DE FRÈRE MELCHIOR DE LA VALLÉE
destiné à son ordre Tenfant qu'il avait initié à la vie chrétienne. En 1565, Melchior prit en effet la croix des hospitaliers dans sa ville natale '; puis il se rendit à Rome, afin de puiser à leur source même les eaux vives de la charité. Là, ses qualités brillantes eurent bientôt attiré l'attention du grand maître, qui le nomma, quoique bien jeune encore, recteur de Besançon, la principale maison de rOrdre au delà des monts (1573). Mais la commune, qui, après avoir installé d'autorité le frère Jean Buffet, n'avait pu réussir à le faire agréer à Rome, empêcha par la force son concurrent de prendre possession, si bien qu'au bout de quatre années de procès et de luttes, compliqués d'appels au parlement et même à l'empereur % Melchior prit le parti de résigner ses droits (1577). Le grand maître le dédommagea en lui donnant l'hôpital de Foligno '.
Profond théologien, très versé dans la peinture et la musique, orateur agréable et disert, il se trouvait désigné naturellement par un ensemble de qualités peu communes pour les pluii hauts emplois. Dès l'an 1580, il recevait une délégation de visiteur apostolique *; et lorsque le grand m^tre donna à son zèle un champ plus étendu et l'envoya réformer en son nom les hôpitaux de France, d'Allemagne et de Pologne, il s'y montra constamment négociateur ' habile et religieux plein de l'esprit de sa vocation. A son retour, il fut chargé de rédiger, à l'aide des archives de l'hôpital romain, un manuel ou Pouillé, par états et provinces, de toutes les maisons appartenant à l'ordre du Saint-Esprit. C'était un travail important, qui l'obligea à lire une masse considérable de documents. Il en vint à bout cependant, et compléta son manuel par une table
* Areh, de Miurihe et Mot,, G. iu$ Obituaire du Saint-Esprit de Tout ; * Abbé Renard, c»^. ci/.
* A« CasUn, Notice, II. I79f I97«
* Batio VisUaUcnU.
* Arch. du Saini'Eipriidc RonUt Ub. S, f ^9.
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analytique des principaux actes de juridiction conc er nant les prieurés de TOrdre, de 1431 à 1600, date oùil adievait ce grand travail '.
La confrérie du Saint-Esprit, restaurée jadis par Eugène IV, Sixte IV et Jules III, était retombée dans une sorte de décadence et d*oubli, comme il arrive fréquemment aux institutions de ce genre : frère Meldiior «itreprit de lui rendre son ancien éclat, et un fl&n succès couronna ses efforts.
Le principe de toutes ses actions, c'était la vertu, qui avait jeté dans son cœur les racines les plus profondes. Aussi passait-il généralement pour un saint. Depuis long* temps son patrimoine était devenu celui des pauvres, et tous les dons qu'il recevait étaient employés invariablement, soit au soulagement des malades, soit à Tachât de pieuses récompenses, destinées à attirer les enfants aux catéchismes familiers qu'il aimait à leur faire. Ses amis lui représentaient-ils que ses vêtements usés ne convenaient point à un homme de sa condition : « Ne me voyez-vous donc pas, leur répondait-il en souriant, quand je monte à Tautel, tout brillant d'or et de soie ? » Etant prieur de Foligno, il fit placer (1608) dans une châsse très riche, au dessus du maitre-autel, les reliques du Bienheureux Antoine le Hongrois. Singulièrement dévot aux trois rois Mages, dont l'un était son patron, c'était merveille, dit Saulnier, comme il exaltait et imitait leur générosité et leur humilité au^ pieds de l'Enfant-Jésus. Il mourut le 6 janvier 1613, le jour même des Rois, auxquels il avait voué un culte si tendre. L'humble religieux, qui n'avait aspiré qu'à une vie obscure et cachée en Dieu, fut après sa mort l'objet des témoignages les plus pompeux de l'estime publique. Il se fit un immense concours autour de sa sainte dépouille, et
* Note écrite à la fin de Tannée i(99 par frère Melchior, fi 1x6. — Cet inventaire fort commode nous a été très utile dans nos recherches tnx archives de rhôpital romain.
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pour satisfaire le peuple, il fallut le conduire à sa sépulture par un long circuit et transformer un simple convoi funèbre en une marche triomphale *.
Un tel homme était capable de faire un grand bien, dans une mission comme celle qui lui avait été confiée, grâce à Tascendant de sa sainteté, grâce aussi à son intelligence et à sa prudence consommée. En le nommant visiteur général^ le grand maître avait fait preuve d'un véritable discernement et Teffet répondit à son attente.
Le bon religieux se mit donc en route, le 19 juin 1596, muni des lettres du grand maître Salluste Taurusi et d'un bref ampliatif du pape Clément VIÏI. Pendant le cours de son voyage, qui dura plus d'un an, il prit soin d'en noter jour par jour toutes les circonstances. Cette relation % écrite dans un excellent style^ qui témoigne de l'esprit cultivé de son auteur, est d'ime lecture fort intéressante et donne de précieux détails sur l'état de l'Ordre dans les régions qu'il parcourut. Les pages suivantes n'en sont que le court résumé. Frère Melchior, en visiteur consciencieux, voulut que le premier acte de sa mission fût la visite de l'hôpital de Foligno, dont il était recteur. Il y ordonna toutes choses pour le temps de son absence et dressa un inventaire des biens, qu'il envoya sans retard au grand maître. Il était le 10 juillet à Florence, dans le but de passer en France par Milan ; mais la guerre entre les rois de France et d'Espagne rendait alors le passage fort périlleux. Il dut donc vendre son cheval et se rendre à Gènes par mer ; il gagna ensuite Turin, d'où il traversa les Alpes, se dirigeant sur Lyon par Grrenoble. Là non plus, les dangers ne manquaient
* Voir, pour les détails biographiques qui précèdent, P. Saolnier, pp. 75-76.
* Ratio seu discursus totius visitationis ordinîs Sancti Spiritus in Saxia de Urbe per Galliam et Germaniam, quam frater Melchior de Valle Tullensis, efusdem ordinis presbiter professus, executioni demandavit ab anno Domini 1596 ad annum 1597, quas 19 junii ejusdem anni exordium habuit. — Arch, de l^hôp, de Bfsançon^ Boite 14, chap. II, n* i.
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pas : c'étaient les calvinistes, maîtres absolus dnDanpIiiiié ; puis LesdiguièreSf gouverneur de Grenoblei en lotte avec le duc de Savoie. Il n'y avait pas à reculer cependant. Les compagnons de route de frère Melchior le pressèrent en vain d'écouter les conseils de la prudence et de cadier sa croix : il n'en voulut rien faire, et l'événement lui donna raison. La croix le protégea et les habitants de Grenoble lui rendirent honneur pour la plupart, ce qui lui donna lieu de composer le distique suivant :
Fulminât ira tremens frustra inimice salutis, Crux colitur^ geminans candida ubique Dei.
L'itinéraire normal du visiteur était de passer directe* ment de Grenoble à Montpellier, « siège du célèbre hôpital, d'où dépendent de nombreux prieurés dans cette province et celle de Gascogne. » Mais cet hôpital, aussi bien que la plupart de ceux des provinces de Toulouse, de Narbonne, de Bordeaux, de Bourges et d'Arles, était aux mains des Réformés. Dans ces conjonctures, il ne pouvait s'y présenter sans danger pour sa vie. Il omit donc la visite des très nombreuses maisons du midi de la France, que l'hérésie et les guerres rendaient impraticable, et se dirigea sur Lyon, où il arriva le 3 août. Ses gens l'y attendaient avec ses bagages ; ils étaient venus à la suite du cardinal de Florence, légat du Pape près le roi Henri IV.
Mais de nouvelles épreuves l'attendaient. Se rendant à Dijon par la Saône, il mit trois jours pour aborder à Châlon, et peu s'en fallut qu'il ne périt de faim sur son bateau : les gens de guerre avaient si bien dévasté les bords de la Saône, qu'ayant négligé de se munir de vivres à Lyon, les passagers n'en purent trouver sur la route. Heureusement la Providence vint à leur secours, en leur envoyant une assez grande quantité de poissons, qui furent jetés sur le pont par un coup de vent, pendant la nuit. Trois jours encore, et Melchior arrivait à Dijon, traîné dans un chariot.
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Là, nouveau danger : la peste, qui commençait à sévir dans la région, avait envahi Thôpitalr De plus, frère Pierre Tarlot, qui avait la rectorie de Dijon depuis le mois de janvier de la même année^ avait demandé son institution à Tautorité séculière, contre les droits du grand maître. La situation était critique et la tâche du visiteur épineuse et délicate. Déposer Tintrus, c'était se heurter à l'administration de la ville et au parlement. D'autre part, pénétrer dans Thôpital, sans avoir sondé les dispositions du recteur, c'était compromettre le succès de sa mission. Frère Tarlot, heureusement, mit lui-même im terme à la perplexité du visiteur ; à peine eut-il appris son arrivée, qu'il se rendit au devant de lui, accompagné d'im frère, afin de lui souhaiter la bienvenue et de le conduire à l'hôpital du Saint-Esprit. Les difficultés étant ainsi aplanies, Frère de la Vallée commença aussitôt la visite canonique. Nous la rapporterons en entier, afin de donner au lecteur une idée complète de ce qu'était une opération de ce genre au moyen-âge.
Le visiteur commença par se rendre à la chapelle, pour mettre sa mission sous la protection de l'Esprit-Saint ; puis il se rendit au chapitre, où l'attendaient deux frères prêtres, trois jeunes novices et cinq sœurs, qui composaient alors le personnel de l'hôpital. Après une exhortation du visiteur sur les quatre vœux et les obligations des hospitaliers, un notaire, qu'il avait eu soin d'appeler, donna lecture de la commission du grand maître et du bref pontifical, que tous reconnurent valables et authentiques. Ces préliminaires achevés, la visite commença. Le visiteur et les frères, revêtus du surplis, de l'étole et du capuce, à la manière des docteurs, puis les sœurs, portant des chapes suivant la coutume du pays, se rendirent processionnellement à la chapelle, précédés de la croix et de deux acolythes. Après le chant du Vent Creator j le visiteur fit ouvrir le Tabernacle et le trouva en état assez décent. Il passa ensuite en revue chacun des autels, ainsi que les fonts du baptême,
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dictant au notaire ses observations. Pois il p arcumut ThA» pital nouveau, qu'il troui^ assez beau et ël^^ant ; après quoi il fit la visite de l'ancien. Comme le magistrat de la ville s'était arrogé le droit d'administrer les revenus de l*hApital pour la plus grande partie, frère Meldiior ne voulut point imposer aux religieux de trop lourdes charges à cet égard; il les avertit seulement d'avoir le plus grand soin des malades pour le spirituel, comme aussi de Tadministratioii des sacrements et de l'office divin, ajoutant qu'ils répondraient devant Dieu du moindre manquement.
Le lendemain, le pieux visiteur réunit les sceurs, avec le recteur et un frèreconventuel, etdansune longue et touchante instruction, il leur rappela leurs devoirs envers les malades et les enfants. Elles devaient, leur dit-il, recevoir lessacre« ments de Pénitence et d'Eucharistie chaque mois, suivant la règle de l'Ordre et les prescriptions du concile de Trente. Il enjoignit aussi au recteur de tenir la main à ce que les frères novices en fissent de même. « Ensuite, versant d'abondantes larmes, il leur parla du grand péril où étaient tombées les âmes et l'ordre entier^ par la n^ligence et l'incurie des aînés ; c'était là, hélas 1 ce qui avait causé la perte de presque tous les hôpitaux, tant en France qu'en Allemagne. »
Le troisième jour, comme la peste menaçait d'envahir jusqu'à sa demeure, frère Melchior prit les dernières dispositions, afin de hâter son départ. Il régla que les croix portées par les frères et les sœurs et qui étaient en drap d'argent, ne seraient qu'en toile blanche, suivant l'usage de Rome ; que l'office serait récité selon l'usage romain et le bréviaire réformé du Concile ; que pendant le repas de la communauté, on ferait une lecture de l'Ecriture sainte ou d'un livre spirituel. Enfin il fit remise à la maison des tributs ou responsions en retard et promit même pour l'avenir des faveurs du grand maître, en considération de ses charges et de sa pauvreté. Il fit aussi dresser l'inventaire des
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meubles et ornemeats de la chapelle, qu*il trouva assez richement garnie ; quant à l'inventaire des revenus et biens de Thôpital, il n'en put obtenir qu'un aperçu sommaire, à cause de l'opposition des magistrats ; il lui parut que ces revenus pouvaient monter à 150 livres d'or, outre les grains et le vin, qui suffisaient à peine à la consommation courante. Ayant fait signer au concurrent de frère Tarlot, nommé par le Pape, une renonciation à son titre, moyennant im dédommagement convenable, il célébra une messe solennelle suivie de la procession , recommanda de nouveau aux frères et aux sœurs la charité, la concorde, le zèle de leur état et se remit en route (11 août).
Il avait eu soin de faire rédiger par le notaire un acte authentique de toute sa visite ; cet acte, signé des parties et de plusieurs notables, qui avaient assisté à la visite, fut déposé aux archives de l'hôpital*.
Les prieurés de Tonnerre, Bar-sur-Aube, Sainte-Sévère, « et d'autres encore qu'il ignorait, » se trouvaient dans ces régions; mais la peste, et plus encore, les bandes de soldats et de voleurs en rendaient la visite si périlleuse, qu'il dut passer outre sans les voir. La Franche-Comté lui était fermée aussi par la contagion et l'effervescence causée par la guerre entre cette province et la Lorraine. Le temps n'était vraiment pas favorable à une mission comme celle de Melchior de la Vallée. Sans se décourager, il se promit de revenir sur ses pas plus tard, et s'arrêtant à peine à Neuf château, en Lorraine, il arriva à Toul, « son pays natal, » le 15 août, fête de l'Assomption. Les religieux le reçurent avec joie, et une bonne partie des habitants vinrent lui souhaiter la bienvenue. Sa première visite fut pour l'évêque de la ville, auquel il exposa le but de son voyage. Les jours suivants furent consacrés à la visite, et
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