‹ Histoire de l'Ordre Hospitalier du Saint-EspritChapitre 23 sur 125 · II. BUT DE l'ordre D'APRÈS LA RÈGLE · texte numérisé non relu

II. BUT DE l'ordre D'APRÈS LA RÈGLE

La règle de l'ordre du Saint-Esprit a été conservée, avonsnous dit, dans un manuscrit qui est aujourd'hui encore, le trésor le plus précieux des archives de l'hôpital du Saint-

* Mgr Paulinier» p. 81.

Esprit à Rome. Ce manuscrit est orné de lettres enluminées et de superbes miniatures représentant les frères et les sœurs de l'Ordre dans Texercice de leurs fonctions ; ses caractères paléographiques le font remonter au XIIP siècle. C'est donc un exemplaire d'autant plus précieux qu'il n'est que très peu postérieur à Gui de Montpellier ; peut-être a-t-il été exécuté par les ordres de son premier successeur, immédiatement après l'approbation pontificale.

La règle débute par la promulgation des deux cardinaux délégués par Innocent III ; nous en avons cité plus haut la teneur. Vient ensuite le texte même, dont chaque article est suivi d'un commentaire assez développé, dans le goût des écrivains mystiques du moyen-âge. Ces commentaires sont écrits dans le même style pieux, mais naïf et quelque peu inexpérimenté, qui caractérise la règle proprement dite ; ils ont pour auteur, sans aucun doute, comme celle-ci. Gui luimême *.

La règle de Gui va nous dire quel était le but de l'ordre nouveau et en quoi cet ordre différait des congrégations hospitalières alors existantes ; nous ne pouvons suivre un guide plus autorisé.

En tête de la règle, comme pour la résumer et lui servir d'introduction naturelle, le saint fondateur avait inscrit un long passage de l'Evangile de saint Mathieu.

Dans cette page solennelle, qui est devenue comme le code divin de la charité chrétienne, le Fils de l'homme annonce qu'il viendra dans sa majesté récompenser les élus de son Père, et il leur rappelle comment ils ont mérité d'être admis dans le royaume qui leur a été préparé depuis le

' Les archives de Thôpital de Dii'on (c»* j) possèdent une copie de la règle avec les commentaires, du XV« siècle ; c*est la seule que nous connaissions avec celle de Rome. La règle a été imprimée, sans les commentaires, par les ordres du grand-mattre Bernardin Cyrille, sous ce titre : Régula Sacri OrdinU Sancti Spiritus in Saxia, Romas, ap. Ant. Blandani, impressorem Cameralem, Ann. 1564 -* Réimprimée à Lyon, par Guillaume Barbier, MDCXLVII. On la trouve dans Migne, tom. CCXVII.

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commencement du monde : « J'ai eu faim, leur dit-il, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais sans asile, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité ; prisonnier, et vous êtes venu à moi. » Et comme les élus du Père demandent à Jésus à quel moment ils l'ont vu dans un si complet dénuement, le Sauveur leur répond : « En vérité, je vous le dis, ce que vous avez fait au plus petit et au plus délaissé de vos frères, c'est à moi que vous l'avez fait. *»

Gui, en plaçant ces paroles mémorables du Sauveur en tête de sa règle, montre bien quel a été son but dans la fondation l'ordre du Saint-Esprit. Ce qui nous frappe le plus dans son œuvre, dit Mgr Paulinier, c'est son caractère éminemment évangélique. Le but de Gui est de reproduire, autant que le permet l'infirmité humaine, le divin idéal de la charité, proposé par Jésus-Christ. Aussi ne s'arrête-t-il pas aune œuvre en particulier, ainsi que l'ont fait les autres fondateurs. Si les diverses infirmités humaines avaient rencontré au XIP siècle chacune une main pour les guérir, on n'avait pas encore eu la pensée de créer des établissements assez vastes -pour les recueillir toutes ensemble. Les ordres hospitaliers qui avaient surgi depuis le commencement de ce siècle, sous les noms de Saint-Antoine, de Saint-Jean de Jérusalem, de Saint-Lazare, de Trinitaifes, avaient eux-mêmes une mission de bienfaisance restreinte, et ne s'adressaient pas à tous les déshérités de la vie '. 11 était réservé à Gui de réaliser une pensée si féconde ; son œuvre a un caractère d'universalité qui étonne par sa grrandeur ; le but de cette œuvre est le soulagement de toutes les misères qui se peuvent rencontrer dans ce triste monde. Et ce n'est pas à la suite de transfor-

' luth. XXV, M-40.

' Mgr Paalinîer, p. |X.

mations successives que Tordre du Saint-Esprit revêtit ce caractère d'universalité ; Gui Tavait voulu ainsi dès Torigine. Aussi, lorsqu'Innocent III voulut caractériser l'œuvre naissante, ne trouva-t-il pas de termes mieux appropriés à ce but que les paroles du Sauveur que nous avons citées.

A vrai dire, toutes les maisons de l'Ordre ne purent exercer les œuvres de miséricorde avec l'abondance et l'ampleur des hôpitaux de Sainte-Marie in Saxia ou de Montpellier ; bien souvent, l'exiguité des revenus forçait les religieux à comprimer les élans de leur charité. Cependant, nous ne craignons pas de dire que ce caractère de généralité, qui est pour nous la marque distinctive de l'ordre du Saint-Esprit, se retrouve dans toutes ses fondations, et nous en donnerons plus d'une preuve dans la suite de cet ouvrage.

Un coup d'œil d'ensemble sur les œuvres si diverses auxquelles se dévoua notre ordre, sera la meilleure démonstration de ce que nous venons d'avancer.

Le frère du Saint-Esprit,en faisant profession, se donnait à Dieu et à ses seigneurs les malades *, pour être jusqu'à la fin de ses jours leur serviteur. Les malades étaient donc proclamés les maîtres de la maison, et les soins affectueux dont les entourait la charité des frères, prouvaient que ce n'était point là une vaine formule.

Non contents de recevoir tous ceux qui leur étaient amenés, les religieux parcouraient la ville une fois la semaine, recueillaient tous les pauvres infirmes privés de soins, et les faisaient transporter à l'hôpital.

Chaque malade, à son entrée, devait mettre ordre à sa conscience par la confession et la communion *. « Cette précaution, contre laquelle nous nous élèverions peut-être aujourd'hui, comme blessant la liberté de conscience.

* Régula, cap. II.

• Ibid. c. XIII.

PLANCHE n

Le duc de Bourgogne remet les bulles du Suat-P6re aux frires de l'hôp. de Dijon. — Les œurres des hdpiuux du Saint-Esprit.

ASTOR, LENOX TlLDtN >.or;NlJA LIONS

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n'offrait aucun inconvénient à une époque où les enseigne-^ ments et les pratiques de la foi catholique étaient acceptés partons sans aucune contestation *. »

Ayant par là pris possession, pour ainsi dire, le malade recevait, suivant les ressources de chaque maison, tous les soins que réclamait sont état.

A Theure des repas des malades, au son de la cloche, tous les frères devaient quitter leurs occupations et se rendre auprès d'eux pour les servir ; ce n'est qu'après l'accomplissement de ce devoir qu'ils pouvaient eux-mêmes prendre leur maigre réfection *. Les meilleurs mets étaient réservés aux infirmes.

Une fois la semaine on leur lavait la tète et les pieds'.

Le dimanche, les prêtres, les clercs, les frères et les sœurs se rendaient en procession dans la grande salle des malades, et s'il s'y trouvait un autel, on y célébrait le Saint Sacrifice; sinon, on se contentait du chant de l'Epître et de l'Evangile *.

A ceux qui approchaient de leur dernière heure, le saint- Viatique était solennellement porté par un prêtre, accompagné autant que possible de plusieurs clercs *. S'ils succombaient, leur dépouille mortelle était l'objet de soins respectueux ; la règle ordonnait que les obsèques n'eussent lieu que le lendemain de la mort et que des lumières fussent placées auprès du cercueil. Le matin, avant l'heure de prime, le corps était porté à l'église, afin que le défunt eût part aux prières de la communauté *.

A propos de ces prescriptions de la règle, Mgr Paulinier observe judicieusement qu'on ne saurait assez admirer

' Mgr Paulinier, p. $).

• Régula, c.Xlll.

• Ibid,, c. XLU.

*nid., c. XIII.

• /Wrf., c. XIV.

•/Wrf.,c. LVIII.

comment Gui prescrit au commencement du XIII* siècle les sages précautions de la philanthropie et delà science médicale moderne ; nous aurons plus d'une fois à faire semblable remarque.

Après les malades, les pauvres étaient Tobjet de la charité des frères. Tous ceux qui se présentaient étaient admis et traités suivant les ressources de la maison. Ils recevaient en hiver des vêtements de laine, et tous les ans, entre la fête de la Pentecôte et celle de saint Jean, le maître distribuait aux plus nécessiteux les vieux vêtements des frères et des malades défunts *. Les vieillards étaient l'objet d'attentions spéciales, motivées par leurs infirmités et leurs besoins plus pressants ; leur régime dans les maisons de rOrdre était laissé à la discrétion du maître '.

Les pèlerins et voyageurs étrangers trouvaient asile dans toutes les maisons du Saint-Esprit. La règle disposait seulement, par une précaution nécessaire, que nul étranger ne devait prolonger son séjour au delà d'une semaine, à moins de raisons spéciales, dont le maître étaitlaisséjuge'.

Les religieux étaient accueillis « avec une respectueuse charité, comme les serviteurs de Dieu *. » Il n'y avait pas jusqu'aux personnages de qualité qui ne pussent bénéficier de l'hospitalité des maisons de l'Ordre, s'ils en avaient le désir. Autant que possible alors, on leur préparait un logement proportionné à leur rang *. On voit déjà par là avec quelle largeur Gui et son ordre comprenaient l'hospitalité.

Mais une œuvre dont il eut la première initiative, c'est celle des enfants trouvés. Nous avons vu précédemment, par la légende formée à ce sujet, combien cette œuvre avait frappé l'imagination populaire.

« Régula, c. XXXIX.

•/Wi., c. LXIII.

*lbid,y c. LXXXVin.

* Ibid., c XLIV.

• Ibid., c. XLV.

BUT DE l'ordre d'aPRÈS LA RÈGLE f>^

Après la destruction des orphanotrophia des IV* et V* siècles, à peine peut-on citer une ou deux maisons destinées à recueillir ces pauvres et innocentes victimes du vice et de la misère. Toute la gloire et le mérite en reviennent donc à notre fondateur *.

Un petit réduit, pratiqué près de la porte de l'hôpital de Sainte-Marie in Saxia, permettait d'y déposer les enfants à toute heure du jour et de la nuit. Défense expresse était faite, non seulement de s'enquérir du nom du déposant, mais même de le suivre du regard •. Bien plus, on devait recevoir avec empressement les pauvres femmes qui venaient faire leurs couches, et leurs enfants étaient admis d'office au nombre des orphelins élevés dans la maison *. De petits berceaux étaient toujours prêts à les recevoir, car le sage législateur voulait qu'ils fussent couchés seuls et séparés, afin qu'il ne pût leur arriver aucun dommage *. Ces enfants étaient élevés par les sœurs de l'Ordre, qui leur prodiguaient les soins les plus dévoués. Les jeunes garçons étaient, vers dix ou douze ans, placés en apprentissage *, Les jeunes filles, si elles en sentaient la vocation, pouvaient demeurer dans la maison et se consacrer par les vœux de religion au service des pauvres ; sinon, elles étaient mariées avec une dot convenable*.

Du reste, beaucoup de ces enfants étaient, de sept à dix ans, demandés par des cultivateurs ou des artisans, qui les adoptaient dans les formes, en assurant leur avenir. Les archives de la maison de Rome contiennent une multitude de ces actes d'adoption, qui, sans aucun doute et pour les

* D*après les lois féodales, le soin des enfants trouvés revenait en beaucoup de lieux aux seigneurs ; souvent ils s*en déchargèrent en érigeant des hôpitaux qui héritaient de leurs obligations. Voy. Lallemand : Hist, des enfants abandonnés et délaissés f p. 109.

' Saulnier, p. 182; Lallemand, op, cit.y p. ^96 et sq. ■ Régula, c. XLI.

* Ibid., c. LIX.

' Saulnier, p. 185.

•Régula, c. LXXVl.

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mêmes causes, avaient lieu également dans les autres maisons de TOrdre.

Les femmes pécheresses elles-mêmes étaient appelées à bénéficier de la charité de Gui. Elles étaient admises à Thôpital pendant la semaine sainte et Toctave de Pâques, quand elles manifestaient le désir de faire pénitence de leurs débordements *.

Ce rapide exposé, que nous compléterons plus tard, est suffisant déjà pour mettre en lumière le caractère frappant d'universalité, qui est le signe distinctif de la fondation de Gui. N'y trouve-t-on pas la charité la plus large, embrassant toutes les misères ? N'y trouve-t-on pas, dans un superbe développement, ou au moins en germe, toutes les œuvres dont se glorifient nos institutions modernes de bienfaisance ? Soins éclairés donnés aux malades, asiles offerts aux orphelins et aux enfants abandonnés, œuvres de maternité, refuges ouverts au repentir, hospitalité exercée dans toute sa plénitude : voilà l'œuvre gigantesque entreprise et menée à bien par un seul homme ! Familiarisés avec les prodiges de bienfaisance accomplis par le catholicisme dans les temps modernes, nous sommes moins saisis peut-être de l'ensemble majestueux de la création de Gui ; mais si l'on réfléchit que le fondateur du Saint-Esprit vécut avant le XIII' siècle, que les deux hôpitaux de Montpellier et de Rome n'avaient pas de précédents, on comprendra les difficultés et la grandeur de cette œuvre, et l'on sera fier de pouvoir rapporter à la France l'honneur d'une institution si généreuse •.

» Régula, c. XLVI.

* Mgr Paulinier, p. ^8.

HIÉRARCHIE DE l'ORDRE 69

ni. HIÉRARCHIE DE L'ORDRE

Innocent III avait placé Tordre du Saint-Esprit sous la protection immédiate du S. Siège. Il donna même pour principal motif de Tunion qu'il fit des maisons de Rome et de Montpellier sous un seul maître, l'efficacité plus grande avec laquelle cette protection pourrait s'exercer, grâce à la proximité de la maison de Rome et à la facilité de ses relations avec le chef de l'Eglise.

CARDINAL PROTECTEUR. — Afin de rendre cette protection plus réelle, et aussi parce que la maison de Sainte-Marie in Saxia était dotée des revenus de l'Eglise romaine, le même pape lui donna un Cardinal protecteur^ chargé de veiller sur ses intérêts *. Ce protecteur, que l'Ordre était tenu de demander au S. Siège, lorsqu'il venait à en être dépourvu, exerçait une juridiction véritable et effective. Chaque innée il devait faire la visite de l'hôpital romain et corriger les abus qui auraient pu s'y glisser • ; La correction des clercs lui appartenait exclusivement, lorsque le grand maître était choisi parmi les frères laïques. Mais il lui était loisible de déléguer son pouvoir à l'un des membres de la communauté % et, dans la pratique, les choses ont du le plus souvent se passer ainsi ; de telle sorte qu'on ne recourait à l'autorité du cardinal protecteur que dans les cas exceptionnellement graves, comme les accusations contre les recteurs des maisons particulières de l'Ordre, et même contre le grand maître, dont on aurait essayé vainement de vaincre l'obstination et de réprimer les excès *.

» Regida, c. LXXXIX.

• Ibid.

» Ibid., c. XXVI.

* Ibid,, c LXV.

Les maisons infidèles à la règle, lorsqu'elles s'insurgeaient contre le jugement du grand maître et du chapitre général, étaient déférées au tribunal du protecteur, qui avait autorité pour requérir au besoin le secours du bras séculier*.

Enfin le protecteur était l'interprète autorisé de la règle et avait le pouvoir d'admettre un postulant, sans attendre la décision du chapitre général •.

« Il est facile de comprendre l'importance d'une semblable institution, et l'heureuse influence qu'elle dut exercer pendant de longs siècles sur toutes les maisons de l'Ordre, pour y conserver l'esprit de son illustre fondateur •. »

LE GRAND MAITRE. — Le grand maître était le chef de l'ordre entier. Il était élu par la communauté de l'hôpital de Sainte-Marie. Nous savons déjà que^ par suite des dispositions prises par Innocent III pour Tunion des hôpitaux de Rome et de Montpellier, l'élection devait se faire dans la maison où mourait le grand maître, mais avec le concours de deux délégués de la maison-sœur. Une fois l'union rompue, au bout de peu d'années, l'élection du grand maître fut confiée exclusivement aux frères de Rome, dont il était le recteur immédiat. Elle avait lieu dans le mois qui suivait la mort du dernier titulaire. Le « mérite de la vie et la sagesse de la doctrine » devaient seuls diriger le choix des frères, sans qu'ils eussent égard à la noblesse ni à l'éclat de la naissance \

En entrant en charge, le grand maître prêtait im serment solennel, renfermant l'énumération complète des devoirs de la charge éminente qu'il assumait ; en voici la formule, que la règle nous a transmise : « Moi, N., grand maître de l'hôpital du Saint-Esprit, je jure et je promets d'administrer en bonne foi les affaires dudit hôpital, pour la gloire

• Régula, c. LXVIII.

• Ibid,, c. LXXXVI.

' Mgr Paulinier, p. 40.

• Régula, c. XXIV.

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