L'ÉDIT DE RÉUNION A SAINT-LAZARE
SUPPRESSION DÉFINITIVE DE l'ORDRE EN FRANCE
'ordre de Saint-Lazare et son grand maître Louvois, heureux destinataires de la plus grande partie des biens hospitaliers du royaume, dont redit d'union avait dépouillé les ordres religieux et les habitants, pour les affecter à un usage entièrement opposé à leur destination, se hâtèrent défaire les démarches nécessaires pour profiter d'un si magnifique accroissement de patrimoine. Le premier soin de Louvois fut de nommer des commissaires, qui se firent livrer, par autorité de justice, tous les Fouillés et Terriers des hôpitaux visés par l'édit de 1672. Mais, lorsqu'il voulut entrer en possession, la résistance se dessina, vigoureuse et opiniâtre.
Pour ne parler que de l'ordre du Saint-Esprit, dans les maisons même ou cet ordre ne possédait plus de titulaires, les commissaires se trouvaient en présence d'une résistance également acharnée ; c'étaient d'un côté les particuliers, qui avaient envahi les propriétés, comme biens vacants ; de Tautre, les administrations municipales, qui avaient attri-* bué ces mêmes biens à d'autres établissements charitables.
Dans les deux cas, c'était donc, pour chacune des maisons
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revendiquées^ une série de procès longs et coûteux, avec des recherches de titres fort difficiles. Aussi n'est-il pas étonnant qu'au bout de vingt ans, et malgré plus de trois mille arrêts rendus en faveur de Tordre de Saint-Lazare, la prise de possession eût été encore peu avancée.
Les difficultés, déjà considérables i>our les hôpitaux vacants, le furent bien davantage encore quand il s'agit des maisons occupées par les frères réguliers du Saint-Esprit ; là, les tentatives des chevaliers de Saint-Lazare demeurèrent généralement infructueuses. Frère de la Grrange, recteur de Dijon, ayant été assigné, en 1691, à la chambre royale de TArsenal, à Paris, pour s'y voir condamner à abandonner son titre et les revenus de sa maison à Tordre de Saint- Lazare, se servit pour sa défense de Tédit même de 1672, qui décrétait Tunion des seules maisons où Thospitalité n'avait pas été ou n'était pas actuellement exercée^ Cette clause avait été déjà la sauvegarde de Bar-sur-Aube et de Poligny, comme elle le fut des autres maisons. Rien ne fut plus facile au recteur de Dijon^ que de démontrer, par les certificats du parlement, des magistrats et de Tévèque de Langres, que Thospitalité n'avait jamais c^ssé à Dijon. L'abbé de Saint-Bénigne attesta, au non de l'assemblée du clergé, que l'hôpital du Saint-Esprit « avait toujours servi et servait encore à nourrir et élever les pauvres enfants orphelins et exposés, qui sont pour l'ordinaire au nombre de plus de deux cents, qui sont gouvernés par les religieuses du Saint-Esprit établies dans ledit hôpital et actuellement au nombre de dix, et instruits des mystères de la religion par les religieux profès du même ordre, actuellement au nombre de six..... ; que lesdits religieux vivent en communauté et régularité dans leur maison conventuelle avec leur dit recteur; célèbrent dans leur église, qui est propre et bien ornée, tous les jours le service divin avec une exactitude et une dévotion si exemplaires, que Ton peut dire que leur dite église est un des lieux de
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prédilection les plus fréquentés de la ville ' . » Les certificats des magistrats contenaient les mêmes éloges.
Le parlement de Besançon disait des religieux et des sœurs de cette ville, que c'étaient « tous gens de vertu et de probité, qui s'acquittent fort bien de leur devoir, et montrent à tous le bon exemple, tant dedans leur Eglise, Hôpital et Maison, que dehors; même dans les offices divins, assemblées publiques et processions, auxquelles ils ont coutume d'assister en corps avec toute la piété, bienséance et édification possibles ; étant aussi actuellement gardé dans ledit Hôpital l'hospitalité envers les Enfants Trouvés^ de tout quoi ladite Cour a octroyé, etc. » Les magistrats ajoutaient que les enfants y étaient apportés « de tous les endroits de la Province, et même des Etrangers *. » L'archevêque, Antoine-Pierre de Grammont, gprand et pieux prélat, faisait ausssi de ses religieux un éloge mérité, en disant qu'ils menaient une vie fort exemplaire et à son entière satisfaction ».
Nous pourrions multiplier ces témoignages, car partout où se trouvent nos religieux, c'est le même concert unanime d'éloges reconnaissants, qui montre de quelle estime ils continuaient à être entourés.
Avec cela, il était difficile aux chevaliers de Saint-Lazare d'aboutir dans leurs projets. Ajoutons que le Pape avait réclamé vigoureusement par son nonce, contre un empiétement si considérable sur le pouvoir spirituel, seul juge et directeur ^es lieuxpieux et desordres religieux. Ilprotestait qu'il ne se prêterait jamais à l'abolition des ordres visés par l'édit d'union, sans causes, sans nécessité et surtout sans avoir entendu toutes les parties ^
D. Calmelet^ chap. VI.
' Idée générale, p. i:.
* Ibid,, p. 12.
* Idée généraUfp, 21,
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Les chevaliers se lassaient de tant de démarches, dont les résultats étaient loin de compenser les peines et les frais. Sur ces entrefaites, ils perdirent, par la mort du grand maître Louvois, leur plus ferme appui (1691). Louis XIV, n'ayant plus pour l'influencer l'impérieuse volonté de son ministre, comprit, avec son grand bon sens, qu'il était allé trop loin, et qu'au lieu de supprimer \fis hôpitaux, il fallait tenter de vigoureux efforts pour rétablir l'hospitalité, interrompue sur tous les points du royaume, au grand préjudice des malheureux. Aussi rendit-il, au mois de mars 1693, un nouvel édit, par lequel il révoquait celui de 1672 et restituait aux ordres supprimés leur existence légale et leurs biens.
Les considérants de cet édit sont remarquables. Le roi constate que l'union des biens hospitaliers à l'ordre de Saint-Lazare n'apportait presqu'aucune utilité aux officiers de ses troupes qui en jouissaient à titre decommanderies, et cela à cause des difficultés créées par une multitude de contestations et de procès ; que les ordres hospitaliers et militaires supprimés « ne pouvant être regarde^ comme entièrement éteints^ il seroit juste de leur rendre lesdits biens et revenus, sauf à être pourvu à la réformation des abus qui s'y sont glissez ; » qu'il ne pouvait rien faire enfin de plus digne de la justice et de la charité, que de laisser les revenus des hôpitaux « pour être employez à la subsistance des pauvres des lieux, suivant l'esprit et l'intention des Fondateurs, en y établissant une bonne administration pour l'avenir '. »
Lés débats occasionnés par l'édit d'union eurent pour résultat d'attirer l'attention de Louis XIV sur l'abandon général de l'assistance hospitalière. Il y avait en France une multitude d'hôpitaux et d'hospices de toute espèce, et pourtant c'est à peine si les classes indigentes en tiraient
* Diplomata, II, p. 148.
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quelque secours. La principale cause en venait des guerres, qui depuis deux siècles désolaient le pays, et dont les établissements de bienfaisance avaient souffert plus encore que les particuliers; les revenus échappés à la dévastation étaient si modiques, que la plupart du temps ils suffisaient à peine à l'acquittement des services religieux annexés aux fondations pieuses, si bien qu'il ne restait rien pour le service des malades et des pauvres. Pour remédier à un si grand mal, le roi conçut une vaste opération qui, bien qu'elle ait passé inaperçue de la plupart des historiens, n'en est pas moins un des actes les plus utiles de son administration'. Par son éditdu 24 août 1693, il ordonna que tous les hôpitaux, maladreries, léproseries qu'il avait concédés à l'ordre de Saint-Lazare en 1672, seraient rendus à leurs anciens possesseurs, à charge d'y rétablir l'hospitalité. Mais comme un grand nombre n'avaient que des revenus fort insuffisants, l'édit disposa qu'ils seraient supprimés, et leurs biens unis aux maisons les plus considérables dans chaque région, avec obligation toutefois pour celles-ci de recevoir les malades des lieux où se trouvaient les hospices supprimés, dans la proportion des revenus annexés. Cet édit fut exécuté, et partout, « au lieu de dix maisons qui dépérissaient, on en eut ainsi une ou deux seulement, mais qui furent florissantes •. » Ce furent les hôpitaux généraux, établis à l'instar de l'hôpital général de Paris, qui héritèrent presque partout des petits hospices. Cette fois le Pape ne fit pas d'opposition, parceque la mesure était vraiment bienfaisante et que les biens hospitaliers conservaient leur destination primitive, sans être convertis à un usage étranger et profane.
* A. d'Arbois de Jubainville, Etudes sur Us documents • consentis dans les
archives des quatre petits hôpitaux de la ville de Trores{}Aém. delà Soc. d'Agric. de i*Aube, 1857). — L. Gautier, Histoire de la charité,, p. 65.
* L. Gautier, loc. cit.
)I0 L*iDIT DE RéUKION k SAIXT-LàZARI
A la mort de Tévèque de Césarée, arrivée en 167 1, comme nous l'avons dit, Tabbé Morin du Colombier, aumônier du roi, se fit pourvoir, par bref de Clément X, de la commanderiede Montpellier, vacante depuisquarante ans, disait-il, à charge de prendre Thabit et de faire profession dans Tordre régulier du Saint-Esprit. Sur ces entrefaites, survint Tédit d'union de Tordre du Saint-Esprit à celui de Saint-Lazare. Nonobstant cet édit, Tabbé Morin obtint, au mois de janvier 1673, de François-Marie Phœbus, archevêque de Tarse et grand maître de Sainte-Marie in Saxia, une provision de vicaire et visiteur général en France. Mais cette faveur n'eut d'autre effet que de lui procurer un séjour de huit années à la Bastille. Le sieur de La Coste, qui se dit ensuite grand maître, de par le choix des chevaliers, reçut également du Conseil d'Etat, en 1689 et 1690, défense de prendre ce titre '.
Cependant Tédit de 1 693 , qui rétablissait Tordre du Saint- Esprit, eut pour effet de donner une nouvelle impulsion aux prétendus chevaliers. Le roi leur accorda pour grand maître, quoique le Pape eût refusé d'envoyer les bulles, un puissant personnage, Tabbé de Montmorency-Luxembourg. Leur nombre grossissait tous les jours : des hommes qui n'avaient aucun droit légitime, en vertu des titres de Vicaire Général, de Chancelier, de Vice-Chancelier et même de Vicaire Généralissime qu'ils s'attribuaient, créaient de nouveaux chevaliers. Ils y en avait qui prenaient le titre d'Anciens Chevaliers, et qui ne regardaient les autres que comme des intrus dans l'Ordre. Parmi ces chevaliers anciens, il y en avait qui se disaient premiers Officiers d'épée. On y voyait des Chevaliers de grâce, des Chevaliers d'obédience, des Chevaliers servants et de petits Officiers ■
* p. Hélyot, op, cit, t. II, p. 310.
* Dans un chapitre tenu au < Grands Augustins de Paris, en 1693, ils avaient délibéré qu*on ne recevrait aucuns chevaliers, qu'ils ne payassent ÎTOrdre six