‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 12 sur 42 · I. La France mérovingienne et carlovingienne · texte numérisé non relu

I. La France mérovingienne et carlovingienne

Lorsque les rois franks issus de Mérovée, s'établissant définitivement dans les riches contrées qu'ils avaient conquises, jetèrent les premiers fondements de la monarchie française, la Gaule, devenue depuis longtemps province romaine , était loin déjà de l'état de barbarie où César l'avait trouvée au moment de la conquête. Sous l'influence civilisatrise de la métropole, l'industrie, les arts libéraux, s'y étaient promptement répandus, et ainsi s'était constitué ce qu'on appelle aujourd'hui Yart gallo-romain.

La Gaule avait dès lors ses orfèvres en renom. L'un des plus célèbres paraît avoir été un certain Mabuinus, qui vivait au troisième siècle. L'évêque de Tours Perpetuus, mort au commencement du siècle suivant, le cite dans son testament comme ayant fait une grande croix d'or pour son église.

Cinquante ou soixante ans plus tard , Childebert , vainqueur à la bataille de Narbonne, faisait un butin

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qui nous prouve une fois de plus combien les églises des Gaules étaient riches alors en pièces d'orfèvrerie. Dans le nombre des objets précieux dont s'empara Childebert, figuraient soixante calices, quinze patènes et vingt boîtes à évangiles. Notons cependant que c'était là plutôt de l'orfèvrerie wisigothe que gallo-romaine, puisque c'est sur Amalaric, roi des Wisigoths, que Childebert avait remporté cette victoire. Il devait en être de même des trésors que Glovis trouva à Toulouse après avoir défait Alaric. Mais il suffit de se reporter à l'anecdote devenue légendaire du magnifique vase d'argent qu'après la bataille de Soissons ce même Glovis se vit disputer par un de ses soldats, pour se convaincre qu'à cette époque le luxe de l'orfèvrerie n'était pas moins répandu dans le nord de la Gaule que dans les provinces méridionales occupées par les Wisigoths.

Cette belle industrie paraît avoir été en grande faveur sous les rois de la dynastie mérovingienne. Nous en avons des preuves dès le sixième siècle , c'est-à-dire dès le siècle mêrn^ où commencèrent à régner les enfants de Clovis. Grégoire de Tours raconte que, dans une visite qu'il fit à Chilpéric à sa maison royale de Nogent, le roi lui montra un magnifique plat d'or orné de pierreries qui venait d'être fabriqué par son ordre : « J'ai fait cela, ajouta Chilpéric, pour ennoblir et faire briller la nation des Franks. »

Cet exemple fut suivi par la plupart de ses successeurs.

De leur côté, les évêques décoraient à l'envi leurs églises avec une grande somptuosité, et, soit avec leurs propres ressources, soit en faisant appel à la piété et à la munificence des princes, les dotaient d'une multitude d'ustensiles et de vases sacrés.

Dès ce même sixième siècle, nous voyons Syagrius, évêque d'Autun , couvrir d'or et orner de mosaïques l'abside orientale de son église, ce qu'imitait bientôt

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après Didier, évêque d'Auxerre. Celui-ci, parent de la Teine Brunehaut, et, par elle, des rois de France et de Bourgogne, paraît avoir été l'un des prélats les plus riches et les plus magnifiques de son temps. Ses richesses étaient telles, dit-on, qu'il n'y avait pas une église de quelque importance dans la Bourgogne médiane ou dans l'Aquitaine qui n'eût reçu quelque témoignage de sa munificence. Les dons en objets d'orfèvrerie qu'il fit particulièrement à sa propre cathédrale étaient aussi variés que magnifiques. Un très-ancien manuscrit, encore aujourd'hui conservé dans les archives d'Auxerre, en contient l'inventaire complet. Ce document est extrêmement précieux par les détails qu'il nous donne sur le mobilier ecclésiastique à cette époque. Outre les calices, les lampes, les garnitures d'autels, les reliquaires dont l'usage commençait à peine, outre les plats, les patènes, les bassins, les écuelles et plusieurs autres variétés de vases sacrés, tels que les ichidaria et les schido7iesy dont nous ignorons la nature, nous y voyons figurer des cuvettes et des vases à laver, des vases spéciaux pour le vin [recentoria], d'autres pour l'eau (bacchonicce), employés dans la célébration du saint sacrifice, des salières ou vasete à bénir le sel, des cuillers avec lesquelles on puisait le vin dans le calice, des fourchettes ou crochets dont l'usage nous est inconnu, enfin jusqu'à des escabeaux en orfèvrerie et des espèces de hausse-cols qui entraient alors dans le costume ecclésiastique.

Beaucoup de ces objets étaient ornés de figures exécutées au repoussé, quelques-uns étaient niellés ou ornés de gravures. D'après la description qui nous en est donnée, bon nombre d'entre eux représentaient des sujets profanes ou même absolument païens, des sorciers, des dieux de" l'Olympe, et portaient même des inscriptions en lettres grecques. Cette double circonstance semblerait indiquer qu'ils n'avaient pas été fabriqués

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pour Ja destination qu'ils recevaient actuellement, que c'étaient tout simplement de précieux monuments de l'art antique, conservés à cause de leur grande valeur. Cependant cette origine reculée ne pouvait être attribuée aux objets vraiment chrétiens. D'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, notre pays possédait lui-même, dès cette époque, des orfèvres en renom. J'ai cité Mabuinus, qui vivait au quatrième siècle. Au sixième siècle nous trouvons Thorsomodus, dont le nom était gravé sur un grand disque d'argent du poids de vingt-sept livres, que la reine Brunehaut offrit en présent à Saint- Germain d'Auxerre. Brunehaut avait également donné à la cathédrale de cette ville un calice de la plus grande beauté en onyx avec la monture en or, ce qui prouve le prix qu'on attachait, de son temps, à ces beaux vases en pierres dures et l'art avec lequel les orfèvres s'entendaient à les monter.

Limoges était alors une des villes de la Gaule (ou de la France, comme nous l'appellerons désormais), où*le travail des métaux précieux avait acquis le plus d'importance. Elle possédait un atelier monétaire, ce qui établit déjà une grande présomption à cet égard; car on sait qu'à l'époque dont il s'agit, la fabrication des monnaies était confiée aux orfèvres. Le plus ancien monétaire limousin dont le nom soit parvenu jusqu'à nous s'appelait Abbon. On ne sait pas grand'chose de ses œuvres; mais il eut pour élève saint Éloi : cela suffit à sauver son nom de l'oubli.

Saint Éloi, l'illustre orfèvre canonisé et, comme tel, devenu le patron du corps de métier auquel il appartenait, naquit en Limousin, à la fin du sixième siècle. Formé d'abord à l'école d'Abbon, il paraît être venu assez jeune dans le nord de la France, où il exécuta beaucoup de travaux importants. Grâce à ses relations avec Bobbon, trésorier du roi Glotaire II, il fut mis de bonne heure en rapport avec ce prince, qui lui confia à

son tour l'emploi de monétaire et lui fit plusieurs commandes d'orfèvrerie.

La faveur dont saint Éloi avait joui sous Glotaire fut encore plus grande sous le règne suivant. Tout le monde sait l'histoire du fameux siège que lui commanda le roi Dagobert. Ce siège devait être tout en or, et orné de pierreries. Selon l'usage du temps (les orfèvres, paraît-il, travaillaient alors à façon), le roi fit remettre à saint Éloi la quantité d'or jugée nécessaire pour exécuter l'objet demandé. L'habile artiste ne tarda pas à présenter au roi un siège éblouissant dont on admira beaucoup le travail. Mais ce que Dagobert admira encore plus, ce fut la probité de l'orfèvre, qui rapportait au trésor royal la moitié de l'or qu'il en avait reçu. Il semble qu'à cette époque les rois ne fussent pas habitués à une aussi grande intégrité.

On a conservé longtemps à Saint-Denis et l'on conserve encore, sous le nom de fauteuil de Dagobert, un siège assurément fort ancien qu'on prétend être celuilà même que fabriqua saint Éloi. Il est cependant permis d'en douter, d'une part, parce que ce siège, à quelques parties près, est reconnu aujourd'hui pour être un meuble antique, d'autre part, parce qu'il est tout simplement en bronze. Il est vrai que le siège fait par saint Éloi, quoi qu'en dise la légende, ne pouvait pas non plus être tout en or. Employé pur, l'or offre trop peu de rigidité. On a supposé, avec assez d'apparence de raison, que ce fut grâce à cet alliage indispensable avec des métaux moins coûteux que l'honnête orfèvre put réaliser l'économie qui charma tant Dagobert.

Toujours est-il qu'à partir de ce moment, la faveur de saint Éloi n'eut plus de bornes. Le roi, qui avait toute confiance en lui, en fit, dit-on, son ministre. Qu'entend-on par là? Nul ne saurait le dire bien exactement. Les attributions des grands fonctionnaires de l'État n'étaient certainement pas alors ce qu'elles sont au-

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