JOO LES PSEUDO-CHEVALIERS
des provinœs françaises, furent à l'abri des nécessités qui contraignirent Dijon à se soumettre aux commandeurs de Montpellier. Ceux-ci n'eurent que la satisfaction toute platonique de faire insérer les hôpitaux du comté de Bourgogne et de Lorraine dans la bulle d'Urbain VIII, de 1625, et dans divers arrêts et lettres patentes des rois de France. Tranquilles sous l'autorité du mattre de Sainte- Marie, dont ils continuaient à recevoir les titres de procureurs et vicaires généraux, les recteurs Bisontins consacraient tous leurs efforts au relèvement de leurs hôpitaux, dévastés au cours de la lutte gigantesque soutenue pendant plus d'un siècle par la Franche-Comté contre la France. Claude Nazey (161 5-1635), Claude Pécaud (+1659), Jean- Jacques Despoutot (+1672), Denis Beuque (+1705) furent des recteurs zélés et des administrateurs de grand talent, qui ne reculèrent pas devant le sacrifice même de leur fortune privée pour le relèvement de leur maison. Aussi, grâce à ces hommes de tète et de cœur, l'établissement de Besançon, au moment de la conquête française, avait-il recouvré 1?. plupart de ses domaines usurpés et de ses prérogatives anéanties par les guerres *.
Toutes les maisons dépendantes de Besançon suivaient l'énergique impulsion du chef-lieu, dans le travail de restauration. Gray avait rebâti son hôpital, détruit en 1622 par par un incendie ; Neuchâteau avait aussi réparé les désastres plus grands encore qu'il avait eu à subir, se trouvant sur le passage des armées. La ville, de 1634 à 1670, fut brûlée par les Suédois, assiégée six fois et reprise alternativement par les Français et les Lorrains, enfin dépeuplée par la peste et la famine *. Frère Charles Meusnier obtint d'Alexandre VII des indulgences plénières pour les fidèles qui contribueraient à la réédification de l'hôpital, et la
* A. Castaiiy Notice, II, p. i8|.
* Abbé Renard, Histoire ms.
ET l'ordre en fronce AU XVII« SIÈCLE 30I
confrérie fut rétablie d^ns un très grand nombre de paroisses. A Poligny, après la peste de 1636 et le sac de la ville en 1638, l'administration sur les lieux avait cessé: on ne retrouve nulle culture des fonds, nul exercice d'hospitalité jusqu'en 1656, époque où Bernard Fromond, religieux natif de la ville, ayant obtenu la charge de recteur, consacra toute sa fortune au rétablissement de l'hôpital et réussit dans ses efforts, au grand applaudissement de tous *.
Le mouvement de restauration donnait déjà les plus heureux résultats dans la province entière ; les magistrats des villes en témoignèrent à l'envi plus tard. Nul doute que si Louis XIV, au lieu de se laisser abuser par des chevaliers d'aventures, eut remis les mêmes pouvoirs aux mains plus dignes de nos religieux, la France entière n'eût pas tardé à ressentir les effets de leur zèle, encouragé par le grand maître de Sainte-Marie et le Souverain Pontife. Malheureusement, l'intrigue est souvent plus forte que la vertu et le bon droit. Les troubles et les désordres fomentés par les commandeurs de Montpellier et leurs suppôts, pour qui l'entrée dans l'Ordre n'était qu'un moyen de vivre sur les biens des hôpitaux, sans le moindre souci de leur rétablissement, finirent par lasser Louis XIV et favorisèrent merveilleusement les projets de son ministre Louvois.
Celui-ci, qui était grand maître de l'ordre de Saint- Lazare, cherchait depuis longtemps à faire réunir à cet ordre les biens des autres ordres militaires et hospitaliers, afin d'en faire des pensions pour les officiers des armées royales. Il réussit donc à faire signer au souverain un édit qui lui donnait pleine satisfaction. Dans cet édit, porté en décembre 1672, le roi dit que, voulant soutenir les officiers de ses troupes, il n'a point « trouvé de moyen plus convenable, ni qui fut moins à la charge de ses finances et de
' Chevalier, MémoUts hisiàriqua d€ Polignff t. 11^ p. i)9«
)02 LES t^SBUDO-CUBVAUnté
ses peuples, » que d'affecter les biens et revenus de quelqu'ancien Ordre dans TEglise et dans son royaume à des pensions destinées aux gentilshommes et officiers de ses troupes, qui par des services signalés s'en seront rendus dignes. Il ajoute qu'il a fait choix de l'ordre de Saint-Lazare, comme étant propre à ses dessins, et que, parjèle pour la religion, en qualité de Fils aîné de VEglise, il veut rétablir cet ordre dans ses anciens biens et privilèges, les augmenter même, « et en composer des commanderies qui puissent servir de récompenses honorables et utiles pour la noblesse de notre royaume et les officiers et soldats qm
auront bien servi dans nos armées »
« Et pour d'autant plus favoriser ledit Ordre, et le rendre considérable. Nous, de la même autorité que dessus, avons concédé et uni, concédons et unissons audit Ordre l'administration et jouissance générale, perpétuelle et irrévocable, de toutes les maisons, droits, biens et revenus ci-devant possédés par tous autres ordres hospitaliers, militaires, séculiers ou réguliers, éteints, supprimés et abolis de fait ou de droit dans notre Royaume, et Terres de notre obéissance, spécialement les ordres du saint-esprit DE MONTPÉLIER, de Saint- Jacques de l'Epée et deLucques, du Saint-Sépulcre, de Sainte Christine de Somport, de Notre Dame diteTheutenique, de Saint Louis, de Boucheraumont, et autres, lesquels nous avons déclarés éteints, supprimez et abolis, et les biens d'iceux vacants, unis et incorporez comme dit est, audit Ordre du Mont Carmel et de
Saint Lazare Et par une ample grâce nous concédons
pareillement, et unissons audit Ordre l'administration
et jouissance perpétuelle et irrévocable de toutes les maladeries, léproseries et commanderies ; ensemble tous les Hôpitaux, Hôtels-Dieu, Maisons-Dieu, Aumôneries, Confréries, Chapelles hospitalières, et autres lieux pieux de notre Royaume, soit qu'ils soient possédez en titre de bénéfices, ou simples administrations, où V Hospitalité n'est
fit L*ORDRB EN PRANCB AO XVII* SIÈCLE 3O}
pas OU fCapas été cùdevant gardée^ suivant les conditions
de leur fondation , pour desdits biens et revenus ainsi
réunis en être formé par Nous des commanderies ,
en faveur des Officiers et Soldats de nos Troupes, qui se seront fait admettre dans ledit Ordre, etsuricelles, yafiFecter telles pensions qu'elles pourront et devront porter, pour en
gpratifier d'autres Officiers '.
C'était, on en conviendra, pour le Fils aîné de l'Eglise, une singulière manière de ténioigner « son zèle pour la religion, » que de supprimer ainsi, de sa seule autorité et sans même avertir le Chef de l'Eglise, des ordres anciens, dont plusieurs étaient encore pleins de vie. Le grand roi disposait ainsi de biens qui ne lui appartenaient en aucune façon, qui ne relevaient que de l'autorité ecclésiastique et du Pape : c'était la confiscation pure et simple du domaine des pauvres, la violation de la volonté des fondateurs et bienfaiteurs des hôpitaux et lieux pieux, qu'il supprimait au lieu de les rétablir et de les protéger, comme c'était son devoir de roi et de chrétien. Le moyen était bon en effet, pour doter commodément et sans bourse délier, les officiers et soldats français ; il était digne d'avoir été conçu par le brutal ministre Louvois. Mais nous allons voir que, si l'idée était simple, l'application ne le fut pas autant, et que la force cette fois au moins dut plier devant le droit.
* Diplomaia, II, p. 128.