France (quinzième siècle
En dépit de la détresse publique si grande à cette époque, l'usage des étrennes était, paraît-il, fort en vogue au commencement du quinzième siècle, du moins parmi les princes. Nous en avons une curieuse preuve.
Il existe en effet encore aujourd'hui à Altœting, en Bavière, un délicieux joyau d'orfèvrerie d'origine française, qui se rattache à cet usage. Publié pour la première fois en Allemagne par le baron d'Arétin, et en France par M. Didron dans les Annales archéologiques, ce charmant petit monument a été, de la part de M. Labarte, l'objet d'un mémoire spécial qui ne laisse aucun doute sur sa provenance. M. Labarte en a retrouvé la description minutieuse dans un inventaire manuscrit du trésor de Charles VI, qui nous apprend qu'il avait été offert en présent au malheureux roi par la reine Isabeau de Bavière, le 1er janvier 1404.
La gravure ci-jointe peut seule donner une idée précise de cette jolie composition.
Gomme on peut le voir, la partie supérieure représente la sainte Vierge avec son divin fils, assise sous une tonnelle en treillage. A ses pieds sont agenouillés Charles VI, revêtu de son armure et la couronne royale en tête, et, vis-à-vis de lui, son écuyer portant son
Fig. 33. Joyau d'Altœting.
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casque. A la partie basse, qui forme comme une espèce de rez-de-chaussée communiquant avec le haut par un double escalier, se trouve le cheval du roi tenu en main par un page. Le tout est en argent doré et richement émaillé. Le treillage de la tonnelle est constellé de perles et de pierreries, et, tout autour du trône de la sainte Vierge, sont gracieusement groupées diverses petites figures de saints agenouillés et d'anges aux ailes éployées.
Au quinzième siècle , ce petit monument était désigné par les mots « d'image d'or de Nostre-Dame ». Les Allemands, attachant sans doute plus d'importance à la figure du cheval qu'à celles du roi ou de la sainte Vierge, l'ont baptisé « le petit cheval d'or ». (Das goldene Rœssel.)
Gomment et à quelle époque un objet si précieux, porté sur les inventaires fort bien tenus de la cour de France , a-t-il pu venir en Allemagne ? Voilà ce que M. Labarte a expliqué très-clairement à l'aide d'anciens textes fort précis.
Isabeau de Bavière, cette reine de si triste mémoire, avait un frère du nom de Louis , qui fut mêlé à beaucoup de ses intrigues. Chargé un instant de la garde du Dauphin qu'il se laissa bientôt enlever par le duc de Bourgogne, ce prince n'en resta pas moins en grande faveur auprès de sa sœur. La voix publique l'accusait hautement d'être le complice des désordres, des prodigalités d'Isabeau et de détournements nombreux commis par elle au préjudice du trésor royal de France. En 1413 le duc Louis, tombé aux mains des Cabochiens , fut enfermé dans la grosse tour du Louvre. Mais sa captivité ne fut pas de plus longue durée que leur triomphe éphémère, et, à peine délivré de leurs mains, il se vit appelé par sa sœur à un nouveau poste de confiance, le commandement de la bastille Saint- Antoine où elle avait eu soin de mettre en sûreté les
plus précieux joyaux de la couronne. Le duc de Bavière, effrayé, dit-on, de l'attitude menaçante du peuple de Paris, quitta la France bientôt après. Mais il est permis de croire qu'avant de retourner en Allemagne , il sût très-bien se payer par ses propres mains de certaines créances qu'il prétendait avoir sur son beau-frère le roi Charles VI.
Voilà, selon M. Labarte, par suite de quelles circonstances se trouverait aujourd'hui en Bavière le précieux joyau qui faisait primitivement partie du trésor de Charles VI. Les Allemands ont toujours beaucoup aimé l'orfèvrerie française.
Le Louvre possède bien encore un joli petit reliquaire de cette époque, que plus tard Henri III donna à la chapelle de l'ordre du Saint-Esprit; mais l'importance et l'intérêt historique en sont beaucoup moindres.
Avec Isabeau, nous arrivons en plein quinzième siècle. La position n'a fait qu'empirer. Les désastres de la France sont à leur comble. Sa capitale est aux mains de l'étranger; et la division, les rivalités des princes français, ajoutent les malheurs de la guerre civile à ceux de l'invasion anglaise. Une seule chose survit à la ruine générale : c'est le luxe insensé de ces mêmes princes.
Les nombreux inventaires et registres de comptes de cette époque, tels que ceux de Charles VI, des ducs de Bourgogne , de Normandie ou d'Orléans , du roi René, etc., comparés à ceux du siècle précédent, nous montrent toujours la même prodigalité, la même ostentation, avec quelques extravagances en plus.
De la table des grands , l'orfèvrerie passe jusque sur leur personne. La mode dominante pour les hommes était alors celle des « huques », robes courtes froncées et fortement rembourées aux épaules, dont les manches bizarrement tailladées pendaient parfois jusqu'à terre.
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La suprême élégance consistait à surcharger ces longues manches d'ornements en orfèvrerie. On portait aussi des chapeaux en soie ou en feutre enrichis d'ornements du même genre.
Charles VII, dans sa première jeunesse, et lorsqu'il n'était encore que régent du royaume, semble avoir poussé jusqu'à ses dernières limites ce luxe insensé du costume. Lors de son entrée à Toulouse en 1420, il portait une de ces robes à longues manches dont la garniture en or pesait dix marcs ; et l'année suivante nous le voyons payer à Pierre Piettement, orfèvre à Bourges, la somme fabuleuse de vingt mille livres (qui en représenterait encore bien plus aujourd'hui) pour les chaînes et ornements en orfèvrerie d'une autre robe.
Le luxe de ce jeune prince efféminé était moins grand pour ses armes que pour ses habits. Il se contentait, en cette même année 1421, d'une épée à poignée d'argent payée dix-huit cents livres et d'un casque de parade avec dauphins et fleurs de lis en or.
Sa cour était non moins magnifique que lui. L'histoire nous a conservé de minutieux détails sur le luxe des seigneurs qui l'accompagnèrent lors de son entrée solennelle à Paris, après son avènement en 1435. Entre tous se faisait remarquer le bâtard d'Orléans, magnifiquement monté sur un cheval dont la housse en drap d'or traînait jusqu'à terre. Cheval et cavalier étaient tout chargés d'orfèvrerie, disent les chroniqueurs du temps. Chargés est le mot; car Dunois pour sa part portait un collier d'or formé de grandes feuilles de chêne, qui, à lui seul, ne pesait pas moins de cinquante marcs.
Sous ce luxe effréné, on retrouve du moins, chez Dunois, le véritable homme de guerre, à qui ses armes sont plus chères que tout le reste. En 1449, lors de son entrée à Lyon, nous le voyons avec une épée à poi-
gnée d'or enrichie de rubis et de diamants, qui ne valait pas moins de quinze mille écus.
Chez tous les princes de cette époque, nous retrouvons presque à un égal degré le même penchant pour la magnificence. L'un d'eux mérite cependant une mention à part, à raison de son amour réel pour les arts, qu'il cultiva, dit-on, lui-même, non sans quelque succès. C'est le duc d'Anjou, roi de Sicile, plus connu sous le nom du bon roi René. La récente publication de ses comptes et mémoriaux nous montre avec quel ordre et quel discernement il réglait toutes ses dépenses , et quelle part équitable il savait faire à chaque partie de ses domaines, où il employait de préférence les artisans ou artistes de la localité. Ses orfèvres favoris paraissent avoir été : en Anjou, Jean Ligier, à qui il confia particulièrement le soin de confectionner les insignes de son ordre du Croissant ; en Provence , les Raoulin (Guillaume et Charles), Ligier -Rabotin, qui continuait à Avignon les traditions du siècle précédent, et un Allemand, nommé Aneguin, Hannequin ou Hennequin , qui était venu se fixer à Aix; enfin plusieurs autres, tels que Jean Nicolas, Michel de Passy et Julien Turlot, dont la résidence ne nous est pas connue.
A l'exemple des autres princes de son temps, René était, à l'occasion des étrennes, prodigue de présents en orfèvrerie, dont quelques-uns avaient une grande valeur. Ainsi en 14d8 il donne à sa sœur, la reine de France, une image d'or de la Madeleine formant reliquaire, qui lui coûte plus de vingt-quatre écus d'or. Une autre fois il donnait à la sénéchale d'Anjou un miroir d'or de trente-cinq florins; puis à sa propre femme un tableau d'or (reliquaire) pesant quatre marcs quatre onces d'or à vingt-trois carats, et orné de saphirs, d'émeraudes, de rubis-balais, etc. La reine de son côté, en bonne ménagère qu'elle était, lui avait fait présent de deux pots d'argent pour mettre ses confitures. Et
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René paraît avoir trouvé ce cadeau à son goût; car nous voyons dans ses comptes qu'il fit faire à ces pots des étuis en cuir, sans doute afin de pouvoir les emporter en voyage.
Malgré le développement prodigieux que l'orfèvrerie profane, l'orfèvrerie civile proprement dite, avait pris depuis une centaine d'années, il ne faut pas croire que l'orfèvrerie religieuse ait été abandonnée à cette époque. Sans doute on n'en était plus à ces temps de ferveur où l'on rapportait tout au service de Dieu. Mais le clergé était toujours puissant; certaines églises, certaines abbayes, possédaient d'immenses richesses; et les princes eux-mêmes, qui avaient beaucoup à se faire pardonner, cherchaient à mettre leur conscience à l'aise en rachetant leurs péchés par de pieuses largesses.
Dès les premières années du quinzième siècle , en 1408, nous trouvons les orfèvres parisiens occupés, par les ordres de Guillaume III , abbé de Saint-Germain-des-Prés , à fabriquer une nouvelle châsse pour le saint patron de son église, en remplacement de la châsse primitive qui remontait au temps du roi Eudes. Celle-ci, que nous serions bien heureux de posséder aujourd'hui, n'était probablement plus dans le goût du jour. La nouvelle châsse, dont nous donnons ci-après le dessin d'après D. Rouillart, était en forme d'église, surmontée d'un clocher à jours, avec six figures d'apôtres de chaque côté, celle de Saint-Germain à l'une des extrémités, et, à l'autre, l'image de la Trinité entre les deux figures du roi Eudes, fondateur de la première châsse, et du pieux abbé à qui était due la seconde. On y employa vingt-six marcs d'or, deux cent cinquante marcs d'argent, deux cent soixante pierres précieuses et cent quatre-vingt-dix-sept perles.
Une autre belle châsse avec figures, mais en argent seulement, était celle de saint Maclou, que Jean VI,
duc de Bretagne, avait offert à la cathédrale de Saint- Malo. Elle avait été fabriquée par un orfèvre nommé Pierre de la Haye.
De son côté, la cathédrale d'Auxerre possédait jadis un reliquaire d'argent doré de la même époque, d'un travail si précieux, qu'on l'appelait par excellence « le joyau ». On y voyait un prélat agenouillé devant un autel garni du calice, de la paix et du missel ; derrière le prélat, un clerc tenant sa mitre et un ange adossé à un pilier; à côté de lui, une table sur laquelle était placé Notre-Seigneur en croix, entre sa sainte Mère et son disciple bien-aimé. Toute cette partie de la composition ne rappelle-t-elle pas singulièrement le joyau d'Altœting? Les différentes faces du reliquaire portaient en outre les figures de saint Grermain, de saint Etienne et de saint Michel, des auges et des feuillages. Le tout pesait soixante marcs.
Les Anglais eux-mêmes faisaient, à l'occasion , de riches présents d'orfèvrerie aux églises des villes de France sur lesquelles s'étendait leur domination. Ainsi le duc de Bedford, lorsqu'il fut nommé régent en 1422, fit don à la cathédrale de Paris d'un tableau d'or représentant le roi Henri V et Catherine de France.
Il n'est pas jusqu'à la tendre Agnès Sorel qui ne s'en mêle de son côté. En 1444 elle offre à l'église de Loches une belle croix d'or contenant du bois de la vraie croix, et y joint une figure de la Madeleine renfermant quelques-uns de ces beaux cheveux blonds qui essuyèrent les pieds de Jésus. N'est-il pas édifiant de voir la jolie pécheresse royale se placer ainsi sous le patronage de la sainte pécheresse dont il ne semble pas du reste qu'elle ait jamais connu l'austère repentir? 1444 était précisément l'époque où Charles VII, profitant d'un retour de fortune inespéré, prodiguait ses plus éclatantes faveurs à celle qui avait été sa fidèle amie des mauvais iours.
Fig. 3i. Châsse de Saint-Germain-dcs-Préa.