France (quatorzième siècle
On sait quel fut le faste des souverains et de presque tous les princes de la maison de Valois. Jamais l'application de l'orfèvrerie aux usages profanes de la vie n'avait reçu un développement comparable à celui qu'elle atteignit sous leur règne. Et • cependant, chose curieuse, le quatorzième siècle, ce siècle où le luxe allait prendre un si grand essor, commence par une série d'ordonnances somptuaires destinées à y mettre un frein.
Déjà, à la fin du siècle précédent, Philippe le Bel, dans un but il est vrai plus fiscal que moralisateur, avait défendu à toute personne n'ayant pas six mille livres tournois de revenu de posséder de la vaisselle d'or ou d'argent, et ordonné formellement à tout autre individu d'apporter à la monnaie royale celle qu'il pouvait avoir. • « , * . , •
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Quelques années plus tard, Philippe en vint même jusqu'à exiger que les personnes comprises dans la première catégorie se défissent en sa faveur de la moitié de leur vaisselle, et enfin jusqu'à défendre aux orfèvres d'en fabriquer d'aucune espèce.
Mais, comme il arrive en général de toutes les mesures excessives, celles-ci ne furent jamais exécutées à la rigueur. Elles n'eurent d'autre résultat que de provoquer sous les règnes suivants une réaction insensée. Vainement Philippe de Valois voulut-il les maintenir; vainement après lui le roi Jean les renouvel a-t-il sous une forme plus modérée, en limitant à un marc d'or ou d'argent le poids des joyaux ou pièces de vaisselle que les orfèvres étaient autorisés à fabriquer. Nuls princes ne poussèrent jamais plus loin que ses fils le luxe de l'argenterie domestique. Tous quatre, Charles V et ses trois frères, Louis d'Anjou, Charles de Berry et Philippe de Bourgogne, réunirent, chacun de leur côté, des trésors dont les inventaires parvenus jusqu'à nous démontrent l'inefficacité absolue des lois somptuaires édictées pendant la première moitié du siècle.
M. Labarte, à qui j'emprunte la nomenclature abrégée de ces lois, estime que, malgré leur rigueur extrême , elles portèrent certainement moins de préjudice aux industries de luxe que les malheurs publics qui affligèrent la France pendant le cours du quatorzième siècle. Et en effet il semblerait, comme il le dit, que les arts industriels ne pussent acquérir un grand développement que dans les temps de paix et de prospérité. En principe cela devrait être vrai. En fait cependant nous voyons ici se produire tout le contraire : c'est au plus fort de la guerre de Cent ans, pendant la démence de Charles VI, pendant cette période de désolation où les rivalités princières amenèrent la France à deux doigts de sa perte, que l'orfèvrerie civile prit un développement jusque-là saftê exemple, grâce au luxe effréné,
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à la rapacité et à l'ostentation de tous ces princes rivaux.
Les troubles civils étaient devenus pour ainsi dire l'état normal de la société de cette époque. Les orfèvres eux-mêmes s'en mêlaient au besoin, témoin le trop célèbre Etienne Marcel, qui appartenait à leur corporation. Mais l'orfèvrerie n'en allait pas plus mal.
On serait donc mal fondé à considérer le quatorzième siècle comme une époque de décadence pour cette industrie en France. D'abord les mesures restrictives n'atteignirent jamais l'orfèvrerie religieuse, laquelle se transforma comme le reste, mais sans rien perdre de sa splendeur des siècles précédents.
Les grandes châsses en forme d'église, par exemple, deviennent plus rares, et il y a une tendance générale à les remplacer par des bustes souvent de grandeur naturelle, des figures en pied, des groupes même où les modeleurs et les ciseleurs, devenus forts habiles, trouvent à déployer leur savoir-faire. C'est ainsi que Charles V fit hommage en 1368, à l'abbaye de Saint-Denis, d'un groupe en argent doré où il s'était fait représenter avec sa femme et son fils aux pieds de la Madeleine ; et que, quelques années auparavant, Marguerite de France, comtesse de Flandre, avait fait cadeau à la même église d'une figure en argent représentant saint Denis avec sa tête entre ses mains . D'autres statuettes d'orfèvrerie, une sainte Vierge, un saint Nicolas, une sainte Catherine, lui étaient offertes par l'abbé Guy de Monceau.
Il ne nous reste pas beaucoup de statuettes reliquaires de cette époque. Cependant le Louvre et le musée de Cluny en possèdent plusieurs. La plus parfaite à tous égards est la Vierge d'argent doré (aujourd'hui conservée dans la collection du Louvre) que la reine Jeanne d'Évreux offrit en 13^4 à l'abbaye de Saint-Denis. Impossible de rien voir de plus élégant que ce petit monu-
ment. La figure principale, haute de cinquante-cinq centimètres, charmante d'attitude et drapée avec beaucoup de grâce, repose sur une sorte de piédestal émaillé et orné lui-même de petites figures en relief très-finement ciselées. Sur l'un de ses bras, Marie porte son fils bien-aimé. De l'autre main, elle tient une fleur de lys qui jadis renfermait, dit-on, des cheveux de la sainte Vierge.
Bien que cette charmante figure ait été publiée maintes fois, nous ne croyons pas hors de propos de la reproduire ici. Nul autre monument ne saurait donner une idée plus avantageuse du talent des orfèvres français de cette époque.
Quant aux bustes, je citerai celui de saint Philippe, tout en or, donné à Notre-Dame de Paris par le duc de Berry, celui de saint Jean-Baptiste que le même prince donna à la sainte-chapelle de Bourges, et le beau buste de saint Bernard fabriqué en 1334 pour recevoir la tête du grand abbé de Glairvaux. Ce dernier reliquaire était, paraît-il, un remarquable objet d'art. Il était supporté par six lionceaux et sa base était ornée de vingt-quatre plaques d'émail.
Beaucoup de reliques étaient aussi conservées dans des récipients en cristal de roche, le plus souvent cylindriques, montés sur des pieds en orfèvrerie. De ceuxlà, on possède encore un assez grand nombre qu'on désigne souvent sous le nom de monstrances.
Les pièces d'orfèvrerie du quatorzième siècle appartenant plus particulièrement au mobilier ecclésiastique, telles que calices, burettes, crosses d'évêque ou d'abbé, qui sont parvenues jusqu'à nous, ont presque toutes un grand cachet d'élégance. La décoration en devient plus légère, plus finement ciselée. Les formes en sont plus allongées, particulièrement celle des calices qui deviennent plus profonds et moins évasés à leur partie supérieure. Millin, dans ses Antiquités natio-
Fig. 31. Vierge de la reine Jeanne d'Évreux.
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nales, en a décrit un fort beau qui provenait de l'ancienne abbaye de Sainte-Geneviève. Nous le reproduisons ci-après.
Pour se faire une idée exacte du nombre et de la richesse des pièces d'orfèvrerie dont s'enrichirent les églises de France sous le règne des Valois, il suffit de consulter les inventaires des trésors de ces églises, qui depuis quelque temps ont été publiés en assez grand nombre, particulièrement ceux de Saint- Denis, de la Sainte-Chapelle, de Saint-Grermain-des- Prés, des cathédrales de Paris, de Troyes, de Reims, de Chartres, etc.
Mais ce ne sont pas seulement les inventaires des églises qu'il est curieux de consulter. Ce sont également ceux des trésors non moins considérables accumulés par les rois et les princes fastueux de cette époque. Nulle part on ne saurait trouver des détails aussi précis, parfois même aussi piquants, sur les usages et les mœurs du siècle où ils ont été écrits.
Parmi les documents de ce genre relatifs au quatorzième siècle, les deux plus intéressants peut-être sont l'inventaire des trésors du roi Charles V fait en 1379, et celui du duc d'Anjou, son frère, qui fut si longtemps son lieutenant.
Charles V était, pour les autres et pour lui-même, d'une magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité. Lorsque l'empereur Charles IV vint le visiter à Paris en 1378, il le combla de présents où figuraient en première ligne une foule d'objets précieux fabriqués par Hannequin Duvivier, son orfèvre. Quant à son propre trésor, d'après ce qu'en rapportent les inventaires et comptes royaux, il ne peut guère être évalué à moins de dix-neuf millions de notre monnaie.
Un tel luxe semblerait peu concevable de la part d'un souverain à qui l'histoire a conservé le nom de sage, si l'on ne songeait qu'à cette époque, où l'on ne
connaissait guère d'autre manière de faire valoir l'argent que l'usure, cette accumulation de richesses im-
Fig. 32. Calice de Sainte-Geneviève.
productives était un placement tout comme un autre de l'épargne. C'était une ressource pour les grandes circonstances. Survenait-il une lourde guerre à entreprendre ou à soutenir, on mettait sa vaisselle en gage ou l'on empruntait celle de ses amis pour se procurer les
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ressources nécessaires. Telles étaient les mœurs du temps.
Ainsi nous voyons le duc d'Anjou, usant ou abusant de sa position , emprunter un beau jour la meilleure partie du trésor royal, pour s'en aller à la conquête de son royaume de Naples. Le duc rendit-il intégralement ce qu'il avait emprunté? Les mauvaises langues ont longtemps prétendu que non. Cependant il paraît résulter de recherches toutes récentes, que, si ce n'est lui, sa veuve finit par tenir compte à l'État des pièces qui ne purent être restituées en nature. S'il en fut ainsi, l'art seul y put perdre quelque chose, mais non l'épargne royale.
Et cependant le propre trésor du duc d'Anjou semble avoir égalé, sinon surpassé, celui du roi son frère, au moins sous le rapport de la valeur. Son inventaire, bien qu'on en ait perdu plus de quarante feuillets, contient encore près de huit cents articles. Il passe pour avoir été rédigé par le prince lui-même vers 1360. « Nul autre », dit M. de Laborde, son savant éditeur, «n'est rédigé avec autant de soin, avec un soin qui fait aussi bien sentir le prince amateur. »
On ne sait vraiment ce qu'on doit le plus admirer de la richesse ou de l'incroyable variété des objets dont se compose ce trésor. L'orfèvrerie y est représentée dans toutes ses applications les plus diverses , depuis le mobilier du culte jusqu'aux ustensiles de cuisine.
Ce sont d'abord un autel portatif, des tabernacles, des custodes, des reliquaires, des figures de saints en pied ou en buste, des tableaux ou bas-reliefs d'or ou d'argent, des croix, des bénitiers, des paix, des calices, des burettes, des encensoirs et des navettes à encens, des flambeaux d'autel, des sonnettes pour « quand on lève Notre-Seigneur ».
Puis vient la vaisselle de table, qui comprend toutes
sortes de bassins et de pots, les groupes, les figures d'hommes ou d'animaux et les fontaines qui servaient de surtouts, les grands plats d'or pour les viandes ou pour les fruits, les écuelles d'or (assiettes), les cuillers, les plateaux, les flacons, les aiguières, les pichiers (pour l'eau et le vin), les hanaps, les coupes, tasses, godets, verres, gobelets et autres vases à boire, les épreuves (pour la dégustation des breuvages), les drageoirs pour les sucreries, les corbeilles à fromage, les salières et la nef du prince.
La cuisine, elle aussi, a son orfèvrerie: nous trouvons des plats à son usage, des poissonnières et jusqu'à des chaudières et des chaudrons en argent.
Enfin l'inventaire se complète par la mention d'un certain nombre de meubles et d'objets de fantaisie, également en orfèvrerie, tels que des trépieds, des torchères, des chandeliers, des miroirs, des panniers, des agrafes de manteau et jusqu'à des jouets d'enfant en argent.
La somme totale de la vaisselle de Louis d'Anjou est évaluée à treize cents huit marcs d'or et huit mille trente-six marcs d'argent; et, au moment où est clos l'inventaire, son orfèvre TJ[enry a encore entre ses mains deux cent quarante-huit marcs d'or pour une autre nef qu'il est en train de fabriquer à l'usage du duc.
La nef était une des pi.ncipales pièces de la vaisselle des princes à cette époque. On appelait de ce nom un vase allongé en forme de vaisseau et d'une grande capacité, qui renfermait le vin et les épices, les gobelets, cuillers, etc., à l'usage personnel du prince; lequel vase, placé sur la table devant lui, restait soigneusement clos jusqu'au moment de s'en servir, tant était alors généralement répandue chez les grands la crainte de se voir, un jour ou l'autre, traîtreusement empoisonnés.
Quelques-unes de ces nefs étaient des objets d'art
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très-compliqués, des pièces d'orfèvrerie à sujets, dans la décoration desquelles entraient de nombreuses figures d'hommes ou d'animaux. Nous trouvons, par exemple, dans le trésor de Louis d'Anjou, « une grande nef en cristal montée en argent, aux deux bouts de laquelle s'élèvent deux tourelles gardées chacune par un sergent d'armes ayant derrière lui un ange entouré de feuillages. Sur les parties latérales se voient deux hommes sauvages à genoux devant deux femmes, dont l'une est fille et l'autre veuve ; le tout supporté par un pilier ciselé reposant sur une base à façon de terrasse que soutiennent six lionceaux. Le pilier et la terrasse sont émaillés, le premier d'azur, la seconde de vert; et, sur cette terrasse ornée d'arbrisseaux également verts où se jouent de brillants papillons, se voient encore les figures de deux hommes d'armes la masse à la main, placés là comme pour garder le monument. »
Dans beaucoup d'autres pièces d'apparat servant de surtouts, telles que les fontaines, les grands hanaps, les salières, etc., nous voyons souvent des compositions encore plus compliquées que celle-ci.
Il est très-évident que les o.r>cevres de cette époque, devenus fort habiles dans l'art de modeler et de grouper les figures, ne se préoccupaient guère de la forme générale des pièces qu'ils fabriquaient, de la pureté de leur profil, de la régularité de leurs contours. L'exécution de ces grandes pièces d'orfèvrerie n'était pour eux que l'occasion de mettre en œuvre tout leur savoirfaire et de se livrer sans contrainte à tous les caprices de leur imagination.
Ainsi, dans l'inventaire fait en 1379 de la riche vaisselle de Charles Y, nous voyons figurer une de ces fontaines à mettre au milieu de la table, qui, selon la pittoresque expression d'un chroniqueur du temps, était « toute une histoire en or et en argent ». La partie supériea consistait en un grand hanap en forme de
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château crénelé à plusieurs tourelles, soutenu par des arcs-boutants et s'élevant sur une verte colline. Sur le pied, se voyaient six hommes d'armes assaillant le château, et, derrière les créneaux, des dames prêtes à le défendre, et enfin, aux trois portes, trois trompettes embouchant leurs instruments; — tout cela habilement décoré d'émaux de diverses nuances. Cette composition était probablement quelque galante allégorie dans le goût de l'époque.
Une autre composition encore bien plus compliquée et qui achèvera de donner une idée de ce qu'étaient les bizarres imaginations des orfèvres du quatorzième siècle se trouve décrite en grands détails dans l'inventaire de Louis d'Anjou. Elle se rapporte à la légende, alors fort en vogue, du « pas d'armes de Saladin ». Il s'agit encore ici d'un de ces monuments d'orfèvrerie dont le hanap constituait la pièce principale. Ledit hanap, d'une grande capacité et richement ciselé, était décoré de nombreuses moulures et d'arcades figurées. Au fond, à l'intérieur, la figure de Saladin à cheval, accompagné de plusieurs Sarrasins, se détachait sur un fond d'émail bleu encadré de feuillages ciselés. Huit autres émaux placés au dehors, et représentant, deux par deux, les chevaliers qui assistèrent au pas d'armes, étaient encadrés dans de petites bordures en orfèvrerie ornées de chatons de perles, de saphirs et de grenats. Tout autour des bords de la coupe, régnait cette double inscription :
Copaument uctl estre fcemenej; quar belovoute est on Ijonnourq. (Ctut loyaus est toute sa oie fyomiourej est sans tnllcnie.
Le couvercle n'était pas moins richement décoré. Le centre en était orné de feuillages entourant un bouton cmaillé en bleu, sur lequel £e jouaient de petits lapins finement ciselés. Au-dessus de ce bouton et. pour couronner la pièce, s'élevait la figure de Charlemagne as-
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sis, l'épée à la main et un lion sous ses pieds. Autour de lui, toujours sur le couvercle, l'artiste avait représenté ses douze preux dans une série d'émaux à fonds bleus et à bordures ornées de chatons de perles et de pierreries, comme sur la coupe. Enfin l'intérieur même du couvercle était orné de ciselures et d'émaux où étaient reproduites les bannières des douze preux.
Le lianap et son couvercle, tels que je viens de les décrire, pesaient trente-deux marcs. Mais ce n'était là qu'une partie de la pièce. Le pied et la base, sur laquelle celui-ci reposait, n'avaient pas moins d'importance.
Ici la composition prenait une tournure toute pastorale. Le culot du hanap, émaillé de bleu et de vert et orné de feuillages, où l'on voyait une jeune femme offrant un anneau à un homme assis près d'elle, portait sur trois piliers flanqués chacun de deux petits personnages, l'un armé, l'autre point; et, entre les piliers, se voyaient trois petites figures de bergers jouant de la flûte, de la cornemuse et du tambourin. Ces figures étaient émaillées. Un fort pilier central, émaillé d'azur sur fond d'or, consolidait la pièce. Ainsi que les trois autres, il reposait sur une sorte de plateau supporté lui-même par six lions d'argent, dont la bordure ciselée avec art était ornée tout à l'entour de chatons de perles, de saphirs et de grenats. Ce plateau (ou terrasse, comme l'appelle l'inventaire) était revêtu d'un émail vert sur lequel se détachaient les figures dorées d'une" bergère et de deux bergers, dont l'un jouait de la flûte de Pan et l'autre du cornet. Près d'eux étaient leurs trois chiens et neuf brebis d'argent, et, çà et là dans l'herbe, de petits lapins sortant de leurs terriers.
Je n'en finirais pas si je voulais multiplier les descriptions de ce genre. Celles qui précèdent suffisent
pour montrer à quel point les princes français du quatorzième siècle portaient le luxe de leur argenterie de table, quel essor avait pris l'imagination de nos orfèvres dans cette nouvelle voie ouverte à leur talent, et quelle habileté de main ils y avaient acquis.
L'argenterie de table, à cette époque, était du reste bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Certaines pièces, actuellement considérées comme très-accessoires, avaient alors une très-grande importance. Telles autres qui, de nos jours se sont multipliées à l'infini, étaient à peine connues.
Les salières par exemple, qui occupent une si petite place sur nos tables actuelles, furent, pendant tout le moyen âge et même encore à l'époque de la renaissance, au nombre des pièces les plus importantes d'un riche surtout d'orfèvrerie, au nombre de ces pièces qui, par leur composition compliquée et le nombre de figures qu'elles comprenaient, justifiaient parfaitement le nom « d'histoires en or et en argent ». On en faisait beaucoup en or ; on les décorait souvent d'émaux de diverses couleurs, ou même de perles et de pierreries. La ville de Paris fit présent à Charles VI d'une grande salière d'or historiée, toute ornée de perles, de saphirs et de rubis; le poids de l'or seul était de quinze marcs et six onces. Le duc de Berry en avait une non moins riche, toute émaillée et montée sur un chariot d'or, qui n'était pas évaluée à moins de mille livres tournois.
Singulier contraste que celui de ce luxe d'apparat avec les usages plus que simples de la vie de chaque jour ! Les chroniqueurs du temps, comme par exemple Olivier de la Marche dans son Estât du duc de Bourgogne, nous apprennent que, même sur la table des princes, on plaçait ordinairement devant chaque convive un morceau de pain creusé dans la mie, qui lui servait de salière.