QUÊTES ET TRIBUTS IJ
selon leurs ressources, désireux de participer aux bienfaits et aux œuvres si méritoires des hospitaliers.
La tournée des quêtes achevée, on ramenait à Thôpital les châsses et les reliques, qu'on plaçait dans Téglise, en une place d'honneur *.
Les grandes quêtes, accomplies avec la solennité que nous venons de décrire, étaient, avons-nous dit, Tapanage des maisons les plus considérables de TOrdre , en raison de leurs charges plus lourdes.
Mais il aurait pu arriver que les collecteurs de plusieurs maisons, se trouvant ensemble au même lieu, se fissent une fâcheuse concurrence et provoquassent par des demandes importunes un refroidissement de la charité. Innocent III eut à cœur de prévenir tout d'abord ces inconvénients. A cet effet, il fixa, dans les termes suivants,
les limites du ressort des quêtes pour les deux maisons de Rome et de Montpellier : « Nous statuons, par le présent Privilège, que les frères députés à la collecte des aumônes pour l'hôpital de Sainte-Marie in Saxia, se contenteront de parcourir l'Italie, la Sicile, l'Angleterre et la Hongrie. Quant aux frères du Saint-Esprit de Montpellier, ils pourront établir des collecteurs dans les autres états ; et qu'ainsi chacun se contente de ses limites et n'envahisse point celles de son voisin *.
C'est ainsi qu'Abraham mit fin aux rixes entre ses serviteurs et ceux de son neveu Loth : Je vous en prie, qu'il n'y ait point de querellé entre vous et moi, entre vos pasteurs et les miens, car nous sommes frères. Si vous allez à gauche, je prendrai la droite ; si au contraire vous préférez la droite, j'irai à gauche '.
Ces grandes limites ont toujours été respectées par les
* D. Calmelet, loc. cit,
* Const, ///(1204). Diplom,, I, p. 7.
' GtMs.^t XIII ; Diplomata, Préface, p. III.
1)8 Bans ET HtimiGIS M L*OKMtE
grands maîtres, et les Papes ont eu soin de les renouveler dans leurs bulles. Ainsi Grégoire XI. si favorable à Mont* pellier, lui accorde les quêtes seulement dans les provinces citramontaines (il résidait à Avignon). Nous n^avons rencontré qu'une seule exception, en faveur de I*liâ]Htal de Rome. Encore fut-elle motivée par des droonstances particulièrement graves. Les bâtiments étaient menacés d'une ruine inuninente, si des réparations conadérables ne venaient la prévenir. Mais des char]ges fort lourdes absorbaient alors toutes les ressources du chef de TOrdre. Dans ces conjonctures difficiles, le pape Calixte III, qui, dans le but de se procurer des ressources pour la croisade contre les Turcs, avait retiré à tous les ordres religieux Tautorisation de faire des quêtes, permit au seul hdpital de Sainte- Marie de quêter et de publier ses indulgences dans tout le monde chrétien *.
L'hôpital de Rome, dès les premiers temps, fut en possession de louer le produit de ses quêtes pour des sommes fixes ; la règle semble au moins l'indiquer, quand elle recommande de ne confier cet emploi qu'à des personnes fidèles et honnêtes, sobres et chastes dans leur vie, de peur que leur déshonneur ne rejaillit sur l'Ordre lui-même *.
Un registre mentionnait les marchés conclus. Il serait intéressant d'en posséder la série complète ; malheureusement tous ceux antérieurs au xv* siècle sont détruits. Mais à cette époque les locations et baux sont nombreux. Les quêtes sont affermées à des religieux ou à des marchands, pour des gproupes de diocèses et moyennant des rétributions annuelles. En 1447, Nicolas Pasi, habitant de Spolète, afferme les quêtes des diocèses de Ferentino, Alatri, Veroli, Segni, Fondi, Gaête, moyennant une redevance de 60 ducats d'or, somme assez considérable '. Le
* Bulle du i*' février 14^5. Diplomata^ I, p. 8(. ■ Regtda, c. LXXXVII.
* Arch, de VMp, du Saint-Esprit de Rome, Reg. 20, f^ 6 v».
quAtes et tributs 139
chapitre confie aux frères Anselme et Vénance les quêtes des diocèses de Florence, Pise, Pistoie, Lucques, Luna, Brugneto, pour trois ans, moyennant quinze ducats par an * ; au même frère Anselme, la province ecclésiastique de Naples, moyennant 12 ducats * ; à Gui et à Jean Cole, celles des diocèses de Brescia, Mantoue, Pergame et Crémone, pour trois ans, à 1 5 ducats par an % etc. En prenant la même moyenne pour tous les diocèses d'Italie et de Sicile, on arriverait à une somme considérable pour Tépoque, comme revenu annuel des quêtes ; il faudrait y ajouter encore celles d'Angleterre et de Hongrie, qui cependant devaient être moins fructueuses, à cause de l'éloignement de ces états.
Il ne paraît pas que l'hôpital de Rome ait jamais concédé à d'autres maisons d'Italie le droit de faire des quêtes à leur profit dans une circonscription de quelque étendue. Il n'en fut pas de même en France.
La maison-mère de Montpellier avait reçu d'Innocent III une part d'états bien plus considérable même que celle de Rome. Mais bientôt l'usage ou une concession explicite vinrent morceler son immense domaine et le partager entre les plus puissants de ses membres. Auray, d'où sortirent de nombreux essaims, étendit son pouvoir dans les provinces de rOuest ; Besançon et Dijon sa rivale envoyaient leurs quêteurs dans les régions de l'Est et du Nord de la France et dans les Flandres, tandis que Montpellier conservait les provinces méridionales. Il faut remarquer que ces trois prieurés conventuels : Montpellier, Auray et Besançon, furent les trois sources principales d'où sortirent tous les essaims de frères qui peuplèrent la France d'hospices florissants. Cependant le célèbre hôpital de
• Ibid,^ Reg. ao, f> 7 vo.
• Ibid,, Reg. 20, f» 9.
I40 BIENS ET PRiriLÈGES DE L'ORDRE
Besançon réussit à se faire dans les quêtes une part prépondérante. « La circonscription de ces quêtes embrassa, durant plus de trois siècles, un territoire extrêmement vaste, à savoir l'Angleterre *, les Flandres, la Picardie, le diocèse de Reims, la Franche-Comté, la Bresse, le Bugey, le diocèse de Lyon, la Suisse romande, le Dauphiné^ la Savoie et le Piémont* ». Aux xv* et xvi* siècles, toutes ces quêtes étaient amodiées. La Suisse romande, le Piémont et la Savoie rapportaient 1 60 florins d'or en moyenne^ et 100 écus d'or en 1517 ' ; le diocèse de Metz, 130 florins* ; le diocèse de Besançon, 400 francs en moyenne * ; celui de Lyon, 70 francs •, etc.
D'autres fois, les hôpitaux dépendants se chargeaient eux-mêmes de ces collectes^ en payant à leur chef la redevance accoutumée '.
M. Castan estime à 7,500 francs j représentant au moins ^OjOOO francs de nos valeurs actuelles, le revenu des quêtes à la fin du xv* siècle, pour la seule maison de Besançon ; et à la fin du xvn* siècle, lorsqu'elles ne s'exercèrent plus que dans le ressort du diocèse, à 3,000 francs, qui en vaudraient aujourd'hui 10,000 *.
* Nous ne pensons pas que Besançon ait quêté pour son compte en Angleterre, province qui faisait partie des territoires concédés à Thôpital de Rome.
* A. Castan, Notice^ II, p. 200. Ajoutez le diocèse du Puy (i4$4), les évèchés de Metz, Toul et Verdun, le Luxembourg (1^40). Krch, de Vhôp. de Besançon, Cas. C. B. I 9.
* Actes d*amodiations de 1419 à IS?^ Arch. de VMp. de Besançon, Cas. C, Boite I, chap. $>.
* Actes de 1467 à 1^9* Ibid,, B. $*.
» IJ45-1667. Ibid,, B. I, chap. S'.
* i4$7-i$a7. Ibid, — Les Flandres, la Picardie et le diocèse de Soissons sont amodiés pour 600 francs (1511-1516). Ibid., B. $* ; — le diocèse de Reims, pour ;o écus d*or (i489-i$8i). M., Ibid.
^ En 14^9, Toul paie à Besançon 12 florins pour les diocèses de Toul et Verdun; Vaucouleurs et Neufchâteau prennent à bail le diocèse de Metz et le Luxembourg (1529-16^6). Ibid., B. I, chap. 8*, 9. — Steflîanfeldt se charge des localités de langue Allemande, et Toul de celles de langue française des Trois- Evèchés, moyennant 25 ducats chacun (1497)* Ibid. B. 1, chap. 5'.
* Notice, II, p. 201.