VIE INTÉRIEURE AUX XIV* IT XV SIÈCLES
Mais, d'autre part, Tabbé Lebeuf a recueilli une tradition qui \e place dans le haut de la rue Geoffroy TAsnier •. Quoi qu'il en soit de son emplacement primitif, sa décadence dut être rapide, car il ne recevait plus d'enfants en 1362. A cette date, un mandement de Tévèque de Paris rapporte que, depuis deux ans surtout, un très gn'^^^^ nombre de pauvres, particulièrement les enfants et les jeunes filles, étaient réduits par les calamités publiques à errer sur les places et dans les rues sans le moindre abri. Il existe, dit le prélat, des hospices pour les vagabonds; THôtel-Dieu reçoit les malades ; mais les femmes, les jeunes filles et les enfants orphelins n'ont aucun asile*.
Les échevins s'émurent d'un tel abandon et résolurent d'y porter remède : « Et bientôt après, continue le ms. cité plus haut, par l'advuis et délibération du prevost des marchans, eschevins de la ville et bons bourgeois de Paris, meus de grande charité, pitié et dévotion pour lors fort requise, car il feust incontinent après les guerres, peste et famine, et la mort du roi Jehan, qui trespassa en l'an mil trois cens soixante troys, lesdictz prevost et eschevins prenans exemple et similitude au grand hostel Dieu qui est près la grand église et lieu espécial de Paris, voUurent et assirent la chappelle, confrarie et hospîtal du Sainct-Esprit près leur maison et hostel de ville, dict auparavant l'hostel du daulphin de Vienne ; comme non ayans peur ne crainte de peste ny malladie dangereuse, mais ayant seullement les poures membres de Dieu aucoques eulx, et devant leurs yeulx, pour plus facillement exercer les œuvres de piété et miséricorde, selon l'évangille qui dict : Semper pauperes habetis vobiscum '. »
* HUt. du diocèse de Paris (éd. Cocheris),t. I. p. n4*
* Ordonnance du 17 février 1^62, pour la fondation de l*h08pice du SainU Bsprit. Arch. de Vhôp, du Saint-Esprit de Paris,
» Bibl. nat., mss. fr. 11778, f» 80 r« et v».
C'est ce rétablissement de l'hôpital du Saint-Esprit sur la place de Grève et joignant l'Hôtel de Ville, avec sa confrérie, annexe inséparable des maisons de l'Ordre, que les historiens ont pris pour une fondation proprement dite. Dans les actes qui le concernent, on voit, il est vrai, que les échevins s'attribuent la haute direction de l'établissement, sans qu'il soit fait mention de l'ordre du Saint-Esprit ; mais il faut remarijuer que d'autres villes, Marseille par exemple, s'étaient dès lors arrogé la direction de leurs hôpitaux, sans que pour autant les religieux eussent quitté le soin des enfants et des malades. Ces empiétements de pouvoir ne prouvent donc point que les frères et les sœurs du Saint- Esprit n'eurent pas la charge de l'hospice municipal. Au contraire, des documents précis vont nous montrer qu'il appartenait à notre ordre. D'abord, il est mentionné dans la bulle de Grégoire XI, de 1372'. En 1542, le grand maître romain, François de Landis, accorda, sur leur demande, l'association à la confrérie de Sainte-Marie, à Messires Ludovic Piert, président du Parlement, et Engelbert Claîsse, conseiller, sous la condition qu'ils paieraient chaque année un ducat et demi d'or de la Chambre à la maison de Paris •. Si cette maison n'eut pas été de l'Ordre, le grand maître ne lui eut pas réservé la destination de cette redevance. Deux ans plus tard, le même grand maître nommait à Paris le frère Mathieu Le Roy, profès de l'Ordre, auparavant recteur de Troyes^*. Le 13 octobre 1556, Bernardin Cyrilli, grand maître de Sainte-Marie, instituait l'officialde Saint-Denis et le chancelier de Sainte-Geneviève, à l'efifet de destituer le recteur, frère Gui Duval, qui employait à son usage les revenus de la maison^ et d'établir à sa place frère Jean Marcel, profès de l'Ordre *. Ajoutons
* Diphmaia, l, p. 65.
* Arch, de SainU-AfarU in Saxia^ lib. K, î^ 27.
*Jbid., Vib O, fo8^
228 TIE INTÉRIEURE AUX XHT* ET XT* SliCLES
qu une bulle d^rbain VIII (1625) ' et le R^lement Général de Louis XIII ^1626) * attribuent à TOrdre la maison de la place de Grève, et qu^enfin un arrêt du Grand Conseil, rendu le 27 janvier 1670, condamna le commandeur de la même maison à faire soumission au grrand maître français, Bonaventure Rousseau de Bazodies^ évêque de Césarée*.
Tels sont les titres qui appuient notre sentiment. Nous les voudrions plus nombreux ; mais ils suffisent^ pensons* nous, pour nous autoriser à conclure qu41 y eut à Paris un seul hôpital du Saint-Esprit, qui, après comme avant son transfert en place de Grève, ne cessa d'appartenir à TOrdre.
Arrêtons un instant notre récit et jetons un coup d^ceil d'ensemble sur le chemin que nous avons déjà parcouru. L'ordre du Saint-Esprit nous apparaît, pendant le XIV* et le XV' siècles, comme une puissance grandiose et imposante^ tout à la fois par le nombre de ses établissements et par la perfection de son organisme. Dès la fin du XIII* siècle, et pour la France seulement, nous voyons le frèrç Jean Mouette procéder à la visite de près de cent quatrevingts hôpitaux, maladreries, prieurés et maisons conventuelles. Encore prend-il soin d'ajouter, en terminant sa relation, qu'il a été forcé de remettre à une autre année la visite de nombreuses maisons. Un siècle plus tard, ce chiffre est bien augmenté : ce n'est plus cent quatre-vingts, mais QUATRE CENTS hôpitaux, dont nous constatons l'existence dans notre patrie ; Tltalie, seconde patrie de l'Ordre^ vient ensuite avec ses deux cent quatre-vingts maisons ; l'Espagne et le Portugal en offrent cent vingt-huit, l'Aile-
' Diplomaia, I, p. i$o.
•Ibid., II. p. $j.
» /Wi., II. p. 105.
magne^ trente-sept^ les pays septentrionaux^ quarante *. C'est donc un ensemble de près de NEUF CENTS hôpitaux et maisons de charité, qui répandent incessamment sur l'Europe entière leurs innombrables bienfaits. Que pour* rions-nous ajouter de plus éloquent que ce simple chi£fre ! Dans tous ces hôpitaux^ c'est la même règle, le même esprit, le même but charitable. Une hiérarchie aussi simple que bien entendue donne à l'ensemble un caractère d'étroite unité. Chaque maison est administrée par un recteur, qui ne peut prendre de mesure importante sans l'avis du chapitre hebdomadaire. Le recteur relève du commandeur^magistral de la maison-mère : profès de cette maison, et placé à la tête d'une dépendance par l'autorité du commandeur, il continue cependant à être son sujets à lui devoir l'obéissance comme un simple' religieux. Les recteurs des maisons-mères ont une grande puissance ; mais^ appelés au commandement par la confiance des frères, leur pouvoir n'est pas absolu; ils le partagent, eux aussi, avec leur chapitre et en rendent compte au grand maître . De plus, un visiteur général, choisi parmi les plus vertueux, fait de fréquentes tournées, inspecte les lieux réguliers, examine les contrats, voit si les revenus ne sont employés qu'au service des pauvres, reçoit enfin les plaintes des plus humbles d'entre les frères et rend ses sentences au nom du grrand maître, à qui il doit un compte exact de sa mission. Des chapitres annuels de tous les recteurs d'une province, unis aux religieux du chef-lieu, maintiennent les liens de la discipline et de l'obéissance avec toute la fermeté nécessaire; une sentence d'excommunication frappe les absents sans excuses. Enfin, le chapitre général réunit à Rome, sous la présidence du grand maître et la haute direction d'un cardinal protecteur, tous les commandeurs
' Encore devons-nous dire que beaucoup d'établissements ont dû échapperà nos recherches» surtout dooa les pays étrangers*
3^0 TIB INTÉRIEURE AUX XIV' ET X¥* SiftCLES
magistraux, avec le chapitre ordinaire de Sainte-Marie. Ce sont les grandes assises annuelles de la PentecAte. On y paie les tributs ou canons ; les nouveaux recteurs reçoivent du grand maître la confirmation de leur charge par Tim* position du birretum et le baiser de paix; on prend connaissance des affaires générales de TOrdre, et chacun emporte copie des nouveaux privilèges, gages de ra£Eection des Souverains Pontifes.
Tel est le spectacle o£fert par Tordre du Saint*£sprit, à cette période de son parfait développement. La France, objet plus particulier de notre étude, nous montre cette organisation en plein fonctionnement. Les maisons magis* traies et conventuelles se partagent les hôpitaux répandus sur toute la surface du royuume. La répartition de ces hôpitaux ne s'est pas opérée, comme on Ta pu dire *, par une mesure administrative générale, telle que la création des provinces chez les Franciscains et les Frères Prêcheurs. La seule loi de la filiation a présidé au grroupement hiérar^ chique des maisons du Saint-Esprit. Les preuves de ce fait sont évidentes : c'est d'abord Tenchevètrement de toutes ces maisons ; Besançon commande à des hôpitaux des Pyrénées * ; Auray a des dépendances jusqu'aux portes de Dijon et de Montpellier. C'est ensuite la grande inégalité qui règne dans la répartition : tel chef-lieu possède vingt dépendances ; tel autre en a deux seulement. Enfin nombre de maisons qui comptent plusieurs membres, sont cependant soumises elles-mêmes à ime commanderie magistrale '.
La maison magistrale et conventuelle d'Auray brilla pendant longtemps d'un vif éclat, à la tête de ses vingt-neuf hôpitaux, dont quatre avaient, eux aussi, une famille
* A. Castan, Notice^ I, p. 155.
* Au moins pendant le XI 1 1« siècle, d'après la visite de frère MoneUe (Diplom.^
■ Voir le tableau des commaaderies de France, aux PUas iustif., n* X^
NOUYELLES FONDATIONS ajl
nombreuse': au total, cinquante maisons fondées par cette mère prodigieusement féconde et relevant de son autorité; Besançon venait ensuite, avec trente-quatre dépendances et un certain nombre de maladreries. Plus heureuse que la maison d'Auray, cette dernière sut faire respecter son autorité jusqu'à la fin ; et tandis que la puissance d^Aùray déclina rapidement % le commandeur de Besançon jouit i peu près invariablement de la charge de vicaire et visiteur général des pays ultramontains, honneur qui marque sa situation prépondérante. Montpellier fut éclipsé de très bonne heure par ces deux maisons magistrales. Ses filles aînées, formant elles-mêmes de nouveaux essaims, s'érigèrent en chefs-lieux indépendants, de sorte que sept maisons seulement demeurèrent sous la juridiction immédiate de Montpellier. Marseille et Aix en possédèrent le même nombre ; Agen, Bordeaux, Aix, Montauban, Nîmes, Toulouse, Fréjus, Toulon, quatre; Clermont^ Angoulèmej Draguîgnân et d'autres encore, deux. En Bourgogne prospéraient Saulx, avec ses quatre hôpitaux et ses cinq maladreries, et Dijon, qui eut d'abord huit maisons filiales, mais dont la principale se détacha plus tard pour former une province à elle seule : c'était Angers, qui gouvernait dix-huit maisons. Enfin, pour compléter notre énumération, mentionnons la commanderie de Steffansfeld en Alsace, qui avait en France la plupart de ses dépendances, au nombre de vingt. Si l'on ajoute à ce tableau d'ensemble les couronnes de confréries qui entouraient chacune des maisons, et dont bon nombre avaient assez d'importance pour nécessiter la présence d'un frère à demeure, on aura une idée du développement immense pris par notre ordre pendant le XI V* siècle.
' Coutances possédait sept maisons, Millau, huit^ Pont-Saint-Esprit, quatre et Bergerac, deux.
* Les possessions d*Auray étaient * trop disséminées ; elles ja rendirent promptement indépendantes.
2)2 TiE orriuEintB aux xnr* n* xv* smciBS
Tcmtefois* ce ne serait pas donner an lecteur vne idée parfaitement juste de l'Ordre, que de le laisser scms rimpression de ce tableau, sans indiquer les quelques c mib re s qui Tassombrissent malheureusement. Si TOrdre en général se maintint, jusqu^au milieu du XV* siècle, dans un état florissant et prospère, il ne faudrait pas croire que ses membres en particulier n*adent pas souffert quelquefois, et de diverses manières. Les guerres, si firéquentes an moyenâge, ne les épargnaient pas ; ainsi lliôpital de Vanoonleurs fut détruit entièrement en 1 370 ' ; d'autres fois, c^étaient des incendies ou des pestes ; Troyes se relevait à prîne d*un incendie général, quand des « mortalités et autres pestilences vinrent de nouveau (1383) compromettre son avenir*. Ici les municipalités s'emparaient de la gestion des biens, comme à Marseille (i 399) ', ou détournaient ces biens de leur destination primitive ^ ; là, un parlement interdisait les quêtes ^ Enfin, les troubles et les divisions intérieures venaient parfois, mais d'une façon passagère, compromettre le bien accompli. Dans une histoire générale, nous ne pouvons tout citer : disons un mot cependant de deux querelles plus importantes par leur durée.
La première s'éleva entre les maisons-mères des deux Bourgognes, Besançon et Dijon. Dès Tannée 1263, 1^ procureur général du Saint-Esprit de Rome avait délégué à frère Pierre de Liesle, recteur de Besançon, la haute main sur Thôpital de Dijon et ses dépendances *. Nous ignorons combien dura cette sujétion ; mais sous le rectorat de frère Jean de Choyé {1426-1439), à la faveur des guerres anglaises qui plus d'une fois eurent pour théâtre les deux
• Abbé Renard^ Hist. m de Vhôp. de Neuf château, p. 108.
• Ibid.
• Mortreuil, L'Mp. du Saint-Esprit de MarseiUe, p. 156. < A Sandeck, en 1410 (Abbé Renard, ibidJ)
• A Besançon (A. CasUn, Notice, I, p. 167),
• ibid., II, p. 195.
Bourgognes, cette maison avait souffert de nombreux désordres dans son administration. Pour y remédier, le chapitre général, tenu à Rome le 2 avril 1437, décréta Tannexion de Dijon, Fouvent, Tonnerre et Bar-sur-Aube à Besançon ^ Lors du décès du recteur Dijonnais (1439), le maître de Besançon, frère Lambelet Vernier, visiteur général pour les pays ultramontains, voulut exercer son autorité^ en mettant à la tète de la maison de Dijon un religieux de sa maison^ son propre neveu. Les religfîeux de Dijon lui opposèrent frère Pierre Crapillet, alors profès à Sainte-Marie in Saxia, à qui le grand maître accorda l'investiture •. Les dissensions recommencèrent bientôt, au sujet des limites respectives des deux maisons pour les quêtes. Le recteur de Dijon, dont un frère était conseiller du duc de Bourgogne, intéressa Philippe le Bon à la querelle, et celui-ci écrivit au grand maître qui s'empressa, sur sa demande, de révoquer les pouvoirs donnés par ses prédécesseurs à frère Lambelet Vernier (1454). Philippe manda à ce dernier, en lui signifiant la réponse du grand maître, que : « Vu et considéré ce que nous a écrit le maître général, et ainsi que ledit hôpital de Dijon est notre fondation, notre intention est le garder et défendre en ses droits et prérogatives partout où il appartiendra et par tous les moyens que verrons que faire se devra .» Le vicaire général se vit obligé de plier sous une volonté si puissante '.
La querelle se ralluma en 1480. Un certain Jacques de Prel s'était introduit dans l'hôpital de Besançon et avait réussi à s'en assurer le gouvernement, grâce à la compétition de deux recteurs, nommés l'un par le Pape, l'autre par le grand maître. Innocent VIII brisa, par sa bulle de 1485, les prétentions de cet aventurier, qui exigeait pour
* Ibid.f I, p. 164.
* D. Calmelet» HisU ms de Dijon, chap. III.
* Jbid.
2)4 ▼!> nrrùjsaïïE aux ôt* ir zr* sdcus
lui le cens de 15 florins, dû par Dijon à Sainte-Marie, et usurpait les territoires assignés aux quêteurs de cette maison. Jacques de Prel avait du reste été évincé dès Tannée 1482 *•
Les débats entre Toul et Besançon furent plus Id^fs et plus acharnés ; ils durèrent jusqU^au XVTP âède. Ici la maison-mère avait à défendre des droits, non plus acquis par une simple concession, mais tenant à la constitution même de TOrdre ; L'hôpital de Toul, fondé i>ar celui de Besançon, tenta de bonne heure de briser le lien de la filiation ; mais à la différence des maisons qui dépendaient de Montpellier , il eut affaire à des commandeurs magistraux pleins d'énergie dans la défense de leurs droits. Une bulle de Clément XII, obtenue par surprise en 1391, avait donné à Toul Tautonomie, avec pouvoir d'élire ses recteurs, et le monopole des quêtes dans les Trois-Evèchés, à la seule condition d'indemniser le chef-lieu par une rente de douze florins '. Cette bulle ne parait pas avoir eu une gfrande portée, car dès 1388 on voit le commandeur de Besançon présider à la confection d'inventaires à Toul*. Une sentence du tribunal de la Rote cassa la bulle de Clément VII (1436), et l'année suivante, Eugène IV, de concert avec le chapitre général, promulgua et homologua cette sentence*. Les quêtes dans les Trois-Evêchés furent laissées à Toul moyennant l'indemnité ci-dessus (1439), et les deux maîtres s^entendirent pour le paiement des irais du procès (1441). Dix ans plus tard, ils s'unissaient pour résister au grand maître qui venait de nommer un recteur de son chef, sans prendre l'avis du maître Bisontin (1451). Toul conserva donc sa dépendance, et pendant assez longtemps il demeura en paix, suivant le rapport qu'en faisait au grand maître,
* A Castan, Notice^ II, p. 196; — Diplom:, I, p. 124.
* Arch, dcVhôp, de Besançon, chap. 1, n* 8a, ^Ibid.
« Ibid,, chap. 81?.
frère Lambelet Vernier en 1468', Nous verrons bientôt renaître cette querelle, signe avant-coureur de maux plus grands, qui vont assaillir l'ordre du Saint-Esprit tout entier.