‹ Histoire de l'Ordre Hospitalier du Saint-EspritChapitre 86 sur 125 · AU XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XVII* SIÈCLE

Pour résumer cette description : au XVII* siècle, le palais des pauvres occupait, le long du Borgo^ dans le quartier de Rome qui a pris ce nom, une longueur de près de trois cents mètres. Ses bâtiments comprenaient Téglise, le palais du grand maître, deux salles immenses, le monas* tère des religieuses, entièrement séparé, les cloîtres des frères et des enfants abandonnés, les habitations des chi-* rûrgiens, domestiques et aides de toutes sortes ; puis des dépendances considérables, telles que pharmacies, écuries, basse-cour, moulin, lavoirs, celliers, granges, jardins botaniques et potagers, et enfin le cimetière.

Deux cent soixante-dix maisons appartenaient à rhôpital, dans l'intérieur de la ville. On a reproché, en ce siècle, aux administrateurs, de ne point retirer un revenu assez considérable de tant de locations; un auteurjudicieux répond que la première charité consiste moins à secourir les malheureux, qu'à les empêcher de tomber dans la misère par de trop grandes exigences.

Les possessions de Tarchihôpital s'étendaient au loin dans la campagne romaine : des villes, des châteaux, des abbayes, de fort nombreux domaines et fermes lui appartenaient en toute justice et seigneurie. Malgré des amputations trop souvent réitérées, faites par les Souverains Pontifes, ou dues à des aliénations malheureuses, ces biens étaient encore assez étendus pour former au siècle dernier trois centres administratifs ou châtellenies, défendues par des châteaux-forts et des tours, et administrées par des gouverneurs particuliers *. C'était à bon droit que notre hôpital était nommé « le plus grand seigneur de Rome. »

Venons-en maintenant à l'organisation intérieure du vaste établissement % organisation qui ne le cédait en rien,

• p. Saulnier, p. 129.

: -^ Pour cette description, nous résumoDs à grands traks le chapitre XI de Pv Saulnier : AmplUudo Romai\œ d(mu$ et atçonomiaf pp* 1 15-191. Ne pouvant rap-

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pour le fonctionnement régulier de ses innombrables louages, à ce que nos grands hospices montrent aujourd^ui de plus parfait. A la tète du personnel, aussi nombreux que bien ordonné, se trouvait le grand m^tre. De lui découlait toute autorité ; rien ne se faisait que par ses ordres. Il nommait les recteurs et les administrateurs des domaines ; mais dans les affaires importantes de son hôpital, aussi bien que s'il s'agissait des intérêts généraux de l'Ordre, il était tenu de prendre l'avis de son chapitre. En raison de sa haute dignité, ce prélat jouissait d'un train de maison spécial, composé d'un secrétaire, de chambriers, cocher, cuisinier et autres valets inférieurs.

Pour soutenir le fardeau d'une administration si étendue et si complexe, le grand maître était aidé d'un vicaire ou procureur général, qui avait pouvoir de le suppléer en tout. Le vicaire était comme l'œil du grand maître, sans cesse ouvert sur tout ce qui pouvait porter atteinte à la discipline ; à lui étaient confiés la direction matérielle de la maison, l'approvisionnement des divers services et l'inspection des enfants et des jeunes filles.

Au dessous de cette autorité générale, chaque section avait son préposé spécial : c'était d'abord le Prieur j chargé de tout le service spirituel. Il avait sous ses ordres les gardiens de l'église, les frères prêtres qui remplissaient les fonctions curiales pour les habitants du quartier, les maîtres de cérémonies, chantres, chapelains, aumôniers des sœurs et des malades, et les instituteurs des enfants. Le service divin était célébré avec une grande pompe ; deux chœurs de chants, formés de frères et d'enfants soutenus par des orgues et un orchestre, exécutaient les chants liturgiques et les motets des grands compositeurs. Six prêtres se partageaient le soin d'administrer les sacrements aux

porter ici les détails aussi nombreux que dignes d'intérêt, dans lesquels est «ntré notre historien, nous nous contentons d*y renvoyer le lecteur.

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malades et d'assister les mourants ; deux avaient la direction spirituelle du monastère des religieuses ; un autre, celle des jeunes garçons. Enfin, des curés et des chapelains desservaient à demeure toutes les dépendances de la campagne.

Le service des malades était placé sous la direction d'un prieur et d'un sous-prieur qui veillaient sans cesse au bon ordre et à l'exécution des ordonnances médicales, à la nourriture et au transfert des malades dans les salles affectées aux diverses maladies. Huit médecins et quatre chirurgiens se partageaient le service médical du jour et de la . nuit ; l'un d'eux était chargé en outre d'un cours de médecine et d'anatomie à Tusage des jeunes gens de la maison, ainsi que de nombreux étudiants de la ville.

Un pharmacien en chef, secondé par cinq élèves, préparait les remèdes ; vingt-quatre gardiens faisaient le service des malades, sous les ordres de six caporaux. En outre, un secrétaire général tenait registre des entrées et sorties, ainsi que des vêtements et objets appartenant aux pensionnaires. Le nombre des employés de l'hôpital dépassait quatre- vingt ; ce n'était pas trop pour un courant annuel de 9000 malades.

Le service était si bien réglée il régnait un tel ordre dans l'hôpital, que les étrangers le visitaient comme une merveille. La grande salle était réservée aux victimes des fièvres paludéennes, toujours en grand nombre à Rome; les maladies contagieuses, celles qui réclamaient des soins plus spéciaux ou des opérations chirurgicales, étaient traitées dans des locaux particuliers. Enfin, par une atten* tion délicate de la charité, des appartements spéciauxétaient même réservés aux riches et aux nobles tombés dans le dénuement. Le luxe et l'abondance de leur vie passée rendait leur infortune plus cuisante, et l'on s'efforçait de la leur adoucir. Un legs avait même permis de les servir .dans une vaisselle d'argent*

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Trois corps de logis distincts étaient réservés aux nourrices, aux jeunes garçons et aux jeunes filles. Les enfants déposés à rhôpital étaient extrêmement nombreux : tandis que, dans les siècles précédents, ils allaient à peine à trois ou quatre cents^ ils étaient montés, en 1648, à plus d^un millier. Il ne faudrait pas croire que tous ces enfants eussent été des fruits de la débauche : ces derniers étaient au contraire en nombre très restreint ; la plupart étaient déposés par leurs parents, que la pauvreté, la maladie ou les revers de fortune obligeaient à les abandonner. On savait que les enfants élevés à Sainte-Marie avaient un avenir assuré ; de plus, le droit public leur maintenait le titre et les effets de la légitimité.

Il y avait, près de la porte d'entrée, une fenêtre armée de barreaux de fer, dont Técartement était mesuré pour permettre le passage d'un enfant de trois mois environ ; à l'intérieur était un tour, muni d'un petit matelas destiné à recevoir l'enfant. Au bruit fait par le tour, un serviteur accourait, s'enquérait, auprès du déposant, du nom de l'enfant, demandait s'il était baptisé, s'il avait des marques auxquelles on pût le reconnaître, etc. Le déposant était libre de répondre à ces questions ; défense absolue était faite de le suivre et de s'enquérir de son identité : aussi la sécurité était-elle si grande, que les expositions se faisaient presque toutes en plein jour.

L'enfant était porté par le gardien du tour à la directrice de la nourricerie, qui notait toutes les particularités relatives à l'exposition et le confiait à l'une des nourrices, en attendant qu'il fût emporté au dehors. Il y avait toujours à la maison, pour ces premiers soins, au moins vingt-quatre nourrices à demeure. Tous les quinze jours, les femmes de ià ville et de la campagne qui désiraient des nourrissons «'assemblaient à l'hôpital ; après examen et sur le certificat de leur curé, on leur confiait un enfant. Plus de quinze cents enfants étaient habituellement élevés à la campagne.

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Tous leâ trois mois, les nourrices recevaient, avec leur salaire, des langes ou des vêtements ; mais à partir de huit mois, le salaire diminuait progressivement. Les enfants étaient rendus à Thôpital à Tâge de sept ans, à moins qu^ilâ ne restassent dans la famille, à titre d'enfants adoptits, ce qui arrivait souvent. Rentrés à Sainte-Marie, les jeunes garçons étaient confiés à la garde de quatre sœurs âgées, et occupés soit à de petits ouvrages dans la maison, soit à apprendre à lire et à écrire sous la direction d'un prêtre ; plus tard, les mieux doués poursuivaient leurs études et les autres étaient placés en apprentissage.

L'éducation des jeunes filles réclamait des soins plus assidus et plus délicats : elle était confiée aux religieuses. Celles-ci, à la différence des hôpitaux ultramontains, ne servaient pas les malades, mais vivaient depuis longtemps entièrement séparées dans une maison distincte, qui comprenait un cloître, une chapelle, des dortoirs, et formait, en un mot, un monastère complet ^ C'est là qu'étaient reçues les jeunes filles, lorsque à l'âge de sept ans, elles rentraient à Sainte -Marie. Leur nombre dépassait cinq cents en moyenne, car on les exposait plus volontiers que les garçons ; elles étaient partagées eia trois sections suivant leur âge, les plus grandes prenant soin de leurs compagnes moins âgées. Les sœurs les exerçaient aux travaux du ménage, à la couture : elles blanchissaient le linge, raccommodaient les vêtements des serviteurs et des pauvres, et brodaient des ornements sacrés.

Le temps venu, les plus pieuses étaient admises à faire profession dans leur maison adoptive ; les autres, c'était le plus grand nombre, étaient mariées avec une dot de cent livres, dont vingt étaient employées à leur trousseau.

Comme la clôture rigoureuse dans laquelle elles étaient

* C*est sans doute par inadvertance que M. Léon Lallemand a écrit que \P9 soeurs chargées des enfants à l'hôpital du Saint-Esprit, étalent des sœurs de Sat nte-Thècle. (HisU des enfants assistés, p. $^).

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élevées aurait opposé un obstacle absolu à leur établissement, on y pourvut au moyen d^une institution fort curieuse. Trois fois par an, le second dimanche après TEpiphanie, le jour de S. Marc et le mardi de la Pentecôte, les enfants et tout le personnel de Thôpital se rendaient en procession solennelle à la basilique de Saint-Pierre, où ils étaient admis à vénérer les reliques de la Passion. Les jeunes filles destinées à un établissement étaient parées avec plus de soin, pour les désigner aux regards des prétendants, toujours fort nombreux. Ceux-ci, pour manifester leur choix d'une des jeunes filles, n'avaient qu'à lui offrir un anneau en guise de fiançailles. Toutefois les demandes n'étaient accueillies qu'après une enquête sérieuse et discrète.

Tel était, au XVII« siècle, cet admirable établissement de Sainte-Marie, œuvre de prédilection des papes, dont ils avaient fait « un chef-d'œuvre d'administration délicate et prévoyante * ». On ne saurait trop admirer l'organisation intérieure de cet hôpital romain, type et modèle de tous ceux que l'ordre du Saint-Esprit avait répandus dans tout le monde chrétien. On y retrouve en effet, avec un confortable matériel que notre civilisation contemporaine n'a guère dépassé, ces précautions, ces attentions délicates de la charité chrétienne, qui sont si douces au cœur du malade ou de l'indigent.

Ce serait peu en effet, de donner au corps les soins qu'il réclame, si l'on ne rendait en même temps moins lourde, pour rame la tristesse et quelquefois la honte de l'infortune. Or ce but que peut difficilement atteindre un dévouement purement mercenaire, était obtenu pleinement dans ces maisons où l'amour du prochain n'était qu'une extension de l'amour de Jésus-Christ ; où le pauvre se sentait enveloppé, pour ainsi dire d'une atmosphère de sympathie créée par le sentiment de la fraternité chrétienne.

* L.Gautier, Histoire de la charité; p. 59.

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