‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 31 sur 42 · Italie (du treizième au quinzième siècle · texte numérisé non relu

Italie (du treizième au quinzième siècle

Jusqu'ici j'ai toujours pu noter en quelque sorte parallèlement les progrès de l'orfèvrerie dans les différents pays de l'Europe. A partir du quatorzième et même du treizième siècle, ce parallélisme cesse d'exister en ce qui concerne l'Italie. Au delà des Alpes, la marche de l'art dans toutes ses branches est désormais absolument différente de ce que nous la voyons ailleurs. L'Italie est constamment en avance sur tous les autres pays, et, chez elle, le grand mouvement de la

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Renaissance s'annonce, se manifeste déjà à une époque où, partout ailleurs, l'art du moyen âge règne encore exclusivement.

A quelles causes attribuer cette grande et précoce révolution du goût? Ce n'est pas ici le lieu de l'examiner. Bornons-nous à constater ce fait que l'art gothique proprement dit, qui prédomine dans tout le reste de l'Europe jusqu'à la fin du moyen âge, n'eut qu'un règne assez court en Italie. Il ne s'y montre guère sans mélange qu'au treizième siècle. Nous en trouvons la preuve dans l'inventaire du trésor du saint-siége dressé par l'ordre de Boniface VIII, précieux manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, qui fait mention de plus de six cents pièces d'orfèvrerie dont la plupart appartenaient certainement à ce siècle. La description minutieuse de quelques-unes d'entre-elles en indique assez le style. On y trouve, par exemple, une figure en argent de la sainte Vierge placée dans un tabernacle dont les arcs sont soutenus par quatre colonnes triangulaires et surmontés d'un pinacle en forme de clocher. Les figures en ronde bosse ne se rencontrent du reste qu'en très-petit nombre dans cet inventaire. Beaucoup de vases sacrés et autres sont ornés de nielles. On sait en effet que les Toscans étaient particulièrement renommés pour l'application de ce procédé, ainsi que pour la fabrication des émaux.

Sienne possédait à cette époque des orfèvres en grande réputation. Le nom de plusieurs d'entre eux est parvenu jusqu'à nous. Je mécontenterai de citer Pacino, qui en 1265 faisait une croix en argent avec figures et un calice d'or pour l'église Saint-Jacques de Pistoia; Andréa Puccio et Tallino, son frère, qui en 1267 achevaient un rétable en orfèvrerie pour la même église ; Filipuccio, orfèvre renommé de la seconde moitié du même siècle, et Ohiccio,- qui fit en 1290 un grand calice de style gothique, avec figures se détachant sur fond

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d'émail bleu, que l'église d'Assise possède encore aujourd'hui.

Une autre ville de Toscane, Pise, devait cependant bientôt éclipser Sienne, grâce au génie de deux de ses enfants, connus sous son nom, Nicolas et Jean de Pise, dont les travaux, l'enseignement et les exemples opérèrent une véritable révolution dans les arts plastiques.

Ces admirables artistes, sculpteurs tous deux, furent les premiers en effet qui, osant rompre avec les formes traditionnelles, rendirent à l'art une vie que l'observation intelligente et attentive de la nature peut seule lui assurer. La vue d'un sarcophage antique représentant une chasse de Méléagre fut, dit-on, comme une révélation pour Nicolas, qui s'inspira dès lors de ce style à la fois si noble et si vivant, et s'efforça, non sans succès, de l'imiter, tant à Pise et à Sienne qu'à Bologne où devait être placée son œuvre principale, le tombeau de Saint-Dominique.

Nicolas de Pise étant mort en 1275, Jean continua à marcher hardiment et avec un égal succès dans la même voie. Gomme beaucoup d'autres grands artistes de son pays, à son talent de sculpteur il joignait celui d'orfèvre. Il ciselait le métal comme il sculptait la pierre ou le marbre. En 1286 Jean fut chargé de faire un parement d'autel en orfèvrerie pour la cathédrale d'Arezzo. De nombreuses pierreries et des émaux étincelants concouraient à la splendeur de ce parement, dont la partie centrale représentait la sainte Vierge entre saint Grégoire et saint Donato. Joaillier habile autant qu'habile orfèvre, l'artiste avait placé sur la poitrine de sa vierge un bijou que les inventaires anciens n'évaluent pas à moins de trente mille florins.

Jean avait associé à ses travaux un autre orfèvre de Pise nommé André, et deux artistes de Sienne, Agostino et Agnolo, sculpteurs de profession qui comme lui ne

dédaignaient pas de faire un peu d'orfévFerie à l'occasion.

Ces deux derniers, que Vasari range avec raison parmi les artistes les plus distingués de leur temps, firent à leur tour de nombreux élèves, et à leur école se formèrent plusieurs orfèvres de talent. Parmi ceux-ci, Vasari cite particulièrement deux frères, Pierre et Paul d'Arezzo, qui exécutèrent en commun un reliquaire en forme de buste de grandeur naturelle destiné à recevoir la tête de saint Donato. Le même auteur nous fait également connaître un autre orfèvre d'Arezzo, Forzore di Spinello, habile émailleur et ciseleur distingué, qui exécuta pour le cardinal de Pietramala un grand nombre de pièces d'argenterie, et, pour l'évêque d'Arezzo, une mître ornée d'orfrois en orfèvrerie, qu'on voit encore dans la cathédrale de cette ville.

Ceci nous conduit en plein quatorzième siècle.

Plus heureuse que la France, l'Italie conserve encore bon nombre de monuments de l'orfèvrerie de cette époque, auxquels se rattache le nom d'artistes éminents. Gela s'explique. En France, le quatorzième siècle fut, par excellence, le siècle de l'orfèvrerie profane ; celle-ci dut principalement sa splendeur au luxe effréné des princes et des grands vassaux du royaume. Représentant un capital beaucoup trop considérable pour rester pendant longtemps immobilisé, elle ne pouvait être et ne fut en effet que l'expression mensongère et peu durable d'une prospérité d'apparat, derrière laquelle se cachaient toutes les misères du pays. Monuments d'une grandeur éphémère, toute cette orfèvrerie de luxe devait bientôt disparaître avec elle.

Les orfèvres italiens, en continuant à travailler pour l'église, avaient une clientèle plus solide, et leurs œuvres devaient d'autant plus aisément leur survivre que l'Italie échappa presque entièrement à ces malheureuses

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guerres de religion, si funestes chez nous aux monuments de l'art religieux du moyen âge.

Parmi ceux de ces monuments qui subsistent encore en si grand nombre de l'autre côté des Alpes, il en est un qui, au point de vue de l'histoire de l'orfèvrerie, possède un intérêt tout particulier. C'est l'église de Pistoia dont j'ai déjà eu occasion de parler. Là en effet, au milieu de beaucoup d'autres objets précieux, se voit, aujourd'hui encore parfaitement intact, un magnifique parement d'autel tout en argent, chef-d'œuvre d'orfèvrerie, à la confection duquel furent successivement employés, pendant près d'un siècle et demi, les plus habiles artistes de la Toscane. Cette belle pièce d'argenterie, qui mesure près de deux mètres de longueur, comprend quinze bas-reliefs dont les sujets, traités avec un soin et une délicatesse extrêmes, sont empruntés à la vie terrestre de Notre-Seigneur.

Pistoia possédait depuis le douzième siècle une importante relique de l'apôtre saint Jacques, laquelle était l'objet d'une grande dévotion manifestée par d'abondantes aumônes et des largesses de tout genre. A l'aide de ces richesses accumulées, les administrateurs de l'œuvre de saint Jacques, qui avaient déjà doté sa chapelle de nombreuses pièces d'orfèvrerie, résolurent vers 1267 de décorer son autel d'un riche paliotto d'argent dont l'exécution, comme je l'ai déjà dit, fut confiée à deux célèbres orfèvres de cette époque, Andréa Puccio et son frère Tallino. Mais, peu d'années après, en 1293, la chapelle de saint Jacques était dépouillée de sa somptueuse décoration par un sacrilège et audacieux voleur. Cependant beaucoup d'objets volés furent retrouvés plus ou moins intacts, et l'ancien parement d'autel put être remplacé très-promptement par un nouveau plus magnifique encore. Celui-ci, achevé en 1316, passe pour être l'œuvre du célèbre orfèvre Andréa d'Ognabene. La vérité est qu'il n'en fit que la face

principale. Les deux panneaux des côtés, ajoutés en 1357 et 1371, sont dus aux orfèvres Pier et Leonardo Ser Giovanni, tous deux Florentins.

Beaucoup d'autres artistes travaillèrent également à l'autel de Pistoia. Jusqu'à la fin du siècle et même au delà, on ne cessa d'ajouter de nouveaux ornements, de nouvelles figures à cet ensemble déjà si magnifique. La plus importante de ces figures, celle de saint Jacques, fut exécutée en 1349 par un orfèvre pisan du nom de Griglio,

Enfin de 1395 à 1400 un riche rétable d'orfèvrerie vint compléter la décoration de l'autel. Cette partie de l'œuvre, entreprise sur les dessins d'un peintre nommé Jean Christiani, fut confiée pour l'exécution aux orfèvres Nofri de Buto et Atto Braccini, de Pistoia. Vasari affirme que deux des demi-figures de prophètes dont elle est ornée sont dues au ciseau de Brunelleschi, le célèbre architecte du dôme de Florence, qui, lui aussi, commença par être orfèvre.

Quant au reste, je n'en finirais pas si je voulais nommer tous les orfèvres qui, dans le cours de ce siècle et pendant la première moitié du suivant, concoururent pour une part quelconque à la décoration de l'autel de saint Jacques. Aux personnes que ces détails pourraient intéresser, je ne puis donner un meilleur conseil que de recourir à l'excellente Histoire des arts industriels au moyen âge de M. Labarte, où elle trouveront, accompagnée de nombreuses planches, la description exacte et minutieuse du beau rétable de Pistoia.

Beaucoup d'autres églises d'Italie ont également la bonne fortune de posséder encore d'importantes œuvres d'orfèvrerie du quatorzième siècle, dont les auteurs sont presque tous connus.

L'une des plus belles est le tabernacle d'argent destiné à renfermer le sa/ntissimo corporale de la ca-

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thédrale d'Orvieto. Cette magnifique pièce, qu'on admire encore aujourd'hui, fut exécutée en| 1338 par l'orfèvre siennois Ugholino.

A Rome, la basilique Saint-Jean de Latran conserve deux bustes d'argent qu'on attribue à Giovanni, fils de Bartholo, et à Giovanni Marci, tous deux également siennois. Un autre buste, remarquable par la beauté de ses émaux et la finesse de la ciselure, celui de saint Sigismond, est conservé dans la cathédrale de Forli. Il est l'œuvre de deux orfèvres du quatorzième siècle nommés Niccolo et Enrico. La cathédrale de Florence en possède un autre non moins intéressant, celui de saint Zanobie, signé du nom de l'orfèvre Andréa Arditi.

Cet habile artiste avait, paraît-il, l'habitude de signer ses œuvres. La France en a longtemps possédé une du goût le plus pur. C'était un fort beau calice émaillé, qui, après avoir fait partie de la belle collection Debruge-Dumesnil, a passé dans celle du prince Soltikoff. Nous en donnons ci-après le dessin d'après M. Labarte, qui veut bien nous y autoriser.

Dans la basse Italie, Monza possède encore un paliotto d'orfèvrerie exécuté en 1359 par Borgino, de Milan; et l'on voit à l'entrée du sanctuaire de l'église Saint-Marc, à Venise, un crucifix d'argent doré de près de deux mètres et demi de haut, dû à un orfèvre vénitien nommé Giacomo Benato, qui vivait vers le même temps.

Il est bon de noter ici que le célèbre Bertuccio, qui fit en 1390 les portes de Saint-Marc, était lui-même orfèvre.

Le trésor de Venise, comme celui de Milan, comme ceux de Sienne, de Pistoia et de Florence, renferme encore d'autres monuments intéressants de l'orfèvrerie du quatorzième siècle. Mais de ceux-là les auteurs ne sont pas connus.

Pour être complet en ce qui concerne Florence, j'au-

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rais dû nommer déjà depuis longtemps Cione, l'habije orfèvre, père du grand peintre Orcagna, qui se distingua dès le commencement du quatorzième siècle. J'ai mieux aimé différer à en parler jusqu'ici, parce que le nom de Gione se rattache étroitement à l'histoire d'un monument qui est, pour le quinzième siècle, ce que la chapelle Saint-Jacques de Pistoia fut pour le précédent, d'un monument auquel se rattachent, comme à l'autre, les noms illustres de plusieurs générations d'artistes. Je veux parler du baptistère Saint-Jean de Florence.

Saint Jean, comme on sait, est le patron de la ville de Florence. Les Florentins ont toujours eu pour lui une grande dévotion. Dès la fin du treizième siècle, ils avaient résolu d'orner l'autel qui lui était consacré d'un riche parement d'orfèvrerie. Ge projet, bientôt après réalisé, fut confié quant à l'exécution aux plus habiles artistes de l'époque. Vasari désigne l'orfèvre Gione comme ayant fait de ses propres mains la plus grande partie de cette œuvre importante, si ce n'est l'œuvre tout entière. Gione florissait dans le premier tiers du quatorzième siècle. C'est du moins à cette époque que Vasari rapporte ses travaux les plus importants.

Mais bientôt le parement d'autel dû à son talent ne parut plus assez somptueux. Un document authentique constate qu'en 1366 la corporation des marchands décida de remplacer l'ancien parement par un autre beaucoup plus riche, dont l'exécution fut confiée à Berto G-eri et à Leonardo Ser Giovanni, l'excellent orfèvre florentin de qui j'ai déjà eu l'occasion de parler à propos des travaux qu'il fit à Pistoia. C'est à ces deux artistes qu'il faut attribuer le plan de l'admirable monument d'orfèvrerie, complété, il est vrai, beaucoup plus tard, qui subsiste encore aujourd'hui. Cependant, tout en refondant l'ancien parement, on ne put se résoudre à sacrifier complètement l'œuvre de Gione. On en conserva

Fig. 39. Caîice.d'Andrea Arditi.

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deux panneaux dont l'excellente exécution prouve à quel point de perfection avait été porté l'art de la sculpture en Italie dès le commencement du quatorzième siècle.

Les travaux du nouveau parement d'autel aujourd'hui encore existant étaient en pleine activité dès l'année 1367. Mais tout semble indiquer qu'ils éprouvèrent bientôt une fâcheuse interruption, due sans doute aux calamités de tout genre qui affligèrent Florence pendant le dernier quart de ce siècle. Après Leonardo, un autre orfèvre, Michel Monte, fut associé à Berto Geri. Mais la gloire d'achever l'œuvre ne devait appartenir à aucun d'eux. Ce fut seulement en 1402 qu'elle fut menée à bonne fin par un nommé Ghristophano di Paolo.

Cette partie primitive du parement, à laquelle d'importantes adjonctions furent encore faites, ainsi que nous le verrons, dans le courant du quinzième siècle, a une longueur de plus de trois mètres et demi sur un mètre seize centimètres de hauteur. Au centre est une statue en argent de saint Jacques, haute de soixantetrois centimètres, chef-d'œuvre de Michelozzo Michelozzi, qui ne fut terminée qu'en 1452. De chaque côté se développent quatre grands panneaux, superposés deux par deux, qui renferment autant de bas-reliefs séparés entre eux par de larges piliers ornés de nombreuses figurines en ronde bosse. Quatre autres panneaux semblables et symétriques sont placés à la suite des premiers, mais un peu en retrait, et le tout est surmonté, en guise de frise, d'une rangée de petites statuettes au nombre de plus de quarante. Ces petites figures, comme celles dont sont ornés les piliers, sont toutes placées dans des niches surmontées de frontons et de pinacles admirablement fouillés et se détachant sur fond d'émail.

Quant aux douze bas-reliefs, dont les sujets sont tous empruntés à la vie de saint Jean Baptiste, ce sont autant de chefs-d'œuvre de la sculpture italienne, où

l'on peut suivre tous les progrès de la Renaissance depuis le commencement du quatorzième siècle jusqu'à son parfait épanouissement; c'est l'œuvre plus que séculaire d'un nombre infini d'artistes plus excellents les uns que les autres, œuvre cependant encore incomplète que devait bientôt achever, avec non moins de succès, une nouvelle génération d'hommes également éminents dans leur art.

Un nom reste célèbre entre tous parmi ceux des artistes du quinzième siècle qui concoururent à la décoration du baptistère de Florence : c'est celui de Ghiberti. Bien qu'il soit surtout connu comme l'auteur des admirables portes en bronze de cette église, Lorenzo Ghiberti, lui aussi, commença par être orfèvre. Né en 1378, il avait fait ses débuts dans l'atelier deBartoluccio, son beau-père, qui exerçait cette noble profession, et il venait à peine d'accomplir sa vingt-deuxième année, lorsque la puissante corporation des marchands de Florence ouvrit un concours pour l'exécution des deux portes en bronze qui restaient à faire au baptistère. Quel que fût son jeune âge, quels que fussent le nombre et surtout la valeur de ses rivaux, parmi lesquels figuraient Donatello, le grand sculpteur, et Brunelleschi, l'illustre architecte, les parents, les amis de Ghiberti, pleins de confiance en son génie, l'engagèrent à se mettre sur les rangs.

Quoique se rattachant peut-être un peu indirectement à notre sujet, quelques mots sur ce mémorable concours ne seront pas, je crois, sans intérêt. Voici donc comment les choses se passèrent.

Entre tous les artistes qui répondirent à l'appel de la confrérie des marchands, sept des plus capables furent admis à concourir. Chacun d'eux devait présenter, dans le délai d'un an, un panneau de bronze doré représentant le sacrifice d'Abraham, et recevoir une indemnité tant pour ses déboursés que pour son travail. L'année

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