LES PSEUDO-CHEVALIERS
ET l'ordre en FRANCE AU XVIIO SIÈCLE
E n'est pas un petit travail que de débrouiller l'histoire de notre ordre, au milieu des confusions de toutes sortes dans lesquelles il tut jeté au XVII* siècle. Des aventuriers, qui lui étaient étrangers pour la plupart, cherchèrent à s'assurer la possession de ses biens. Ils s'adressèrent dans ce but aux rois de France, sous prétexte de restaurer les maisons ruinées, et ils en obtinrent en eflfet des édits très favorables. Mais l'intervention royale, au lieu des bons effets qu'elle n'eût pas manqué d'obtenir, si elle eût agi de concert avec le grand maître romain, ne réussit au contraire qu'à augmenter le chaos ; c'est la juste remarque d'un judicieux auteur: « Ce fut donc, dit-il, au commencement du dix-septième siècle que l'on commença à songer au rétablissement de cet ordre en France, qui y était presque anéanti ; mais au lieu de le remettre dans son ancien lustre et dans sa splendeur, ce ne fut au contraire qu'une confusion et qu'un chaos depuis l'an 1602, jusqu'en 1700, que le Roi développa ce chaos en déclarant cet ordre purement régulier et nullement militaire ' »,
' p. Hélyot, Histoire des ordres monastiques , t. II, p. 207.
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et Angleterre, sans Tétendre ny venir sur les terres de mon obéissance, et celles deçà les Monts, nonobstant que des Papes de leur propre mouvement ayent décidé le
contraire, ce que je veux ignorer et ledit Sieur de La
Terrade se passera de bulles, si elles ne sont telles que je vous dis, et en jouira sans icelles »
Ainsi mis en demeure, avec une arrogance qui sentait peu son roi Très-Chrétien, Urbain VIII céda et accorda à La Terrade le titre de général de TOrdre en deçà les Monts, avec une indépendance complète du général de Rome*,
On aurait grand tort de croire que le nouveau général se fût donné tant de mouvement, dans le but de restaurer l'hospitalité dans les maisons de France. En vérité il cherchait tout autre chose, car il ne rêvait à rien moins qu'à faire de Tordre du Saint-Esprit un ordre militaire * à Tusage de la noblesse, même mariée. Avec une audace incroyable, il s'était gratifié, dans ses requêtes, du titre de
* Bulles des 26 mars et 9 mai 1635, Diplom,, \, pp. 150-1$!.
■ Disons, pour être complet, que le P. Hélyot (t. Il, p. ao6) croit voir une preuve de l'existence de chevaliers du Saint-Esprit au XV* siècle, dans une bulle de Pie Ih, de l'an 1450, conservée par Leibnitz. Selon cette bulle. Pie II aurait supprimé, pour doter de leurs biens le nouvel ordre de Notre-Dame de Bethléem, plusieurs ordres militaires ou hospitaliers, entre autres celui du Saint-Esprit in Saxia : alias Religiones sipe Miiiiias ac Hospiialia infra $cripta^ videUcet S. La\ari, ubiUbet consistentia, S. M, de Castello Britonum de Bologna, acS. Sepulchrif nec non Sancti Spiritus in Saxia de Urbe, et omnia ah eo dependentia aut illius habitum seu crucem dupUcem deferentia, et B. M. Cruciferorum.., Nous avons de fortes raisons de suspecter Tauthenticité de ce document. D*abord les ordres religieux cités ont survécu à ce décret de suppression. Et puis, en ce qui concerne l'ordre du Saint-Esprit: ou bien la bulle avait en vue, selon Topinion du P. Hélyot, une milice de chevalerie adjointe aux hospitaliers de Sainte-Marie, mais ni l'histoire de TOrdre, ni les archives romaines n'en ont conservé la moindre trace ; ou bien il s'agit de Tordre hospitalier lui-môme, et ici la suppression devient absolument invraisemblable, de la part d'un pontife qui a donné à cet Ordre de nombreuses marques de bienveillance. Commentaurait-ileu la pensée de détruire une fondation des pontifes romains, objet de la sollicitude spéciale de tous les papes }
Nous trouvons une autre mention de chevaliers dans un hôpital du Saint- Esprit ; c'est dans la concession, faite par le duc Jean V de Bretagne, d'une foire annuelle en faveur d'Auray (;o décembre 14^4, Dipbm., Il, p. 4). On voit par cet acte que l'hôpital était alors aux mains de « Messire Juon Duval, chevalier » et d*un collège de chapelains. Rien n'indique (}ue ce Çhçvalier prélen(IU appartenir kutip milice du Saint- Esprit .
ET l'ordre en FRANCE AU XVIl'' SIÈCLE 295
chevalier de V ordre du Saint-Esprit. Les lettres patentes de 161 8, qu'il obtint de Louis XIII, ayant reproduit ce titre, « il se crut assez autorisé pour établir une chevalerie en cet ordre. Il en donna en conséquence la croix et Tépée à nombre de séculiers *. » Afin de donner du relief à sa création, il emprunta aux anciennes religions militaires toute une nomenclature de chevaliers ecclésiastiques et laïques, frères servants d'armes et d'épée, économes, agents, trésoriers, etc., et mit cette organisation au compte d'une prétendue restauration de Tordre hospitalier , qu'aurait opérée Henri III, le jour même où il institua l'ordre honorifique du Saint-Esprit *. Et comme il fallait à tout prix assurer à cette chevalerie une antiquité respectable, il composa un ouvrage, dont nous avons déjà parlé % dans lequel il attribuait la fondation de l'ordre du Saint-Esprit à sainte Marthe, et donnait gravement la liste de tous les grands maîtres sans oublier les chapitres généraux, depuis
saint Lazare, premier général
Des lettres patentes de 1618,1619, 1626 et plusieurs arrêts du Grand Conseil % donnèrent à l'envi au sieur de La Terrade les plus amples facilités pour le rétablissement des hôpitaux ruinés. Mais son ambition n'allait pas jusque là : il se contentait d'en revendiquer les biens, qu'il attribuait à ses chevaliers, moyennant redevance. Le dernier
' D. Calmelet, loc, cit.
' Cette pièce, visiblement calquée sur les statuts de Tordre du Saint-Esprit d'Henri III, se trouve aux Arch. nat., M. 4^ ; elle commence ainsi: «Le serment et vœu du très chrétien roy de France et de Pologne Henry III de ce nom et aucuns statuts qu'il a faits pour Tordre et chevalerie des archihospi-
taliers du Saint-Esprit Nous Henry, par la grÂce de Dieu roy de France
et de Pologne.., jurons de vivre et de mourir en la foy catholique protestant de maintenir en la faveur de nos armes et force de nostre puissance royale à jamais TOrdre sacré de TArchihospitalité du Saint-Esprit, tout ainsi que le grand Ordre de notre nouvelle institution, en union d*iceluy et sans jamais le laisser déchoir, maintenant que nous sommes éclairez de la vérité de son érection, et fondation être faite par la bien a/mée hôtesse de J. C... »On sent ici la collaboration du fécond La Terrade.
• Voy. p.
* Les Diplomata reproduisent treize lettres patentes, arrêts de parlements çx du Grand Conseil, en faveur de La Terrade, de 1618 à 1644, pp. ^9-77*
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acte que nous connaissions de lui est un brevet de commandeur delà maladrerie de Saint-Lazare-les-Chauny , du 18 février 1648^ en faveur de Jacques du Passage, dont Nicolas François de Plaignevaulx, chevalier de TOrdre, avait commission de recevoir la profession. « Devant lui donc^ au pied des saints autels, en présence des religieux et officiers de TOrdre et des chevaliers assistants, ceux-ci, Tépée nue à la main, Jacques du Passage eut à prêter le serment exigé par les statuts ; puis il reçut le collier de commandeur à la croix d^or double émaillée de blanc avec quatre fleurs de lys dans les angles, portant au milieu le Saint-Esprit d'un côté et r Annonciation de l'autre '. » Il y avait loin^ de ce cérémonial militaire, aux vœux de religion prononcés par nos hospitaliers le jour de leur profession I
La Terrade avait fait jeter dans les prisons de TOfficia* lité de Paris un nommé Nicolas Gaultier, qui prétendait lui aussi à la commanderie de Montpellier et se mêlait de créer des chevaliers. Il fut lui-même interné à celle de Fort-l'Evêque, par le prévôt de l'Ile de France', nous ne savons pour quels méfaits.
Son vicaire généralissime, Jean Alexandre Déscyscures, chanoine comte de Lyon, était également détenu à Fortin Evèque : « c^était là sans doute le noviciat de ces sortes d'aventuriers, qui ne connaissaient l'Ordre que par la croix qu'ils déshonoraient • ». Comme Désescures y avait remplacé La Terrade, il espéra après sa mort succéder à sa dignité de chef de la chevalerie du Saint-Esprit. Il ne se trompa point, car ayant recouvré sa liberté, il obtint de Louis XIV, par surprise, un brevet pour cette place, le
* Comte de Brandt de Galametz, Li chevalier de Sinceny et U commandeur de Chauny. Aperçu sur Us ordres de MaUe et du Saint-Esprit de Montpellier , in 4*, 1888, p. 17.
■ P. Hélyot, p. 208; — D. Calmelet, chap. VI.
* D. Qalmeict, loc, cit.
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4 janvier 1656 *. Il eut tout le temps, pendant les onze années qu'il porta son titre, de créer, à la mode de son prédécesseur, une légion de chevaliers du Saint-Esprit. Mais les compétiteurs ne lui manquèrent pas ; il y en eut jusqu'à cinq à la fois, et Tun d'eux, Nicolas Gaultier eut l'adresse de faire rendre en sa faveur une ordonnance royale.
Le roi, en eflFet, « pour arrêter les manœuvres de tous ces intrus, dont la conduite faisait gémir les vrais membres de l'Ordre, » nomma, le 19 mai 1656, une commission composée d'évêques et de magistrats, à l'eflFet d'examiner les titres de ces prétendus généraux, officiers et commandeurs. Cette commission donna sa décision l'année suivante : il était de la piété du roi^ disait-elle, de favoriser le rétablissement d'un ordre qui avait pris naissance en son royaume, d'où il s'était répandu dans tous les autres royaumes de la chrétienté, où il est encore florissant. Mais il était nécessaire de faire de très expresses défenses aux nommés Aubry, Lescoray, Lebœuf et Désescures, de prendre le titre de commandeurs généraux, comme ils prétendaient, et de porter à l'avenir l'habit et la croix de l'Ordre. En conséquence, un arrêt du conseil d'Etat, intervenu le 7 septembre 1657, maintint Nicolas Gaultier, si fort malmené autrefois par LaTerrade, à la commanderie générale de Montpellier, comme étant le seul qui eût produit des titres valables de son état, et les autres prétendants furent menacés de peines exemplaires, s'ils le troublaient dans sa possession.
Désescures n'en fut pas intimidé: il se pourvut sans mot dire en cour de Rome et se fit mettre en possession par arrêt du Grand Conseil, en 1658. Mais l'officialité de Paris, qui lui avait interdit de se décorer de titres usurpés, le condamna à diverses peines infamantes, et enfin des sentences de bannissement furent décernées contre lui par le Châtelet et le parlement, le 29 mai 1668. La même année,
• ibid.
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le roi donna la commanderie de Montpellier à M. Rousseau de Bazoches, évèque de Césarée, conseiller au parlement de Paris. Ils*y maintint, malgré le refus de bulles parle Pape, malgré Désescures et nombre d'autres concurrents, qui s'acharnaient à leur proie. Ce nouveau chef paraissait animé d'un véritable désir de relever les hôpitaux de rOrdre; mais il mourut peu après, en 167 1, au cours de sa visite de l'hôpital de Dijon.
Reposons-nous un instant de toutes ces luttes d'intrigants et jeton3 un coup d'œil sur les maisons restées fidèles à leur sainte vocation, dans les deux Bourgognes et la Lorraine.
La maison de Dijon, située sur le territoire français, fut nécessairement en butte aux convoitises des chevaliers. Les religieux n'avaient pas osé protester ouvertement contre la bulle d'Urbain VIII, qui brisait l'union qu'ils avaient toujours conservée avec Rome. Mais le recteur donna avis au grand maître des menées de La Terrade et en reçut, en 1628, un rescrit de l'auditeur général de la Chambre apostolique, par lequel il lui était fait défense de reconnaître d'autre général que le maître romain. Frère Cornu et sa communauté déférèrent avec joie à ces ordres et La Terrade n'osa plus les inquiéter. Libres de ce côté, ils continuèrent à s'adonner avec ardeur aux œuvres de charité. La peste et la famine, rentrées à Dijon en 1629, y exercèrent leurs ravages pendant deux années entières. Ce fut pour nos hospitaliers une nouvelle occasion de montrer leur dévouement. Depuis que la ville s'était emparée de l'administration des revenus, la mense conventuelle des religieux était séparée et à leur usage exclusif: ils l'abandonnèrent généreusement au soulagement des malheureux, « se réduisant à l'extrémité du pain et de l'eau que la règle leur promet et que la charité commande, toutes les fois que les besoins des pauvres deviennent extrêmes '. »
* D. Calmelet, chap. VI.
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Il semble qu'une telle générosité aurait dû leur assurer quelques égards de la part du corps municipal : il n'en fut rien. Il profita au contraire de tous les prétextes pour centraliser entre ses mains tous les revenus, en écartant autant que possible les religieux de l'administration. A la fin, le recteur, frère Boulengier, w qui voyait où portaient les coups, » se décida à un arrangement définitif. Pour éviter une ruine complète, il abandonna la mense conventuelle, à charge de percevoir une pension annuelle de 300 livres pour lui, et de 150 livres pour ses religieux. L'accord fut conclu sur ces bases, le 4 avril 1648. Les religieux conservaient leur habitation, avec le droit d'avoir des novices, et demeuraient chargés du service spirituel de tout rétablissement '.
La communauté continuait à montrer au grand maître de Rome un profond attachement, car elle voyait là une sauvegarde pour l'avenir. Mais en 1670, un ordre impérieux de Louis XIV lui enjoignit de reconnaître pour supérieur exclusif l'évèque de Césarée. Les religieux durent obéir, mais instruisirent le grand maître de ce qui se passait. M. de Bazoches fit la visite de la maison, au mois d'août 167 1, et fut fort édifié du bon ordre qu'il y trouva ; les charges étaient dignement remplies, les exercices spirituels et les offices célébrés avec décence et régularité. La frugalité de la vie et Inexactitude avec laquelle les comptes étaient tenus suppléaient à la modicité des ressources. Les enfants exposés et les pauvres étaient bien soignés, et les sœurs hospitalières en grande régularité et ferveur.
Les hôpitaux de Tonnerre, Bar-sur- Aube et Fouvent, dépendances de Dijon, s'eflForçaient de suivre l'exemple de leur chef, en exerçant l'hospitalité dans la mesure de leurs ressources, également fort amoindries.
La Franche-Comté et la Lorraine, n'étant pas encore
^ D^ Calmelet, chap. VU