‹ Histoire de l'Opéra-Comique: La seconde Salle Favart--1840-[1887]Chapitre 8 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

AVANT LA GOBnRB

Oette période est une des moins brillantes qu'ait traversëes la salle Favart. C'est la fin d'un régime politique qui s'effondre dans la plus terrible des guerres ; c'est la &n d'une direction qui voit, le 20 janvier 1870, M. du Locle prendre à côté de M. de Leuven la place de M. Ritt comme associé, substitution grosse de conséquences pour l'avenir; c'est presque même la fin d'un genre musical, en ce seus que le succès se détourne de plus en plus des œuvres applaudies naguère. L'heure n'a pas encore sonné d'une révolution artistique; mais déjà le public se lasse des formes consacrées et aspire vaguement à quelque renouveau. De là sa froideur, de là cette longue hécatombe de pièces, qu'elles soient longues ou courtes, qu'elles soient tristes ou gaies, qu'elles soient écrites par de nouveaux venus, comme Samuel David, M"" de Grandval, Nibelle, Emile Pessard, ou par des auteurs connus comme Offenbach, Poise, Semet, Bazin, Ouîraud et même Auber, dont le Rêve d'amour ne fut, pour ainsi dire, que le rêve

d'un jour. A cette règle de l'insuccès, deux ouvragesseuls font exception : Tun, qui ne saurait compter à l'actif de la salle Favart, puisqu'il était déjà centenaire avant d'y entrer, les Dragons de Villars^ l'autre, qui est joué en 1870, à la veille de la guerre francoallemande, et qui, par une singulière ironie du sort, avait pour auteur un Allemand, VOmbre, de Flotow^ Il n'est pas jusqu'à la troupe, qui ne tende à se transformer comme le répertoire lui-même ; rarement, en effet, départs et débuts ont été aussi nombreux. Signalons parmi les artistes qui cessent d'ap» partenir au théâtre : en 1868, outre M"* Casimir, dont nous avons déjà parlé, Montaubry, qui chante pour la dernière fois Robinson Crusoé le 13 février, et qui,, ayant résilié moyennant un dédit de 30,000 francs à lui payés, se dirige vers Toulouse» où il prétend tenir non seulement les rôles de son emploi, mais encore ceux de Faust et de Roméo^ malgré le fâcheux état de sa voix ; M"® Ferdinand Sallard, qui revient le 5 juillet pour donner quelques représentations de Galathée et prend bientôt le chemin de Bruxelles ; M"' Léon Duval, engagée au Théâtre-Lyrique ; Voisy, qui joue Tannée suivante à Bordeaux; M'^* Marie Boze, qui se retire au mois de juillet pour compléter^ nous l'avons dit, ses études vocales avec son maître Wartel, et qu'on revoit en 1870; Lhérie, qui subit avec le « Ra ta plan » des Huguenots une audition à rOpéra, et finalement signe avec les directeurs de Marseille et de Lyon ; Nathan, qui passe en septembre de la salle Favart aux Bouffes-Parisiens^ et Crosti, qui s'embarque pour l'Angleterre; — en 1869, W^^ Heilbron, qui émigré une saison à La Haye et revietit, il est vrai, au printemps suivant ; W^* Tuai, qui fait la navette entre le Théâtre-Lyrique et la

•salle Favart, car elle reparaît un instant & la place Boieldieu pour chanter le rôle de Louise dans les Rendez-vous bourgeois et se retire avec l'année de la guerre; M"® Oabel, que l'état de sa santé oblige à quitter la scène ; M^i* Derasse, engagée à Bruxelles ; M»® Brunet-Lafleur qui, le 14 novembre précédent, avait épousé un compositeur de musique, M. Armand Roux, et qui passe au Théâtre-Lyrique, où elle va <5réer un des principaux rôles de la Bohémienne^ de Balfe ; — en 1870, M°»" Ugalde, qui redisparaît, à peine rentrée ; enfin, Sainte-Foy qui, bien avisé, •choisit, pour se produire à Saint-Pétersbourg, Tannée même où la guerre allait fermer à Paris les portes de son cher théâtre. Si Ton ajoute à tous ces noms ceux des artistes que la modestie de leur talent empêchait de rester attachés à la scène sur laquelle ils avaient débuté, on comprendra de quelle importance fut en ces trois années le mouvement du personnel.

Qu'on en juge par ce seul fait que 1868 n'amena pas moins de sept nouvelles recrues à la salle Favart : le 2 mars, dans Zampa, M. Hayet, un ténor qui venait de province après avoir appartenu jadis à l'Opéra, et dont l'apparition fut assez malheureuse pour n'avoir pas de lendemain ; le 5 juin, dans les Dragons de Villars (rôle de Bélamy), M. Barré, qui entrait à la salle Favart après avoir passé par le Théâtre-Lyrique, où l'on avait applaudi sa bonne voix de baryton et son jeu intelligent ; le 25 juillet, dans Galathée (rôle de Midas) et le 3 novembre dans Mignon (rôle de Frédéric), MM. Lignel et Baretti, un trial et un ténorino dont la carrière n'a pas eu d'éclat; le 19 septembre, dans le Premier Jour de bonheur (rôle de Djelma) et le 1" novembre dans le

Chalet (rôle de Betly) M»" Moisset et Guillot, toutes deux sortant du Conservatoire, où elles avaient obtenu les mêmes récompenses, un premier prix d'opéra-comique et un deuxième prix de chant, toutes deux bien accueillies, la première pour sia beauté qui l'emportait sur son talent, la seconde pour sa voix sympathique et flexible, qui lui permit de tenir honorablement plusieurs rôles du répertoire et de faire même, Tannée suivante, quelques créations ; enfin, le 28 novembre, dans le Corricolo (rôle de Gaston de Nerville), M. Charles Laurent, un ténorino qui venait des Fantaisies-Parisiennes et dont les moyens parurent d'autant plus petits que le nouveau cadre était plus grand.

Il arrive souvent, dans les théâtres lyriques, que lorsqu'on monte l'ouvrage nouveau d'un compositeur passé maître, on lui fait la politesse de reprendre un de ses ouvrages anciens; nous Tavons pu vérifier maintes fois, au cours de notre récit. Pour Âuber en particulier, on manquait rarement à cet acte de courtoisie. C'est ainsi que, cinq semaines après le Pre^ mier Jour de bonheur, le 25 mars, on revit la Part du Diable, négligée depuis 1861. Cette reprise était projetée depuis longtemps avec M"*» Oabel et Battaille, dans les rôles de Carlo et du roi ; le départ de ces anciens permit le succès de deux des plus vaillants parmi les nouveaux de la jeune troupe. M"' Brunet- Lafleur et M. Oailhard ; à côté de Prilleux (Gil-Vargas), Bernard (Antonio), M"' Bélia (Casilda), Achard fit un excellent Raphël, chanteur et comédien également expérimenté. Une seule interprète restait de l'origine, M"' Révilly, un peu « marquée » alors, il faut l'avouer ; mais sa belle tenue corrigeait en partie les outrages du temps, et elle n'en joua pas moins vingt

et une fois, en cette seule année, le rôle de la reine, qu'elle avait créé viagL-cinq ans auparavant.

Oe chiffre ne fut pas atteint par la première nou- Teauté donnée un mois plus tard, le 17 avril, Made- Tnoiselle Sylnia, un petit acte appelé d'abord les Deux Fées, puis Sylvia tout court et qui ne compta que vingt représentations. Le livret, dû à M. Narcisse Foumier, n'était autre, suivant une remarque de Nestor Roqueplan, que celui de « la Marquise, complètement retourné et dont les personnages ont changé de sexe ». Il suTâsait, en somme, pour faire apprécier l'agréable musique de M. Samuel David, un « jeune » qui avait obtenu le prix de Rome en 1858.

Huit jours après cette petite nouveauté, le 26 avril, avait lieu une reprise des Voitures versées, qu'on avait remisées depuis 1S55 ; car ou ne peut citer que pour mémoire une audition de cet ouvrage donnée en 1862, comme pour Afarïe, dans un exercice d'élèvesdu Conservatoire. Cette fois Crosti, Potel, Nathan, Leroy, Pouchard, M"" Cico, Derasse, Seveate, Heilbron, faisaient cortège à leur doyenne. M"" Casimir, qui touchait à la an de sa carrière, et présentaient ua ensemble honorable sans doute, mais sans grand attrait pour le public, il faut le croire, puisque le charmant ouvrage de Boieldieu fut joué onze fois ; avec les soixaute • trois représentations obtenues autrefois, de 1852 à 1855, on arrive au chiffre de Boixante-quatorie, qui limite exactement le service des Votfures versées à la salle Favart.

Cette reprise avait été le ■ clou » d'une représentation à bénéfice donnée par an artiste que les afQches ne nommaient pas ; Mademoiselle Syloia et le Pré aux Clercs complétaient le spectacle. Le 18 mars précédent, une autre représentation extraordinaire avait

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eu lieu au profit de la caisse de secours des auteurs et compog^iteurs dramatiques : le programme, un peu plus compliqué, comprenait le Chalet, joué par la iroupe de l'Opéra- Comique, un Baiser anonyme^ joué par la troupe des Français, la Vieillesse de Brididif jouée par la troupe des Variétés, le duo de VAfri- 'caine^ chanté par Villaret et M™* Sasse, et divers intermèdes exécutés par Bataille, Guyon, Potelé W^' Galli-Marié et Schrœder; la recette fut de 3,297 fr. 70 c, bien inférieure à celle du 23 décembre, donnée au bénéfice de M"« Ugalde, qui reparaissait une fois de plus sur le théâtre de ses anciens succès. On jouait ce soir-là Comme elles sont toutesy le premier acte du Domino noir et le premier acte de Galathée, tous deux avec la bénéficiaire ; en outre, M^" Wertheimber chanta une scène du Roméo de Vaccaï, M""' OabeUun air de l'Ambassadrice^ M"*Galli- Marié, la chanson arabe de Lara^ Gapoul^ la romance du Roméo de Gounod, M"** Ugalde enfin, divers fragments de Gil Blasy et l'on encaissa la somme respectable de 8,415 francs.

Entre temps, le 13 mai, s'était glissé sur l'affiche, sous le titre de la Pénitentey un acte joué par Leroy, Potel et M"« Cico et dont la donnée était assez étrange. Il s'agit d'un pâté que Testomac du sieur Torribio s'efforce de digérer. De là, par parenthèse, le titre, primitivement adopté du Pâté de grives. Lequel des deux passera, du gourmand ou du pâté ? Grave question pour la femme, que le mari s'est mis en tête • d'envoyer dans un couvent, s'il meurt, afin de Temipêcher de convoler à d'autres noces. Gette perspeo- ^tive lui sourit d'autant moins que le petit abbé tEugénio, chargé de préparer la future pénitente, se «montre plus disposé à la mener vers l'amour que

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▼ers le Seigneur. Un livret aussi gastronomique ne pouvait manquer d'obtenir l'agrément d'un gastroiionie tel que Oh. Monselet. Aussi écrivait-il : « Tout le monde ne peut pas faire un pâté ; mais tout le inonde peut faire un opéra-comique à propos d'un pâté ; c'est ce qu'ont fait MM. Henri Meilhac et William Busnach ».

C'était même d'autant plus facile qu'ils avaient simplement transformé un ancien vaudeville de Désaugiers. Le spirituel écrivain ne manquait pas de cons*tater, en outre, parmi les interprètes, la présence de « Potel (rien de Chabot, malgré le pâté I) » et il ajoutait, ce à quoi nous ne contredisons pas, que sur cette situation grivoise l'auteur avait brodé une musique « légère et gracieuse v. Or cet auteur mérite une ^mention à part, car c'est la première et la dernière fois que nous rencontrons à la salle Favart le nom d'une dame, parmi ceux des compositeurs. La partition de la Pénitente était due à la plume de M"® la vicomtesse Eulart de Grandval, née de Reizet, qui, sous le pseudonyme de Oonstance Valgrand, avait fait représenter en 1860, au Théâtre-Lyrique, un acte intitulé les Fiancés de Rosa.

La Pénitente n'avait obtenu, avec ses treize représentations, qu'un succès d'estime. Les Dragons de Villars^ qui vinrent le 5 juin suivant, remportèrent au contraire une éclatante victoire. Ils passaient, armes et bagages, du Théâtre-Lyrique, où ils étaient campés depuis le 19 septembre 1856, à l'Opéra- Comique, où ils auraient dû tenir garnison primitivement, si les circonstances l'avaient permis ; car l'histoire suivante, qui n'a jamais été publiée, est propre à démontrer une fois de plus la malchance qui s'attache aux meilleurs ouvrages et les obstacles qui

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surgissent sous les pas des auteurs les plus en renom.

Donc, poème et musique étant terminés, MM. Lockroy et Oormon se rendirent chez Emile Perrin, alors directeur de T Opéra-Comique, et lui soumirent leur travail- Premier désappointement : M. Perrin ne goûta pas la pièce ; il la trouva « trop sombre », ce fut son mot ; il ne vit point ce qu'il y avait d'émotion douce et tendre dans le rôle de Rose Friquet. « Enfin, dit-il, par manière de consolation ; amenez-moi votre musicien, nous verrons ! » Second désappointement : Maillart joua sa partition, Perrin ne la goûta pas davantage, et refusa tout, les notes aussi bien que les paroles.

Port dépités, les auteurs se tournèrent vers Seveste, alors directeur du Théâtre-Lyrique. Même comédie : une lecture eut lieu et aboutit au rejet pur et simple. Ge double échec avait découragé les auteurs, qui, se tenant cois pendant plusieurs années, ne renouvelèrent plus leurs démarches. Or, un jour, M. Carvalho rencontre l'un d'eux; il venait de prendre la direction du Théâtre- Lyrique, et le dialogue suivant s'engage :

— Vous n'avez rien pour moi?

— Mais si, j'ai toujours quelque chose.

— Quoi donc ?

— Trois actes, écrits, orchestrés, prêts à passer.

— Bon, je les prends. Et votre musicien, qui est-ce?

— Maillart.

— Parfait, je les prends d'autant plus.

— Attendez ! je ne veux pas vous tromper, ils ont été refusés déjà deux fois, par Perrin et par Seveste.

«— Deux fois ? Bah I la troisième sera la bonne. A demain !

M. Garvalho était le plus malin des trois ; son flair ne l'avait pas trompé. Il monta les Dragons de Villars

immédiatement, en cette année 1856, florissante entre toutes, puisqu'elle vit éclore aussi le l®"" mars la FanchonneHe^ et le 27 décembre la Reine Topaze; même il fallut qu'il quittât le Théâtre-Lyrique pour consentir à se dessaisir d'un ouvrage qu'il avait si légitimement découvert et conquis. Emile Perrin .n'aimait pas qu'on lui rappelât ce souvenir ; il lui en coûtait de reconnaître là une des rares, mais aussi des plus étranges erreurs de sa carrière directoriale. Peu d'opéras-comiques, en effet, ont été et sont encore plus populaires que celui-là. Ses représentations se comptent par centaines en province et à l'étranger, en Allemagne notamment, où il se maintient avec une persistance digne de remarque. A la salle Pavart, l'autorité et Toriginalité de M°* Galli- Marié, sous les traits de Rose Friquet, amenèrent un regain de succès, 56 représentations en 1868 et 1869, 162 de 1872 à 1886 sans interruption, soit un total de 218 pour ces deux campagnes. L'ouvrage est assez important pour mériter qu'on mette en regard les noms des artistes qui tinrent pour la première fois les rôles dans les deux théâtres :

Thibaut, Sylvain,

Bélamj,

Théâtre-Lyrique.

MM. Girardot, Scott,

Grillon,

Un pasteur, H. Adam,

Georgette, M"«s Girard,

Rose Friquet, Juliette Borghèse,

Un dragon, MM. Quinchez,

Un lieutenant, Garcin,

Opéra-Comique.

MM. Ponchard.

Lhèrie, puis Leroy.

Barré (début), puis Melchissédec.

Bernard.

Mmeg Girard.

Galli-Marié.

MM. Michaud.

Eugène.

A dessein nons citons ces deux derniers moms dont l'obscurité est notre excuse, si nous avons négligé de signaler les débuts de tels acteurs, lors de leur entrée au théâtre. D'autres partagent d'ailleurs avec ceux-ci les emplois dits d' « utilité », et nous avons retrouvé pour cette époque, par exemple : M. Damadie (Melchior, dans le Domino noir, un caporal, dans la Fille du régiment^ Gabriel, dans la Dame blanche); M"® AUiaume (le jockey, dans VÉpreuve villageoise); M"« Marie (Petit-Jean, dans les Noces de Jeannette^ Gertrude , dans Ze. Domino noir) ; M"* Estelle (le jockey, dans VEpreuve villageoise) ; M"* Brière, une ancienne qui n'avait point monté en grade, puisqu'elle était réduite à jouer le rôle de la duchesse dans la Fille du régiment. Ce sont là des serviteurs modestes, mais utiles, les rouages indispensables de la machine théâtrale. Qu'on nous pardonne de les avoir tirés de la pénombre où ils se cachaient : une fois n'est pas coutume !

Le succès des Dragons de Villars ne se renouvela pas pour une autre reprise, celle du Docteur Miro» bolan, qui eut lieu le 11 juillet. On rit moins que par le passé à cette bouffonnerie qui disparut alors du répertoire, et la pièce d'Eugène Gautier, qui avait été jouée soixante-sept fois de 1860 à 1863, n'obtint que dix représentations en 1868, malgré le mérite des interprètes, M"" Heilbron (Alcine), MM. Prilleux (le docteur), Couderc (Bcapin), Bernard (Lisidor) et Leroy, ce jeune ténor qui, quelques jours plus tard» était victime d'une aventure assez singulière, ainsi racontée par les journaux du temps. A sept heures du soir, il reçoit un bulletin de son régisseur l'invitant à se rendre au théâtre pour remplacer Lhérie, subitement indisposé. Leroy obéit ; mais à peine est-il

80rli, iju'uD visiteur sonne à la porte. La boune ouvre* et dit que soo maître est absent, a Je le sais bieur répond l'inconnu, puisque je viens de sa part voufr demander son pardessus le plus chaud ; il craint deprendre froid en sortant du théâtre. » La bonneremet le vëteiBeût demandé et très complaisamment éclaire jusqu'au bas de l'escalier l'adroit voleur, qui remercie et disparaît sans laisser sou adresse. Le pardessus, comme on pense, ne s'est pas retrouvé.

Vers le même temps (2 septembre), une petite pièce suivit le même chemin que (es Dragons de Villars, et, non sans succès, émigra à la place Boieldieu.. C'était le Café du Roi, de MM. H. Meilhac et Deffès, j.oué primitivement à Ems le 17 août 1861 et au Théâtre-Lyrique de Paris le 16 novembre de la même année. Louis XV, pris pour un simple seigneur par une jeune fille qui sollicite sa protection afin de faire représenter l'opéra du pauvre compositeur aimé par elle, puis poussant l'amabilité jusqu'à lui préparer son café, et la sagesse jusqu'à veiller chastement la nuit sur son sommeil, se montre ainsi sous un jour inconnu de l'histoire. Des trois personnages de la pièce, Gilberte et le marquis eurent pour interprètes au Théâtre-Lyrique M"" Baretti et Wartei, à l'Opéra- Comique M"° Heilbron et Bernard; ce dernier avait appris le rôle en quatre jours et remplacé au dernier moment un nouveau pensionnaire qui avait perdu courage à la veille de son début et résilié son contrat. Quant au rôle du baron, il demeurait, ici comme ' là,, confié à M"* Girard, une spirituelle soubrette, qui s'y montra fine comédienne et excellente chanteuse.

Venant après Ma tante dort, Au travers du mur, les Charmeurs, les Amours du Diable et les Dragons de Villars, le Café du Roi est le sixième emprunt et

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Jaguarita, Tannée suivante, sera le septième fait avant 1870 par rOpéra-Oomique au répertoire du Théâtre- Lyrique, dans lequel il devait, après la guerre, puiser si largement et si fructueusement. Par contre en cette seule année 1868 plusieurs œuvres, sans parler des récentes, bien entendu, voient s'achever leur carrière : les Deux Chasseurs et la Laitière^ Rose et Colas, VEpreuve villageoise, les Voitures versées, Marie, la Part du Diable, le Chien du jardinier, le Docteur Miroholan, en tout huit ouvrages charmants pour la plupart et que certains nouveaux venus étaient loin de valoir.

Témoin ce Corricolo, qui commença de rouler le 28 novembre et qui s'arrêta net au bout de douze représentations. Il sortait de chez les bons faiseurs, Labiche et Delacour; mais depuis le Voyage en Chine, les produits portant cette marque de fabrique baissaient visiblement de qualité. C'était la course folle d'une femme qui vient en Italie chercher son mari, tandis que de son côté le mari lui envoyait un sien ami pour Tempécher de venir, et garder un champ plus libre à ses fredaines amoureuses. L'ami s'éprend de la femme et l'enlève en corricolo; le mari les rejoint à Bergame et le podestat de ce pays trouve un prétexte pour jeter tout le monde en prison. Il y avait là même une scène très amusante, pu ces prisonniers de hasard, appelés dans un divertissement de la cour à figurer des captifs, jouaient leurs rôles avec tant de naturel que le podestat, Sainte-Foy, s'y laissait prendre et dans son enthousiasme ordonnait la mise en liberté que naguère il refusait. M"»*» Cabel et Heilbron, MM. Barré, Prilleux et le débutant Laurent jouaient de leur mieux ; mais ces trois actes ressemblaient plus à un vaudeville du

Palais-Royal qu'à un livret d'opéra-comique; la musique semblait presque dépaysée au milieu de ces calembredaines, et, bien que signée Poise, elle ne fut pas gravée.

Plus heureuse fut la destinée de Vert-Vert, d'OlFenbach, qui, joué le 10 mars 1869, obtint 58 représentations ; il y avait là un progrès réel, puisque Bar^kouf n'en n'avait eu que 7 et Robinson 32. Pour ces trois actes, tirés d'un vaudeville de Desforges et de Leuven joué jadis avec succès par Déjazet en 1832, Meilhac et Nuitter touchèrent des droits et furent nommés ; De Leuven et Desforges en touchèrent aussi, mais ne le furent point. Seul, Gresset ne toucha rien, quoiqu'il eût au moins fourni le titre de la pièce ; c'est d'ailleurs à peu près tout ce qui subsistait de son poème. Vert-Vert était non plus un perroquet, mais un jeune et naïf adolescent, devenu la coqueluche des demoiselles dans un singulier pensionnat où la sous-directrice flirte avec le maître de danse, où les jeunes filles ont des amoureux parmi les garnisaires d'une ville voisine et finissent par se laisser enlever, aubaine dont profite Vert-Vert qui, entre le premier et le troisième acte, a trouvé moyen de s'émanciper auprès d'une cantatrice de province à côté de laquelle le hasard des circonstances Ta forcé de chanter un soir. La partition valait mieux que ses aînées, parues sur le même théâtre ; quelques jolis passages en demi-teinte méritaient l'attention. Et puis, Capoul chantait à ravir ; il avait bien fait le sacrifice de ses moustaches^ au grand désespoir des dames d'alors; mais il demeurait séduisant quand même, faisant bisser au premier acte sa romance <( Et Toiseau reviendra dans sa cage » et au deuxième acte son « alléluia » ; le quatuor du troisième acte re-

cueillait aussi des applaudissements mérités, et Ton redemanda sa romance à Gailhard, dont le talent et la voix se développaient de jour en jour, car il avait, le 5 août précédent, joué le Toréador avec une pleine réussite et il devenait peu à peu l'un des plus solides piliers de la maison. A côté des deux Toulousains, citons M^^° Gico, bientôt remplacée par M"« Derasse, enfin M"" Moisset, Girard, Révilly, Tuai, MM. Sainte- Poy, Potel, Leroy et Ponchard, qui jouait au naturel un rôle de ténor sans voix. Le grand succès de l'ouvrage fut, au troisième acte, la leçon de danse, exécutée, chantée et mimée par Gouderc, le vieux Oouderc, toujours jeune, ingambe et spirituel comédien. Les critiques cependant ne manquèrent pas, et une reprise de Vert-Vert^ le 16 mai 1870, où Gapoul était remplacé par M"« Girard, M"* Girard par M"« Bélia, M"' Cico par M^*' Fogliari, et Sainte-Foy par Lignel, n'aboutit qu'à trois représentations, donnant ainsi raison aux détracteurs.

Des critiques se produisirent aussi lors de la remise à la scène de Jaguarita^ donnée le 10 mai, au bénéfice de M"« Oabel, de sorte que le service de la presse n'eut lieu qu'à la seconde représentation. L'ouvrage d'Halévy, qui, primitivement, s'appelait Jaguarita VIndienney datait du 14 mai 1855. M"** Cabel avait créé le rôle principal au Théâtre-Lyrique et le recréait à rOpéra-Gomique, quatorze ans plus tard; Achard, Bataille, Barré et Prilleux tenaient les rôles de Monjauze (Maurice), de Junca (Mama Jumbo), de Meillet (Hector) et de Oolson (Peterman). Comme l'écrivait spirituellement Élie de Lavallée : « Jagua^ rita est une Indienne qui n'a rien de farouche. On ne s'explique pas très bien comment les auteurs ont compris le caractère de cette reine de sauvages qui

trame sans cesse de sombres projets et qui en réalité ne s'occupe guère que de faire les gammes les plus étonnantes et les cadences les plus pures sur les notes élevées. Jaguarita semble bien plutôt la reine des rossignols que celle des Anacotas, et quand elle chante sur de gracieux motifs ce TOiseau moqueur » ou bien « le soir, j'irai tremper mon aile », ou bien « le Colibri », ou bien encore « Je te fais roi », on a peine à se figurer qu'on a devant soi une reine indienne commandant une tribu révoltée contre les Hollandais, qu'elle cherche à faire prisonniers, qu'elle veut mettre à mort, et qu'à la rigueur elle mangerait, car elle doit être anthropophage comme ses sujets. » Ce médiocre livret de Saint-Georges et de Leuven, qui ressemble par certains côtés à celui de VÀfrU caine, fit tort à la partition d'Halévy, qui contenait notamment un remarquable finale. Jaguarita dispa-i rut de Taffîche après 18 représentations, sans que, quelque vingt ans plus tard, les pénibles essais lyriques du Château-d'Eau aient pu l'y maintenir à nouveau.

Rappelons en passant l'honorable accueil fait, le 2 juin, à la Fontaine de Berny, un agréable lever de rideau dont Albéric Second avait écrit le livret. Le sujet traité par lui offre quelque analogie avec l'histoire que Gustave Droz nous a contée depuis dans son roman A uiour d'une source. Le célèbre docteur Tronchin, s'étant laissé choir dans une fontaine, re- <^onnalt par un cadeau sui generis le service du paysan qui l'en a tiré; il attribue à ces eaux une vertu curative et y attire sa clientèle, qui devra s'arrêter chez son sauveur, lequel fournira contre écus sonnants les gobelets nécessaires. Le compositeur de cette petite partition, M. Adolphe Nibelle, est un

musicien qui ne manque pas de mérite ; mais il est aussi de ceux qui gardent éternellement des ouvrages en portefeuille, alors que plusieurs d'entre eux ne demandent qu'à en sortir. Il suflELra de citer VAnge gardien, opéra-comique de Scribe; les Enigmes^ trois actes d'Edouard Oadol ; les Noces de Gamache, trois actes de Nuitter et Beaumont ; VAlibU trois actes de Leuven et Jules Moinaux; le Mariage aux casta'^ gnetteSf trois actes de Léon Gozlan, etc. etc.

Théophile Semet aura du moins été plus heureux. Nombreuses sont celles de ses œuvres qui ont vu le feu de la rampe : les Nuitç d'Espagne, la Demoiselle d^honneur, Gil Blas, VOndine, enfin la Petite I^adette, donnée le il septembre 1869. L'histoire de ce dernier ouvrage est assez singulière, si l'on songe qu'une pièce de ce nom, et tirée elle-même du célèbre roman de George Sand, avait été jouée aux Variétés, en 1850; ses auteurs s'appelaient Ânicet Bourgeois et Charles Lafont et dans cette églogue dialoguée ils avaient intercalé quelques mélodies dont la composition était échue à un jeune musicien fort inconnu alors^ M. Th. Semet. Cette paysannerie réussit et fut l'objet de plusieurs reprises. Ce succès donna sans doute l'idée de transformer le vaudeville en opéra-comique. Lorsqu'en 1868 on annonça cette Petite Fadette avec musique de Semet, M. Martinet, directeur des Fantaisies-Parisiennes, protesta par lettre, disant qu'elle appartenait à son théâtre depuis six mois. On passa outre> et, lors des représentations, on reconnut que George Sand avait repris son bien et retravaillé d'après son propre roman ces trois actes et cinq tableaux ; seulement elle s'était adjoint Michel Carré, lequel ne fut pas nommé. Quant à Semet, il avait complètement récrit son œuvre. Les ap-

plaudissements ne manquèrent pas le premier soir, car on bissa même la ronde campagnarde de M"^ Bélia (bientôt remplacée par M"*' Moisset dans le rôle de Madeleine), Tariette de M°** Révilly (la mère Padet), les couplets de Barré (Landry), et la charmante romance de Potel (Cadet- Oaillaux). De plus M™' Galli-Marié s'y montrait une protagoniste remarquable malgré le malaise ou Témotion qui, ce même premier soir, la fit s'évanouir pendant un entr'acte ; mais la critique regardait au-delà de l'interprétation, elle découvrit des points de ressemblance avec les Dragons de Villars et autres œuvres connues ; elle observa ainsi que l'illustre romancier avait été souvent obligé de passer à côté de son œuvre même, pour ne pas paraître le plagiaire de ses imitateurs ; elle trouva la pièce trop longue, pour un sujet assez monotone in se ; enfin elle remarqua, non sans raison, que le groupement des voix choisies nuisait à l'effet de la partition, puisque le soprano, M"* Guillot (Sylvinet), n'ayant qu'une partie .secondaire, on n'entendait d'un bout à l'autre que deux mezzo, un baryton, une basse et un trial pour tout ténor.

Semet ne revit pas la Petite Fadette à la salle Favart ; elle a été reprise en 1886, il est vrai, mais au Chàteau-d'Eau, refuge suprême des oubliés et des dédaignés ! Les trente- cinq représentations de cet ouvrage à rOpéra-Oomique ne constituaient, en somme, qu'un succès d'estime. C'est du reste le sort de la plupart des pièces données pendant cette période ; toutes avaient des qualités réelles, plus ou moins nombreuses, et Ton n'enregistre guère parmi elles un véritable c four ». Toutefois, pour Auber, un simple succès d'estime ne pouvait tenir lieu de victoire. Les vingt-sept représentations de son Rêve d'amour mar-

qiient donc d'un caillou noir la fin de sa glorieuse carrière. Il y avait encore quelques pages aimable» qui furent redemandées : la strette du duo de M"' Priola (Henriette) et de Oapoul (Marcel), les couplets de M"« Girard (Marion), la chanson militaire dans le finale du deuxième acte, et, dans le troisième acte, le trio entre Capoul, M"° Girard et Sainte-Poy qui, au bout de cinq représentations, céda son rôle d*Andoche à Potel et partit pour la Russie, où l'appelait un engagement. MM« d'Ennery et Cormon avaient d'ailleurs donné au compositeur un livret très inférieur à celui du Premier Jour de bonheur. Quoi de plus <c vieux jeu » en effet que ce paysan devenant amoureux d'une grande dame, ayant l'audace de l'embrasser un soir qu'elle s'est endormie au pied d'un arbre suh tegmine fagi^ et depuis, dédaignant la petite paysanne qui Taime, jusqu'au moment où ladite grande dame sacrifiant l'amour qu'elle ressent elle aussi, se laisse toucher par le désespoir de la paysanne, et, ppur créer un obstacle infranchissable entre elle et Marcel, lui fait croire qu'elle est sa propre sœur.

Comme toujours, de longues hésitations avaient présidé au choix des interprètes, et retardé la mise à l'étude ; comme toujours aussi, Auber avait suivi la méthode qui lui était chère et dont il s'était presque fait une règle : choisir les débutantes, et parmi ce& débutantes choisir les plus jeunes et les plus jolies. C'est ainsi que M"" Priola et Nau eurent l'honneur de paraître pour la première fois dans la dernière œuvre du vieux maître.

L'année 1869 pourrait du reste s'appeler l'année des débuts, car ils atteignirent le chiffre assez rare,, sinon même unique, de onze, presque un par mois l

Oitons-les pour mémoire, dans leur chronologie : le 29 février, dans le Pré aux Clercs (rôle de Mergy), M. Nicot qui, en 1868, avait obtenu au Conservatoire le 2® prix de chant et le 1**' prix d'opéra-comique. Bien émule soir de son début, il laissa deviner pourtant une jolie voix et une intelligence scénique qui devaient lui permettre de rendre de sérieux services à la salle Favart, plus tard ; car il commença par voir son engagement résilié parce qu'il refusait un rôle à lui confié ; le Mergy dnPré aux CZercs ne voulait pas devenir le Frédéric de Mignon; gagnant en instance, il perdit en appel; mais les directeurs se montrèrent bons princes et renoncèrent à la clause du traité qui fixait à 20,000 francs le dédit en cas d'infraction. Le 31 mars, dans le Postillon de Lonjumeau (rôle de Biju), se produisait M. Thierry, basse chantante, qui venait des Fantaisies-Parisiennes, et ne fit que passer alors à la salle Favart, où il revint après la guerre ; le 28 mai, dans Vert-Vert (rôle de Mimi), M"* Fogliari, une élève de Duprez, tellement intimidée qu'on la jugea d'abord insuffisante, mais qui se releva ensuite dans le Pré aux Clercs (rôle d'Isabelle), assez pour rester au théâtre jusqu'après la guerre, époque où, sous le nom de Foliari, elle chanta d'abord, à Paris, dans des concerts particuliers, puis au théâtre de Saint-Pétersbourg; le 24 juin, dans le Domino noir (rôle d'Angèle), et le 17 juillet dans la Fille du régiment (rôle de Marie), M"*® Arnaud qui venait de province où elle avait chanté l'année précédente à Metz, et qui partit bientôt pour la Belgique ; le 2 août, dans Mignon (rôle de Frédéric), M. Gaston Mirai, un élève du Conservatoire, qui, dans la classe de Couderc, avait remporté un 1" accessit d'opéra-comique sous le nom de Notsag (anagramme de Gaston) et qui plus .

tard échangea ses appointements de médiocre trial contre les bénéfices de directeur en province ; le 3 octobre, dans le Chalet (rôle de Daniel), M. Idrac, autre lauréat du Conservatoire, ténor d'extérieur peu avantageux, mais doué d*une assez bonne voix qui lui permit de faire sa carrière en province et à l'étranger ; le 30 août, dans Mignon (rôle de Philine), M^i« Moreau, artiste consciencieuse, à la voix souple mais froide, qui avait tenu l'emploi de chanteuse légère en province et en Belgique et ne tarda pas à retourner dans les parages d'où elle venait ; le 20 octobre, dans Galathée, M"" Danièle, qu'on avait applaudie à la Monnaie de Bruxelles, à qui l'on confia le rôle d'Henriette dans TEciair repris le 17 novembre après une interruption de trois années avec Achard (Lionel), Leroy (Georges) et M"*Bélia(M°"Darbel); le 7 novembre, M^** Reine (Betly du Chalet)^ chanteuse suffisante et jolie femme, qui avait obtenu quelques mois auparavant un 2® prix d'opéra-comique au Conservatoire (classe Mocker), et que nous retrouverons par la suite au cours de cette histoire ; le 20 décembre, dans Rêve d'amour, M>'* Nau (rôle de Denise), une jeune personne de dix-huit ans, fille de l'ancienne cantatrice de l'Opéra, et M"« Priola (rôle d'Henriette), élève de Couderc, transfuge du Théâtre-Lyrique, où elle s'était fait remarquer dans Rienzi avec le petit rôle d'un messager de la Paix. Citons enfin M. Raoult qui, engagé en 1868, ne débuta qu'une année plus tard. En terminant cette longue et monotone énumération d'artistes de passage dont l'éclat, pour la plupart, n'a guère illuminé le ciel dramatique, n'est-on pas tenté de rappeler le vers des Plaideurs et de s'écrier aussi :

Pas une étoile fixe et tant d'astres errants 1

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On a pu remarquer qu'en 1869 une seule pièce en un acte avait été donnée, la Fontaine de Berny ; car on ne saurait compter à Tactif du théâtre une cantate de riQstitut sur des paroles de M. Gicile, intitulée Daniel. Deux élèves d'Âmbroise Thomas s'étaient partagé le prix de Rome Tannée précédente, MM. Wintzweiler et Rabuteau. La cantate du premier fut exécutée le 8 janvier au Théâtre-Lyrique, et celle du second le 19 janvier à rOpéra-Comique, par Ponsard, Grisy et M"* Levielli de l'Opéra.

C'est apparemment pour venir en aide aux prix de Rome et autres « jeunes » que la Société des auteurs et compositeurs dramatiques avait entamé alors des négociations avec les directeurs de l'Opéra-Comique pour les rappeler à l'observance de leurs cahiers des charges. Ils devaient en effet mng< actes par an, mais ne les avaient jamais donnés. Mieux valait donc se montrer moins tyrannique et exiger la tenue des engagements pris. Voici quelles bases nouvelles avaient été adoptées : !• la Société touchera 12 0/0 sur la recette brute, c'est-à-dire avant le prélèvement des droits des pauvres ; 2* TOpéra-Oomique jouera chaque année douze actes nouveaux, dont ti^ois ouvrages en un acte ; 3*" innovation fort importante, les pièces tombées dans le domaine public toucheront 12 0/0, absolument comme les pièces nouvelles. Ce traité, exécutoire à partir du 1"' août 1868, annulait le précédent, qui avait encore dix-huit mois à courir. Or, Tannée 1869 s'écoula sans que ces conditions fussent rigoureusement observées, car si Ton avait obtenu le chiffre de treize actes, c'était en comptant, comme nouveauté, Jaguarita, qui venait du Théâtre-Lyrique. Alors les discussions reprirent pour aboutir en 1870 au renouvellement du traité

de 12 0/0 avec neuf actes seulement au lieu de douze.

Mais, entre temps, la direction de T Opéra-Comique s'était modifiée; M. Ritt cédait la place à M. du Locle, ainsi qu'il résulte d'un acte dont voici les dispositions principales : a II a été formé une société en nom collectif sous la raison sociale de Leuven et du Locle, ayant pour objet l'exploitation du théâtre impérial de rOpéra-Oomique. Cette société commencera le 20 janvier 1870 pour se terminer le 20 janvier 1874... Le capital social est fixé au chiffre de 500,000 francs. M. de Leuven apporte une somme de 250,000 francs à fournir en matériel, argent et cautionnement; M. du Locle apporte une somme de 250,000 francs en espèces. » Le plus avisé des trois était celui qui partait, car il « passait la main » au bon moment.

M. du Locle devenait en effet co-directeur, à la veille d'événements que rien ne faisait prévoir, et dont les théâtres devaient fatalement ressentir le douloureux contre-coup. Sinistre présage : presque au seuil de cette année 1870, les morts se succèdent et se pressent I Bien des gens disparaissent alors qui tiennent à l'histoire de ce même théâtre, par leurs services et par leurs œuvres. C'est Rossini, mort à Passy le 13 novembre 1868, chargé d'ans et de gloire, mais pour les obsèques duquel l'Opéra-Comique s'abstint de faire relâche, 3ar il n'avait jamais ouvert la porte à ses ouvrages et ne devait admettre son Barbier de Séville que beaucoup plus tard, lors d'une soirée tristement mémorable. C'est Berlioz, s'éteignant à Paris le 5 mars 1869, à l'âge de soixantecinq ans, aigri, découragé, le cœur et le corps également brisés. C'est Albert Grisar, enlevé presque su*

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Mtementà A.snières le 15 juin 1869, trop tôt encore, car il ne comptait que soixante et un ans, Tun des fournisseurs les plus heureux de TOpéra-Oomique, presque un maître en son petit genre, et qui avait eu la suprême consolation de voir remettre au répertoire, le 31 mars précédent, avec Ponchard (Lélio), (le rôle avait été attribué d'abord à M"* Se veste, puis à M»' Révilly). Prilleux (le docteur), M"*» Guillot (Isabelle), M"* Bélia (Colombine), son Bonsoir Monsieur Pantalon, délaissé depuis 1861 à Paris, mais toujours conservé en Allemagne, où sa popularité se maintient encore aujourd'hui. Ce sont d'anciens artistes décédés, comme M"® Darcier (mars 1870) et M"" Angèle Oordier (avril 1870). Ce sont trois anciens directeurs, Basset, devenu membre de la commission d'examen des ouvrages dramatiques, et Nestor Roqueplan, tous deux morts à Paris en avril 1870; et précédemment, en septembre 1869, Alfred Beaumont, mort à Caen, où, depuis sa faillite, il s'occupait d'affaires industrielles pour le compte d'une maison de Madrid. C'est enfin le chef d'orchestre Tilmant, frappé d'une congestion le 3 octobre 1868, en pleine représentation, rétabli depuis, il est vrai, mais forcé de donner sa démission et de céder le bâton à M. Delofifre, qui venait du Théâtre-Lyrique.

Après les gens qui meurent, les pièces qui tombent. Celles de 1870 n'échappent pas, sauf une, au triste sort qui avait atteint celles de 1869. Les deux premières nouveautés de Tannée furent données le même soir, 21 février ; l'une, VOurs et le Pacha, avait pour auteur Bazin ; l'autre, la Cruche cassée, M. Emile Pessard, prix de Rome en 1866, et précisément élève de Bazin.

La Cruche cassée forme un gentil lever de rideau,

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dans lequel MM. Hippolyte Lucas et Emile Abraham ont représenté la sentimentale et sceptique Dorothée qui, après avoir fait languir pendant vingt ans son adorateur, cède à ses instances le jour où il lui montre l'exemple d'un amour vrai, sous l'aspect de deux tourtereaux, contrariés par un vieil oncle avare et un rival cousu d'or, mais tenant bon, et si ferme que devant la fontaine, témoin de cette idylle, la cruche se casse, gage et symbole d'une aventure dont le dénouement aura lieu chez M, le maire. C'était le début au théâtre d'un compositeur de talent, M. Emile Pessard. Dans VOurs et le Pacha f Scribe et Saintine n'avaient vu jadis qu'une folie de carnaval, émaillée de certaines plaisanteries dont quelques-unes comme (c Prenez mon ours » sont devenues célèbres. Cette farce au gros sel pouvait-elle se transformer en comédie musicale ? Bazin l'avait cru ; mais ses personnages s'étaient glacés au cours de cette adaptation : sauf Potel, ni Ponchard ni M'**' Bélia, substitués à Sainte-Foy et à M°® Ugalde qui devaient créer deux des principaux rôles, ni Couder c même, n'avaient l'exubérance nécessaire à de telles bouffonneries. Bref, le soir de ces deux petits actes, ce fut l'élève qui battit le maître, puisque la Cruche cassée devait obtenir trente-cinq représentations reparties entre trois années et VOurs et le Pacha cinq seulement. Mais le battu n'était pas content et, profitant de quelques coupures faites malgré lui avec l'espoir de renflouer son ouvrage, il intenta un procès à la direction.. Le tribunal de commerce ne lui accorda pas les dommages-intérêts qu'il demandait, attendu, disait-il, a que Bazin ne saurait imputer à de Leuven d'avoir, par son seul fait, occasionné l'interruption dans les représentations dont il s'agit; qu'il est constant, en

effet, qu'en refusant absolument d'examiner les mo> diQcatîons gui lui étaient proposées par la direction dans l'intérêt même de l'œuvre, et conformément à l'usage suivi en cette matière, il a motivé la décision prise par de Leuven». Seulement, on faisait défense au directeur de représenter l'Ours et le Pacha avec les coupures pratiquées et on le condamnait aux dépens. Celui-ci fit disparaître non pas les coupures, mais la pièce elle-même, de borte que le malheureux plaideur perdit son procès tout en ayant l'air de le gagner.

Les semaines qui suivent, sont occupées par deux reprises d'ouvrages d'Auber, les dernières faites au théâtre, de son vivant : l'une, le 24 février, du Premier Jour de Bonheur, mentionnée déjà et d'ailleurs médiocre par l'interprétation ; l'autre, le iO mars, de Fra Diavolo, intéressante au contraire à cause des artistes, qui presque tous jouaient leur rôle pour la première fois : Capoul (Fra Diavolo), Potel (Cokbourg), Leroy (Lorenzo), Mirai et Masson (deux brigands), M"" Priola (Zerline) et Cico (Paméla). Auber luimême avait jugé cette reprise assez importante pour ajouter à son ancienne partition deux morceaux nouveaux qui peuvent à bon droit passer pour son chaut du cygne. Citons aussi pour mémoire une représentation dite extraordinaire, et assez extraordinaire en effet, puisque entre le premier acte de Mignon et le Café du Roi, M'" Patti vint chanter en italien, et avec la troupe des Italiens, le second acte de la Figlia del regimento. C'était le prix d'une concession faite à M. Bagier, qui voulait donner à la salle Ventadour des représentations de l'œuvre de Donizetti avec la Patti, comme ou en avait donné en 1850 avec la Sontag. Il fallait pour cela l'autorisation de l'Opéra-

Comique, lequel l'accorda, mais à la condition que la première aurait lieu chez lui, combinaison ingénieuse qui ât tomber dans sa caisse en un soir 1 3,278 fr. 80 c.

Un tel bénéfice compensait presque la perte que devaient causer au théâtre quelques jours plus tard^ le 30 avril, les deux actes de la malheureuse Déa, MM. Oormon et Michel Carré avaient imaginé un livret assez bizarre, montrant dans les pampas une pauvre mère qui pleure la perle de sa fille, autrefois ravie par les Indiens. Le fils, pour consoler la mère,, lui présente une jeune Indienne qu'il fait passer sans trop de peine pour la jeune Déa retrouvée; mais luimême il s'éprend de cette jeune fille, et il ne peut l'épouser qu'en révélant à tous le secret de cette su-^ percherie qu'il avait espéré pouvoir cacher. Les journalistes furent sévères pour les versificateurs de cette comédie sentimentale, et cruels pour le compositeur. Quant à M"® Ugalde, qui « rentrait » une fois de plus par le rôle de la mère, elle ne réunit pas l'unanimité des suffrages, non plus que, six semaines après, Montaubry, « rentrant » lui aussi, après avoir composé des opérettes, dirigé les Folies-Marigny, et perdu son argent sans retrouver sa voix, reparaissant le 12 juin dans le Postillon de Lonjumeau, puis dans Fi^a Dia^ voloy et donnant ainsi une douzaine de représentations. Dans la pièce de M. Jules Cohen, ce fut encore une débutante qui tira le mieux son épingle du jeu^ M"' Zina Dalti. Elle arrivait de Bruxelles, et avait assez de talent pour se faire une place à Paris^ comme nous aurons l'occasion de -le constater par la suite, bien qu'un accident de fâcheux présage eût marqué ses premiers pas dans la salle Favart. Le 12 mai, en effet, Déa ne put s'achever ; la jeune can-

tatrîce avait été prise d'une iadisposîlioD telle qu'on dut la transporter à son domicile, et que, pendant plusieurs jours, on craignit pour sa vie. Un événement analogue s'était produit, le 23 septembre précédent, lors d'une représentation de la Petite Fadette; Barré, entrant en scène, avait perdu la mémoire et "presque l'usage de la parole ; il avait fallu baisser le rideau et rendre l'argent. A côté de ces deux artistes, qui jouaient précisément dans Déa, un débutant avait dû se produire, qui, tombé malade, lui aussi, fut remplacé au dernier moment par Leroy. C'était un nommé Chelly, élève de Faure, un ténor d'origine française, mais faisant partie d'une troupe italienne qui était allée donner des représentations à Nantes. Il parut enfin, le 12 juin, dans la Fille du régiment (rôle de Tonio), à côté de M"" Heilbron qui, revenue de La Haye, chantait Marie pour la première fois, et bientôt après Philine dans Mignon.

Tandis que l'Opéra-Comique luttait péniblement contre la mauvaise fortune, le Théâtre-Lyrique, plus malheureux encore, s'effondrait subitement; Pasdeloup s'était retiré, et les artistes en société avaient essayé vainement de conjurer le mauvais sort en montant Charles VI. Par une singulière ironie, on i

se trouvait donc chanter à la veille de la guerre :

La France a l'horreur du servage.

Et si grand que soit le danger

Plus grand encore est son courage F

Quand il faut chasser l'étranger. l

Non seulement, hélas 1 la France ne devait paa « chasser l'étranger », mais encore elle l'accueillait I

chaleureusement en la personne d'un Allemand que [

ses fonctions attachaient même à un souverain dont

les troupes allaient fouler notre sol. Flotow avait eu la singulière fortune de voir réclamer son œuvre d'abord par rOpéra-Comique, où Ton distribua les rôles à Achard, à M"«* Ugalde et Galli-Marié, puis par le Théâtre-Lyrique, où l'on répéta avec Monjauze^ Maillet, M*"" Gabel et Marie Roze. A la fermeture de ce dernier théâtre, l'Ombre s'installa définitivement à la salle Pavart; M"* Priola remplaça M"* Oabel, et c'est ainsi que le 7 juillet, sur quatre artistes, trois chantèrent qui n'appartenaient point au personnel ordinaire de TOpéra-Comique. Le poème de Saint-Georges plut généralement. On s'intéressa au sort de cette jolie servante aimant en secret son maître, un noble qu'elle croit depuis avoir été fusillé, lors de la guerre des Cévennes, et dont elle retrouve « l'ombre » en la personne d'un jeune ouvrier sculpteur. Ce n'est pas une ombre, c'est bien lui, et, lorsqu'il apprend que l'ami, auquel il a dû son salut, va périr à sa place, il part se livrer et d'abord épouse celle dont il devine et partage l'amour. L'intervention d'un haut personnage amène un dénouement favorable et contribue au bonheur des deux amants. Une musique gracieuse avec des refrains aisés à retenir, tels que les couplets de « Cocotte » et la chanson « Midi-Minuit, » assura bien vite la popularité de ces trois actes sans chœurs, comme VEclair; la pièce fut traduite presque aussitôt en quatre ou cinq langues, et, bien lancée, commença une tournée triomphale dans les deux mondes. Mais dès ce moment Paris commençait à se désintéresser du théâtre ; la guerre avec la Prusse venait d'être déclarée, et l'attention des esprits se tournait moins vers les choses de l'art que vers celles de l'armée. Au milieu de ces préoccupations patriotiques, on comprend

de quelle oreille distraite fut écouté le Kobold lorsqu'il eut le courage de se présenter au public le 26 juillet. Tout en lui est curieux du reste et mérite d'être conté, sa naissauce et sa mort.

On se proposait de monter à l'Opéra-Comique le Timbre d'argent, comédie-ballet de M. Saint-SaSns, jouée depuis, mais à la Gaité. On avait engagé à cet effet une danseuse italienne assez réputée, M"° Trevisan (Trevisani, au delà des Alpes), et, en vue de la produire, on la fit débuter le 13 juin dans un divertissement composé pour Lalla-Roukh, reprise alors avec Capoul, Gallhard, M"" Zina-Dalti et Bélia. Le Timbre d'argent étant retardé, et Lalla- Roukh ne suffisant pas à l'activité d'une ballerine, M. de Leuven convoqua un soir MM. Ernest Guiraud, Nultter et Louis Gallet, afin de leur commander un opéra-ballet en un acte ; une légende fournit le scénario, qu'on ébaucha sur le champ, et chacun de son côté se mit k l'œuvre ; quotidiennement, les librettistes envoyaient un morceau au musicien qui le renvoyait non moins quotidiennement composé à la copie, d'où il partait pour aller dans les mains des artistes ; en dix-huit jours, la partition fut ainsi écrite, orchestrée, copiée et répétée.

Le Koboîd était, suivant les auteurs, un génie domestique, un serviteur invisible qui fait la besogne à sa guise, range tout lorsqu'il est content et met tout en désordre lorsqu'il se fâche. Amoureux de son maitre, ce Kobold féminin lui fait manquer son mariage au moment même de la cérémonie, et lui donne un anneau magique gui lie leurs deux destinées jusqu'à l'heure fatale où la fiancée du jeune homme, revenue de sa jalousie, rompt le charme et cause ainsi involontairement la mort du

pauvre Kobold qui s'éteint au milieu des flammes fantastiques du foyer. La musique légère improvisée par Ernest Guiraud permit d'applaudir la gracieuse Trevisan, M"* Heilbron, et le ténor Leroy, révélant alors des qualités de danseur qu'on ne lui connaissait pas; il faisait le grand écart, enlevait sa danseuse à la force du poignet, et la soutenait à demi renversée, tout comme s'il eût pris des leçons d'un Saint-Léon ou d'un Mérante. Forcément interrompu, leKobold faillit reparaître après la guerre ; M"* Fonta, de l'Opéra, devait remplacer M"® Trevisan, qui avait quitté Paris pour retourner dans son pays ; mais l'Assemblée Nationale ayant jugé bon de retrancher 150,000 francs à la subvention de l'Opéra-Oomique, des économies s'imposaient, et la première fut la suppression du corps de ballet ; plus de danseuses et plus de Kobold ! Détail curieux : la partition réduite au piano par Soumis, accompagnateur du théâtre, fut gravée; le compositeur corrigea les épreuves^ et jamais l'éditeur Hartmann ne la fit paraître 1 Autre aventure : un jour, l'ouverture fut exécutée, depuis la guerre, dans un concert donné par la So« ciété Nationale, lors de sa fondation ; Ernest Guiraud, qui avait prêté pour la circonstance la partition autographe de son morceau, ne la revit jamais; il était écrit que, mort ou vivant, le Kobold aurait toutes les malchances.

Et les débutants débutaient toujours! En juillet, on voit encore un certain Augier s'essayer dans Galathée (rôle de Pygmalion), et le soir même de la première représentation du Kobold, M. Ooppel jouer le rôle de Tonio dans la Fille du Régiment. Ce ténor nouveau venu était un amateur bordelais, affligé,, disait-on, d'une quarantaine de mille livres de rente

et cultivant la musique pour son plaisir. Gomme il possédait une certaine voix, il avait travaillé quelque temps avec Duprez ; la tarentule du théâtre Pavait piqué, et Pasdeloup lui avait permis de chanter en 1869 Rigoletto au Théâtre-Lyrique. Bien plus, le 6 août, M. Emmanuel, celui-là venu de province, où il avait eu quelques succès, notamment à Bordeaux et à Strasbourg, ne craignait pas de se produire dans le Chalet (rôle de Daniel), et même le 24 août, Barnolt, transfuge du Théâtre-Lyrique, un de ceux qui devaient compter parmi les plus utiles et âdèlés serviteurs de rOpéra-Comique, abordait le rôle de Dandolo dans Zampa. C'était choisir étrangement une heure in extremis pour se faire apprécier; mais, d'autre part, on croyait si peu à la suite de la guerre, qu'aux Italiens, M. Bagier préparait avec tranquillité ses engagements pour la saison suivante et qu'à rOpéra-Comique on répétait le Fan/asio d'Offenbach, annoncé déjà pour le mois de septembre. Toutefois, cette année, le iSaoûtse passa, comme bien on pense» de la cantate traditionnelle. Les deux dernières avaient eu pour auteur Chariot, un ancien prix de Rome, unoublié réduit aux fonctions de chef de chant à rOpéra-Oomique et à la Société des Concerts du Conservatoire. L'une, celle de 1868, s'appelait la Bonne Moisson et contenait un solo fort bien dit par Gailhard; l'autre, celle de 1869, s'appelait leCentenaire et formait, pour Gailhard et Sainte-Foy, une petite scène où l'auteur, assisté d'un collaborateur anonyme qui n'était autre que Victor W^lder, avait spirituellement intercalé un couplet des Souvenirs du peuple, de Béranger.

Cependant, on chantait au théâtre et dans la rue, toujours et partout, cette Marseillaise , longtemps in-

terdite, et entonnée par M"'*' Marie Sasse un soir à rOpéra. Et depuis, ce cri de guerre avait été répété à rOpéra-Comique par M"' Galli-Marié, le 21 juillet par Monjauze, le 30 par M"« Marie Roze, le 3 août par Gailhard, qui déjà portait le costume de mobile avec lequel il allait faire campagne, puis par M"« Danièle, par tous enfin; c'était de l'enthousiasme, du délire, puisque la foule, reconnaissant un jour Capoul qui passait, le forçait de s'arrêter pour interpréter le chant de Rouget de Lisle en plein boulevard. Une autre fois c'était Melchissédec qui disait les vers de Béranger : a En avant, Gaulois et Francs», appelés pour la circonstance « Serrons les rangs » et mis en musique par Léo Delibes, puis, venait lire en scène un bulletin de l'armée comme au temps du premier empire. Une autre fois encore, c'était Achard, qui faisait bisser le Rhin allemand de Félicien David, chanté dans un décor représentant un camp où chaque choriste figurait avec un des uniformes de notre armée. Ensuite M"*' Galli-Marié, costumée en génie de la France, le drapeau tricolore à la main, avait chanté trois strophes de la Marseillaise, Au couplet « Amour sacré, » une voix ayant crié : « Debout ! debout ! » toute la salle s'était levée pendant que l'artiste et les chœurs mettaient un genou en terre, et l'assemblée entière avait repris avec un incroyable élan le refrain du dernier couplet. Dans le journal où il racontait ces faits, certain rédacteur ajoutait comme mot de la fin : a El maintenant, à quand la première victoire I ». Triste ironie, cette première victoire ne devait pas venir, et les chants patriotiques disparaissant successivement, correspondaient presque aux diverses phases de la campagne ; le 6 août, plus de Rhin allemand ; le 18, plus de

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« Serrons les rangs » ; le 22« plus de Marseillaise au théâtre, qui se dégarnissait de plus en plus, quoique rÉtat-major eût retenu un certain nombre de loges et de fauteuils d'orchestre pour les militaires de la garnison, et quoiqu'on préparât une représentation extraordinaire dont le produit serait versé au ministère de la guerre afin de « défrayer les défenseurs que la province envoie àParis. » Les recettes baissaient de plus en plus, et Ton ne lira pas sans curiosité le tableau suivant, qui nous les montre jusqu*à la clôture :

août

28 août

1" septembre

De tels chiffres n'étaient point pour améliorer le bilan annuel qui, en quatre exercices, avait suivi une marche régulièrement descendante. On avait encaissé pour les huit premiers mois d'exploitation x

En 1867

: 970,555 fr. 65

En 1868 :

En 1869 :

En 1870 ,

Il était temps d'arrêter des frais devenus inutiles. Tout ce qui touche au théâtre et à la musique s'effaçait d'ailleurs peu à peu. La France musicale cessait de paraître définitivement; la Revue et Gazette musicale de Paris s'arrêtait le 28 août, avec un numéro contenant, sur les princes musiciens, une étude de M. Henri Lavoix qu'il devait interrompre

166 AVANT LA aUERRE

au milieu d'un chapitre consacré justement à Prédîéric IL Le !•' septembre on donna encore Bonsoir Monsieur Pantalon et Fra Diavolo ; le 2, Zampa^ et le . 3, la salle Favart ferma définitivement ses portes. La troupe était d'ailleurs en partie désorganisée. Parmi les artistes qui généreusement avaient versé une somme de 3,102 francs à la souscription nationale, plusieurs, comme Oapoul, Gailhard, Leroy, Idrac, Julien, Emmanuel, étaient devenus soldats et partaient le sac au dos. L'heure avait sonné des résolutions viriles et des dévouements héroïques; la patrie était en danger. Le siège et la Commune allaient faire connaître aux Parisiens ces « Horreurs de la guerre » dont ils avaient ri Tannée précédente à TAthénée, dans une opérette ainsi dénommée. Désormais les fions fions de TOpéi^a-Oomique s'accordaient mal avec les appels aux armes. Le siffiement des balles et le grondement du canon devaient former le seul accompagnement musical du drame terrible où la France, jouant sa vie, devait par son courage sauver au moins Thonneur du drapeau.

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