Europe méridionale
Cette révolution du goût, ce retour aux éternels principes du beau si glorieusement accomplis en Italie à une époque où le génie des autres peuples restait encore comme emprisonné dans les langes du moyen âge, devaient cependant rayonner peu à peu sur le reste de l'Europe. Le seizième siècle fut sous ce rapport comme l'éclosion d'une ère nouvelle. Son nom le dit : « Siècle de la Renaissance. »
L'Italie, nous l'avons vu, avait atteint dès le quinsième siècle les plus hautes sommités de l'art, et l'orfèvrerie, particulièrement cultivée par les artistes les plus éminents, y avait acquis une perfection qui ne fut jamais dépassée. Or, en fait d'arts comme en toutes choses, l'apogée est généralement suivie de près par le déclin. Les goûts changeants de l'humanité se fatiguent même du beau. Sous prétexte de progrès, on veut innover; on cherche de nouvelles formules, et bien souvent on abandonne les anciennes pour en adopter d'autres qui ne les valent pas.
Il était difficile d'ailleurs que l'orfèvrerie italienne du seizième siècle se maintînt à la hauteur de celle du siècle précédent. Lïartiste, à peu d'exceptions près, ne se confondait plus avec l'artisan. Le sculpteur fournissait Lien encore des modèles à l'orfèvre, mais ne ciselait plus guère de ses propres mains le précieux métal. Le travail industriel n'était plus guère le fait que de ces talents secondaires qui ne peuvent prétendre à planer dans les régions de l'art pur.
Les saines traditions cependant maintinrent pendant un certain temps l'orfèvrerie italienne dans sa glorieuse splendeur. Elle s'enrichit encore des œuvres de quelques hommes d'un vrai talent. L'un des premiers, par ordre de mérite, fut le Lombard Garadosso, orfèvre, ciseleur, graveur sur pierres fines et monétaire, qui travailla pour les papes Jules II, Adrien VI, Léon X et Clément VII, et de qui l'on conserve encore, dans le trésor de la cathédrale de Milan, une paix ciselée en or avec colonnettes et fronton en lapis-lazuli, d'une élégance et d'une perfection de travail remarquables.
Dès le commencement du siècle, florissaient aussi le Toscan Michel-Agnolo di Viviano, qui couvrit des plus riches ciselures les armures de Julien de Médicis, San- Marino, qui passait alors pour le premier orfèvre de Rome, et Giovanni Firenzuola, son élève, qui excellait surtout dans l'argenterie de table, Rosetti, de Pérouse, et divers autres dont nous ne possédons malheureusement aucune œuvre authentique.
Mais le plus grand nom, ou tout du moins le plus connu, parmi ceux des orfèvres italiens du seizième siècle, est certainement celui de Benvenuto Gellini.
Né avec le siècle, en l'an 1500, Gellini aux yeux de beaucoup de gens semble en quelque sorte personnifier l'art italien de son époque; ce qui, par parenthèse, ne serait pas très-flatteur pour l'Italie, attendu que, si comme artiste il eut un talent hors ligne,
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Gcllini comme homme fut un véritable sacripant. Débauché, vantard, querelleur, ne pouvant vivre avec personne et mettant aussi volontiers le poignard que le ciseau et l'ébauchoir à la main, ce ne fut qu'à la faveurMe son grand talent qu'il se tira d'une foule de mauvais pas, dont il fait lui-même le cynique récit dans ses mémoires. Mais en même temps, on ne saurait le nier, ce fut un grand artiste. Gomme sculpteur, il suffirait de sa statue de Persée pour , montrer ce dont il était capable. Comme orfèvre, il n'y avait pas une branche de son art dont il ne connût théoriquement et pratiquement tous les procédés et toutes les ressources. Son premier maître avait été Michel-Agnolo di Yiviano. Son humeur changeante lui fit bientôt traverser l'atelier de plusieurs autres orfèvres en renom, et il devint ainsi également habile dans divers genres très-différents. Forcé de s'enfuir de Florence et de se réfugier à Rome, où il vécut presque constamment de 1 523 à 1537, Gellini y fut promptement connu comme joaillier excellent et y fabriqua un grand nombre de bijoux ; il y grava d'admirables médailles et fut chargé d'exécuter les coins de la monnaie pontificale. Sur ces entrefaites, Gellini ayant eu l'honneur d'être présenté au roi François Ier, à l'occasion d'un voyage en France, ce prince s'engoua de lui et fit tout pour l'y rappeler d'une façon durable. Gratifications, traitement fixe, privilèges excessifs, commandes superbes, il lui offrit tout, jusqu'à la jouissance exclusive d'une demeure quasi-princière le petit hôtel de Nesle, sis à Paris à peu près à l'emplacement occupé aujourd'hui par l'hôtel des Monnaies.
Bcnvenuto n'était pas homme à repousser des offres si magnifiques. Il se mit donc en 1540 au service de François Ier, pour qui il paraît réellement avoir travaillé pendant cinq ans avec beaucoup d'ardeur. Il s'était lait connaître du roi, à son premier voyage, par une superbe aiguière d'argent accompagnée de son plateau,
qu'il lui avait présentée de la part du cardinal de Ferrare. Lorsqu'il l'eût pris définitivement à son service, François Ier lui commanda tout d'abord douze grandes figures de dieux et de déesses en argent pour sa table. Mais Gellini n'en exécuta jamais que deux ou trois. Le roi était pour sa part, de plus en plus enchanté de son artiste, et lui faisait faire entre temps une foule d'autres travaux d'orfèvrerie et de joaillerie; dans cette dernière spécialité Benvenuto était incomparable. Malheureusement, par son outrecuidance et son fâcheux caractère, il était parvenu bientôt à se mettre tout le monde à dos, et à indisposer même contre lui la toute-puissante duchesse d'Étampes, de sorte que sa grande faveur ne fut pas de longue durée. En 1545 il dut reprendre le chemin de son pays.
Des œuvres considérables et assez nombreuses que Gellini exécuta pendant son séjour à Paris, bien peu sont parvenues jusqu'à nous. La plus importante de celles qui existent encore, la fameuse salière d'or qu'il fit pour François Ier est malheureusement sortie de France; elle se voit aujourd'hui à Vienne, au Cabinet des antiques. Les salières étaient encore à cette époque une des pièces principales de l'argenterie de table. Gellini s'appliqua à faire de celle-ci un chef-d'œuvre en son genre. Il en a laissé lui-même une description assez exacte que la figure ci-jointe aidera à comprendre :
Deux figures principales, représentant la terre et la mer sous les traits de Berecynthe et de Neptune, sont assises l'une vis à vis de l'autre, la première sur un tertre fleuri, la seconde au milieu des flots qui semblent porter jusqu'entre elles la nef destinée à recevoir le sel; le tout repose sur un soubassement de trente-deux centimètres environ que décorent diverses figures en relief.
Gomme ingéniosité de la composition, perfection de