‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 25 sur 42 · France (treizième siècle · texte numérisé non relu

France (treizième siècle

Dès le commencement du treizième siècle , prévalut dans toute l'Europe un nouveau style d'architecture dont les premiers essais remontent à peine au siècle précédent, le style ogival si improprement appelé gothique. Ce fut une révolution complète dans toutes les branches de l'art. Aux lignes puissantes, mais un peu lourdes, du style roman, à la somptuosité trop surchargée de l'art byzantin, succédaient des formes hardies, élancées, une légèreté, une élégance qui faisait consister la valeur des objets plus encore dans le fini du travail et dans la pureté des contours que dans la richesse de la matière.

Notre France, que de bons juges considèrent comme ayant été le véritable berceau du nouveau style, en offre du moins, dès la première moitié du treizième siècle, les monuments les plus purs et les plus parfaits. L'un d'eux surtout, la Sainte-Chapelle de Paris, avec ses éclatants vitraux et son architecture d'une lé-

gèreté presque aérienne, semble être moins encore un modèle offert à l'imitation de l'orfèvre, qu'un précieux joyau émaillé et ciselé sortant des mains de l'orfèvre lui-même.

Sculptures en pierre, en bois ou en métal, tout se ressentait du même goût, obéissait aux mêmes tendances.

Les châsses continuaient, pour la plupart, à affecter la forme d'édicules ; mais, quant au style et aux détails, ces édicules subissaient les mêmes influences que les monuments d'architecture proprement dite. A l'ancienne arcade à plein cintre se substituait l'arc brisé ou trilobé encadré de contre-forts terminés en pyramide, et d'élégants pinacles découpés à jour s'élevaient au-dessus de la châsse comme les clochers au-dessus des églises.

En ce qui concerne les œuvres de Limoges, qui étaient surtout de cuivre émaillé, la révolution fut d'abord peu sensible à raison de la simplicité de forme des objets. C'est seulement dans leur brillante décoration polychrome, dans le dessin des figures, dans la nature de certains ornements, tels que les quatrefeuilles, dans les encadrements à plusieurs lobes qui renferment les sujets légendaires, dans les feuillages dont se composent les bordures, etc., qu'on peut suivre la transformation du style.

Quant aux œuvres d'or et d'argent que pratiquaient de préférence les orfèvres parisiens , la ciselure y entrant pour une beaucoup plus grande part, la forme s'y accentuait plus nettement, et la transformation se montrait là, par conséquent, sous un aspect beaucoup mieux caractérisé.

Au nombre des objets malheureusement perdus depuis longtemps qui attestaient le mieux avec quel art les orfèvres de Paris savaient alors travailler les métaux précieux, les historiens contemporains citent d'a^ bord un grand bassin d'or avec figures allégoriques^

FRANGE, XIIIe SIECLE. 143

représentant les quatre éléments et divers autres sujets, don de joyeux avènement offert au roi Louis VIII en 1223, à l'occasion de son entrée à Paris, puis le sarcophage d'argent doré, orné de nombreuses figures, que ce prince fit élever en l'honneur de Philippe-Auguste, son père, dans l'église abbatiale de Saint-Denis.

Quelques années après, sa propre veuve, Blanche de Gastille, lui en érigeait un semblable.

Les orfèvres de Paris habitaient presque tous sur le Pont-au-Ghange et sur le Grand -Pont qui dépendaient alors de la censive de l'évêque. Ils constituaient, dès lors, une riche et puissante corporation; mais ce n'est que sous le règne de saint Louis, dans le règlement des métiers d'Etienne Boileau, que nous trouvons pour la première fois leurs statuts définitivement fixés et bien coordonnés.

La corporation était administrée par des syndics élus qui devaient surveiller la fabrication et empêcher aucune fraude de se produire. L'étalon de l'or était fixé, c'est-à-dire que le règlement déterminait le maximum de la proportion dans laquelle le cuivre ou tout autre métal vil pouvait être allié à l'or pour donner à celui-ci le degré de rigidité dont il a besoin. L'or au titre de Paris était le plus fin, le plus pur qu'on connût alors, de même que l'argent le plus fin était celui d'Angleterre.

Par les anciens dénombrements, les anciens comptes et quelques autres documents non moins authentiques, on a le nom d'un assez grand nombre d'orfèvres exerçant leur industrie à Paris au treizième siècle. Mais la connaissance de ces noms n'a vraiment d'intérêt que lorsqu'on peut les rattacher à quelque œuvre encore existante ou du moins historiquement connue.

L'une des plus célèbres pièces d'orfèvrerie du commencement du treizième siècle, l'une des plus remarquables par sa richesse et sa beauté, était la grande

châsse de sainte Geneviève, terminée en 1212, après deux années de travail, par l'orfèvre Bonnard, de Paris, qui y employa quatre-vingt-treize marcs d'argent et sept marcs et demi d'or, outre beaucoup de pierreries. Elle était de style ogival, en forme d'église, ornée de statues de saints et de bas-reliefs.

La châsse de sainte Geneviève, déjà plusieurs fois violée, ne survécut pas à la Révolution. Mais nous possédons encore quelques autres monuments du même genre et de la même époque qui donnent une excellente idée de l'habileté des orfèvres français du treizième siècle. Parmi ces monuments, je me contenterai de citer la châsse de sainte Julie, à Jouarre, qui a été décrite dans les Annales archéologiques, celle de Nivelles dont nous donnons ici la gravure, et celle de saint Taurin, d'Évreux, à laquelle le savant Leprévost a consacré une monographie fort intéressante.

Toutes trois sont également en forme d'édicule gothique.

Celle de Nivelles, malheureusement restaurée à diverses reprises, est peut-être la plus riche, la plus finement ciselée. Elle est l'œuvre de deux orfèvres, Golard de Douai, et Jacquemon, de Nivelles, à qui le chapitre remit, pour y être employés, trois cent cinquante marcs d'argent et beaucoup de pierres fines. La commande leur en fut faite par le chapitre en 1272; mais la châsse ne fut prête et ne reçut définitivement les reliques de la sainte que dans le courant de l'année 1298.

La châsse de saint Taurin, d'Évreux, est du même genre. Elle représente un oratoire à clocher et à contre-forts surmontés de clochetons. Chacune de ses faces latérales est ornée de trois arcades en forme d'ogives, séparées entre elles par quatre contre-forts. Deux arcades semblables décorent les deux bouts de la châsse, dont la longueur totale est de quatre-vingts centimètres environ. Elle repose sur un large plateau d'orfèvrerie

FRANGE XIIIe SIECLE.

qui la surélève de vingt centimètres. Sa hauteur, audessus de ce plateau, est de cinquante-cinq centimètres

Fig. 28. Châsse de Nivelles.

jusqu'au' sommet du toit et d'un mètre environ jusqu'à la pointe de l'élégant clocher qui surmonte l'édifice. Sur chacune des faces principales, l'arcade centrale,

HIST. DE L'ORFEVRERIE. 10

plus élevée que les autres et surmontée d'un pignon très-aigu et richement décoré de feuillages, encadre la figure en relief de saint Taurin. Les autres arcades, ainsi que les deux versants du toit, sont ornées de Lasreliefs dont les sujets ont été empruntés à la légende du même saint. Chaque arcade est soutenue par d'élégantes colonnettes à chapitaux en feuillage. Sans parler des pierres fines en assez grand nombre (18 grosses et 117 petites) qui concourent à la décoration de la châsse, il y entre aussi beaucoup d'émaux, ce qui contribue à lui donner un aspect d'une très-grande richesse.

Une inscription placée à la plinthe nous fait connaître exactement la date de ce précieux monument d'orfèvrerie. On y trouve, en effet, le nom du fondateur, l'abbé Grilebert ou Gilbert, qui mourut en 1255. Au dire des auteurs de la G allia christiana, c'est dans la même année que la châsse de saint Taurin fut exécutée.

Parmi les ornements émaillés ou autres qui concourent à sa décoration, on trouve en plus d'un endroit les armes de France et de Gastille. Gela veut-il dire que le pieux roi Louis IX ou sa mère Blanche de Gastille aient personnellement concouru à cette fondation? On n'en a aucune preuve authentique, et les monuments de tous genres où se trouve ce double blason sont si nombreux à cette époque, qu'il est permis de supposer qu'en dehors même des fondations royales, ce fut, de la part de beaucoup d'autres fondateurs , une sorte d'hommage rendu aux grandes vertus du roi et de sa pieuse mère. De son côté, Alphonse de Poitiers, le frère de saint Louis , s'appropria souvent les mêmes armoiries par vénération pour la mémoire de Blanche.

Quant au roi saint Louis, on doit bien penser qu'un monarque aussi pieux ne manqua pas de faire de nombreuses largesses aux églises. Toutefois la munificence de saint Louis n'alla jamais jusqu'à la prodigalité. L'état des finances royales, terriblement obérées par

FRANGE, XIIIe SIECLE. 147

ses expéditions d'oulre-mer, lui commandait une prudente économie. Aussi voyons-nous certains reliquaires destinés par lui à recevoir de très-précieux objets, se distinguer plutôt par la pureté de la forme que par la richesse de la matière ou de l'ornementation.

De ce nombre je citerai le reliquaire si simple, mais si parfaitement élégant qu'il fit faire pour enchâsser entre deux feuilles de cristal l'épine de la sainte Couronne dont il lit présent à l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune.

Nous en donnons ici le dessin d'après l'original encore aujourd'hui existant à Saint - Maurice. Gomme on le voit, c'est une simple monture en or et argent doré, à peine ornée de quelques fleurons et de quelques petites perles. La valeur intrinsèque est peu de chose; mais cette simplicité jointe à cette pureté de forme ne se retrouve qu'aux grandes époques de l'art. Au treizième siècle en effet l'art gothique, le style ogival, comme on voudra l'appeler, était à son apogée. Dans les siècles suivants , il devint sans doute

plus riche , (plus tapageur. Il n'eut jamais [une plus grande pureté.

Il ne faudrait cependant pas conclure de l'extrême simplicité du reliquaire offert par saint Louis à l'abbaye d'Agaune, que ce monarque se montra toujours aussi parcimonieux dans ses largesses. Tous les historiens parlent du luxe avec lequel il fit enchâsser les

Fig. 29. Reliquaire de la sainte Épine.

insignes reliques, c'est-à-dire, la couronne d'épine , le fragment de la vraie croix, le clou, le fragment d'épongé et autres souvenirs de la Passion qu'il racheta des Vénitiens, à qui l'empereur Baudouin les avait confiés comme gage d'un emprunt considérable. Guillaume de Nangis estime à plus de cent mille livres , valeur énorme pour cette époque, l'or, l'argent et les pierreries qu'il consacra à cet usage.

Saint Louis et sa femme Marguerite de Provence firent en outre de riches présents d'orfèvrerie à l'abbaye de Saint-Denis. Leur retour de Palestine avait été marqué par de graves incidents; se voyant près de périr en mer, la reine, nous dit Joinville, fit vœu d'offrir à Dieu, s'il la tirait, ainsi que le roi, de ce péril, l'image d'une nef avec ses mâts, ses cordages, son gouvernail, ses matelots même, tout en argent. Cet ex-voto, fidèlement exécuté au retour, coûta cent livres.

L'orfèvre favori de saint Louis s'appellait Raoul. Philippe le Hardi l'annoblit en 1270.

Au treizième siècle appartiennent beaucoup 'd'œuvres d'orfèvrerie remarquables à divers titres , que l'on conserve encore aujourd'hui, telles que le reliquaire de saint Pierre et de saint Paul à Reims, les belles crosses des musées d'Angers, de Poitiers, de Soissons et de Saint-Omer, celle de l'évêque Hervé et son calice, conservés à Troyes, etc. Willemin a reproduit plusieurs autres crosses de cette époque. C'est à lui que nous empruntons la gravure ci-contre.

Cependant, après ]a mort de saint Louis, l'orfèvrerie semble n'avoir plus reçu de bien grands encouragements. Le monument le plus remarquable qu'elle produisit avant la fin du siècle, fut probablement le magnifique buste -reliquaire contenant une partie du chef de saint Louis, que Philippe le Bel donna à la Sainte-Chapelle du Palais lors de la canonisation de ce monarque en 1297. Ce buste, de grandeur naturelle, et

FRANCE, XIIIe SIECLE.

soutenu par quatre anges, avait exigé l'emploi de soixante -trois marcs d'or. Il était surmonté d'une couronne d'or à quatre fleurons garnis chacun d'un gros saphir, de six rubis, de quatre perles et de dixsept émeraudes; à quoi il faut ajouter quarante rubis, quarante émeraudes , quatre saphirs, une grosse chrysoprase entourée de grenats et quatre cabochons de cristal de roche, répandus sur les autres parties du buste.

Enfin celui-ci reposait sur un socle d'argent doré du poids de cent soixante-dix-neuf marcs et demi, porté par quatre lions, et autour duquel se voyaient trente figures de rois ou de princes avec leurs noms et une longue inscription votive.

Les autres reliques de saint Louis furent également l'objet de soins pieux de la part de son petit-fils.

La corporation des orfèvres de Paris avait eu à souffrir, quelque temps auparavant, d'un événement trèsgrave. Le Grand-Pont, qui était, comme je l'ai dit, l'un des principaux centres de cette industrie, s'écroula en

Fis. 30. Cross

du treizième siècle

1281. Bon nombre d'orfèvres durent alors aller demeurer ailleurs. Toutefois pas un seul ne s'établit encore sur la rive gauche de la Seine. Et pourtant leur nombre allait toujours en augmentant. Ils étaient cent vingt dans Paris seulement, lors du recensement qui eut lieu en 1292.

Ajoutez que Paris n'était pas la seule ville de France où il y eût des orfèvres. Limoges, nous l'avons vu, avait une école d'orfèvrerie très-florissante, et plusieurs villes encore, telles que Toulouse, Montpellier et d'autres, cultivaient avec succès la même industrie. On a, grâce à de vieux dénombrements, les noms de beaucoup d'orfèvres de ces deux villes ; mais ici encore les noms seulement, sans que rien les rattache à aucune œuvre connue. Les argentiers de Montpellier étaient dès lors constitués en corps de métiers, et, là comme à Paris, les règlements auxquels ils étaient soumis fixaient le minimum du titre des métaux précieux.

Quant aux orfévres-émailleurs de Limoges, leur réputation était toujours fort grande. On recherchait leurs œuvres en tous lieux, voire même à l'étranger. Gomme les comtes de Champagne l'avaient déjà fait pour euxmêmes , saint Louis en 1247 les chargeait d'émailler la tombe de deux de ses enfants érigée dans l'abbaye de Royaumont ; et vers 1275 Jean de Limoges était appelé à Rochester, en Angleterre, pour y exécuter une tombe semblable en l'honneur de l'évêque Gauthier de Merton. On lui paya vingt livres pour les matériaux et quarante livres cinq sous six deniers, tant pour l'exécution que pour le transport de Limoges à Rochester.

A cette époque, l'industrie de l'émaillerie sur cuivre pratiquée à Limoges s'appliquait même aux usages de la vie privée. On possède un certain nombre de coffrets de cette provenance. Le plus célèbre est une boîte de mariage richement armoriée, qui fait partie de la collée-

. FRANCE, XIIIe SIÈCLE. 151

tion du Louvre. Enfin la même industrie nous a laissé beaucoup de gémellions ou aqiiama nilles , sorte de plats creux en cuivre émaillé, allant toujours par paires, dont l'un était percé d'un trou servant à verser dans l'autre le liquide qu'il contenait. C'étaient les vases à laver employés dans les festins de cette époque, où l'absence de fourchettes rendait ce soin de propreté à peu près indispensable. La plupart des gémellions parvenus jusqu'à nous sont décorés de blasons limousins. Je n'en connais d'ailleurs aucuns qui soient d'autre matière que de cuivre émaillé à la façon de Limoges, aucuns non plus qui soient d'une date postérieure au treizième siècle. Bientôt à leur usage fut généralement substitué celui des aiguières, qui étaient infiniment plus commodes.

Page 1