Petite couronne de Guarrazar
A Ravenne, en Italie, dont l'autre branche des Groths, celle qu'on appelle plus spécialement les Ostrogoths, fit sa capitale du temps de Théodoric, c'est-à-dire au moment de sa plus grande puissance, à Ravenne, des terrassiers travaillant à l'ancien canal maritime ont trouvé, il y a quelques années à peine, un splendide débris d'armure en or à incrustations de grenats, le travail de cloisonnage le plus fin peut-être que cette industrie ait jamais produit. C'est, croit-on, une garniture de cuirasse. Elle est aujourd'hui conservée au musée de la ville de Ravenne. Et, comme si ce n'était pas assez de la nature du travail pour établir la date et l'origine de cet objet, il se trouve que le tracé du cloisonnage a pour élément principal un ornement absolument identique à celui qui décore la frise du tombeau de Théodoric lui-même.
À la cathédrale de Monza près Milan, autres objets de même nature, provenant des libéralités des souverains lombards Agilulphe et sa femme Théodelinde, autres conquérants, tous deux d'origine germanique. Je citerai particulièrement un très-précieux évangéliaire dont la magnifique couverture, en orfèvrerie d'or, est ornée de camées, de perles, de pierres précieuses, et entourée d'une bordure en grenats ou verres colorés. Ici encore, deux circonstances remarquables : — d'une part, le dessin de cette bordure, ingénieuse combinaison de cercles enlacés les uns dans les autres, est entièrement semblable à celui des bordures de la couronne de Reccesvinthe ; — d'autre part, l'inscription de cet évangéliaire donné par la reine Théodelinde porte les mêmes fautes de basse latinité que les inscriptions de G-uarrazar.
A l'antique et célèbre abbaye de Saint-Maurice en Valais, fondée par les Rurgundes, c'est dans un délicieux reliquaire orné de camées, de perles et de pierres fines, que nous retrouvons la même orfèvrerie à incrustations de grenats (voir la figure ci-contre) ; et
cette fois, chose alors fort rare, l'objet lui-même porte l'indication du nom de ceux qui l'ont fait faire et de
Fig. 14. Châsse de saint Maurice, face principale.
ceux qui l'ont fait : Théodoric, Nordoalaus ou Nord-
Fig. 15. Châsse de saint Maurice, face latérale.
wald, etc., noms obscurs, il est vrai, mais bien caractéristiques de leur origine.
Ceci est pour la Bourgogne transjurane. D'autres monuments de la même industrie ont été trouvés dans la
Bourgogne cisjurane, entre autres le célèbre calice de G-ourdon avec son plateau tout orné de grenats montés à jour, que l'on conserve aujourd'hui au Cabinet des antiques, et divers objets découverts à Charnoy, dans la Côte-d'Or.
A Pouhans en Champagne, dans ces vastes plaines où s'entrechoquèrent, au cinquième siècle, les Huns conduits par Attila et les Wisigoths sous le commandement de Théodoric, ce sont de magnifiques armes enrichies d'ornements en orfèvrerie d'or cloisonnée, avec incrustations de grenats et des bijoux du même travail, que les fouilles mettent à découvert. Et il se trouve que ces armes, que ces bijoux, par le style de leurs ornements, rappellent complètement les objets antérieurement trouvés à Tournai, dans le tombeau de Chilpéric.
Cette découverte du tombeau de Chilpéric, qui eut lieu en 1653, est la première en date parmi les trouvailles du même genre. Les objets dont elle se composait avaient, par eux-mêmes et par l'authenticité de leur provenance, une importance qui fixa immédiatement l'attention du monde savant. Ils furent, dès cette époque, soigneusement décrits, commentés, et ont servi depuis lors à contrôler une foule de découvertes subséquentes. Tout le monde a pu les voir de nos jours soit au Louvre, soit au Cabinet des antiques, qui les a longtemps possédés. L'orfèvrerie y occupe une large place. On y remarque une poignée d'épée et la garniture de son fourreau, une fibule, une agrafe ou boucle de ceinturon, un bracelet, une monture de bourse et bon nombre d'abeilles d'or, le tout incrusté de grenats, d'un travail absolument identique à celui des autres objets que je viens d'énumérer comme provenant des autres hordes plus ou moins barbares qui envahirent l'Europe occidentale.
Enfin il n'est pas jusqu'à la Grande-Bretagne où l'on n'ait retrouvé, dans un grand nombre de sépultures
anglo-saxonnes et comme dernier vestige de la domination de ces conquérants, de nombreux spécimens de cette même industrie, tels que bijoux d'or incrustés de grenats, etc. On en peut voir aujourd'hui dans presque toutes les grandes collections publiques ou privées de l'Angleterre, à Londres, à Edimbourg, à Oxford, à la galerie Mayer de Liverpool, etc.
Par contre, il est à remarquer que, parmi toutes les découvertes récentes, pas une seule jusqu'ici n'a fait rencontrer, dans l'Europe méridionale ou occidentale, aucun monument de l'industrie dont il s'agit antérieur à l'époque des grandes invasions.