‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 10 sur 42 · L'orfèvrerie barbare · texte numérisé non relu

L'orfèvrerie barbare

Les Barbares, jadis si souvent vaincus par Rome, prirent, dans les premiers siècles de notre ère, une terrible revanche de ce qu'on appelait autrefois le monde romain.

D'où sortaient-ils? On le sait à peine.

Du nord, de l'est de l'Europe, des extrêmes confins de l'Asie, s'élançait une continuelle avalanche de peuples nomades, se refoulant les uns les autres et débordant sur toutes les contrées qui, à un titre quelconque, pouvaient tenter leur cupidité. C'étaient les Huns, les Vandales, les Goths plus tard subdivisés en Ostrogoths et Wisigoths ; les Lombards, les Franks , les Saxons, les Burgundes sortis des forêts de la Germanie; les Danois, les Normands et autres pirates du Nord, dont les hordes innombrables envahissaient tour à tour la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Italie elle-même, venant porter la terreur jusque dans Rome.

Les ruines que ces farouches conquérants semaient partout sur leur passage, la façon dont ils foulèrent aux pieds les derniers vestiges de la civilisation antique, ont attaché à leur nom un tel souvenir de barbarie qu'on s'est trouvé tout naturellement conduit à en conclure que de pareilles gens ne devaient avoir eux-mêmes aucun art, aucune industrie propre. Longtemps cette opinion a prévalu. Cependant l'histoire mieux étudiée et de nombreuses découvertes faites au siècle dernier et dans le nôtre ont fini par démontrer combien elle était mal fondée.

La barbarie diffère en cela de l'état sauvage, que ce qui constitue celui-ci est l'absence complète de toute civilisation, tandis que la barbarie, elle, au contraire a

HIST. DE L'ORFEVRERIE. 0

presque toujours une civilisation incomplète, il est vrai, mais en harmonie avec ses instincts farouches. Les peuples barbares savent presque tous travailler les métaux, quitte à s'en faire des armes plutôt que des outils. A défaut du bien-être, ils connaissent le luxe. Presque tous les chefs barbares ont leurs trésors qu'ils traînent partout après eux. L'histoire même des expéditions lointaines entreprises par les Romains nous en a déjà fourni maintes preuves ; nous avons vu quelles richesses leurs généraux vainqueurs rapportaient de contrées à peine civilisées. Ces contrées, il est vrai, n'étaient pas sans relations avec d'autres plus avancées qu'elles, avec la Grèce, l'Asie Mineure et, plus tard, avec l'empire d'Orient, qui, même, eut plus d'une fois à compter avec eux, et ne parvint souvent à se préserver de leurs dangereuses incursions qu'au prix de véritables tributs, de somptueux présents.

Les trésors des Barbares se trouvaient ainsi composés en partie du fruit de leurs rapines , en partie des objets d'art qui leur étaient plus ou moins bénévolement offerts à titre de rançon, en partie des produits les plus magnifiques de leur propre industrie; car, je le répète, ils en avaient une.

C'est dans les contrées envahies par eux du quatrième au huitième siècle que l'archéologie moderne a su découvrir peu à peu la trace de cette industrie longtemps méconnue. Certaines similitudes de procédés donnaient à ses monuments dispersés dans toutes les contrées de l'Europe occidentale ou méridionale un air de famille qui finit par appeler l'attention. Cette opinion, d'abord timidement émise, qu'il y avait là un art tout à fait indépendant des traditions classiques, prit plus tard un caractère de presque certitude, à mesure que le hasard, cette seconde providence des archéologues, faisait découvrir des objets du même genre dans tous les pays occupés, l'un après l'autre, par les peuples envahisseurs.

Bref il est aujourd'hui à peu près constaté que, dans toutes les contrées de l'Europe où ils ont séjourné, un genre particulier d'orfèvrerie a été mis en pratique.

Cette orfèvrerie se distingue, entre autres signes caractéristiques, par l'emploi de grenats en tables, en lamelles, quelquefois même en cabochons, tantôt simplement enchâssés dans le métal, tantôt disposés en ornements symétriques fixés soit par une sertissure, soit par un cloisonnage très-délicat.

Les plus anciens monuments de cette orfèvrerie que nous connaissions se trouvent en Russie, au musée de l'Ermitage. Le gouvernement russe 7 aujourd'hui en possession des vastes contrées qui semblent avoir été le véritable berceau de ces races barbares, recueille depuis quelque temps avec beaucoup de soin tous les objets antiques qu'on peut y découvrir. Il en a formé deux collections distinctes, celle des Antiquités du Bosphore Cimmérien, et la Collection Scythique qui compte déjà par centaines les bijoux et les vases ou autres objets d'orfèvrerie en or massif.

Parmi ces derniers, je mentionnerai particulièrement deux pièces d'une grande valeur intrinsèque et peutêtre d'une valeur artistique plus grande encore, dont un savant archéologue roumain, M. A. Odobesco, a été le premier, je crois, à signaler l'importance.

L'une (celle dont nous reproduisons l'image) est un diadème, une couronne, une sorte de bandeau royal de la plus grande richesse. Ce superbe objet a été trouvé à Novo-Tcherkask, sur les bords du Don. Il est en or trèspur, orné de perles, de cabochons et d'un superbe camée. Ne nous arrêtons pas au camée. Nul doute que celui-ci ne soit de travail grec. Il aura été enchâssé dans le diadème comme un des plus précieux joyaux dont on pût l'orner. Mais ce n'est là qu'un objet rapporté tout à fait accessoire, qui ne préjuge en rien la provenance de la couronne elle-même. Deux circonstances de nature très-

diverses prouvent que celle-ci est bien un objet de fabrication toute locale : — d'abord les pendeloques suspendues à la bordure inférieure du bandeau, ornement que plus [tard les Byzantins empruntèrent, mais dont l'antiquité classique n'offre pas d'exemple; — puis, autre ornement d'un goût douteux, la rangée de figures d'animaux qui surmontent l'orle supérieur. L'élan et le bouquetin du Caucase, représentés ici fort exacte-

Fig. 10. Diadème scythe.

ment, étaient en effet des animaux très-communs dans l'ancienne Scythie et tout à fait étrangers à la Grèce.

L'autre objet conservé au musée de l'Ermitage est une énorme fibule en forme d'épervier, également en or très-pur incrusté de grenats. L'épervier tient dans ses serres un bouquetin tout semblable à ceux de la couronne que je viens de décrire, ce qui ne laisse pas plus de doute sur son origine.

Suivons maintenant à la piste cette singulière orfé-

vrerie dont l'antiquité n'a laissé aucun exemple, dont on chercherait vainement la trace à Rome ou à Byzance. C'est dans les provinces danubiennes que nous allons d'abord la retrouver, et cela grâce à une découverte tout à fait inespérée qui remonte à quelques années à peine. C'était à Petrossa (diocèse de Buséo, en Valachie), dans cette contrée montagneuse jadis envahie par les Goths qui, plus tard, s'en virent refoulés eux-mêmes par l'irrésistible invasion des Huns. Là, quatorze siècles plus tard, en 1864, quelques paysans creusant la terre mirent à découvert, au moment où ils s'y attendaient le moins, tout un trésor composé d'admirables pièces d'orfèvrerie. Comment se trouvait-il en cet endroit? Peut-être au moment de quelque grande déroute, la veille ou le lendemain de quelque grande catastrophe, avait-il été enfoui là avec l'espoir de le retrouver plus tard. C'est ce qu'on ne saura sans doute jamais bien.

Le trésor dont il s'agit, au moment de sa découverte, se composait de vingt-deux pièces de l'or le plus pur. Les premiers inventeurs, mus par une coupable cupidité, en ayant fait disparaître et probablement fondre un certain nombre, il n'en reste aujourd'hui que douze; mais celles-ci, qui ont figuré à la grande exposition internationale de 1867, dans les galeries de l'Histoire du Travail, sont du moins à l'abri de tout accident pour l'avenir, ayant été déposées au musée national de Bucharest.

Elles comprennent : Un grand anneau simple; un autre anneau portant une inscription runique ; un disque; une aiguière; une patère ciselée; une sorte de hausse-col ou ornement de cou; une grande fibule en forme d'épervier; deux autres fibules plus petites également en forme d'oiseaux; une petite fibule plus simple et deux vases ou sortes de poêlons à jour, de forme polygonale, l'un à huit pans, l'autre à douze.

Les sept derniers objets (les plus importants au point

de vue de l'industrie spéciale dont j'ai parlé) sont ornés de grenats en cabochons ou en tables, montés de diverses façons.

La première chose à observer ici, c'est que le trésor de Petrossa ne renferme ni armes, ni pièces d'armures, qu'aucun des objets dont il se compose ne porte le caractère chrétien, et qu'en même temps, très-peu de ces objets sont de nature à servir aux usages de la vie. Tout semble indiquer au contraire qu'ils ont pu ou dû servir — les uns, tels que les fibules, les anneaux et le haussecol, d'ornements à un costume pontifical ou princier, — les autres, tels que l'aiguière, le disque, la patère et

Fig. il. Poêlon à jour du trésor de Petrossa.

les poêlons, à des libations ou autres cérémonies d'un culte antérieur au culte chrétien. L'un des anneaux, ainsi que je l'ai déjà dit, porte une inscription en caractères runiques, sur l'interprétation de laquelle tous les érudits se trouvent jusqu'ici d'accord, et qui semble se rattacher au culte d'Odin, le dieu par excellence des populations primitives du nord de l'Europe. Or, on le sait, c'est précisément de ces contrées qu'étaient venus les Goths qui occupaient les bords du Danube dans les premiers siècles de notre ère ; c'est cette religion qu'ils professèrent jusqu'au jour de leur conversion au christianisme, laquelle ne commença guère que vers la fin du quatrième siècle.

Il est donc permis de conclure de ces diverses circonstances que le trésor découvert à Petrossa est d'origine gothique et qu'il a été enfoui à une date qui ne peut dépasser celle que je viens de citer.

Quelques savants, allant plus loin, ont voulu y reconnaître celui du roi Atanaric, que les Huns poursuivirent en effet jusque dans cette contrée et mirent en complète déroute vers l'an 370.

Maintenant, si nous examinons le trésor au point de vne technique de l'industrie dont nous étudions l'histoire, une première circonstance nous frappera : c'est que les divers objets dont, il se compose n'appartiennent certainement pas tous au même art.

Quelques-uns, tels que la grande patère ciselée et probablement l'aiguière, réunissent tous les indices d'une provenance grecque, ce qui n'a rien que de naturel à une époque où les Barbares, riverains du Danube, avaient tant de rapports avec Byzance.

D'autres, et particulièrement les pièces incrustées de grenats, ont tous les caractères de cette industrie sui generis dont j'ai signalé les premières traces chez les Scythes. La grande fibule en forme d'épervier surtout offre les analogies les plus frappantes avec la belle fibule de la collection scythique du musée de l'Ermitage. Les autres fibules et le hausse- col sont à peu près du même travail.

Enfin les deux vases en forme de poêlons, également ornés de grenats, mais ceux-ci montés à jour, et dont nous avons reproduit le plus intéressant, pourraient bien se rattacher, par la Perse, à l'art asiatique: Deux circonstances semblent autoriser cette hypothèse. — d'abord les figures de lions mouchetés de petits grenats qui servent d'anses à l'un d'eux et qui rappellent parfaitement, pour la forme et le style, les petits lions si caractéristiques qu'on trouve dans les anciens monuments persans ; — puis une grande analogie , pour le

montage à jour des pierres enchâssées, avec la célèbre coupe de Ghosroës, conservée au Cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale. Faut-il en conclure que les premiers orfèvres barbares se sont formés à cette école? Gela serait aller trop loin peut-être. Mais il me semble du moins résulter de là une forte présomption qu'ils connaissaient les procédés de l'art persan et qu'ils ont pu lui faire quelques emprunts.

Les Gk>ths, comme on le sait, ne demeurèrent pas plus de deux ou trois siècles sur les bords du Danube. On pourrait presque les suivre dans leurs nouvelles émigrations, grâce aux trouvailles d'orfèvrerie du même genre qui ont été faites dans la plupart des pays qu'ils ont traversés. Le musée de Pesth, pour commencer par lui, en a recueilli d'assez nombreux échantillons, dont quelques-uns ont également figuré à notre exposition de 1867. Mais c'est surtout dans les contrées où les Groths ont fait des établissements plus durables qu'on retrouvé la trace et des produits considérables de leur industrie.

Ces peuples, dans le cours de leurs invasions, se subdivisèrent peu à peu en plusieurs branches. Les uns envahirent l'Italie, les autres le midi de la France et l'Espagne. La branche franco-espagnole, représentée par la monarchie wisigothe, compta pour sa part une longue succession de rois, jeta un certain éclat et a laissé des monuments qui attestent un assez haut degré de civilisation.

Ge n'est pas seulement par le récit des historiens qu'on connaît l'étendue des richesses, la valeur des trésors sacrés réunis par les rois wisigoths. De beaux restes en sont parvenus jusqu'à nous. Déjà la cathédrale d'Oviédo en Espagne possédait une fort belle croix et divers autres objets d'orfèvrerie de cette provenance, lorsqu'eut lieu, près de Tolède, vers la fin de 1858, la merveilleuse trouvaille des couronnes de Gruarrazar,

KPOOUE BARBARE

dont le musée de Gluny est devenu si heureusement possesseur.

Ce précieux trésor se compose de huit magnifiques couronnes votives en or, ornées de pierreries et accompagnées de croix également gemmées. A la partie inférieure de la plus grande couronne est suspendue une série de lettres d'or incrustées de grenats, dont l'assemblage compose le nom du roi wisigoth Reccesvinthe, mort en 672. Jamais donc objet d'art ne porta plus en lui-même la certitude de sa date, de son origine et de sa provenance.

Ainsi, rapprochement bien curieux, nous retrouvons, au centre même de l'Espagne, le monument le plus nettement caractérisé de cet art tout particulier, dont nous avons saisi pour ainsi dire le germe dans l'ancien pays des Scythes, dont nous avons constaté l'exis-

Fig. 12. Couronne de Ileccesvinthe.

tence antérieure au christianisme chez les (joths des bords du Danube et dont nous allons encore trouver la trace dans les autres pays envahis par ces conquérants nomades qu'on est convenu d'appeler des Barbares.

La couronne de Reccesvinthe est un sibeau spécimen de cette nature d'orfèvrerie qu'elle a droit à une description particulière. La figure ci-avant, quoique de petite dimension, rendra plus facile d'en saisir le détail.

La partie principale de la couronne consiste en un diadème ou bandeau à charnière, formé de deux plaques d'or se servant de doublure l'une à l'autre. Dans la plaque extérieure sont enchâssés, sur trois rangs, trente saphirs cabochons et autant de perles d'une grosseur énorme, entre lesquels l'orfèvre a découpé symétriquement des ornements en forme de palmettes dont tous les vides étaient remplis par des lamelles de grenats. La plupart de celles-ci sont tombées. Le haut et le bas du diadème sont enrichis de bordures à ornements réguliers, également découpés à jour et garnis aussi de grenats ou de verres de couleur. Enfin du bord inférieur pendent, rattachées par de petites chaînes, une série de lettres dont l'ensemble forme les trois mots RECCESVINTHVS REX OFFERET. Chacune de ces lettres, très-artistement fabriquée en or à incrustations de grenats cloisonnées et soutenant à son tour une petite pendeloque en saphir pâle, est par ellemême un très-intéressant objet d'orfèvrerie. Le tout est suspendu à un bouton de cristal par quatre chaînes d'un travail très-riche. Au même bouton se rattache une fort belle croix d'or ornée de perles et de saphirs, suspendue au milieu de la couronne. On trouverait difficilement un ensemble plus riche.

Les autres couronnes wisigothes trouvées à Gruarrazar sont loin d'avoir la même importance. Mais trois d'entre elles sont très-remarquables par leur forme. Elles sont à claire-voie et consistent dans une sorte de

ÉPOQUE BARBARE. 7ë

double grille en or massif, avec des rehauts de perles et de pierres précieuses à chaque point d'intersection et des pendeloques dans l'intérieur des mailles.

Par suite des fouilles subséquentes que le gouvernement espagnol a fait exécuter au même lieu, on y a encore trouvé d'autres couronnes votives (particulièrement celle du roi Suinthila),qui sont aujourd'hui déposées à YArmeria real de Madrid.

A quelques variantes près, ce sont des monuments absolument identiques.

Certains savants espagnols ont voulu les attribuer à ce qu'ils appellent l'art latino- byzantin, espèce d'art hybride jusqu'ici inconnu et qu'ils ont inventé pour les besoins de la cause.

Mais ce système, péniblement échafaudé sur le prétendu amalgame de deux styles complètement différents l'un de l'autre, ne saurait résister, selon moi, à l'étude comparative des monuments, où l'on reconnaît, je le répète, le caractère et les procédés de l'industrie propre au peuple d'origine étrangère qui alors, depuis plusieurs siècles, )g' était devenu maître de l'Espagne.

Continuons à passer rapidement en revue les principaux monuments de cette industrie, de cette orfèvrerie spéciale, encore aujourd'hui existants dans les autres pays envahis par les hordes venues des bords du Danube ou de ceux de la Baltique.

Page 1