‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 30 sur 42 · Allemagne et Angleterre du treizième au quinzième siècle · texte numérisé non relu

Allemagne et Angleterre du treizième au quinzième siècle

Puisque nous voilà sortis de France à la suite des ducs de Bourgogne, revenons quelque peu en arrière pour jeter un rapide coup d'œil sur l'état où se trouvait l'orfèvrerie dans les autres pays de l'Europe pendant cette dernière période du moyen âge.

Nous l'avons laissée particulièrement florissante en Allemagne au douzième siècle. Là le style roman persista plus longtemps qu'en France. J'en citerai comme preuve et comme exemple le beau calice conservé encore aujourd'hui en l'église des Saints-Apôtres de Cologne, ainsi que la magnifique châsse de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, terminée seulement sous le règne de Frédéric II, entre les années 1212 et 1220. Il est vrai que celle-ci avait été commencée dès la fin du siècle précédent.

Au treizième siècle en propre, M. Labarte, si bon juge en ces matières, attribue la belle couronne, dite de saint Henri, conservée dans le trésor du roi de Bavière. Mais le plus considérable des monuments que nous ait légués l'orfévaerie allemande de cette époque est certainement la châsse des grandes reliques d'Aixla-Chapelle. Ici tout appartient au style ogival. La forme générale est toujours bien celle d'un édicule entouré de figures de saints en ronde bosse; mais ces statuettes sont placées sous des arcades trilobées que surmontent autant de pignons aigus. L'ornement s'est

ALLEMAGNE, XIVe SIECLE.

allégé, et partout la forme ogivale a remplacé le plein cintre. Pour la description détaillée de ce magnifique monument d'orfèvrerie, je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur curieux au tome 1er des Mélanges d 'archéologie publiés par les PP. Martin et Cahier. En Allemagne comme en France les grandes châsses, à partir de cette époque, deviennent de jour en jouiplus rares. Gela s'explique :

plus on allait et plus les grandes reliques se fractionnaient. Bien peu de corps saints restaient dans leur entier. Les grandes châsses devenaient donc moins nécessaires, et, en fabriquant des reliquaires spéciaux pour renfermer les dépouilles sacrées qu'on se partageait ainsi, on se trouvait porté à donner souvent à ces reliquaires une forme qui, à elle seule, en indiquât le contenu.

S'agissait-il de conserver le chef de quelque saint5 on l'enfermait dans un buste, tel par exemple que celui de saint Oswald, qui se voit encore dans la cathédrale d'Hildesheim. S'agissait-il seulement de quelques os du bras, on les plaçait dans un reliquaire d'argent en forme d'avant-bras, comme beaucoup d'églises, particulièrement celles de Saint- Gréréon et de Saint Gunibert à Cologne, nous en montrent au treizième siècle d'assez nombreux exemples? Ces bustes, ces avant-bras, comportent certaines parties de vêtements parfois ornées de très-riches orfrois, de bordures dorées ou.émaillées, de pierreries enchâssées dans des rinceaux de filigranes.

Fig. 36. Reliquaire Sainte-Colombe.

Dans le siècle suivant (le quinzième), on fabrique un grand nombre de reliquaires en cristal montés à jours, laissant apercevoir la relique elle-même. Le plus souvent, c'est un simple tube de cristal placé tantôt horizontalement, tantôt verticalement, sur un pied en orfèvrerie, et enchâssé dans une monture à jours où l'ornementation gothique se développait dans toute sa grâce et sa légèreté.

L'église de Sainte-Colombe, à Cologne, conserve un des plus beaux spécimens de ce genre de reliquaires.

Les églises d'Allemagne, celles de Cologne en particulier, sont encore très-riches en pièces de mobilier ecclésiastique du quatorzième siècle. Je me bornerai à citer le grand ostensoir, la belle croix processionnelle et la superbe crosse d'évêque de cette époque que possède la cathédrale de cette ville, ainsi que le beau calice tout revêtu d'émaux translucides conservé à la cathédrale de Mayence.

Mais ce sont surtout les calices du quinzième siècle qui sont encore communs en Allemagne; Mayence, Francfort, en ont de fort beaux et les seules églises de Cologne en conservent une demi-douzaine qui ont été publiés par le chanoine Bopp. Parmi une foule d'autres œuvres d'orfèvrerie sacrée du même siècle appartenant aux mêmes églises, je ne saurais omettre de mentionner les reliquaires en forme de croix de la cathédrale et de l'église Saint-Alban, la magnifique croix processionnelle de Sainte-Colombe, le reliquaire-ostensoir et la paix de Saint-Martin.

Je ne saurais non plus me dispenser de citer le beau reliquaire en argent doré conservé dans le trésor d'Aix-la-Chapelle, celui du couvent des demoiselles nobles d'Altenbourg , le joli encensoir appartenant à la même maison, et enfin la magnifique croix processionnelle qui fait actuellement ]3artie de la collection de M. le duc d'Aumale.

ALLEMAGNE, XVe SIÈCLE. 185

Enfin on doit également aux orfèvres allemands de cette époque un certain nombre de statuettes de saints d'un assez bon travail. Notre musée de Gluny en possède une, représentant sainte Anne, qui passe pour être l'œuvre de Hans Greif, de Nùrenbcrg. Dans la Kunstkammer de Berlin, il en existe une autre, une sainte Vierge, attribuée à Henri Hufnagel, d'Augsbourg, et la cathédrale de Ratisbonne conserve un saint Sébastien, qui, bien que d'un auteur inconnu, n'en est pas moins une fort bonne figure.

Si les monuments de l'orfèvrerie religieuse datant des derniers siècles du moyen âge ne sont pas rares en Allemagne, ceux de l'orfèvrerie profane y sont beaucoup moins communs, et tout porte à croire que celleci fut loin d'acquérir au delà du Rhin le même développement qu'en France. Il en reste cependant quelques spécimens, parmi lesquels l'un des meilleurs à citer est le beau vase ou gobelet couvert dont nous reproduisons ci-après la figure, et qui fait aujourd'hui partie de la collection de M. Seeholzen, à Ingolstadt en Bavière.

Le corps du gobelet et son couvercle sont d'argent couverts d'ornements, rinceaux et figures d'oiseaux, gravés au simple trait. Un élégant bouton formé de feuillages artistement fouillés surmonte le couvercle. Une étroite zone de feuillages semblables, émaillés et dorés, coupe le gobelet vers le milieu de sa hauteur, tandis qu'à sa partie inférieure règne un large rinceau de vigne en relief, émaillé de diverses couleurs et resserré entre deux bordures découpées à jours. Une double bordure semblable indique, à la partie supérieure, le point de jonction du vase et de son couvercle. Mais ce qui donne surtout beaucoup de légèreté et d'élégance à cette pièce, c'est qu'au lieu de porter à plat, elle est soutenue en l'air par trois petites figures d'hommes sauvages agnenouillés. L'orfèvrerie aile-

mande compte, je crois, peu de produits d'un goût aussi fin que celui-ci. Alors, il est vrai, commençait en Allemagne cette révolution du goût si brillamment personnifiée un peu plus tard dans Albert Durer. Déjà s'annonçait chez nos voisins la transition du moyen âge à la renaissance.

En Angleterre, l'orfèvrerie n'avait pas été négligée non plus; mais les monuments encore subsistants en sont beaucoup plus rares. Dans ce pays, l'orfèvrerie religieuse du moyen âge a presque entièrement disparu, et ce n'est guère que par la mention qui en est faite dans les écrits contemporains que nous pouvons juger de son ancienne splendeur.

Au treizième siècle, le riche et célèbre monastère de Saint- Alban conservait encore son école d'orfèvrerie. L'un de ses moines, du nom de Guillaume, passait pour un fort habile ciseleur. Il eut pour élèves Walter de Golchester, Simon et Richard, dont les noms nous .sont conservés par le chroniqueur Matthieu Paris. Le trésor de l'église Saint-Paul de Londres, dont en possède un inventaire dressé à la fin du douzième siècle, contenait un grand nombre de pièces d'orfèvrerie fort remarquables. Quelques-unes même étaient d'une composition très-compliquée. J'en citerai pour exemple la grande croix d'autel dont l'évêque Richard de Gravesend dota son église. Cette croix, élevée sur un socle que supportaient quatre figures de lions, et divisée en six parties dont chacune se composait de figures en ronde bosse plus ou moins nombreuses, était, selon l'expression du temps, toute une ystoire en argent doré, commençant dans le bas par Adam et Eve, pour se terminer au sommet par la figure du Christ, de sa sainte Mère et du disciple bien-aimé. M. Labarte, d'après le Monasticon anglicanum, cite encore la belle crosse du même évêque et la châsse en

Fig. 37. Gobelet d'Ingolstadt

ANGLETERRE, XVe SIÈCLE. 189

argent de saint Laurent, qui appartenaient également à l'église Saint-Paul.

Si, par suite de la révolution religieuse si radicale qu'a subie l'Angleterre, le riche mobilier affecté à son ancien culte a presque entièrement disparu, d'autres causes ont amené également la dispersion des trésors d'orfèvrerie réunis par la plupart des monarques anglais. Somptueux et nécessiteux tout à la fois, sans cesse obérés par leurs ambitieuses entreprises et leurs guerres continuelles, nous les voyons faire, de ces trésors, les gages de nombreux emprunts contractés en Angleterre ou à l'étranger. C'est ainsi qu'au quatorzième siècle, Edouard III hypothèque à des marchands ses joyaux, sa couronne même; et que dans le siècle suivant Henri V engage au maire et à la commune de Londres son grand collier, appelé le Pusan.

Nulle doute que l'orfèvrerie anglaise du quatorzième siècle n'eût une réelle valeur d'art ; car nous la voyons recherchée même en France, où plusieurs pièces de cette provenance figurent parmi les innombrables richesses que renfermait le trésor de nos rois. Dans l'inventaire de Charles V se trouve un fermail émaillé qu'il avait lui-même rapporté d'Angleterre, et dans celui de Charles VI une aiguière, ainsi qu'un [grand gobelet à pied et couvert, tous deux en or émaillé, que Henri IV (de Lancastre) lui avait donnés. Enfin, au commencement du siècle suivant, en 1414, nous voyons la reine d'Angleterre ( Catherine de France ) envoyer au duc de Bretagne une autre aiguière d'or et un tableau de sainteté de même métal.

Les monuments de cette orfèvrerie émaillée d'origine anglaise sont aujourd'hui très-rares. Le plus complet et le plus fin que je connaisse est une couverture de livre conservée à la Bibliothèque bodléïenne d'Oxford. Ainsi qu'on peut le voir par la figure ci-contre, les plats émaillcs sur argent sont entourés d'un en-

cadrement rustique en argent doré très-artistement fouillé et d'un charmant dessin.

On doit à l'éminent dessinateur-archéologue Pugin, qui a si fort contribué à remettre le moyen âge à la mode en Angleterre, un recueil de plus de cinquante planches représentant des objets d'orfèvrerie sacrée. Ce sont de très-intéressants modèles. Malheureusement Pugin a négligé, la plupart du temps, de faire, connaître la provenance des originaux.

Mais, je le répète, les pièces d'orfèvrerie du moyen âge sont rares en Angleterre, On a pu le constater aux diverses expositions rétrospectives qui ont eu lieu depuis quelques années. Toutes les magnificences de ce genre que possèdent encore aujourd'hui les puissantes corporations et les riches familles du Royaume-Uni ne remontent guère au delà des deux derniers siècles qui ont précédé le nôtre. Les pièces qui datent du seizième siècle sont déjà peu nombreuses; celles du quinzième sont d'une extrême rareté. Je ne connais, parmi les nombreuses corporations de la ville de Londres, que celle des armuriers qui possède une belle coupe couverte d'argent doré, haute d'un pied environ, décorée de feuillages et portant une inscription qui n'en donne malheureusement pas la date; et la corporation des marchands de fer, à qui appartiennent deux coupes à pied, l'une en bois d'érable montée en argent, l'autre, formée d'une noix de coco décorée de même et montée sur une espèce de colonne torse en orfèvrerie. Il existe encore deux autres coupes à peu près semblables au collège d'Oriel à Oxford, et au collège du Corpus Chris ti à Cambridge. Mais en réalité tous ces objets sont d'un intérêt bien secondaire, et encore aucun d'eux ne paraît remonter au delà de la fin du quinzième siècle.

En dehors de l'argenterie des corporations, je ne pourrais guère citer qu'un vase couvert en argent doré

Fig. 38. Plaque de reliure anglaise.

«Vfc

RUSSIE, XIV" ET XVe SIÈCLE. 193

appartenant à lady Rodney. Celui-ci est peut-être un peu plus ancien ; car il appartient authentiquement à Ja même famille depuis le quinzième siècle. La forme en est assez singulière; elle rappelle celle de certains ciboires anciens. La panse du vase et son couvercle sont formés chacun de douze gaudrons ovoïdes sans autres ornements, et un manche presque droit est fixé sur le côté.

Diverses autres familles anglaises peuvent bien posséder encore quelques reliques de l'orfèvrerie du moyen âge; mais, faute de les connaître, il m'est impossible d'en parler.

Je ne saurais dire non plus ce que la Russie et la Pologne ont pu conserver de leurs anciennes magnificences. Je mentionnerai seulement — pour la Russie, la coupe en vermeil du grand duc Siméon Yvanowitch (1341-1353), et le vase de vermeil, en forme de coq, ayant appartenu au grand duc Yvan Vassilievitch (quinzième siècle), qui, toutes deux, ont figuré, à l'exposition universelle de 1867; — et pour la Pologne, les deux beaux calices émaillés du quinzième siècle que conserve encore la cathédrale de Varsovie.

Page 1