IV. FONDATION DE L'HOPITAL DE SAINTE-MARIE IN SAXIA
La haute approbation dont Innocent III venait d'honorer Gui et son ordre marquait bien la confiance qu'il accordait au dévoué fondateur ; toutefois il se disposait à lui en donner une preuve plus éclatante encore, en l'appelant à la direction du célèbre hôpital dont il songeait alors à doter la ville de Rome.
L'œuvre grandiose d'Innocent est restée pendant bien des siècles sans rivale au monde ; elle paraît avoir frappé bien vivement l'imagination populaire, car sa fondation finit par revêtir le caractère d'une légende aux traits merveilleux. Le peuple jugeait qu'un simple mortel eut été impuissant à réaliser une œuvre si colossale : Dieu lui-même avait inspiré le grand pape. Des peintures très anciennes, qui existaient paraît-il, à Rome, confirmaient la légende ; elles ont disparu ; mais on peut voir, à Thôpital de Dijon, une série de fort belles miniatures, dans lesquelles la légende revit avec toute sa naïve fraîcheur *.
* Ces miniatures ont été Tobjet d*une description très complète dans Touvrage suivant de G. Peignot : Histoire de la fondation des Hôpitaux du Saint- Esprit de Rome et de Dijon (Extrait des Mém. de la Commission des Antiquités de la C6te-d*Or. 18^8, in-40). Le manuscrit qui les renferme se compose de deux parties d'Ages différents ; les miniatures forment la première et la plus ancienne; elles ont dû être exécutées vers l'année 1460, d'après leur style et d'autres indices. La seconde partie est un recueil de bulles relatives à l'ordre du Saint-Esprit, écrit dans les premières années du XV 1* siècle. Les miniatures, au nombre de vingt-deux, forment un ensemble complet, destiné vraisemblablement à orner une histoire de l'Ordre pour la librairie des ducs do Bourgogne, histoire demeurée en projet. Aucun texte ne les accompagne, sauf de courtes légendes explicatives au bas des sujets. Après deux tableaux
L'origine légendaire de l'hôpital d'Innocent III est rapportée en ces termes par un vieil historien :
« Ce Saint-Père meu de compassion envers les membres de Iésu-Christ, fonda pour le salut (dit-il) de son âme, des Souverains Pontifes ses prédécesseurs et successeurs, et des cardinaux de la Sainte Eglise vivants et trespassés, le célèbre Hospital du Saint Esprit de Rome... Quelque escrivain raconte que ce fut ensuite d'une reuelation qu'il eut de faire pescher dans le Tybre ; ce qu'ayant commandé, les Pescheurs rapportèrent dans leurs filets au lieu de poissons, quantité de petits enfans de mammelle qui y auoient esté iettés par des mères desnaturées, lesquelles pensants sauuer leur honneur deuant le monde n'auoient pas appréhendé de perdre tout ensemble, et leur fruit, et leur conscience, et leur honneur mesme deuant Dieu et ses Anges. Il se voit, tant à Rome, qu'ailleurs, d'anciennes peintures qui fauorisent ce récit *. »
La légende exagère la corruption des mœurs à Rome à cette époque. Elle est du moins une preuve de la reconnaissance populaire envers le Pontife qui avait doté Rome d'une institution si bienfaisante, et à ce titre, sa place était tout naturellement marquée dans cette histoire. En dépouillant la fondation de l'hôpital de Sainte-Marie de son
qui servent de frontispices, douze sont consacrés à Thistoire légendaire de la fondation de Sainte-Marie in Saxia, d'après les anciennes fresques de Rome. On y voit des femmes jetant, du haut d'un pont, leurs enfants nouveaux nés dans le fleuve; puis la vision d'Innocent III, à la suite de laquelle il fait pêcher dans le Tibre le poisson qui doit le guérir de sa maladie ; les pécheurs, au lieu de poissons, retirent leurs filets remplis de jeunes enfants morts, qulls apportent au pape. Un ange lui apparaît et lui mande de bâtir un hôpital pour recueillir les enfants abandonnés. Innocent obéit et fait construire l'édifice; il le confie aux soins des religieux du Saint-Esprit, après leur avoir imposé le manteau et la croix double, dont un ange lui avait apporté le modèle. — Les huit dernières miniatures concernent l'établissement de l'hôpital de Dijon, par le duc de Bourgogne. Nous donnons, dans cet ouvrage, trois des sujets les plus caractéristiques, d'après les dessins très exacts de l'ouvrage de Peignot. * Ph. Boullier : Fondation, construction, œconomie et règlements des hospitauxdu St-Esprit et de Nostre-Dame-de-la-Charité, en la ville de Dijon. 1649. p. 9.
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caractCTC merveilleux, nous n admirerons pas w^"^ la hante diarité d^Innocent III.
Xoo knn de la basiliqae de Saint-Pierre et toat anprès des mines dn cirque de Néron, se trouvait un ancien hospice abandonné. Ce lieu était prédestiné aux cenvres de bienfaisance ; saint Symmaque y avait établi un Xénodo^ chiutn dès la fin du V« siècle '. Vers 717, Ina, roi des Saxons Occidentaux, y construisit un hospice et une église, destinés aux pèlerins de sa nation : de là lui vint sa dénomination dliospice des Saxons, ou in Saxia. Un incendie terrible, qui eut lieu en 817. et un second en 847, détruisirent les bâtiments, qui furent rétablis par Léon IV. Plus tard, les ravages de l'empereur Henri IV« qui assiégea Rome en 108 1, et ceux qu*exercèrent les soldats de Robert Gtiiscard,.accouru au secours du pape, désolèrent tellement ce quartier de la ville, qu'il ne resta même pas de traces de rétablissement. *
Innocent III cherchait un lieu propice à la construction d'un hôpital, dont la grandeur pût remédier à l'insuffisance de ceux qui existaient dans sa capitale et recevoir en même temps les trop nombreux enfants que le vice de leur naissance ou la pauvreté de leurs parents exposaient à une mort presque certaine. L'emplacement de l'hospice des Saxons était très propre à cette destination ; il le choisit, et bientôt, à la place de l'humble édifice du roi Ina, on vit s'élever, sur les plans de l'architecte Marchionne d'Arezzo, un véritable palais, dont les vastes proportions répondaient à l'étendue des misères qu'il devait abriter.
Mais ce n'était point assez de construire un splendide édifice : où trouver des hommes dont le dévouement fût à la hauteur des vues larges et charitables du grand Pontife ?
* Fâhtucci : Traitât, de lutte le opère pie neiralma cilla di Roma, 1603, cliap. I.
' M. Vasi. — Itinéraire instructif de Rome, 1793, II, 593. ~ Lelarouilly, EMfices de Rome moderne, pi. 356. — Saulnier, De Capite, p. 130.
Ces hommes, Innocent les avait sous sa main. Il connaissait les prodiges accomplis déjà à Montpellier par l'ordre naissant du Saint-Esprit ; il avait même vu de ses propres yeux Gui et ses enfants à l'œuvre dans leurs deux maisons de Rome : pouvait-iï hésiter à confier la direction de son entreprise au noble seigneur de Montpellier ? *
Sans doute Gui répondit avec bonheur à la confiance du Pontife : plus le théâtre était vaste, plus seraient nombreuses les occasions d'exercer les œuvres de sublime dévouement auxquelles il avait voué son existence.
L'ayant donc placé à la tète de l'hôpital de Sainte-Marie in Saxia, avec cinq de ses compagnons. Innocent III lui adressa, le 19 juin 1204, une bulle plus solennelle encore que les deux premières, et écrite « avec cette ampleur magistrale dont les bulles apostoliques de cette époque semblent s'être réservé le secret. » L'importance de ce document mérite que nous le mettions sous les yeux du lecteur; en voici la traduction :
« A nos chers fils. Gui, Maître des hôpitaux de Sainte- Marie in Saxia et du Saint-Esprit de Montpellier, et à ses frères présents et futurs, faisant profession de la vie religieuse.
« Parmi les œuvres de la piété chrétienne, qui d'après saint Paul, a reçu les promesses de la vie présente aussi bien que celles de la vie future, les Saintes Ecritures nous recommandent souvent et d'une manière toute spéciale la vertu d'hospitalité, comme résumant toutes les bonnes œuvres pour lesquelles le Seigneur a promis de récompenser, . au jour du dernier jugement, les bons, et d'y punir les méchants. C'est cette vertu en eflfet, qui nourrit ceux qui ont faim, donne à boire à ceux qui ont soif, accueille les étrangers sans asile, revêt ceux qui sont nus, ne se contente pas de visiter les malades, mais adoptant leurs infirmités.
* Mgr Paulinier, op. cil, y p. 17,
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leur prodigue des soins maternels, soul^^ les captife dans leurs prisons, et après être venue ainsi en aide, pendant leur vie, à tous ceux qui souffrent, ne leur refuse pas après la mort le bienfait de la sépulture. C'est par elle qu*At»aham et Lotfa, ayant mérité Thonneur de donner lliospitalité aux anges, s'attirèrent leur bénédiction ; par elle, Abnham reçut la promesse que la vieillesse de Sara ne serait pas stérile, et Loth fut sauvé de Tincendie de Sodome.
« En récompense de l'hospitalité offerte à Jésus, deux disciples qui n'avaient point deviné sa présence quand il leur expliquait les Ecritures, le reconnurent dans la fraction du pain.
« Par la vertu de l'hospitalité, les richesses, qui conduiraient leurs possesseurs à la perdition, si elles ne servaient qu'à grossir leurs trésors, les conduisent à la vie en soulageant la misère du pauvre.
a Par elle, un commerce admirable s'accomplit ; les biens périssables de ce monde sont échangés avec les biens éternels ; car en les versant dans les mains de l'indigence, nous thésaurisons pour le ciel, où la rouille et les vers ne rongeront pas nos richesses, où les voleurs ne les raviront pas, et nous nous faisons, avec un or sans valeur, des amis qui nous introduiront dans les tabernacles étemels * !
a A ces causes donc, nous, pour notre salut^ celui de nos prédécesseurs et de nos successeurs, ainsi que de nos frères les cardinaux évêques, prêtres et diacres de l'Eglise Romaine tant vivants que défunts, nous avons érigé, des deniers de ladite Eglise, un hôpital à Sainte-Marie in Saxia, lieu favorable à l'exercice de l'hospitalité, afin que les pauvres soient reçus, les infirmes soulagés, et toutes les autres œuvres de la charité pratiquées.
« Nous statuons que la discipline régulière, établie par nous en ce même lieu, selon les lumières divines et Tinsti-
i Nous avons suivi, jusqu*ici| la traduction de Mgr Paulinier.
tution des frères de Thôpital du Saînt-Esprit, y sera gardée à perpétuité et d'une manière inviolable.
« Nous voulons en outre qu'il y ait toujours, pour le service de l'Eglise, au moins quatre clercs profès de l'Ordre, lesquels prieront pour nous et nos frères vivants et défunts et auront la charge entière de l'administration spirituelle, ne relevant que du Pontife Romain, à la correction duquel après une monition fraternelle, les frères les dénonceront quand ils seront coupables.
« Pour eux, se contentant de la nourriture et du vêtement que nous leur avons octroyés, suivant la même règle, qu'ils vaquent aux saints offices et à l'administration des sacrements, sans s'occuper des autres affaires de l'hôpital, à moins d'une permission expresse du grand maître ; car ils doivent vous laisser, notre fils, et à vos successeurs ou à ceux que vous aurez députés à cet office, tout ce qui re garde les soins matériels de la maison.
« De plus, sachant que, grâce à Dieu, la vertu d'hospitalité est en grand honneur dans la maison du Saint-Esprit, de l'avis de nos frères, nous unissons l' un à l'autre les deux hôpitaux, afin qu'ils aient plus de facilité à se rendre mutuellement de bons' offices ; celui de Rome, en implorant notre protection en faveur de l'hôpital de Montpellier ; celui-ci, en procurant au premier des ministres plus aptes à l'hospitalité. Par cette union cependant nous n'entendons point soustraire la maison de Montpellier à la juridiction de l'Eglise de Maguelone, laquelle conservera ses droits, ainsi que nous l'avons antérieurement réglé.
« Nous voulons qu'à la tète des deux maisons soit placé un seul maître, qui les visitera une fois chaque année, fera les règlements et les amendements nécessaires et pourra transférer les frères partout où leur présence lui paraîtra plus utile.
« S'il arrive que le grand maître entre dans la voie commune à toute chair à Rome ou en deçà des monts, les frères
de Thôpital de Sainte-Marie in Saxia enverront sans délai Tavis de sa mort à ceux de Montpellier et ceux-ci délégueront deux ou trois d'entre-eux pour procéder avec ceux de Rome à l'élection d'un nouveau Maître. Que si, au contraire le grand maître mourait à Montpellier ou au delà des monts, deux ou trois frères de Rome se rendraient à Montpellier pour l'élection.
« Du reste, comme l'Eglise de Sainte-Marie in Saxia et l'hôpital que nous avons construit en ce lieu nous appartiennent en propre, à l'exception pour les clercs, du scrutin, du baptême et des litanies, qui reviennent à la basilique du Prince des Apôtres, selon notre ordonnance ; de peur qu'on ne vienne à préposera l'hôpital quelque personne soumise à une juridiction étrangère, nous vous exemptons, vous et vos successeurs, de toute puissance épiscopale et déclarons nulle toute sentence d'interdit ou d'excommunication portée contre vous et vos successeurs, sans l'exprès mandat du Siège Apostolique.
« Mais cette union, que nous avons consommée entre les deux hôpitaux, ne doit point engendrer la confusion ; car si l'union plaît à Dieu, Tordre ne lui est pas moins agréable. C'est pourquoi nous voulons que les frères de l'hôpital Sainte-Marie, destinés à la collecte des aumônes, se contentent de parcourir l'Italie, la Sicile, l'Angleterre et la Hongrie ; les frères de Montpellier pourront quêter librement dans les autres états; de cette sorte les deux maisons se tiendront dans leurs limites, et les collectes qui leur seront destinées iront à chacune sans réclamations ni désordre »
Viennent ensuite des prescriptions relatives à l'ordre à suivre dans les quêtes ; des privilèges accordés aux membres de la confrérie érigée à Rome et dans les maisons du Saint-Esprit ; l'exemption des dîmes et de tous les hommages exigés des personnes séculières. Innocent III rejjouvelle enfin toutes les faveurs précédemment accordées
à rOrdre et termine en plaçant Thôpital sous la protection des papes ses successeurs :
« Nous prions nos successeurs et nous les exhortons dans le Seigneur Jésus, qui viendra juger les vivants et les morts, de garder et défendre comme vos patrons spéciaux, vos personnes et vos biens ; car s'ils sont tenus par leur charge apostolique de pourvoira tous les pieux intérêts des lieux consacrés à la charité, c'est avec un soin tout particulier qu'ils devront veiller à la prospérité d'une maison fondée et dotée des ressources de l'Eglise romaine »
La bulle fulmine les excommunications habituelles contre les infracteurs et se termine par la date suivante :
« Donné à Latran, le XI V« jour des Calendes de juillet, indiction 7®, l'an de Notre Seigneur mil deux cent quatre, du Seigneur Pape Innocent trois la septième année (19 juin 1204). *»
Innocent III, en traçant les sages règlements contenus dans cette bulle, assurait un avenir brillant et prospère à son hôpital et à l'ordre entier. Nous aurons, dans le cours de l'ouvrage, à revenir plus d'une fois sur cet important document, en particulier lorsque nous traiterons des privilèges de l'Ordre, des quêtes et de la confrérie du Saint-Esprit.
« Rien ne relève, à nos yeux, le mérite de Gui comme l'acte d'Innocent III réunissant les deux maisons de Rome et de Montpellier sous la direction d'un même recteur. Ces
* Voyez pour le texte : Diplomaia,., Ordini.., Sancii Spirîtus Mohspéliensi ecnccssa, I, p. 5.
deux maisons étaient en effet à une grande distance Tune de Tautre : la mer ou les Alpes les séparaient, la difficulté des communications était extrême à cette époque ; il fallait donc que le pape comptât beaucoup sur l'activité, l'intelligence et la sagesse de Gui pour lui confier à la fois cette double administration, alors surtout que le concile d'Epaône avait expressément défendu de préposer un même abbé à deux monastères *.
Mais ce n'est point la seule marque de confiance qu'il lui accorda. Déjà, plusieurs années auparavant, la première année de son pontificat, il lui avait donné une preuve éclatante de son estime, en le chargeant d'une mission de grande importance.
C'était le temps néfaste où la patrie de Gui et tout le midi de la France étaient désolés par le terrible fléau de l'hérésie albigeoise. Les sectaires refusaient non seulement l'obéissance aux dogmes de l'Eglise, mais ils menaçaient la société civile elle-même en la sapant dans ses fondements, l'autorité et la propriété. Innocent III lutta contre le mal avec toute la force de son indomptable énergie ; mais la légion de saint Dominique n'était pas encore debout : bien des années devaient s'écouler avant que le monstre fût abattu.
La province d'Aix était plus particulièrement atteinte ; le Pape résolut de lui porter secours par l'envoi de deux légats. Il choisit pour cette mission délicate le frère Rainier et lui adjoignit Gui de Montpellier, que sa sagesse et sa situation élevée dans le pays rendaient éminemment propre à seconder les vœux du Pontife. Innocent annonçait ses envoyés en ces termes à l'Archevêque et à ses sufiragants :
« Nous avons jugé opportun de vous envoyer notre bienaimé fils, le frère Rainier, homme d'une vie éprouvée et digne de tout éloge, puissant par la grâce de Dieu en œuvres et en paroles, et avec lui notre bien-aimé fils le
* Mgr. Paulinier, cp. cit, p. 33.
frère Gui, craignant Dieu et consacrant sa vie à toutes les œuvres charitables '. »
Dans la suite de sa lettre, le Pape recommandait ses légats aux bons offices des prélats, et demandait aux fidèles eux-mêmes de les assister dans leur difficile mission, accordant à tous ceux qui leur viendraient en aide la même indulgence qu'aux pèlerins de Saint-Pierre et de Saint- Jacques de Composte] le \
Quel fut le résultat de la mission de Gui, l'Histoire ne le dit pas ; « mais le choix fait de lui par l'illustre pontife est à lui seul un assez beau titre de gloire *. »
Pendant que Gui s'occupait à Rome, avec le succès que l'on sait, du développement de son ordre, l'Esprit de contradiction cherchait à lui susciter des obstacles à Montpellier. L'Eglise de Maguelone ne voyait pas sans peine s'élever dans son sein un établissement devenu rapidement populaire, qui pouvait porter atteinte à ses droits et diminuer la source de ses revenus.
Au mépris des bulles d'Innocent III, elle s'opposait à l'érection d'une chapelle, complément nécessaire de l'hôpital. Pour vaincre une résistance obstinée, Gui recourut à son dévoué protecteur ; son appel ne resta point sans réponse : « Il ne serait point convenable, lui écrivit le Pape que, possédant un cimetière bénit, avec des clercs proies de votre ordre, et adonnés comme vous l'êtes aux œuvres de piété, vous demeuriez privés d'un oratoire. C'est pourquoi nous vous autorisons par les présentes, nonobstant l'accord conclu entre vous et l'Eglise de Maguelone, sous les auspices du Cardinal de Saint- Ange, alors légat du
* Dilectum filtum fratrem Rainerium virum probatae vitœ et conversationis honestae, potentem dirino munere in opère et sermone ; ac cum eo dilectum filium fratrem Guidonem, virum Deum timentem, et studentem operibus caritatis, ad partes ipsas duxerimus destinandos.. . (Innoc. pp. III; epist. I, 94.
• Id. Ibid.
' Mgr. Paulinier, p. 24.
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Saint-Siège, à construire dans les limites de votre maison un Oratoire, où vos clercs puissent célébrer Toffice divin* ». La lettre édicté en outre les mesures propres à éloigner toute occasion de rivalité entre les deux parties. Et comme la cause principale de l'opposition provenait des dons faits par les fidèles à lliôpital, Innocent décide que les oblations des fêtes principales, ainsi que les présents offerts au prêtre officiant, appartiendront pour un quart à Téglise mère ; mais que les oblations des autres jours, et de même les objets donnés en propre aux pauvres reviendront entièrement à la maison du Saint-Esprit. Les frères, les serviteurs et les étrangers sans domicile pourront seuls être inhumés au cimetière ; pour les habitants de la ville, la permission de Tévêque sera nécessaire *.
Des ordres si formels devaient, semble-t-il, désarmer la résistance opiniâtre de l'évêque de Maguelone : il n'en fut rien, et le pape dut en venir à de terribles menaces et faire appel aux consuls et au peuple de la cité de Montpellier.
Dans une lettre du 5 juillet 1 205, il leur dit sa honte et sa douleur, à la pensée qu'il y a des hommes descendus sur la pente du vice jusqu'au mépris de toute autorité, qui s'efforcent d'entraver par mille moyens une œuvre si sainte, contre ses ordres, ou plutôt contre les ordres de Dieu luimême. Et dans son indignation, il menace d'excommunication relevable seulement à l'article de la mort, tous ceux qui s'opposeront à la construction de l'oratoire de l'hôpital et aux bonnes œuvres des trères '.
* Gutdoni rectori et fratribus hospîtalts Sancti Spirttus Mtgalonensis. Cnm sitls operibos pietatis intenti, et habeatis cœmeterium benedictum, et dericos in vestro conventu professos, absonum esset ut oratorio careretis. Quocirca pnesentium vobis auctoritate concedtmuSi ut non obstante compositione, quae facta fuisse proponitur inter vos et Magalooensem ecclesiam, per bon» mémori» G. tituli sancti Angeli diaconum cardtnalem, tune Apostolicœ sedis legatum, infra septa domus vestrae oratorium habeatis, in quo per clertcos vestros divinum vobis officîum recitetur. (Innoc.pp.lII. Episi,,]ib,\ln^ 107, i*' juillet
• Id. ibid.
' Non sine dolore, nec sine pudore narramus quod quidam in reprobum sen*
Le pape Innocent III remet aux frères du Saint Esprit l'habit de l'ordre, qu'il a reçu d'un ange.
L'afiFection d'Innocent III pour Gui allait toujours croissant. Quatre ans s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait placé à la tète de Sainte-Marie in Saxia, lorsqu'il voulut consacrer cette affection par une faveur durable et d'un grand prix. Le Pontife institua donc une procession solennelle qui chaque année partirait de la basilique de Saint-Pierre pour aller faire une station à Sainte-Marie. Une bulle du 3 janvier 1208 fixa cette procession au premier dimanche après l'Epiphanie, jour où l'Eglise récite dans sa liturgie l'Evangile des noces de Cana *. « Innocent III croit retrouver en effet dans Thôpital confié à Gui, les six urnes, dont il est parlé dans cet Evangile. Ce sont les six œuvres de miséricorde, et ces urnes, ajoute-t-il, sont toujours remplies dans cette pieuse maison, car les œuvres de charité y sont accomplies dans toute leur plénitude *. »
La cérémonie s'accomplissait en grande pompe, au chant des hymnes et des cantiques ; les chanoines de Saint-Pierre portaient, dans une châsse d'or et d'argent ornée de pierres précieuses, l'insigne relique delà Sainte Face du Sauveur'. Le Souverain Pontife suivait lui-même la procession, au milieu des cardinaux ; il célébrait la messe et prêchait une homélie sur le sujet de l'Evangile, afin que le peuple, comme le dit Innocent, ne sortit pas affamé spirituellement de ces noces mystérieuses *.
sum dati, tanquam impii, qui cum venerint in profundum vitionim, contemnunt, œdificationem oratorii fratnim hospitalis Sancti Spiritus, contra nostrum statutum, imo potius contra divinum mandatum, multipliater impedire nituntur, non attendentes quant sit impium et iniquum nequiter operari contra opéra pietatiSy quœ secundum Apostolum promissionem habet vitœ, quas iiunc est, pariter et futurœ. {Epist. lib. VIII, n» 91.)
> Innoc. pp. in, epist» lib. I, n<* 94.
* Et quidem in hoc hospitali, tanquam in Cana Galileae positœ sunt sex
hydrias, id est, sex opéra misericordi» instituta. .... Sitœ vero sex hydrias usque ad summum implentur, quando iila sex opéra misericordi» ad perfectum usque geruntur, et ex aqua fit vinum, cum ex merito eleemosynae vis accenditur caritatis, (/df. Ibid.)
*Id. ibid. ; Innoc. pp. IllGesta, cap. CXLIV (Migne, tom. 214, col. CC-CC III.
« Débet huic stationi romanus pontifex cum suis cardinalibus interesse, ut et missarum solemnia ibi celebret, et exhortatorium facrat de hac celebritate sermonem, neve populus famelicus ab his nuptiis revertatur. {Ibid)^
;o GUI DB MOrmiXIER
Les pauvres n'étaient pas oubliés dans la fête. Mille indigents du dehors et trois cents de la maison, recevaient chacun trois deniers pris au trésor pontifical, pour acheter du pain, du vin et de la viande *.
Les chanoines, qui portaient la sainte Véronique, étaient tenus également de donner chacun douze pièces d'argent des oblations faites à la confession de Saint-Pierre, et le cierge de cire, du poids d'une livre, qu'ils tenaient pendant la cérémonie*. Une indulgence d'un an était accordée à tous ceux qui, à la suite de cet office, feraient des actes de miséricorde et de charité envers les pauvres de Thôpital du Saint- Esprit *.
L'institution de cette station annuelle était un grand bienfait ; durant les longues années où l'usage s'en maintint, elle fut la source de nombreuses largesses, que les pieux assistants ne manquaient pas de laisser, en quittant l'asile charitable.
Ce fut apparemment la dernière faveur reçue par Gui de son éminent protecteur. Cinq mois à peine après l'institution de la procession de la Sainte-Face *, le noble serviteur des pauvres allait entendre, de la bouche de Celui qu'il avait soulagé dans la personne de tant de malheureux, les paroles consolantes placées par lui à la tête de la règle. « Venez, possédez le royaume qui vous est préparé..., car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez vêtu ; malade et vous m'avez visité *. » Certes, il pouvait bien, l'humble mourant, faire sienne la parole de Job : non omnis moriar^ je ne mourrai
« w. IbU.
* Id. Ibid, » Id, Ibid,
* Mgr Pauiinier donne la date du mois de mai iao8 ; nous ignorons la source oii il a puisé ce document.
* Matth.XXW, H, j6.
pas tout entier ! Car il vivait dans son œuvre, qui pendant bien des siècles, allait semer à travers le monde d'innombrables bienfaits.
Nous connaissons maintenant la vie de Gui de Montpellier, autant du moins que la rareté des documents le permet. Mais ce n'est pas précisément dans les actions de leur vie qu'il faut étudier les fondateurs des grands ordres ; ils vivent principalement dans leur législation '. Il est temps d'ouvrir la règle donnée par Gui à sesenfants; en pénétrant dans l'organisation intime de son ordre, nous y trouverons une nouvelle preuve du génie du fondateur et la source du succès de l'œuvre.