se défendre par avance auprès de la

130 TAOIS PIÂGBB CENTENAIRES

presse et du public d'avoir écrit un a opéra bouffon y>^ II n'en est pas moins vrai que les auteurs avaient d'abord songé aux Bouffes-Parisiens pour y apporter leur pièce, et il est non moins vrai que les morceaux les puis réussis de la partition furent les couplets, le» ariettes qui auraient convenu à un petit théâtre. Le premier soir, la salle contenait bien des amis, car presque tous les interprètes eurent leur bis, M"® Oico (Edwige) avec sa ronde, « Debout, c'est aujourd'hui dimaache », et son arioso, « Si c'est aimer n ; M"* Galli- Marié, un charmant Vendredi, avec sa berceuse; M"* Girard (Suzanne) avec ses couplets, « C'est uik beau brun » ; Sainte-Foy (Jim Ooks) avec sa chanson du « Pot-au-feu » ; n'oublions pas M"® Revilly, Ponchard et Orosti qui, ayant eu le malheur de perdre une petite fille, quelques jours après, fut remplacé . par Melchissédec ; tous furent chaleureusement accueillis, sauf le protagoniste Montaubry, dont la décadence apparut assez visiblement pour causer un désappointement, voisin de la consternation. Robinson mourut au bout de trente-deux représentations*

Au reste, le succès n'avait pas besoin de « nouveautés » pour remplir la caisse du théâtre en cette année de plaisirs et de richesse. Le succès était par» tout dans ce Paris, envahi par les étrangers, et tout animé par le bruit joyeux de fêtes resplendissantes - Devant les recettes toujours croissantes, on s'explique la libéralité du directeur, M. de Leuven, qui accorda une augmentation de dix pour cent, à partir du 1®' juillet jusqu'à la fin de l'Exposition, à tous ses artistes et employés dont les appointements ne dépassaient pas 2,000 francs. Petites et grandes scènes se disputaient la faveur du public, et toutes étaient plus^ ou moins « honorées » par la présence de quelque

auguste visiteur. La salle Pavart eut, comme les autres, ses soirées « par ordre ». Dès le 10 juin, le roi de Prusse, le prince royal de Prusse, le grand-duc de Saxe-Weimar, assistaient au Voyage en Chine, et se faisaient présenter le compositeur, qu'ils félicitaient chaudement; l'un des grands-ducs de Russie et le comte Tolstoï étaient venus également ce même soir, mais sans apparat, sur le désir exprimé par eux de jouir des bénéfices de l'incognito. Mignon est donnée le 17 juin pour le prince Georges de Mecklembourg- Schwerin, le 21 pour le grand-duc et la grandeduchesse de Bade, le 25 pour le prince Arthur d'Angleterre; V Etoile du Nord est offerte le !«' juillet au vice^roi d'Egypte, et le 5 au sultan ; Mignon encore attire le 9 le grand-duc de Saxe, le 6 août, le roi de Portugal, le 21 septembre la grande-duchesse de Mecklembourg, le 26 octobre, l'empereur d'Autriche. Et la foule se pressait pour apercevoir le visage de tous ces hôtes. On put croire qu'il avait obéi à une curiosité de ce genre, le malheureux qui, un soir de septembre, se pencha hors de sa loge et tomba du cintre sur la scène. Renseignements pris, il s'agissait simplement d'un figurant qui, n'ayant pas été admis à paraître, pour cause d'ivresse, s'était introduit dans la salle pour y voir le spectacle auquel son état ne lui avait pas permis de prendre part.

Cette année-là, on devine que les fêtes du 15 août furent brillantes, et les cantates d'usage applaudies. A rOpéra-Oomique, celle de 1865 s'appelait France et Algérie, paroles de Jules Adenis, musique d'Adrien Boieldieu; celle de 1866, les Moissonneurs, paroles de Du Boys, musique de M. Ferdinand Poise ; celle de 1867, Paris en 1867, paroles de Gustave Chouquet, musique de M. Laurent de Rillé^ cantate chantée

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par Mil' Marie Roze, M. Orosti et les chœurs de rOpéra-Oomique auxquels s'étaient joints, pour l'ensemble final, ccTHymne à la Paix», cent orphéonistes de la Société des Enfants de Lutèce. M. J. Massenet avait écrit, lui aussi, sur des paroles de M. Jules Adenis, une cantate pour le Théâtre-Lyrique, Paix et Liberté^ dont le manuscrit, transporté plus tard à rOpéra-Oomique, a malheureusement disparu dans l'incendie, sans que l'auteur en eût conservé copie. Rossini, enfin, le vieux Rossini ne dédaignait pas ce genre de besogne « o£S.cielle », composant, pour la distribution des récompenses au Palais de Undustrie, son hymne dédié ce à Napoléon III et à son vaillant peuple », morceau bizarre sur le manuscrit duquel se trouve, au-dessous de la mention, « avec accompagnement de musique symphonique, de musique militaire et... de canons », le fameux « Excusez du peu ! 9 tant de fois cité depuis.

C'était la dernière œuvre du maître qui, quelques mois après, le 10 février 1868, voyait donner la 500* représentation de son chef-d'œuvre, Guillaume Tell. Ce même soir, TOpéra-Comique affichait la 856* représentation du Chalet et la 1166<' de la Dame blanche^ et, treize jours après, un autre illustre vieillard, Auber, donnait encore un ouvrage nouveau qui allait être le grand succès de Tannée. A Paris le Premier Jour de bonheur, à Munich les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, voilà le curieux contraste qu'oJBFre en 1868 l'histoire musicale de deux peuples qui naguère se traitaient en amis, et que la guerre devait, quelques mois plus tard, jeter l'un contre l'autre, aux jours sombres et douloureux de l'Année terrible.

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