CHAPITRE V
l'héritage du théâtre-lyrique
Les Noces de Figaro, Bonsoir voisin^ Maître Wolfram, Mireille,
Roméo et Juliette.
Si la guerre n'ébranla pas, comme on aurait pu le supposer, le monde artistique et théâtral, et ne modifia pas subitement Torientation du goût du public» il n'en est pas moins vrai que, pour mainte question, il n'en alla pas de même après qu'avant. ]ân musique, par exemple, les tendances ne furent pas à proprement parler renouvelées : les théories de Berlioz et de Wagner avaient exercé déjà une action lente, mais certaine, sur l'esprit de plusieurs compositeurs. Et pourtant, c'est depuis la guerre que les œuvres de Wagner n'ont plus été sifflées aux concerts Pasdeloup et que la foule, grâce aux efforts intelligents de M. Edouard Colonne, a reconnu le génie de Berlioz. C'est depuis la guerre que dans les ballets de l'Opéra, ce qui était l'exception est devenu la règle, et que le niveau de la musique de danse s'est élevé jusqu'à la symphonie ; depuis la guerre, que nos théâtres sub-
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ventionnés ont repoussé les riches amateurs et nobles étrangers, jadis trop aisément admis ; depuis la guerre, enfin, que TOpéra-Comique, où d^à soufflait, nous l'avons dit, un vent de réforme, a modifié quelque peu son caractère, en recueillant définitivement l'héritage du Théâtre-Lyrique.
Ce dernier fait a son importance, et si l'opéra sérieux s'est acclimaté peu à peu à la salle Pavart, c'est à l'incendie du théâtre de la place du Châtelet et à l'initiative de M. du Locle qu'on le doit.
Le Théâtre-Lyrique représentait, ne l'oublions pas, un capital artistique d'une réelle importance et d'une indiscutable valeur; la fortune n'avait pas souri toujours à ses divers directeurs ; mais il avait du moins donné le jour à nombre d'ouvrages dignes de vivre. Il puisait une partie de sa force dans le droit qu'il avait de monter les œuvres traduites de l'étranger, et les véritables opéras ou pièces sans « parlé », privilège refusé à l'Opéra-Comique, et suffisant à différencier les deux répertoires. Il pouvait ainsi, tout en assurant ses lendemains par des succès plus ou moins consacrés, donner asile aux jeunes, aux inconnus qui frappaient à sa porte. Peut-être même ne lira-t-on pas sans intérêt la liste de ces compositeurs, dont beaucoup firent là leurs premières armes. Les voici rangés par ordre alphabétique : Béer, Bizet, Oaspers, Oherouvrier, Dautresme, S. David, Debillemont, Deffès, Déjazet, Delavault, Delibes, Douay, Dufresne, Gastinel, E. Gautier, Gevaert, Godefroid, Grandval (M"** de), de Hartog, Henrion, A. Hignard, V. Joncières, Labbey, Lacombe, deLajarte, Maillart, Marcelli (M"»*), Montuoro, Ortolan, Paliard, Pascal, Poise, E. Reyer, Rivay'(M"«), Salomon, Th. Semet, P. Thys(M"*),Uzépy, Varney, Vogel, Ymbert.
Il y avait là, pour ainsi parler, un héritage à recueillir, une fortune qui, bien administrée, pouvait rapporter de gros intérêts. Déjà malade en 1870, le Théâtre-Lyrique avait, depuis, reçu le coup de grâce. Il disparut dans les incendies de la Commune. Les tentatives de M. Martinet, Tancien directeur de TAthénée, ne devaient point le ressusciter ; sans subvention, il ne pouvait renaître que pour mourir encore. Il restait donc à se partager ses dépouilles, et rOpéra-Oomique se présentait le premier, naturellement. Les Noces de Figaro, Mireille, Roméo et Juliette semblaient dans le jeu des directeurs d'incomparables atouts. Et pourtant il n'en fut pas ainsi ; ces pièces ne connurent les belles recettes à la salle Favart qu'assez longtemps après, et Mireille, si productive aujourd'hui, ne rapporta rien tout d'abord. C'est que le changement de cadre a son importance pour les ouvrages dramatiques, comme pour les tableaux ; il fallait laisser aux œuvres le temps de s'acclimater sur ce nouveau sol pour permettre de les goûter pleinement.
De même, les auteurs nouveaux ont besoin d'un certain crédit pour réussir à se faire agréer par la foule, et dans son empressement à renouer les traditions du Théâtre-Lyrique, l'Opéra-Comique accueillit, avec une générosité plus méritante que lucrative, tous les talents « disponibles». Il y eut dans la période qui nous occupe une véritable poussée de jeunes, dont le plus grand nombre a conquis depuis mieux même que la notoriété. Il suffit de citer, par ordre de date, Paladilhe avec le Passant, Bizet avec Djamilehj Saint-Saëas avec la Princesse Jaune, Massenet avec Don César de Bazan, Delibes avec le Roi Va dit, Lenepveuavec le Florentin, sans parler des II. 10
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débutants de moindre marque, comme ce pauyre Conte, dont M. Louis Gallet a raconté la douloureuse histoire dans ses Notes <ïun librettiste.
C'était peut-être un danger de lancer ainsi tant de noms nouveaux à la foule, qui, par instinct, se méfie généralement des auteurs qu'elle ignore ; les recettes devaient s'en ressentir. Il convenait de mélanger prudemment le connu avec l'inconnu. Or les maîtres faisaient défaut. Âuber et MailLart étaient morts en 1871, le premier à Paris, le second à Moulins; Àmbroise Thomas, Victor Massé, Bazin se tenaient à l'écart ou se reposaient, et Oounod s'occupait plus de transplanter son répertoire que de l'accroître. C'est donc avec les ouvrages du « vieux fonds » que les nouveaux entraient en comparaison, et ceux-ci paraissaient d'autant plus avancés que le contraste avec les autres était plus grand. En outre, la plupart des débutants manquaient forcément d'expérience et ne pouvaient encore donner le meilleur de leur talent. De ce côté, le théâtre éprouva donc, au point de vue de ses intérêts matériels, une certaine déception.
En somme, le Théâtre-Lyrique était une école, et pour le public, auquel on apprenait la musique étrangère par la voie des traductions, et pour les auteurs, auxquels on ouvrait un sérieux débouché. Une telle situation offrait, comme toute chose, avantages et inconvénients. La sagesse aurait conseillé de n'accepter cette succession que sous bénéfice d'inventaire. Malheureusement, M. du Locle, celui des deux asso*ciés qui représentait l'élément réformateur, eut le tort, grave pour lui, de ne pas tenir assez compte des traditions, et, par conséquent, des conditions mômes d'existence de la scène qu'il administrait* Au lieu
d'annexer simplement à TOpéra-Comique ce qu'il y avait de bon dans le Théâtre-Lyrique, il rêva de substituer réellemeiït le Théâtre-Lyrique à l'Opéra» Comique : ce rêve lui coûta sa fortune.
Ajoutons que le danger apparut surtout en 1874,. lorsque M. du Locle demeura seul directeur. Jusquelà M. de Leuven, en homme avisé, luttait d^s^n mieux contre les « emballements artistiques » de son associé et servait de contrepoids. Au lendemain de la guerre, d'ailleurs, tous deux ne pouvaient que s'entendre pour rassembler les éléments épars de la troupe et remettre peu à peu en scène les ouvrages classiques. La tâche était sérieuse et lourde. Pendant le siège, la musique avait presque partout chômé, et dans le Figaro, par exemple, la revue alimentaire remplaçait le courrier théâtral. Pasdeloup avait lutté tant bien que mal, en octobre et novembre ; M. Bourgault-Ducoudray continuait à faire chanter bravement des oratorios par la société qu'il avait fondée, et l'étonnant Elwart poussait l'inconséquence jusqu'à composer et faire exécuter uû Te Deum de la délivrance I A l'Opéra, aux Bouffes, aux Menus-Plaisirs, au Cirque d'hiver, les concerts avaient fait place à des conférences plus ou moins entremêlées de chants et de poésies déclamées en l'honneur de telle ou telle œuvre patriotique. C'est ainsi, qu'à côté de W^ Marie Roze, plusieurs de ses camarades de rOpéra-Comique, Melchissédec, Idrac, Potel, par exemple, quittaient les remparts pour venir en capote ou en vareuse se faire entendre dans des concerts à la porte desquels il n'était pas rare, vu la difficulté des temps et la cherté des choses, de lire une affiche comme celle-ci : « La salle sera chauffée et éclairée Bans odeur, »
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Place Boieldieu, les portes étaient restées closes, lorsqu'enfin on annonça la réouverture avec Zampa^ pour la rentrée de M"® Monrose ; des affiches même furent posées ; mais on ne pouvait choisir un plus mauvais jour ; c'était le 18 mars ! Le matin la Commune éclatait, et le soir, naturellement, on ne joua pas. La salle Pavart ne rouvrit définitivement que le 3 juillet, avec le Domino noir et, comme hommage à la mémoire d'Auber, des stances de M. Louis Gallet, dites par Montaubry devant le buste du compositeur, et accompagnées en sourdine par des morceaux empruntés au répertoire du maître disparu. La fermeture avait duré dix mois, jour pour jour, et grevé le théâtre d'une lourde charge, car il continuait à payer un loyer énorme, et la subvention était vivement menacée devant la Commission du budget. Aussi, les directeurs avaient-ils décidé les artistes à se former en société et à se partager au prorata les bénéfices. Pendant les deux premiers mois, les sociétaires s'appelaient Montaubry, Monjauze, Coppel, Ponchard, Potel, Meillet, Nathan, Bernard, M™«* Priola, Monrose, Faivre, Bélia, Rèvilly, Guillot, Tuai, Reine et Fogliari; deux se retirèrent d'ailleurs sans avoir joué. M"' Bélia et Meillet, qui mourut peu après, à rage de quarante-cinq ans.
La situation ne tarda pas à s'améliorer, et s'il fallait démontrer le goût d'une population pour le théâtre, sa soif de plaisirs musicaux, son désir de sécher ses larmes et d'oublier ses tristesses, il suffirait de noter les chiffres des recettes en cette fin d'année 1871 :
Juillet 57.053 »
Août 53.294 »
Septembre ...... 72.022 50
Octobre 139.768 75
Novembre 130.642 25
Décembre 102.808 75
Uq tel total est d'autant plus respectable, qu'on l'obtenait sans le prestige d'aucune étoile, sans l'attraction d'aucune pièce nouvelle. On se contentait de réorganiser le répertoire, en ne jouant même pendant les premiers mois que cinq ou six fois par semaine, et l'on remontait ainsi peu à peu : le 3 juillet le Domino noir y avec M"® Cico (Angèle) et Montaubry (Juliano), qui, se retrouvant un reste de voix, était venu l'apporter au théâtre de ses anciens succès ; le 1 1 , Zampa, avec deux autres revenants, Lhérie (Zampa) et M"* Monrose (Camille), bientôt engagée à la Monnaie de Bruxelles ; le 15, Fra Diavolo, avec Montaubry, M"« Priola (Zerline) et M"* Reine (Paméla); le 18, les Noces de Jeannette, avec une nouvelle recrue, M"** Réty-Faivre ; le 20, le Maître de Chapelle^ avec M"*' Douau, une débutante qui chanta une seule fois le rôle de Gertrude et fut engagée par M. Martinet; le 22, la Dame blanche^ avec Monjauze (Georges) et M"* Tuai, qui tint le rôle de Jenny; le 27, Bonsoir monsieur Pantalon; le 29, Galathée^ encore avec deux revenants, Falchieri (Pygmalion), quirepartit presque aussitôt pour Lyon, et M™' Ferdinand Sallard; le même soir, la Fille du Régiment, ave« Ooppel (Tonio) et M**« Priola (Marie); le 9 août, le Postillon de Lon^ jumeau^ avec M^** Nordet, autre débutante qui chanta deux fois le rôle de Madeleine et les Noces de Jean^
174 l'héritage du théâtre-lyrique
nette, partit pour Bruxelles, d'où elle venait aprèsavoir traversé les Bouffes, et reparut à la salle Favart en 1873 ; le 8, le Chalet, avec Idrac (Daniel) et M"« Perret, jolie femme qu'Ofifenbach devait attirer en 1874 à la Gaité pour une reprise d'Orphée aux Enfers; le 22, la Servante Maîtresse, pour la rentrée de M"* Galli-Marié, et les Rendez-vous bourgeois dan& une représentation extraordinaire au bénéfice des orphelins de la guerre; le 24, le Café du Roi; le 9 septembre, Haydée, avec Lhérie (Lorédan); le 12 septembre, la Cruche cassée, avec Barnolt succédant à Lignel; le 30, VOmbre, oùlsmaël et M"' Reine avaient repris les rôles de Meillet et de M"* Marie Roze. Telle était la faveur en province et à l'étranger de cet ouvrage devenu rapidement populaire, que Tannée suivante, pendant les vacances du théâtre, quatre artistes, Ismaël et Lhérie, M»" Galli-Marié et Priola^ organisaient à travers la France une tournée dont VOmbre seule fit les frais. Au Centre, au Midi comme à l'Ouest, le succès fut général et se traduisit par une recette de 120,000 francs. Au retour, le quatuor qui avait si fructueusement travaillé, ne manqua pa& de continuer ses exploits à la salle Favart; c'est ainsi que Lhérie se trouva succéder à Monjauze et que M"*» Galli-Marié fut remplacée par M"«* Marie Roze et Reine. Soixante-sept représentations, dont vingt avant la guerre et quarante-sept dans les quatre années suivantes, limitent à la salle Favart la carrière de cette pièce, qu'on a revue depuis d'une façon intermittente soit au Ghâteau-d'Eau, soit à la salle de TOpéra- Comique du Châtelet, mais qui, finalement, n'a paa tenu à Paris ce que tout d'abord elle avait promis.
Les changements de distribution que VOmbre avait subis se produisirent alors un peu dans tout le
réperioire. Le personnel 3'était renouvelé en partie. On en jugera par le tableau suivant où sont réunis : dans la première colonne, ceux qui appparien aient à rOpéra-Oomique en 1870 et qui n'y reparurent plus en 1871 ; dans la seconde, les anciens qui reprirent leur place; dans la troisième, les nouveau: qui venaient ou revenaient. Les noms marqués d'un astérisque sont ceus qui avaient déjà chanté à la salle- Favart avant 1870 :
Ténurt
TénoT,.
Ténor).
Achard.
Montanbrj.
Lhérie-,
Coudere.
Ponchard.
Diiohesne.
Capoul.
MonjauïB.
Keilen.
Leroy.
Idrac.
Laurent'.
Cbell7.
Coppel.
Verdetlet.
Uguel.
Mirai.
Peschard.
EmmïDuel.
Barnoli.
Potel.
Barytoni et baim.
Barytom et baitet.
Barytoni et bassu.
Oailhard.
Melcbiasédec.
Ismaël.
Meillet.
Falchieri.
Neveu.
Barré.
Nathan.
Angier.
Thierry. Bernard.
PriLleux.
Soprani.
Soprani.
Soprani.
H»» Marie Rote.
M""' Cico.
M— Miolan-CarvalhoV
Beilbron.
Galli-Uarié.
Monroae*.
Zîna Dalti.
Priota.
Ferdinand Sallard*.
Aaniète.
HoisGet.
Baretti*.
Quillol.
Ducaage.
Oecroii.
Réty-Faiirre.
Révilly.
Nordet.
Reine.
Pevrel.
Fogliari.
Douau.
Tuai.
Gayet.
176 l'héritage du théâtre-lyrique
Parmi les artistes de la première catégorie, Âchard, Leroy et M"^" Marie Roze et Danièle embrassaient la carrière italienne; Gapoul et Barré se laissaient tenter par un engagement de Strakosch pour New- York; Couderc, malade, avait pris sa retraite ; Meillet était mort; Gailhard avait passé à l'Opéra, Chelly et M"* Zina Dalti en province, Emmanuel en Belgique, et M"* Heilbron. allait risquer une incursion dans le domaine de Topérette.
Parmi ceux de la seconde et de la troisième catégories, Laurent ne donne que quelques représentations, et, dès Tannée suivante, Montaubry retentera la fortune directoriale au théâtre des Arts de Rouen, simple étape avant de tomber dans Topérette, ainsi que M^'* Cico qui, en 1874, chantera dans Orphée aiLX Enfers le rôle d'Eurydice, tandis que son camarade y figurera comme Aristée; Idrac et Mirai quitteront Paris pour la province ; M"' Fogliari ira jouer Topérette à Saint-Pétersbourg, et Prilleux deviendra secrétaire-général de la Monnaie à Bruxelles.
Quant aux débutants, outre ceux dont nous avons parlé en énumérant les pièces remises au répertoire, voici : le 22 juillet dans la Dame blanche (rôles de Jenny et de Gaveston) M"* Ducasse et M. Neveu, deux bonnes recrues, enlevées au Théâtre-Lyrique; le 15 août, dans la Dame blanche encore, M. Peschard, un ténor venu de Bruxelles et qui partit pour Lyon après avoir tenu peu de soirs le rôle de Georges; le 22, dans le même rôle, Léopold Ketten, un excellent musicien qui, après avoir été accompagnateur au Théâtre-Lyrique, avait débuté aux Italiens, puis chanté à l'Athénée, à la Nouvelle-Orléans, à Liège, et finalement, à la salle Favart, où il fit une courte station; le 26, dans le Chalet (rôle de Daniel), Ver-
dellet, un jeune premier qui, s'étant découvert une voix de ténorino, faible d'ailleurs, avait quitté la Comédie-Française où il était pensionnaire, pour le Théâtre-Lyrique d'abord, puis pour la salle Favart, où il ne se maintint pas; le 16 septembre, dans le Domino noir (rôle de Gertrude), M"' Gayet, une inconnue qui a passé sans laisser de traces ; le 30, dans VOmhre^ Ismaël, un ancien du Théâtre-Lyrique encore, dont la voix fatiguée suffisait bien juste au rôle du docteur, mais qui avait du moins toute l'autorité d'un comédien expérimenté.
De tous ces débuts et rentrées, les plus importants peut-être se produisirent le 10 octobre. Ce soir-là on donnait la millième représentation du Pré aux Clercs, accompagné de strophes à Hérold, poétiquement écrites par M. Louis Gallet et chaleureusement dites par M"* Galli-Marié. L'œuvre avait été remontée avec le plus grand soin et le Tout-Paris artistique s'était donné rendez-vous pour fêter, comme il convenait, le retour de la nouvelle Isabelle, M"' Miolan-Oarvalho. A ses côtés, M"* Cico figurait une reine fort distinguée, et Melchissédec un excellent Girot; Ponchard et Potel succédaient, sans les faire oublier, à Gouderc et à Sainte-Poy ; M"® Baretti qui, le 14 septembre, avait reparu à la salle Favart dans la Fille du Régiment^ après avoir couru la province et l'étranger, tenait le rôle de Nicette, qui n'était pas de son emploi et qu'elle céda bientôt à M^*« Ducasse. Mergy, enfin, était représenté par un nouveau venu, Duchesne, à la voix sonore et timbrée, dont l'histoire était bien faite pour rallier d'avance toutes les sympathies. Il avait autrefois traversé le Théâtre-Lyrique, sans y briller d'un éclat spécial, lorsque, la guerre éclatant^ il s'engagea comme franc-tireur, se battit en héros à Ghateaudun,
178 l'héritage du théatbe-lyrique
fut blessé, et décoré de la médaille militaire. Pendant sa convalescence il se trouvait à Bordeaux et, le bras encore en écharpe, il eut l'occasion d'y chanter Faust et les Mousquetaires de la Reine. La faveur qui l'avait accueilli en province lui fut renouvelée à Paris, et l'on peut dire que par le succès de l'ouvrage et de se& interprètes, cette reprise du Pré aux Clercs fut Tévénement musical de la saison 1871.
Quelque temps après, le fils du compositeur donnait, au Grand-Hôtel, un banquet en l'honneur de tous les artistes qui avaient prêté leur concours à ce& mille représentations. Il aurait pu y avoir là, si le& calculs faits alors étaient exacts, cent invités dont nous épargnons au lecteur Ténumération, car on avait compté 21 Mergy, 8 Comminges, 5 Oantarelli, 15 Girot^ 4 Exempts, 4 Chevaux-légers, 18 Isabelle, 11 Marguerite, 13 Nicette, en tout 99 artistes, dont sept avaient joué deux rôles, et l'un même trois, Palianti. Mais l'absence, et surtout la mort, avaient forcément diminué le nombre des invitations. On remarqua pourtant que parmi les interprètes de l'origine, six vivaient encore : les deux premières Isabelle, celle du premier soir. M"* Casimir, et celle du second, M"* Dorus-Gras; la première Marguerite, M"® veuve Ponch!ard;la première Nicette, M°*« Hébert-Massy ; le premier Comminges, Lemonnier, et même Texempt qui paraît au troisième acte, Victor. Étaient morts Thénard (Mergy), Pargueil (Girot) et Péréol (Cantarelli), ce dernier tout récemment. Si l'oti songe que le Pré aux Clercs remontait au 15 décembre 1832, on conclura que le chef-d'œuvre d'Herold avait donné comme un brevet de longue vie à ses premiers interprètes.
Glissons vite sur une reprise du Mariage extrava^-
^anty faite le 27 octobre avec Nathan (le docteur), Verdellet (Edouard), Barnolt (Simplet), Davoust{Darmancé), et M"' Guillot (Betzy), presque tous nouveaux dans leurs rôles, et arrivons à la seule œuvre inédite de Tannée, non point un opéra- comique, mais une sorte d'oratorio, qualifié par son auteur de « lamentation » et dénommé surTafflche « Ode symphonique en un acte ». Gallia avait été exécutée pour la première fois à TAlbert-Hall de Londres pour l'inauguration de l'Exposition Universelle, le !•' mai 1871. Transplantée au Conservatoire de Pari§ le 29 octobre suivant, l'œuvre avait eu pour interprète une artiste choisie par l'auteur, M"® Weldon. Du Conservatoire, Gallia passa, le 8 novembre, à l'Opéra-Comique et y fut l'objet de huit auditions, on pourrait dire représentations; car les scènes se chantaient dans un décor spécial, avec une vue de Jérusalem en ruines, etl'apparitioD, sous la lumière électrique, des deux génies auxquels s'adresse le beau cri final d'espérance et de foi; là, parut sous le costume biblique, telle qu'une Rebecca descendue d'un cadre d'Horace Vernet, M™* Georgina Weldon, et, sur cette scène habituée au rire, on vit les pleurs de la prophétesse d'Israël. Toute la partition était d'ailleurs volontairement tenue dans une demi-teinte religieuse, suivant un goût cher au musicien dont Top. II, Offices de la semaine sainte^ a été publié chez Richault avec cette mention : « par l'abbé Gounod, maître de chapelle à l'église des Missions étrangères ». Ajoutons que l'ouvrage, écrit primitivement sur un texte latin, était traduit en français par le compositeur lui-môme, sous forme de vers libres sans rimes. Somme toute, le succès de cette tentative ne fut pas assez décisif pour résoudre la question délicate soulevée par l'a-
180 l'héritagb du théatrb^ltriqub
daptation théâtrale d'une œuvre symphonique et c'est seulement au concert que, depuis 1871, on a maintes fois applaudi Gallia,
En 1872^ les directeurs déployèrent autant, sinon plus d'activité qu'en 1871, et les résultats financiers répondirent à leurs eflForts, car, en dépit d'une fermeture de deux mois, pendant juillet et août, on encaissa 1,229,541 francs. Le répertoire était reconstitué ; il ne s'agissait plus que de l'enrichir et de le renouveler un peu; c'est ainsi que le début de Tannée fut marqué par la représentation de deux ouvrages aussi différents par leur mérite que par leur fortune: l'un, pièce inédite, Fantasio, d'Offenbach ; l'autre, pièce ancienne, mais nouvelle à la salle Favart, les Noces de Figaro.
Pour Fantasio, l'entreprise était téméraire, et d'avance on pouvait craindre qu'un tel sujet ne fût ni compris ni goûté. Tout le monde connaît ou doit connaître les courses vagabondes du prince de Mantoue avec l'étudiant Fantasio, et Thutuoristique imbroglio qu'en a tiré Alfred de Musset. Dans cet ouvrage plein de saillies curieuses et de raffinements délicieux, le poète a dépensé une bonne part de sa verve et de son esprit ; c'est un régal exquis pour le lettré qui, livre en main, jouit du « spectacle dans un fauteuil ». Mais la scène grossit les personnages en les simplifiant ; elle exige une logique assez précise dans l'action, une marche régulière souvent convenue, qui s'accommodent mal avec l'excès d'originalité. Fantasio avait traversé la Comédie-Française, sans succès ; Offenbach semblait bien hardi de lui vouloir faire un sort à l'Opéra-Oomique. Il est vrai qu'on avait eu recours au talent d'Alexandre Dumas pour retoucher un peu le livret dont Alfred
de Musset était désigné sur l'affiche comme seul auteur. Enfin, l'on « passa » le 18 janvier, près de deux ans après avoir répété pour la première fois I car on s'occupait de l'ouvrage au printemps de 1870 et les personnages étaient alors distribués ainsi : Gapoul (Pantasio), Oouderc (le Prince), Potel (Marinoni), Gailhard (Spark), M"" Dalti (Elsbeth), Moisset (le Page). Cette dernière et Potel avaient seuls gardé leurs rôles ; celui de Oapoul était passé à M"*' Galli- Marié, celui de .Oouderc à Ismaël, celui de Gailhard à Melchissédec, celui de M>^« Dalti à M"« Priola. Sauf le premier acte, la partition parut d'une assez faible inspiration, et l'on dut s'arrêter avec la dixième représentation.
Pour faire oublier cette mésaventure, les directeurs remontèrent Fra DiavolOj le 7 février, avec Lhérie dans le rôle principal. M"" Reine dans celui de Milady, et, comme Zerline, M"« Prelly, à la ville, M"» de Presles, une jeune femme du monde qui, lorsqu'elle s'appelait M"' de Pomeyrac, avait compté parmi les beautés du second Empire. Elle avait dû paraître dans le Premier Jour de bonheur avec le ténor Leroy, qui serait rentré pour être son partenaire, lorsqu'on s'aperçut que le rôle dépassait les limites de sa voix, et la DJelma se transforma en Zerline, rôle moins difficile, où la beauté devenait, particulièrement au second acte, une chance de succès. Pourtant, son séjour à TOpéra-Comique fut de courte durée ; au mois d'octobre, elle résilia, et, après avoir eu, comme nous allons le voir, l'honneur de créer la ^jamileh de Bizet, elle alla, triste déchéance, jouer ^ ûx BoufiFes la Timbale dC argent I Plus tard on Ta ^vue, belle encore, aux Folies-Dramatiques, jusu'au jour où, veuve et quittant la scène, elle épousa
11 il
182 l'héritage du théâtre-lyrique
en secondes noces M. Détaille, le frère du célèbre peintre, et connut ainsi, dans Tombre du ménage, le calme après la tempête, les jours heureux après les années d'adversité.
Plus que Fra Diavolo avec M"'" Prelly, les Noces de Figaro avec M"« Miolan-Oarvalho marquent une date dans Thistoire de la seccmde salle Favart ; ncm point que le succès de la représentation du 24 février ait été éclata^nt» ou du moins aussi productif qu'il devait l'être quelques années plus tard, mais parce que, pour la première fois, le nom de Mozart apparaît sur une affiche de ce théâtre. Le chef-d'œuvre de Mozart manquait à notre seconde scène lyrique» alors qu'on l'avait joué à la place du Ohâtelet, à la place Ventadour, et même à l'Opéra, la première fois qu'il avait été importé d'Allemagne, en pleine Terreur, le 20 mars 1793, Ajoutons que peu d'ouvrages ont subi plus que celui-là les tortures des transformations partielles. Du vivant même de l'auteur, on intervertissait l'ordre des airs, on ajoutait des fiori* tures sans nécessité, on donnait à chanter à l'un ce qui revenait à l'autre, et Mozart prétait la main à ces modifications, poussant la complaisance jusqu'à comr poser des morceaux supplémentaires quand les directeurs et les artistes le demandaient. Profitant de cette latitude et s'autorisant de cette tradition sans doute» les théâtres admettent, chacun suivant les ressources dont il dispose, bien des altérations regrettables, et l'on peut dire que si la partition était exécutée conformément au manuscrit original, aujourd'hui propriété de M. N. Simrock, à Bonn, elle étonnerait bien des gens.
Quoique les rôles ne fussent pas tenus en 1872, à la salle Favart, comme ils l'avaient été en 1858, au
rfU»'
Théâtre-Lyrique, du moins l'ensemble demeurait satisfaisant. M"* Miolan-Carvalho se retrouvait, comme quatorze ans auparavant, un Chérubin adoré du public et digne de l'être ; M"« Oico représentait une Suzanne un peu froide ; M"*" Ducasse disait bien ses couplets de Barberine, et Nathan trouvait plu& simple de passer Pair de Bartholo. Ce soir-là, deux nouveaux venus furent applaudis qu'on avait applaudis ailleurs, et qui d'ailleurs n'ont jamais réussi à se fixer nulle part : Bouhy, un Figaro manquant d'entrain, mais bon chanteur ; M"*" Marie Baltu, une comtesse bonne chanteuse aussi, mais gênée dans le dialogue parlé, un soprano qui avait conquis sa réputation aux Italiens et à l'Opéra. Le 17 octobre suivant, M^'" Ohapuy etGanetti. deux recrues nouvelles, remplaçaient M"®* Oico et Battu, et l'ouvrage, ainsi, poursuivait sa carrière assez brillante, comme en témoigne le tableau suivant :
1872 — 54 représentations.
4882 ^ 34 représentations,
Soit, en tout, 130 représentations, chiffre élevé si Ton soDge aux difficultés de distribution dont cet ouvrage est l'objet, car les rôles de femmes y sont nombreux et tous exigent des premiers sujets : de là sa rareté à Paris, et. Ton peut dire, son oubli complet en province. Seule, l'Allemagne a gardé, comme il convenait, ce trésor musical, et l'a toujours maintenu au répertoire, même de ses petites villes.
Rendant compte de cette soirée du 24 février 1872^ un critique autorisé terminait son article en demandant que rOpéra-Oomique laissât « à d'autres scènes les partitions étrangères pour consacrer ses laborieux
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eflforts à l'étude d'ouvrages nouveaux. Ouvrez la porte à deux battants, messieurs les directeurs, et appelez à vous les jeunes auteurs ! » Les directeurs ne demandaient pas mieux, puisqu'en cette même année 1872, ils montèrent, outre Fantasio déjà nommé, le Passant, Djamileh, la Princesse jaune et Don César de Bazan; et ce n'était pas leur faute, après tout, si ces quatre pièces ne valaient pas encore celles que chacun des « jeunes auteurs » devait écrire un peu plus tard, Patrie^ Carmeny Samson et Dalila et le Roi de Lahore,
Pour le Passant surtout, l'épreuve fut lamentable. On avait, comme date de la première représentation, choisi le 24 avril, jour où se donnait une représentation au bénéfice de OhoUet. En l'honneur du vieil artiste, Roger revenait cbanter la Dame blanche ; la Comédie- Française jouait un Caprice^ le Gymnase, la Cravate blanche de Gondinet ; Montaubry, Ismaël, M"*" Rosine Bloch et Judic, le violoncelliste Sighicelli et le pianiste Th. Ritter se faisaient entendre dans divers intermèdes, et apportaient leur concours amical au créateur de Zampa qui, malgré son âge, reparut sur la scène qu'il avait illustrée, et, avec M*^' Ducasse, joua plus qu'il ne chanta le Maître de chapelle. La soirée, qui produisit une recette de 13,119 francs, n'était pas heureusement choisie pour lancer une œuvre nouvelle, mais ce petit acte était signé de deux noms sympathiques : le Passant avait fait, à rodéon, la réputation de M. Ooppée, et, depuis qu'il avait écrit Mandolinata^ tout le monde connaissait le nom de M. Paladilhe. En outre, les jolis vers, le cadre gracieux où résonnent doucement des paroles d'amour, le talent deM™« Galli-Marié et de M"« Priola auxquelles étaient confiés les rôles du page et de la
courtisane, tout semblait présager un succès ; au bout de trois représentations le Passant avait passé ! Et, lorsqu'on relit les jugements portés alors par la presse, ou ne peut s'empêcher de sourire en voyant, à propos de M. Paladilhe, surgir la critique qui attead désormais toute œuvre nouvelle, en entendant accuser de wagnérisme des auteurs et des ouvrages qui sont si peu wagnérieas ! " Presque tous nos jeunes musiciens, écrivait Paul Bernard, ambitionnent le baiser de la muse germanique moderne, et cette muse-là me semble bien peu fille'd'ApoUon et beaucoup trop parente de MM. Wagner et consorts. 11 en résulte ce que j'appellerai l'école du Labyrinlhe ■musical. D Aujourd'hui, nous nous demandons quels étaient ces « consorts » , mais le critique ne s'arrêtait pas pour nous l'expliquer, et préférait offrir à sa victime une gerbe de conseils (gerbe est le mot, car ces conseils sont tout enguirlandés de fleurs... de rhétorique) et naïvement il a'écriail. « Pourquoi briser la pensée dans son germe plutôt que de la laisser s'élancer, fleurir et fructifier? etc., etc. »
Les mêmes questions s'agitèrent le 22 mai, à propos de Djamileh, et le compositeur était représenté comme « voulant étonner le public plutôt que passer inaperçu, se posant en novateur et rêvant dans son sommeil ûévreux d'arracher quelques rayons à la couronne du prophète Richard Wagner. M. Georges Bizet s'est lancé à corps perdu dans ce Maelstrom sonore (?!), au risque d'y laisser ses ail'es de néophyte et surtout les oreilles de ses auditeurs. » ~îti pour appuyer son dire, le même chroniqueur igualait à l'indignation du lecteur les mesures 11 et 2 de la page 20, et beaucoup d'autres du même «nre, qui lui paraissaient, « bien qu'il eût, disail-il.
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progressé dans Tart d'écouter des dissonances et de manger du piment sans sourciller, » l'abomination de la désolation. M. Louis Gallet a raconté lui-même rhistoire de cet acte, qui marquait son second début sur la scène de l'Opéra-Gomique. Par lui, nous savons que la pièce, appelée alors Namouna^ avait été primitivement confiée à M. Duprato et qu*elle lui avait été retirée parce que le paresseux ne se décidait pas à terminer sa partition. Défendue par une jolie femme, M"* Prelly, et par un solide ténor, Duchesne, Bjamileh^ malgré des qualités qui aujourd'hui nous apparaissent incontestables, ne vécut que onze soirées.
Pour se consoler, Bizet pouvait se dire qu'il l'emporterait encore sur Gounod; car, en même temps qu'on donnait son ouvrage, on remontait le Médecin malgré lui, emprunté au répertoire du Théâtre-Lyrique; or, cette œuvre de tout point charmante n'obtenait que dix représentations, et plus tard dix autres encore, lorsqu'on en fit à la salle Favart une seconde et dernière reprise. Peut-être aussi, la distribution manquait-elle un peu d'éclat ; M"'" Ducasse, Decroix, Guillot, et MM. Nathan, Bernard,, Bar nolt, ne formaient en somme que la «petite troupe ». Quant au principal interprète, il donnait quelque lourdeur et quelque monotonie au rôle de Sganarelle ; Ismaël, avec toute sa bonne volonté, n'avait ni la gaieté simple et franche d'un Meillet, ni la fantaisie d'un Sainte-Foy.
Tout autre fut l'accueil fait à un simple petit acte dont les paroles n'étaient point de Molière, mais de Brunswick et A. de Beauplan, dont la musique n'était pas l'œuvre d'un maître reconnu, mais le premier essai d'un élève à ses débuts. Bonsoir Voisin^ qui a
en la bonne fortune de réussir partout où il a été représenté : d'abord au Théâtre-Lyrique, le 18 septembre 1853, avec le couple Meillet; puis aux Fantaisies-Parisiennes, avec Meillet et M"* Oastello; enfin, le 12 juin 1872, à la salle Favart, avec Thierry et M"' Reine. Non seulement l'ouvrage de Ferdinand Poise reçut l'accueil qui convenait à cette aimable partition, qu'Adolphe Adam aurait pu signer, mais encore il ne se maintint pas moins de six années au répertoire, avec un total de cent-une représentations.
Le même jour. Bonsoir Voisin accompagnait sur l'affiche un autre acte nouveau celui-là, le troisième livret de M. Louis Oallet et le premier opéra-comique de M. Camille Saint- Saêns. La fantaisie de l'idée fondamentale était fort acceptable, et le poète, dans cet acte écrit tout entier en vers, avait su masquer asses adroitement la transition de la réalité au rêve et du rêve à la réalité, lorsqu'il nous montrait ce savant hollandais, épris d'une figurine japonaise, se croyant, après l'absorption de certain narcotique, transporté au pays des magots, et se trouvant au réveil près de sa cousine qui l'aime. La couleur locale devait fournir à un musicien tel que M. Saint-Saëns le prétexte d'une musique pittoresque. La pièce n'eut pourtant que cinq représentations, un peu plus que le Passant^ un peu moins que Djamilehf et depuis, par un oubli qui surprend à une époque où le Japon est devenu à la mode, on ne s'est plus souvenu de ce spirituel et fin lever de rideau, artistiquement in terété par Lhérie et M"' Ducasse.
Dix jours après cette œuvre nouvelle, une œuvre icienne était remise au répertoire, les Dragons de illarsy avec MM. Melchissédec (Bélamy), Lhérie
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(Sylvain}, Barnolt (Thibaut), M'" PrioIa(Rose Friquet) et M'" Ducasse (M"" Thibaut), distribution qui devait, avant la fin de l'aonâe, se modifier un pea, M"* Chapuy succédant, le 20 novembre, à M"" Priola, Ooppel et M'" Reine remplaçant, le 2 décembre, Lhérie et M"" Ducasse. Cette reprise du 22 juin était interrompue par une fermeture de deux mois, fermeture assez productive, nous l'avons dit, puisque le quatuor Ismaël, Lhérie, ôalli-Marië et Priola promena VOmbre à travers la France, et récolta dans sa tournée exactemeut 108,000 francs dontjes artistes se partagèrent 48,000 comme bénéfice net. Remarquons que cette clôture n'avait pas alors, comme aujourd'hui, un caractère régulier. C'est seulement depuis 1875 que l'Opéra- Comique a pris l'habitude d'interrompre sa vie pendant deux mois d'été, sauf les années d'Exposition Universelle il878 et 1889), alors que des recettes supplémentaires sollicitaient en effet son activité. Jusqu'à cette époque, la salle Favart ne fermait ses portes qu'exceptionnellement, en cas de troubles politiques ou de réparations urgentes. Cette dernière cause se produisit en 1872. Le repos n'est pas un moyen de gagner de l'argent, et la direction avait besoin d'en gagner; car si, par arrêté miaistériel du 30 mars, M. de Leuven avait vu renouveler son privilège jusqu'au 1" janvier 1880, d'autre part, l'Assemblée nationale avait notablement diminué la subvention, et, pour 1873 comme pour 1872, n'accordait que 140,000 francs, au lieu de 240,000. Cette clôture, du l" juillet au I"' septembre, ne réjouissait pas non plus les artistes de l'orchestre, qui écrivaient au ministre pour demander la garantie de leurs appoiqtements pendant ce temps, rappelant qu'en itt53, sou^ la dîrectiou Perrin, et en 1864, sous la direc-
tion de LouTen et Ritt, le théâtre était resté fermé pour réparations guîDze jours la première ïois, deux mois la seconde, et que te paiement des appoîQtements n'avait pas été suspendu. On parlait également de donner en septembre une représentation à leur bénéfice et à celui des choristes, pour les indemniser de leur inaction ; mais, comme il arrive trop souvent, on s'en tint à la générosité de l'intention, et les pauvres instrumentistes se hornèrent à concourir, pendant la clôture, à des concerts organisés au Palais de l'Industrie, où s'était ouverte une Exposition d'encouragement des travailleurs industriels. Pendant ce temps, l'architecte de l'Opéra, M. Ch. Oarnîer, avait pris possession du théâtre, pour y pratiquer les réparations jugées nécessaires. Tout avait été repeint, rafraîchi ; le plancher du théâtre était entièrement renouvelé, celui de la salie en partie refait, et c'est dans ce local ainsi restauré que les Dragons de Villare reprirent, en septembre, le cours interrompu de leurs exploits. Ce mois de septembre fut aussi celui des débuts, car, laissant de côté M"* Ghauveau, qui avait profité de la fermeture annuelle du théâtre de Lyon pour venir à Paris chanter Mignon et obtenir un succès d'estime dans un rôle où jusqu'alors M"" Galli-Marié demeurait sans rivale, nous trouvons comme débutants : le 1" septembre, dans le Chalet (rôle de Daniel), M. Raoult, élève de Puget, un ténorino qui avait dû débuter dès 1668, avait quitté l'Opéra-Comique pour les Folies- Bergère, où il chanta en 1871 une opérette de M. Oh. Orisart, Memnon, que le talent de M"* Judic ne contribua pas peu â faire réussir, et, de nouveau laissant l'Opéra-Comique, alla jouer en 1874 la Fille de madame Angot aux Folies-Dramatiques; le
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3 septembre, dans lo Dame blanche (rôle d'Anna), M'i"" Ganetti, ancienne élève du Conservatoire^ dont la voix souple et légère avait réussi au Théâtre-Lyrique de l'Âthénée, et qui avait paru déjà, bien modestement il est vrai, sur les planches de la salle Favart, car elle faisait partie des pages de la Fiancée du Roi de Garbe ; le 12 septembre, dans Hai/cfée, M"' Ohapuy, fille d'un ancien danseur de l'Opéra, et elle-même ancienne artiste du Vaudeville, une cantatrice émérite, pleine de charme et de distinction, qui devait attacher son nom à plusieurs créations importantes, comme celle de Micaêla dans Carmen^ et que le mariage devait enlever trop tôt à une scène où bien des succès lui semblaient réservés ; enfin, le 1 4 septembre, le Pré aux Clercs ramenait M"* Oarvalho, qui avait été faire une courte saison à Londres, et Sainte-Poy, qui s'était trop longtemps et bien inutilement attardé en Russie, où le répertoire en honneur convenait peu à son genre de talent. Ainsi se comblaient les vides laissés par M"" Marie Battu et Moisset, toutes deux parties pour Bruxelles, M. Monjauze appelé à Nantes, M"« Prelly et M. Potel, engagés aux Bouffes-Parisiens, ce dernier pour une année seulement, car il rentrait dans Zampa le 23 juillet 1873 par le rôle de Dandolo, et devait fournir encore une longue carrière à la salle Pavart.
La fin de l'année réservait la surprise d'un grand ouvrage composé par un jeune musicien dont le bagage dramatique ne comptait encore qu'un lever de rideau, la Grand' Tante. Cette fois, trois actes écrits par M. Ohantepie lui avaient été confiés, et Don César de Bazan fut représenté le 30 novembre.
Tout le monde a vu jadis l'inimitable Frederick Lemaître dans ce drame, où Dupeuty et d'Bnnery
avaient si originalement complété la figure du personnage inventé par Victor Hugo; on se rappelle comment, à la veille d'être fusillé pour s'être battu en duel, le bohème grand d'Espagne épouse une femme voilée à laquelle il laissera son nom, la bohémienne Maritana, qui a touché le cœur du roi, et comment, sauvé de la mort parle dévouement d'un serviteur, il retrouve, avec la clémence royale^ la fortune et la possession de l'inconnue qu'il devait n'épouser qu'in partibus.
L'action ne manquait pas d'intérêt dramatique, et M. Massenet, sans donner là encore toute la mesure de ses moyens, avait su déjà conquérir l'estime des connaisseurs et même la faveur du public par quelques morceaux de choix, comme la jolie berceuse de M"* Galli-Marié, et Tentr'acte « Sevillana ». La critique, généralement favorable, sut gré au compositeur de n'avoir pas « sacrifié le moins du monde aux fétiches d'Outre-Rhin. » Pour s'être soi-disant rapproché de Wagner, Djamileh n'avait eu que onze représentations ; pour s'en écarter ostensiblement. Don César de Bazan en recueillait treize. L'écart demeurait peu sensible, et l'on pouvait, semble-t-il, espérer mieux avec une partition intéressante en somme, et confiée à de bons interprètes, comme M""~ Galli-Marié (Lazarille), Priola (Maritana), MM. Bouhy (Don César), Lhérie (le roi) et Neveu (Don José). Dès la seconde représentation, on avait allégé Touvrage de deux chœurs, dont celui des juges, et sans doute, en cherchant bien, on aurait distingué cà et là quelques traces de la hâte avec laquelle il avait été écrit; mais le compositeur aurait pu répondre qu'après tout mieux valait se presser pour arriver au jour de la représentation que de s'endor-
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mir dans de douces rêveries comme Duprato, auquel on avait confié d'abord le même livret en vue de l'Opéra, et gui, chemin faisant, l'avait abandonné.
Une représentation produisant 6,089 fr. 50 c. et donnée le 30 décembre au bénéfices des inondés, avec le Maître de Chapelle^ le deuxième acte du Pré aux Clercs f les Brebis de Panurge^ jouées par la troupe du Vaudeville, et un intermède auquel prit part Th. Ritter, ainsi que la musique de la deuxième légion delà garde républicaine, marque le passage de Tannée 1872 à l'année 1873, où M. Gounod allait retrouver ses succès du Théâtre-Lyrique. Nous ne nous trompions pas en disant plus haut qu'il s'occupait de « transplanter » son répertoire de la place du Ohàtelet à la place Boieldieu, puisque, en effet, nous relevons à TOpéra-Gomique, en 1872 le Médecin malgré lui^ en 1873 Komëo et Juliette, en 1874 Mireille^ en 1876 Philémon et Baucis.
Parmi les reprises, celle de Roméo et Juliette fut la plus importante, non seulement par son succès, mais par l'influence qu'elle exerça sur la nature des futurs ouvrages de la salle Favart. G'était en quelque sorte le premier opéra qu'on y admettait, c'est-à-dire la première partition sans parlé, et cette innovation allait insensiblement modifier les goûts du public, comme aussi le caractère des exécutioQS vocales. Déjà Duchesne avait, le premier, chanté le Pré aux Clercs lors de la millième, en fort ténor, donnant la voix de poitrine, par exemple, dans la romance, « ma tendre amie!» où jusque-là suffisait la voix de tête; les Gouderc et les Gapoul cédaient la place aux Monjauze et aux Talazac. Plus qu'aucune autre, l'œuvre de Gounod était propre à faciliter cette transition ; elle ressemble, en effet, à ces plantes vivaces qui poussent en toute terre»
et s'est acclimatée avec un égal succès sur trois points à Paris: au Théâtre-Lyrique, le 27 avril 1867; à rOpéra-Oomique, le 20 janvier 1873; à l'Opéra, enfin, le 28 novembre 1888.
Dès 1869, Emile Perrin avait tenté de se l'approprier, destinant le rôle de Juliette à M"' Miolan-Oarvalho, celui de Roméo à Colin, mort depuis, et celui de Capulet à Faure. Plus heureux ou plus habiles, de Leuven et Du Locle réalisèrent leur intention avec la même M"» Miolan-Oarvalho, Melchissédec etDuchesne qui, excepté à la troisième représentation où, subitement indisposé, il fut remplacé par Lhérie, tint le personnage de Roméo une centaine de fois de suite, et avec une réelle autorité. Le premier soir, à côté de M"' Ducasse (le page) et dlsmaël (frère Laurent), deux débutants complétaient la distribution: M. Bach (Tybalt), un ancien premier prix de chant au Conservatoire, ténor « possédant une grosse voix dans un petit corps » et d'ailleurs bientôt disparu : et M. Edmond Duvernoy (Mercutio), fils de Tancien et excellent acteur de TOpéra-Comique, doué d'une voix relativement faible qu'il maniait avec goût, ayant, au surplus, assez de talent pour devenir plus tard, au Conservatoire, un des professeurs de chant les plus estimés.
On pourrait croire que cette reprise obtint auprès des critiques l'assentiment général. Pourtant, parmi les rebelles se distingua Albert de Lasalle qui, dans son Mémorial, fait cette étonnante réflexion * « M"* Carvalho, avec son dévouement pour la gloire de M. Oounod, a depuis entraîné TOpéra-Comique à une reprise de Roméo et Jutiette. » Cet « entraînement », on le sait, n'a été fâcheux ni pour l'ouvrage ni pour le théâtre, car Roméo n'a quitté les afiiches
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4e Tautre que pendant les années 1 876, 77» 78 et 81 , atteignant le total de deux cent soixante-quatorze représentations. Si ce chiffre ne s'est pas encore accru après l'incendie de la salle Favart, c'est qu'un jour M, Paravey eut la faiblesse de se laisser dépouiller par le •compositeur et par l'Opéra. Il fit un marché de dupe •en troquant la certitude de Roméo et Juliette contre l'incertitude d'une Charlotte Corday, laquelle paraît devoir rester condamnée à Téternelle prison du portefeuille.
Entre la plus importante reprise et la plus importante nouveauté de Tannée 1873, se place, au 1*' mars, le début d'une chanteuse qui avait conquis sur une autre scène quelque notoriété. M"* Vanghèl avait créé aux Folies-Dramatiques le rôle de Méphistophélès dans le Petit Faust d'Hervé; en adroite musicienne, elle usait de sa petite voix avec succès, mais les Dr et» gons de Villars différaient de son répertoire habituel et la nouvelle Rose Friquet était un peu dépaysée ; bientôt reconquise par l'opérette, elle céda le rôle à M"' Ohapuy, qui d'ailleurs s'y essaya sans éclat et le rendit l'année suivante (5 octobre 1874) à M"' Galli- Marié, sa véritable interprète, revenue d'une station à Bordeaux, où elle avait chanté Mignon, Lara et... Faustt pour répondre, parait-il, aux attaques de certains journaux qui disaient la sympathique artiste « brouillée avec les vocalises et le chant di bravura. »
Au reste, la presse et le public ont parfois des goûts, ou plutôt des aberrations de goût, qui surprennent à distance et paraissent inexplicables. Comment justifier, par exemple, l'accueil relativement réservé fait le 24 mai à cette œuvre charmante qui s'appelle le Roi Va dit ? La date était malheureuse, soit, puisque, le premier soir, on s'occupait plus de la chute de
M. Thiers à Versailles que de l'œuvre nouvelle ; mais le lendemain, la présidence du maréchal de Mac* Mahon ne pouvait à ce point occuper les spectateurs qu'ils ne vissent point le charme exquis d'un ouvrage où poème et musique s'accordent si heureusement. Quarante représentations en 1873, et dix-neitf, lors d'une seule et unique reprise qui eut lieu douze ans plus tard, voilà le bilan, honorable sans doute pour l'œuvre, mais à coup sûr fort au dessous de sa valeur. Elle est pourtant très fine, trop fine même peutêtre, la donnée de cette pièce, où l'on voit le marquis de Moncontour victime de son émotion, car au Roi- Soleil qui lui demandait s'il avait un fils, il a, par mégarde et par flatterie, répondu oui, tandis que sa progéniture ne se compose que de quatre filles. Le pauvre homme se résout à adopter un rustaud qu'il façonnera aux belles manières, et présentera à son souverain, aimant mieux le tromper ainsi que le détromper; mais il est tombé sur un mauvais sujet qui fait les cent coups, gaspille son argent, veut marier ses quatre sœurs à des coquins, jusqu'au jour où, devant se battre en duel et pris de peur, ce garnement fait le mort. La nouvelle du décès parvient au roi, qui envoie un compliment de condoléance, et, puisque le roi l'a dit, le père se débarrasse au plus vite de ce fils d'emprunt qu'il renvoie au village avec la servante Javotte, sa fiancée. Les trois actes de cette <îomédie en vers avaient pour auteur Gondinet, dont la verve s'était largement dépensée, et qui n'avait paru embarrassé que pour le choix d'un compositeur, car on s'était d'abord adressé en 1871 à Offenbach, et d'un titre, car, outre le Talon rouge^ sous lequel l'œuvre fut répétée, on l'appela tour à tour Si le Roi le savait^ le Roi le sait^ et finalement le Roi Va dit^
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variantes correspondant à des modifications de texte qui devaient continuer par la suite, puisqu'à la reprise de 1885 tout le poème avait été remanié, sans avantage bien sérieux à notre avis.
La distribution première n'était pas sans mérite avec la marquise et ses quatre filles, M"*" Révilly, Ohapuy, Guillot, et deux débutantes. M"" Nadaud et Blanche Thibault, cette dernière, sœur de la cantatrice de rOpéra et titulaire d'un premier accessit d'opéracomique obtenu. Tannée précédente^ aux concours du Conservatoire ; avec M"*» Reine et Ganetti, celle-ci engagée en septembre à Bruxelles et remplacée alors par M"' Ducasse (deux petits marquis); avec M"' Priola (Javotte), MM. Ismaél (le marquis), Lhérie (Benoit), Barnolt et Sainte-Foy qui, en cette année 1873, allait quitter définitivement la scène, et dont le rôle du maître à danser Miton fut la dernière et très amusante création.
La seconde partie de l'année 1873 ne devait être signalée que parquelques reprises peu importantes et quelques débuts, dont la plupart se produisirent coup sur coup pendant le mois de juillet. Ainsi, le 1"', dans la Fille du régiment, M"* Isaac, ancienne élève du Duprez, qui venait de la Monnaie où elle s'était fait remarquer dans le pâtre de Tannhâuser, comme autrefois, au Théâtre-Lyrique, M"' Priola dans le messager de Rienziy et qui, cette fois, traversa, simplement comme en passant, la salle Favart où Tattendaient, lors de son second séjour, de si brillants succès ; le 2, dans Galathée, à côté de Bouhy (Pygmalion) et Duvernoy (Ganymède), son futur époux, M"« Franck, chanteuse au talent sérieux et correct; le même soir, M. Vicini, un trial qui, sous les traits de Midas, se montra d'une insuffisance assez notoire
pour disparaître bien vite de la troupe ; le 5, dans la Dame blanche, M. Dekéghel, un Georges Brown chez lequel le volume de la voix n'égalait pas celui du corps, qui arrivait de Belgique comme M"' Isaac, et qui passa comme M. Vicini; enfin le 16, dans la Fille du régiment (rôle de Tonio), M. Félix Puget, doué d'un organe un peu faible, mais acteur expérimenté, fils de Tancien chanteur du Théâtre-Lyrique, et frère de M. Paul Puget qui, cette année même, avait remporté le prix de Rome avec une cantate appelée Mazeppa et interprétée par Bouhy, Bosquin et M"* Fidès-Devriès. Signalons encore, un peu plus tard, au mois d'août, le retour d'ailleurs très provisoire de M^ Nordet dans Zampa^ la Dame blanche^ Richard Cœur de Lion , et surtout, le 5 octobre, dans le Domino noir (rôle d'Angèle), le début de M"". Chevalier, élève de M. Saint- Yves-Bax, qui, au précédent concours du Conservatoire, avait remporté les deux premiers prix de chant et d'opéra-comique, artiste intelligente et précieuse pour le théâtre où, pendant de longues années, elle allait tenir les rôles les plus divers, passant de la grande dame à la soubrette, figurant tour à tour la reine du Pré aux Clercs ou l'une des bohémiennes dans Carmen, et trouvant moyen de se faire remarquer même dans les petits rôles où souvent on ne lui demandait que de rendre service.
Quant aux reprises, sans parler des Deux Journées^ de Oherubini, qu'il avait été question de remettre à la scène avecune version nouvelle deM. Jules Barbier, demeurée malheureusement inédite, elles se bornent à trois, Zampa (23 juillet), Richard Cœur de Lion (18 octobre), VAmbassadrice (10 novembre), ou à quatre, si l'on y joint Maître Wolfram, pièce ancienne, mais nouvelle pour la salle Favart. Zampa avait pour in-
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terprètes M"**' Oanetti, Ducasse, MM. Bach, Potel, et, comme protagoniste, Melchissédec. C'était la première fois qu*à Paris, on confiait à un véritable baryton ce rôle écrit pour Ohollet, c'est-à-dire pour une voix mixte, -et l'usage s'est maintenu depuis en France, comme en Allemagne, de ne plus le confier à un téjior. Richard Cœurde Lton joué par Duchesne, Melchissédec, Neveu, Bernard, Nathan^ Barnolt, Teste, Davoust, M**" Nordet, Thibault, Isaac, Nadaud, Decroix et Rizzio, revenait en scène après une absence de dixi3eptans;on ne l'avait pas revu depuis 1856, et il reprenait au répertoire une place qu'il n'a presque plus quittée désormais. L'Ambassadrice ne reparaissait que pour fjiire briller la vocalisation brillante et pure de M™" Oarvalho, autour de laquelle gravitaient Ooppel, Ponchard, Thierry, jM"® Ohapuy et la vieille M"« Casimir, qui, sous les traits de M"" Barneck, risquait une courte et suprême rentrée. Maître Wolfram datait du 20 mai 1854, et présentait comme un tableau intime, où le poète Méry et le compositeur M. Ernest Reyer avaient heureusement mélangé les couleurs simples et expressives. On s'était jadis ému devant l'amour discret de l'organiste Wolfram poux* cette Hélène avec laquelle il a été élevé et qui lui préfère le soldat Fritz; on avait applaudi aux accidents si touchants de cepetit acte, et avec Bouhy, Ooppel, Nathan et M"' Chapuy, le succès se retrouvait à rOpéra-Comique, tel qu'on l'avait connu au Théâtre-Lyrique, plus grand méme^ en ce sens qu'on applaudit deux morceaux de plus, ajoutés à cette occasion, un duelto, et le délicieux arioso « des larmes » que devait chanter Melchissédec, désigné d'abord pour le rôle, et qui, finalement, fut dit, et excellemment dit, par Bouhy •
La seconde nouveauté de Tannée avait paru quelque temps auparavant, dans une représentation au bénéfice de la caisse de secours des artistes dramatiques, encadrée entre les Noces de Jeannette^ Toto chez Tata et le premier acte du Pré aux Clercs, C'était un lever de rideau de M. Adenis pour les paroles, et de M. Poise pour la musique, les Trois Souhaits. Cette histoire bien connue, empruntée aux Mille et une NuitSj avait fourni déjà le sujet d'un opéracomique allemand de Lowe ; elle fut médiocrement goûtée et ne trouva grâce devant lé public qu'à cause de la partition où se reconnaissait, par moments, la touche fine et délicate du compositeur.
La veille, le 28 octobre, TOpéra avait disparu dans un incendie, et ce désastre devait, au moins pour un temps, changer la fortune des deux théâtres. L'Opéra, forcé de s'exiler à Ventadour, allait subir une crise, ou, si l'on veut, une éclipse momentanée. L'Opéra- Gomique, au contraire, paraissait (illusion trop tôt dissipée I) marcher alors vers la prospérité, car l'année 1873 se soldait en bénéfices par un excédent de 37,922 fr. 60 c. sur Tannée précédente. C'était, on le voit, le résultat moins des nouveautés que de quel^ ques heureuses reprises et du répertoire, où Ton avait inscrit successivement la millième du Chalet, la trois^ centièm^e de Mignoriy la onze-centième du Pré aux Clercs^ en attendant, pour Tannée suivante, la centième des Dragons de Villars et la centième de Roméo et Juliette»
Le hasard même se montrait favorable, en ce sens que le théâtre gagnait alors un procès dont la perte eût porté un bien grave préjudice à ses finances. Les propriétaires de la salle Favart, M. J. Masson et M"* veuve Crosnier, ne se proposaient rien moins en effet que d'expulser les directeurs de TOpéra-Co-
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migue, s'appuyant sur un acte du ministre des Beaux- Arts, en date du 7 août 1839, qui, après Tincendie de la première salle, avait réglé les conditions de la seconde. Ils soutenaient que cet acte ne conférait pas au directeur nommé par l'État le droit d'occuper Timmeuble sans le consentement des propriétaires, et que ce droit, en admettant môme son existence, avait été frappé de déchéance par la loi proclamant la liberté des théâtres.
A cette occasion, la Revue et Gazette musicale publia un article très complet auquel nous croyons devoir emprunter les détails suivants, car il fixe certains points, négligés par nous ou laissés dans l'ombre au cours de notre récit, et, somme toute, d'une réelle importance pour Thistoire administrative de la salle Favart. En 1839, TÉtat, qui accordait une subvention de 240,000 francs à l'Opéra-Comique, avait intérêt à ce que cette subvention ne fût pas diminuée par les exigences des gros loyers à payer aux propriétaires. D'un autre côté, comme la reconstruction aux frais de l'Etat de la salle incendiée eût été trop onéreuse, on avait adopté l'adjudication publique, l'adjudicataire devant avoir la jouissance de l'immeuble pendant un nombre d'années dont la durée serait fixée au rabais.
L'adjudicataire avait droit d'exiger un loyer minimum de 70,000 francs par an pendant la durée de l'emphytéose et le maintien de la subvention administrative. Si le minimum de 70,000 francs était insuffisant, l'évaluation du loyer devait être faite par trois arbitres désignés par le ministre. L'adjudicataire fut M. Oerfbeer, pour une emphytéose de quarante ans. La construction coûta 1,050,000 francs, déduction faite de certaines sommes avancées par
r l'État. Cinq ans après la reconstruction, et lorsque le directeur fut remplacé, le loyer fut fiié à 105,000 fr. ; il fut porté plus tard à 115,000 francs; en 1862, à r 120,000; en 1868, à 135,000; enfin, le 1" février 1870,
sans compter les chargea laissées au directeur et qui élevaient la location de la salle, à 205,000 francs. I Eu 1872, lorsque la Commission du budget voulut
réduire le chiffre de la subvention, le directeur établit qu'il était écrasé par ce loyer de 205,000 francs. On remonta à i'origîne des choses, et le vice du bail apparut. M. Beulé, rapporteur du budget, conclut à une diminution de 100,000 francs sur la subvention, diminution qui serait compensée par une fixation, à dire d'arbitres, du prix du bail. C'était rentrer dans la loi de 1S39. Le pouvait-on? M* de Vallée, au nom des propriétaires de la salle, soutenait le contraire ; la loi, disait-il, était tombée en désuétude.
Les arbitres fixèrent le loyer, à partir de 1874, à 105,000 francs, plus les charges ; les propriétaires signifièrent alors un congé à MM. de Leuven et du Locle.
Le tribunal, après avoir entendu M' de Vallée et M' Templier, rendit ua jugement qui déclarait formelles et inipératives les dispositions du cahier des charges rédigé ea vertu de la loi de 1839, dispositions qui obligent les concessionnaires, sans aucune restriction ni réserve, à louer la salle Favart au directeur de l'O péra-Comîque ; établit qu'il n'a été dérogé par aucune loi à celle de 1 839 ;
Dit que la Société des propriétaires de la salle Favart devra tenir la salle à la disposition de Leuven et du Locle, directeurs de l'Opéra-Comique, au prix fixé par la décision arbitrale du 17 août 1872, et cela jusqu'au 1"' janvier 1880, terme de la concession accordée pour l'exploitation du théâtre ;
202 l'héritage du théatre-lyriqqe
Condamne Masson es nom en tous les dépens.
Ce jugement du tribunal fut d'ailleurs confirnïé par un arrêt de la Cour, au début même de Tannée 1874, presque à la veille de la représentation d'un^ ouvrage écrit depuis longtemps, sans cesse retardé^ et, en quelque sorte, imposé au directeur plus que choisi par lui. Le Florentin était né d'un concours : il devait donc, bon gré mal gré, voir le jour sur la scène en vue de laquelle il avait été conçu. On sait que, par décret en date du 3 août 1867, pour satisfaire l'opinion et répondre à un besoin de protection artistique dont les journaux s'étaient faits les porte-voix, le ministère des Beaux-Arts avait organisé d'un seul, coup trois concours de musique dramatique : le premier à rOpéra, avec librelto mis, lui aussi, au concours ; le second au Théâtre-Lyrique, avec libretto choisi par les concurrents ; le troisième à l'Opéra- Comique avec libretto imposé.
Le premier donna la Coupe du Roi de Thulé, de- MM. Louis Gallet et Edouard Blau, et quatre lauréats furent nommés dans l'ordre suivant : Eugène Diaz,. J. Massenet, Ernest Guiraud, Barthe ; un simple amateur l'avait emporté sur trois prix de Rome, et même sur quatre, car Bizet n'avait pas même obtenu l'honneur d'une mention. Le deuxième donna lé Magnifique, de Philippot, puis la Coupe et les Lèvres^ de M. Canoby, et la Conjuration de Fiesque, de M. Edouard Lalo. Le troisième, pour lequel de Saint-Georges avait apporté le Florentin, devait être ouvert le 30 août 1867 et fermé le 30 avril 1868. La livraison du poème ayant subi quelques retards, la clôture définitive fut reportée au 30 juillet, et cin^ quante-trois partitions arrivèrent au ministère, parmi lesquelles une de Bizet : voilà du moins ce que nousr
a rapporté un de ses amis intimes, car nul de ses biographes ne Ta jamais ni su, ni dit. Le vainqueur fut M. Ch. Lenepveu, élève d'Ambroise Thomas, prix de Rome en 1865 et nouveau venu dans la carrière dramatique ; mais, la guerre et la Commune aidant, il dut s'armer de patience et attendre son tour. Dans ses Soirées parisiennes, Arnold Mortier nous l'a montré faisant la navette entre les deux directeurs maîtres de sa destinée, allant de Caïphe à Pilate, demandant des nouvelles de son opéra à du Locle, qtû lui répondait : « Allez voir de Leuven ! » Le compositeur s'empressait alors de suivre ce bon conseil, et de Leuven le recevait en disant : a Allez. voir du Locle ! » De Leuven à du Locle et de du Locle à Leuven, le Florentin annoncé, remis, distribué,, retardé, tournait à Tétat légendaire. Cette légende prit fin le 25 février, et Tonconnut ce livret médiocre, bien qu'imposé, ce poème de concours qui mettait précisément en scène un concours... de peinture à la cour des Médicis. Le vieux et célèbre Galeotti y disputait à son jeune et inconnu élève non seulement la palme, mais encore le cœur de sa pupille Paola. Grâce à l'insigne maladresse d'un subalterne, le tableau d'un des concurrents était détruit, et le vieux se trouvait recevoir la récompense pour le tableau que le jeune avait peint. Le dénouement amenait la découverte et le pardon de ce quiproquo, avec l'union obligée de l'élève et de la pupille, ce qui faisait dire à la sortie par un plaisant que la pièce finissait bien, car on y voyait à la fin Paola mariée/ La toile, objet du débat, constituait un accessoire de luxe; elle avait été peinte par Carolus Duran et représen-tait une Hébé, fort décolletée, debout sur un aigle et versant le nectar. Volontiers le public lui aurait prêté
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plus d*atteiition qu'à la partition primée. Non point que ces trois actes parussent une trop lourde cliarge pour les épaules du débutant ; au contraire, on rendit hommage à son sentiment dramatique et à sa con* naissance du métier. De toute façon, il y avait là un effort que les directeurs n'ont pas encouragé depuis ; car^ si M. Lenepveu a eu Thonneur de voir un soir, à rOpéra de Londres, le principal rôle de sa Velléda créé par la Patti, il n'a jamais eu la chance de revoir, depuis le Florentin^ son nom sur les affiches d'un théâtre parisien.
Avec ses neuf représentations, Beppo, de MM. Louis Oallet et J. Conte, termina Tannée, le 30 novembre, comme le Florentin l'avait commencée, par un insuccès. Le livret, vaguement inspiré par un poème de Byron, montrait un noble Vénitien qui, après avoir été capturé par les pirates et avoir fait fortune dans les Etats barbaresques, revenait auprès de sa femme, serrée alors de près par un galant ridicule. Sous son costume de Turc, le mari d'abord n'était pas reconnu, mais il rapportait des écus qui touchaient le cœur de la belle, et, écartant le patito, il reprenait sa place au foyer conjugal. Voilà du moins le souvenir qui nous est resté de cet opuscule, le livret n'ayant jamais été publié, pas plus d'ailleurs que la partition, où se remarquaient une ouverture-tarentelle et un trio avec romance pour soprano, « Si vous étiez ce que vous n'êtes pas », écrits d'une plume assez ingénieuse. Elève de Oarafa et prix de Rome en 1855, Jean Conte, par une bizarre rencontre de noms, avait débuté comme chef d'orchestre au petit théâtre Comte ; il devait finir comme second violon à l'Opéra, et il occupait encore cet emploi l'année même où Beppo^ joué par Neveu, Oharelli et M"" Franck, lan-
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çait à la foule le Dom d'un compositeur ignoré d'ailleurs par elle après comme avaut.
Deux autres nouveautés se rapportent à l'année 1874, l'une, Gille et GUlotin, le 22 avril, l'autre, le Cerisier, ,e 24 mai, deux levers de rideau dont le premier obtint vingt et une représentations et le second diz-sept.
Le Cerisier ne portait sur l'arâche que le nom de Jules Prével comme librettiste ; mais une part de collaboration revenait à la célèbre reine Marguerite de Navarre, dont la cinquième journée de son HeptaméroQ avait fourni la donnée de l'imbroglio mis en musique par Duprato. Ce n'était qu'un aimable pastel, mais suffisant en son genre et adroitement encadré. Il semblait piquant de voir une jeune femme cueillir des cerises au haut de l'éclieUe et tomber dans les bras d'un galant, mais plus piquant encore de voir cette scène se renouveler trois fois de suite entre personnages différents, d'abord entre le mari et la servante, puis entre la femme naïve et son mari, enfin entre la servante et son benêt de fiancé. -La musique, un peu incolore, rappelait, par ses proportions exiguës, les opuscules de l'ancien répertoire, et inspirait à Paul Bernard, que nous avons vu si sévère pour Djamttâh, des réSesions dont le temps, reconnaissons-le cette fois, a pleinement confirmé la justesse : « Il est certain, disait-il, que l'Opéra- Oomique semble relever son niveau ; peut-être est-il permis de dire qu'il traverse une époque de transition, sans trop savoir toutefois où il va ni ce qu'il deviendra. L'épreuve de l'autre soir, quoique fort jatisfaisante, semblerait prouver une chose : c'est ]ue ce théâtre affirmant chaque jour des tendances plus poétiques, plus lyriques, les œuvres de petite Il 12
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envergure qui yiennent s'y présenter se trouvent forcément écrasées. »
C'était peut*étre aussi ce que pensait tout bas M. Ambroise Thomas, lorsqu'il se refusait si énergiquement à laisser monter Gille et Gillotin. Présenté et reçu à l'Opéra-Comique en 1859, sous le nom de Gillotin et son père, cet acte comptait alors près de seize années d'existence. Quelques changements dans la partition avaient amené d'abord le retard de la représentation, puis le retrait de l'ouvrage, et l'auteur à'Hamlety occupé par des travaux plus importants, avait négligé ce lever de rideau. Mais le librettiste, Thomas Sauvage, entendait profiter au contraire de la renommée conquise par son collaborateur musical, et, devant les refus de ce dernier^ les procès commencèrent. On en compte trois, ou du moins on eut à enregistrer trois décisions juridiques. En 1872, le tribunal de la Seine juge que « A. Thomas ne peut être tenu de consentir à la représentation », mais le condamne à « tels dommages-intérêts donnés par état, et en outre aux dépens envers Sauvage. » En 1873, la Cour d'appel arrête que Sauvage, au lieu d'une indemnité, sera autorisé à faire représenter sa pièce avec la musique écrite d'abord par A. Thomas^ et sans les modifications que les changements d'interprètes et d'autres considéra-* tiens devaient forcément amener. La même année. Sauvage plaidait encore contre de Leuven afin d'obtenir la représentation immédiate, à peine de 1 00 fr. de dommages-intérêts par jour de retard ; mais Sauvage perdit, de Leuven ayant prouvé qu'après le premier arrêt il avait prévenu Sauvage que sa pièce serait représentée dans le délai d'un an, bien qu'un traité avec la Société des auteurs lui accordât deux ans.
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Finalement, ce fut le public qui paya les dommages «t intérêts aux plaideurs sous forme de bravos, car rœuvre fut favorablement accueillie. Le père Oille «t le fils Gillotin sont au service de M. Roquentin dont la nièce a épousé secrètement un sergent aux gardes. Une souquenille appartenant à Gillotin et découverte dans la chambre de la femme prête d'autant plus aux soupçons qu'on trouve l'imprudent valet aux genoux de sa maltresse. Il implore tout simplement la faveur d'épouser Jacquette, la serrante qu'il aime ; mais son attitude laisse deviner tout autre chose; le quiproquo force le sergent à dévoiler sa qualité d'époux, et Gille remet au bon moment une lettre d'où il résulte que ce militaire est le fils même du triste Roquentin, devenu joyeux au souvenir de ce péché de jeunesse.
Lestement enlevée par M"* Ducasse, spirituelle et gentiment délurée sous les traits de Gillotin, bien chantée par Ismaël, qui figurait Gille, et par tous les interprètes, Neveu, Thierry, M"" Nadaud et Reine, la pièce réussit et, le soir de la première, on faillit redemander toute la partition, car on bissa les couplets de Gillotin : « Oh I oh ! oh I quel gâteau I », les couplets de Gille : « Faut-il rire, faut-il pleurer? », la chanson du sergent, et même l'ouverture, chose rare dans les fastes du théâtre, mais très naturelle lorsqu'on entend ce joli morceau où certaine retraite militaire fournit le prétexte d'ingénieux développements et d'amusantes sonorités d'orchestre.
On se demande comment un tel lever de rideau n'a jamais été repris, sauf en 1877, où il fut donné cinq fois ; peut-être le compositeur s'en souciait-il peu ; en tout cas, il avait maintenu jusqu'au bout son attitude hostile, comme le prouva une lettre adressée
208 L'eiRITAGS DU THiATRE-LYRIQUE
par lui à M. du Locle, le lendemain de la répétition générale, et où il protesta une dernière fois contre les prétentions de Thomas Sauvage.
Quatre jours avant Gille et Gillotirij le 18 avril, avait eu lieu une reprise de Joconde avec Goppel (Robert), Laurent (Lucas), Nathan (le bailli), Teste (Lycandre), M"" Ohapuy (Jeannette), Isaac (Edile), Thibault (Mathilde), et, dans le rôle principal, Bouhy, inférieur à Faure, sans doute, mais cependant assez remarquable pour bien mettre en valeur le chef-d'œuvre de Nicolo. En trois ans, cette reprise fournit un total de cinquante-sept représentations, et depuis, l'ouvrage n'a plus attiré Tattention des directeurs, oubli regrettable en somme et synonyme de faute. Les autres reprises de l'année 1874 présentent encore quelque intérêt^ grâce à la nouvelle interprétation de certains rôles et à quelques débuts.
Le 7 mai, par exemple, on revit les Noces de Figaro avec une distribution très modifiée : M"** Carvallio quittait le pourpoint de Chérubin pour la robe de la comtesse, et M"* Priola abordait le rôle de Suzanne. Quant au jeune page, il avait pour interprète une débutante, M"' Breton, qui venait de l'Athénée, après avoir obtenu au Conservatoire» en 1873, un second prix de chant (classe Roger), et un second prix d'opéra-comique (classe Mocker). Il avait été question de reprendre en son honneur Actéon^ puis on choisit l'ouvrage de Mozart pour ses débuts, qu'elle continua, le 8 juillet, avec Fra Diavolo^ et l'année suivante l'Opéra- Comique ne la compta plus parmi ses pensionnaires. Elle n'avait fait que passer, comme son camarade Anthelme Guillot qui, venu de Lyon» où il avait chanté plusieurs années, parut le 16 mai dans Mignon (rôle de Wilhelm), et ne fixa point l'attentiou.
La reprise du Pardon de Ploërmel offrait la réunion d'un personnel entièrement nouveau, puisque nul ne restait alors des interprètes de la création; d'ailleurs, depuis 1860, Touvrage de Meyerbeer n'avait plus reparu sur Tafflche. En 1869, il avait bien été question de le remettre à Tétude; mais faute d'interprètes isuffisants, ce projet ne se trouva réalisé que le 27 août 1874, Bouhy succédait à Paure, à Troy et à M"« Wertheimber dans le rôle d'Hoël, et Lhérie ne dédaignait pas d aborder le personnage comique de Gorentin, établi primitivement par Sainte-Foy; la partie importante de Dinorah était dévolue à M"' Zina Dalti, qui avait appartenu en 1870 à rOpéra-Oomique, et qui rentrait ainsi dans son ancien théâtre après une campagne italienne dont Florence avait été la dernière étape. Les petits emplois étaient tenus, les deux chevriers par M'^'" Reine et Chevalier, les deux pâtres par M"" Ducasse et Lina Bell, cette dernière venant des Variétés et pour le début de laquelle on avait ajouté au second acte la petite mélodie écrite par Meyerbeer en vue des représentations de Londres et chantée jadis par M"' Nantier-Didiée. Enfin, le faucheur et le chasseur étaient encore représentés par deux nouveaux venus : le premier, Oharelli, ténorino de province, qui avait déjà paru le 30 janvier dans la Fille du régiment afin de remplacera Timproviste, comme Tonio, un camarade indisposé, et avait ainsi quitté, pour la capitale, Versailles où il jouait alors ; le second, Dufriche, basse chantante à la voix chaude et au jeu intelligent^ un artiste qui a fait son chemin dans la carrière italienne. Outre ces débutants dignes au moins d'une mention y qull nous soit permis de rappeler, sans plus de commentaires, des artistes de second plan
310 l'héritage du théâtre-lyrique
dont l'apparition ne comportait pas le caractère de début, et qui tenaient, en 1874 par exemple, MM. Sacley, d'Herdt et M"' Rizzio les rôles de Tybalt, du duc de Vérone et de Tysbédans Roméo etJuliettei Laurens, ceux de Pietrino dans le Florentin et de Lucas dans Joconde; Vallé, ceux de Mac-Irton dans la Dame blanche, de Melchior dans le Domino noir et du corsaire dans Zampa ; M^^* Sacré, celui de la ducJiesse dans la Fille du régiment.
Le Pardon de Ploërmel avait été remonté sans difficultés. Il n*en fut pas de même de Mireille, dont la mise au répertoire de l'Opéra-Oomique se heurta non seulement à Tindifférence du public, mais encore à la résistance d'un des auteurs. Alléché par le succès de Roméo, le directeur avait bien vite jeté les yeux sur Mireille. Les héritiers du librettiste dirent oui ; le compositeur dit non. M. Oounod, habi« tant Londres alors, ou se rendait mal compte des ressources du théâtre, ou rêvait pour son œuvre une autre destination ; bref, il offrait à la place, d'abord un George Dandin, puis un Enfant prodigue, deux pièces qui n'ont jamais vu le jour, et dont la première a seule été complètement écrite. Il fallut la menace d'un procès pour le décidera donner son consente-, ment, et, le 10 novembre, Mireille entra enfin à la salle Favart où elle n'obtint tout d'abord que 23 représentations, avec le concours de Duchesne (Vincent), Melchissédec (Ourrias), Ismaël (maître Ramou), M»«* Oarvalho (Mireille), Galli-Marié (Taven et An- -dreloun), Chevalier (Vincenette), et Nadaud (Clé- «mence.)
S'il fallait chercher un exemple caractéristique des ^modifications que peut subir un opéra pendant le «cours de sa carrière, àpartSap/io, qui connut succès-
Mm
siTementle triple état de trois, deux et quatre actes,
on en trouverait ditûcilement un plus curieux que celui de Mireille. Il a fallu en effet plus de vingl-cinq ans pour lui donner une forme, qui n'est certes pas la meilleure, et qui pourtant est celle dont le pulilic 8'est le mieux accommodé. Tout d'abord, au Théâtre- Lyrique, le 19 mars 1864, Mireille comptait cinq actes et sept tableaux ; quelques mois après, M. Carvalho lui retrancha deux actes; en 1874, M. du Locle les lui rendit, non sans modifications, puisque la scène des moissonneurs au début du quatrième acte, par exemple, avait été retranchée pour faire place à une scène nouvelle, et que l'air de Mireille, « Trahir Vincent I » était passé du deuxième au septième tableau. Lors de son retour au lieu d'origine, c'est-àdire lors de sa dernière reprise à la place du Châtelet, la partition s'est de nouveau réduite. La charmante Vincenette a disparu et s'est fondue dans le personnage de Taven ; disparus aussi et le sombre tableau de la danse des Trêves, et cette page symphonique qui accompagnait si expressivement le passage des cadavres sur les flots du Rhône, Plus d'une fois, le cœur du compositeur a saigné, quand on l'obligeait à mutiler son œuvre si pittoresque, si riche de sève mélodique, si réussie en somme, et naguère il s'en exprimait non sans une certaine tristesse dans une lettre rendue publique. Ajoutons qu'à l'origine Mireille mourait, qu'en 1374 elle mourait encore, et que «'est seulement en 1890 que l'on se décida à lui taire épouser Vincent. La pièce ne devait plus désormais quitter le répertoire.
Cependant en dehors de l'esploilation théâtrale proprement dite, la direction cherchait à augmenter la source de ses profits. C'est ainsi qu'à la fin de
212 l'héritage du théatrb-ltrique
Tanaée, des bals, les premiers depuis la guerre, se donnèrent dans la salle Favart, et, singulier contraste, la danse y avait été précédée, cette année même, par la musique religieuse, avec deux œuvres de haute valeur et de très vif intérêt : Marie-Magdeleine et la Messe de Requiem en Thonneur de Manzoni. En même temps les deux compositeurs, Tun presque au début, Tautre presque à la fin de sa carrière, avaient mis au service de la religion leur talent musical, et traité, M. Massenet, les vers de M. Louis Gallet, et Verdi le texte sacré, avec leur tempérament spécial. Marie-Magdeleine, dont le souS7titre est d'ailleurs drame sacré^ reflète un coin de TOrient, et certainespages, faites de douceur et de charme, racontent l'histoire de Jésus comme les dessins de Bida traduisaient la Bible, avec un mélange de couleurs réalistes et de poésie très intime. La Messe de Requiem transforme le Dies irœ en un drame émouvant et met en scène tous les épisodes de la mort et du jugement avec cette intensité d'expression, cette vigueur et cette fougue qui marquent le génie musical de Verdi, un peu assagi et mesuré toutefois depuis Don Carlos et Aîda, Duchesne, Bouhy, M"*' Oarvalho et Franck chantaient les quatre parties de Jésus, Judas, La Magdaléenne, Myriam, et M. Colonne dirigeait avec deux cents exécutants, comme il l'avait fait l'année précédente, lorsque l'ouvrage avait été donné pour la première fois à l'Odéon en avril 1873. Maini, Oapponi, M"" Stolz et Waldmann formaient le quatuor vocal du Requiem, conduit par Verdi lui-même, à qui Deloffre avait cédé le bâton de chef d'orchestre, quatuor remarquable, et même, du côté des femmes, incomparable. M""' Teresina Stolz possédait un des plus beaux sopranos dramatiques qu'il nous ait été
donné d'entendre, et M"' Waldmann un des derniers contraltos vraiment graves et sonores que le théâtre ait connus, brillants météores bien vite et trop tôt disparus : la première perdit sa voix presque subitement, et la seconde a quitté la scène en se mariant.
Ces auditions, au nombre de six pour Marie-Magdeleine (24, 26, 28, 31 mars, 4 et 9 avril), au nombre de sept pour la Messe de Requiem (9, 11, 12, 15, 18, 20, 22 juin, les six premières en matinée), firent tomber dans la caisse un argent dont on avait grand besoin, et qui explique le joli mot d'un journaliste à la sortie : « C'est drôle, il a fallu la messe des morts pour rendre la vie à TOpéra-Oomique. »
La situation financière ne s'était pas améliorée en effet, depuis le 19 janvier 1874, jour où M. du Locle avait remplacé, seul et sans partage, de Leuven. Jusqu'alors il n'était que son associé ; de Leuven était seul responsable aux yeux du ministre ; c'est k lui seul que, par décret du 30 mars 1872, le privilège de rOpéra-Comique avait été renouvelé jusqu'au 1*' janvier 1880.
Vers la fin de Pannée précédente, des bruits avaient couru qui faisaient croire à une série de mutations parmi les directeurs parisiens. M. Halanzier parlait de quitter l'Opéra, et l'on désignait comme son successeur Emile Perrin, auprès duquel M. du Locle aurait repris son ancien poste de secrétaire-général, laissant la place à M. Cantin, qui serait devenu Tassocié de Leuven. Cette combinaison ne se réalisa pas, et M. du Locle, préférant acheter 300,000 francs sa part à de Leuven, ce qui semblait cher payer, se vit enfin nommer officiellement par le ministre aux lieu et place de son prédécesseur.
Mais son goût artistique et son désir de bien faire
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ne suffisaient pas à assurer des bénéfices, et le ta* bleau des recettes présente alors, en l'espace de quelques années, des chifl'res tristement éloquents :
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Comme on le voit, la progression s'accusait déjà et devait surtout s'accentuer par la suite avec une implacable rigueur.
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