‹ Histoire de l'Opéra-Comique; la seconde Salle Favart [par] Albert Soubiés et Charles MalherbeChapitre 16 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE NOUVEAU ET l'aNGIEN RÉPERTOIRE

les Diamants de la Couronne, le Diable à l'école et la Part du Diable; Richard Cœur de Lion, Camille, les Deux journées, Jeannot et Colin et le Maître de Chapelle.

Presque au début de l'amiée 1841 se rencontrent deux ouvrages importants, tous deux signés de noms illustres, tous deux bien accueillis à leur apparition, mais, par la suite, ayant rencontré des fortunes diverses :

Le Guitarrero, opéra-comique en trois actes, paroles de Scribe, musique d'Halévy (21 janvier).

Les Diamants de la Couronne, opéra-comique en trois actes, paroles de Scribe et de Saint-Georges, musique d'Aùber (6 mars).

Le Guitarrero eut, au lendemain de la première représentation, ce qu'on appellerait aujourd'hui une bonne presse. Tout au plus se permit-on de critiquer le titre qui prouvait, en effet, chez Scribe une connaissance peu approfondie de la langue espagnole.

« C'est un barbarisme, on devrait dire le Chitarrista », écrivait un journaliste grincheux qui se croyait en Italie, alors que la pièce se jouait en Espagne : « Guitarrero signifie fabricant de guitares, écrivait un autre; joueur de guitare se traduit par guittaristo. » Pour mettre tout le monde d'accord, on aurait dû simplement recourir au mot français, plus simple et plus clair ; mais la mode était aux mots étrangers. On montait pour la première fois à l'Opéra le Freischûtz et non le Franc Archer; on allait donner à rOpéra-Comique la Maschera et non le Masque; jusqu'à, la Favorite qui, au cours des répétitions, après avoir évité le titre de VAnge de Nisida, faillit recevoir celui de la Querida !

Le poème n'était pas mauvais, puisque, de nos jours, il a été repris par les Allemands, et que Millôcker en a tiré son Etudiant Pauvre, opéra-comique plusieurs fois centenaire chez nos voisins, moins favorablement accueilli chez nous, il y a deux ans. Quant à la musique, elle réunit les suffrages des connaisseurs, et le retentissement en fut assez vif pour que l'ouvrage passât la frontière et fût monté à Berlin. Halévy, du reste, se trouvait alors dans tout l'éclat de son talent et de sa renommée. La Juive et YEclair, jouées la même année, l'avaient fait passer maître à l'Opéra comme à TOpéra-Comique. « La musique du Guitarrero, dit un journal de l'époque, restera comme une des meilleures productions de son auteur, car la science et le chant y prêtent, avec une égale puissance, leur concours au développement de l'action dramatique. » La Revue et Gazette musicale ne s'exprimait pas en termes moins chaleureux ; il est vrai que son directeur était en même temps l'éditeur de la partition, ce qui rendait ses

éloges un peu suspects. La source de l'enthousiasme n'y tarissait guère ; on signalait les recettes les plus fortes, près de 6,000 francs à la quinzième représentation! Tout enfin devenait prétexte à réclames, comme le prouve cette curieuse citation : « La foule, qui se porte aux représentations du Guitarrero, attire à rOpéra-Comique un nombre si considérable de voitures qu'il est du devoir de l'administration de mettre sous lee yeux du public les principales dispositions de l'arrêté de M. le préfet de police relativement à l'arrivée, au stationnement et au défilé des voitures à la salle Favart : — Toutes les voitures indistinctement, arriveront par les rues de Grammont, Grétry et Neuve-Saint-Marc ; les voilures bourgeoises stationneront sur le boulevard, depuis la rue de Marivaux, jusqu'à la rue de Choiseul. Au moment du défilé, les voitures bourgeoises arrivent du boulevard par la rue de Marivaux, où elles opèrent leur chargement ; les voitures de place par la rue Favart, où elles attendent le public. Les personnes qui ont demandé leurs voitures se tiennent dans le salon d'attente et dans la galerie de la rue de Marivaux; celles qui veulent des voitures de place y montent à couvert sous les marquises de la rue Favart. » Impossible de laisser entendre plus clairement qu'on s'arrachait les places.

La vérité est que, bien interprété par Moreau- Sainli (Lorenzo), Grignon (Ximena), Botelli (don Alvar), Roger (Riccardo), Emon (Fabius), Daudé (Oltavio), M""= Boulanger (Manucla), et M"" Capdeville (Zarah), une débutante qui avait, eu 1840, remporté le premier prix d'opéra au concours du Conservatoire, le Guilarrero fournit une carrière honorable et fut joué cinquante-neuf fois pendant l'an-

née. Une preuve du succès musical de la partition nous est fournie parle grand nombre d'arrangements de toute espèce et pour tous instruments auxquels elle donna lieu. C'est même ici que nous rencontrons le nom d'un musicien qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire, Pàchard Wagner. On sait qu'il vivait alors misérablement à Paris, travaillant comme il pouvait, et se résignant aux plus infimes besognes afin d'en tirer quelque argent. Le Guitarrero, pour un temps, lui servit de gagne-pain, car il en arrangea, non seulement la partition pour piano et chant, mais l'ouverture et« deux suites d'airs » : 1° pour quatuor (violons, alto et violoncelle) ; 2° pour deux violons; 3° pour flûte, violon, alto et violoncelle. Ce renseignement a son prix, car il a échappé, croyons-nous, à tous les biographes de Wagner ; Œsterlein luimême n'en a pas fait mention.

Les Diamants de la Couronne, un instant répétés sous le titre des Diamants de la Reine, ne furent pas moins appréciés tout d'abord que le Guitarrero; leur éclat même fut plus vif et leur succès beaucoup plus durable. Dès la première année cet ouvrage obtenait 81 représentations, et depuis il n'a jamais complètement disparu du répertoire. Il est de ceux qui, après le Domino noir, Fra Diauolo et Haydée, supportent les reprises, et sa dernière apparition est assez récente pour nous épargner de longs discours à son sujet.

Rappelons seulement que les Diamants de la Couronne causèrent le départ et amenèrent la retraite définitive d'une cantatrice qui avait tenu une grande place à l'Opéra, aussi bien qu'à l'Opéra-Comïque, madame Cinti-Damoreau. Elle s'appelait de son vrai nom Laure-Cynthie Montalant, et avait changé Cynthie en Cinti , sur l'invitation équivalant à un ordre

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