LES GRANDS MAITRES, DU XIII* AU XV SIÈCLE
^HISTOIRE nous a conservé les noms des grands maîtres de Tordre du Saint-Esprit, mais elle a retenu peu de détails saillants, peu de traits intéressants de leur vie. Sans doute ils ont vécu dans Tinteneur de TOrdre, attentifs seulement aux œuvres de cette charité, dont il a été dit qu^elle ne s'enorgueillit point, et ne cherche pas à se faire valoir. Ils ont cherché avant tout à guider, à encourager leurs subordonnés dans Texercice de leur sainte vocation, à réaliser dans la plus large mesure les intentions charitables du pieux fondateur. Si la gloire humaine les a oubliés au fond de leur hôpital, Jésus, leur maître, pour qui seul ils travaillaient, leur a donné la récompense promise au serviteur bon et fidèle. . Le premier successeur de Gui de Montpellier est appelé, dans le bref d'Innocent III, de 1 20g, Pierre de Graneirio. Nous ne savons pourquoi Saulnier et Calmelet * identifient ce personnage avec le grand maître Cynthius. Il est
* p. Sauiniçr, p. h '1 ^ D* Calmelet, chip, u
208 LBS CHAUDS MAJULES, DU XUI* AU Xf «ÉCLE
possible que cette dernière appellation ne soit qu'un surnom de Pierre. C'est à lui qu'Honorius III adressa la première des bulles dont nous avons parlé au chapitre précédent (i^ mai 12 17). Le Souverain Pontife y confirme solennellement tous les privilèges octroyés à l'Ordre par son prédécesseur. Le même pape, dans deux autres bulles, mit sous la garde de S. Pierre les possessions des maisons de Coutances et d'Auray (1220) * ; cinq ans plus tard, il accorda la même faveur à Montpellier, dont le frère Bernard était alors recteur ; mais, nous Tavons déjà dit, sans faire la moindre allusion à une situation exceptionnelle et privilégiée de cette maison.
Après Bernard, vint le frère Accuritnhonus^ auquel Alexandre IV confirma, en 1255, Tusage de la station solennelle et de la procession instituée par Innocent III*. On a conservé de ce grand pape deux autres bulles ayant trait à TOrdre ; dans la première * (14 juin 1256), il prend Tordre entier sous sa protection et renouvelle les privilèges concédés par ses prédécesseurs ; nous en avons cité plus haut le passage important, relatif à la soumission de Montpellier. Dans la seconde % un mois plus tard, il permet à rOrdre de recevoir les vœux des religieux de tous les ordres, les Chartreux exceptés. C'était, dit-il, sur la demande des frères : les fondations se faisaient si nombreuses et la moisson si abondante, qu'il y avait disette d'ouvriers.
Frère Jean^ cinquième grand maître, reçut du roi Jean d'Angleterre l'église de tous les Saints et la chapelle Saint- Nicolas de Wir tel (1272).
Ses successeurs furent les frères Paul, Raymond de
' Dîpbmata, I, p. i^, 16.
* Saulnier, p. ^4. — Nous empruntons à cet auteur (p. jsetsv.) la nomencU' ture des grands maîtres.
' Diplomaia^ I. p. 23.
* Ihid,f p. 19. ....
Trehiy Cynthius 11^ Sylvestre^ qui le premier prit le titre de Prieur de tout l'Ordre^ à la manière des Chartreux, des Carmélites et d'autres, yi'an // augmenta notablement les possessions de Sainte-Marie ; Ventura continua ces agrandissements et fut suivi de 5/wo«, de l'illustre famille des Orsini. Ce grand maître, dont le mérite égalait la naissance, pendant un gouvernement de plus de vingt-cinq ans (i 295-1 321), fit jouir sa maison d'une longue prospérité. C'est sous son rectorat cependant, que les frères du Saint- Esprit furent mis à une rude épreuve, par l'apparition de la peste qui désola l'Europe et fit périr, dit-on, un tiers des habitants.
Ce terrible fléau fit en même temps éclater la charité héroïque d'un des saints les plus illustres du siècle. Nous voulons parler de saint Roch, né à Montpellier vers 1295. Il n'a pas, que l'on sache, appartenu à l'ordre du Saint- Esprit, sinon peut-être en qualité d'oblat temporaire ; mais du moins, ouvrier volontaire, il accomplit dans nos hôpitaux la plus grande partie de sa carrière. Sans doute il avait puisé dès sa jeunesse, dans l'hôpital de sa ville natale, qui jetait alors un si vif éclat, le germe de cette vocation qui allait illustrer sa vie. A la nouvelle du fléau qui pénétrait dans les ports de l'Italie, sa vocation s'éveilla ; il partit pour ce malheureux pays, en offrant partout ses services dans les hôpitaux qu'il rencontrait. La maison du Saint-Esprit d'Acquapenden te eut le privilège de le retenir le plus longtemps. Son héroïque charité donnait courage à tous ceux qui en étaient témoins, et Dieu se plaisait à multiplier les guérisons par les mains de son serviteur. Sa mission terminée dans cette ville, il suivit plus loin le fléau: Césène, Rimini et toute la Romagne, Rome même, eurent part à ses bienfaits ; puis la peste étant passée en Lombardie, il franchit de nouveau les Apennins et parcourut les villes de Forli, Novarre, Plaisance, semant les guérisons
210 LES GRANDS MAITRBS, DU Xm* AU XY« tlfiCLE
sur son passage '. Bien souvent les frères da Saint-Eqirit furent les heureux témoins de son ardente charité. Combien un tel exemple devait les enflammer au service des malheureuses victimes du fléau !
Cependant les papes ne cessaient de donner à TOrdre de nombreux témoignages de leur estime et de leur bienveillance. Nicolas IV, en deux bulles, accorda de précieuses faveurs aux frères quêteurs *. Boniface VIII, en donnant à rOrdre un Cardinal Protecteur, Texempta de toute juridiction des ordinaires et déclara nulles les impétrations de ses biens, faites en cour de Rome '. Clément V % Jean XX % Clément VI *, Urbain V % ouvrirent libéralem^it les trésors de TEglise et répandirent à pleines mains les largesses spirituelles sur les bienfaiteurs et les confrères. Nous nous contentons d'indiquer ici ces faveurs pontificales, auxquelles nous amène la suite de notre récit ; il serait oiseux d'en parler plus longuement, après le chapitre spécial que nous leur avons consacré dans la première partie de l'ouvrage.
Nous n'entrerons pas davantage dans le détail de la vie et de Tadministration de chacun des grands maîtres *, car ces choses intéressent surtout, on le comprend, l'histoire particulière de l'hôpital romain. Rapportons cependant un épisode bien propre à montrer quelle influence ils s'étaient acquise par leurs continuels bienfaits.
En 1330, au milieu de l'anarchie et des désordres causés
' p. Saulnier, p. 67.
* Bulles de 1289 et 1391, Diplomata^ I, p. ^o, m* 'Bulles de 1394 et 1397, ibid., p. 40, 4^, 47.
* Bulle du 50 janvier :^o6, ibld,^ p. 48.
' Bulles des 39 mai ijoS et 11 mai 1538, ibid.^ p. 51,
* Bulle du 4 juillet 1^43, ibid,^ p. 5$.
"* Bulle du ;i mars 1568, ibid., p. 59.
* On trouvera, aux PUccs Justif., la liste chronologique des grands mattres. Pour le détail de leur administration, voir P. Saulnier, chap. VI, pp. 50-68.
par Tabsence des papes, un légat de Clément VI, le cardinal Annibal Ceccano, arrivait à Rome. La foule, hostile à tout ce qui venait d'Avignon, se pressait jusque dans la cour de son palais. Un des serviteurs, impatienté, met tout le monde dehors et ferme les portes. Rendus furieux par cette déconvenue, les curieux s'arment de pierres et les lancent contre le palais ; bientôt leurs cris rassemblent toute la populace en armes et le siège du palais commence. Le légat épouvanté veut en vain les haranguer : sa vie court les plus grands dangers, quand arrive le grand maître du Saint-Esprit, frère Jean de Luca, A sa vue la fureur populaire se calme comme par enchantement ; tous se retirent sur la place voisine de Saint-Pierre, puis retournent à leurs foyers *.
C'est là un exemple frappant de l'ascendant exercé par les grands maîtres de l'hôpital du Saint-Esprit sur le peuple romain. Malheureusement leur prestige ne fut pas toujours assez fort pour faire respecter le domaine des
pauvres. En 1409, une des factions qui se disputaient la ville de Rome s'empara de Thôpital et s'y retrancha comme dans une forteresse, pour assiéger de là le château Saint-Ange. Iva tour du clocher servait de donjon, et deux cents soldats campaient dans l'église. Pendant plusieurs années, le grand maître Lellutius de Castro demeura, avec trois frères seulement, dans sa maison dévastée. Voyant que ces maux ne finissaient pas, il prit, en 141 7, le parti de se retirer, jusqu'au jour où la présence du cardinal légat de Saint-Ange lui permit de reprendre possession de l'hôpital.
Mais, après une si rude épreuve, l'établissement charitable fut longtemps à recouvrer sa prospérité et ses biens. Eugène IV, dans une bulle du 25 mars 1446, en fait ce triste tableau : « Cet hôpital, dit-il, érigé et doté avec opu-
* p. Saulnier, p. )7.