FRANCE, XVI0 SIECLE
les armes d'Énée. La pureté de la forme en est tout à fait remarquable, et la sobriété des reliefs rappelle involontairement le style des admirables sculptures du tombeau de Fiançois Ier.
Mais où se révèle tout entier et avec une certitude absolue le talent d'Etienne Delaulne, c'est dans l'œuvre gravé qu'il nous a laissé. Parmi les excellents modèles que renferme cette collection, on a souvent cité et parfois reproduit un délicieux miroir à main, orné au revers d'un sujet gravé, comme les miroirs antiques, et encadré de figures en relief et d'arabesques d'un goût parfait. Cette pièce porte la date de 1561. Gomme toutes les compositions d'Etienne Delaulne, elle se distingue par un respect scrupuleux de la forme ; l'ornementation, si riche qu'elle soit, n'en vient jamais altérer la pureté, ni dénaturer la donnée première.
Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de représenter ici, d'après le maître lui-même, une vue intérieure de son atelier (voir ci-après).
Le règne de Henri II passe généralement pour être l'époque où l'art français de la Renaissance atteignit son plus haut degré de perfection. Sous les règnes suivants, l'orfèvrerie cependant produisit encore de belles œuvres. Parmi les plus importantes figuraient toujours les pièces offertes aux rois et aux reines de France. Nous avons déjà vu quel magnifique groupe la ville de Paris présenta à Charles IX, lors de son entrée solennelle en 1571. A la même occasion, elle offrit à la reine un buffet garni d'une belle vaisselle de vermeil, du poids de deux cent onze marcs d'argent, dont rénumération, consignée sur les registres de la ville de Paris, nous montre de quelles pièces principales pouvait se composer alors la garniture d'un dressoir. Celle-ci comprenait une nef couverte, deux grands bassins, quatre vases, dont deux grands et deux moyens, une
Luire, deux grandes coupes ciselées à couvercles, deux autres moyennes et six chandeliers à figures de thermes, c'est-à-dire se terminant en forme de gaines. Le tout avait été fabriqué par Richard Routin, orfèvre et bourgeois de Paris.
Charles IX, quoique n'ayant jamais eu des instincts très-guerriers, avait la passion des armes; et, comme c'étaient des armes de luxe surtout qu'il lui fallait, il
Fi"'. 48. Atelier d'Etienne Delaulne.
appelait au besoin l'orfèvrerie à son aide. Son casque et son bouclier de parade , que l'on conserve encore dans- la collection du Louvre, n'ont peut-être jamais eu d'analogues, sous le rapport de la décoration. « Ils sont d'or, enrichis de sujets et de figures exécutées au repoussé et ciselées ; les carnations sont colorées en émail ; le terrain sur lequel se livre un combat qui forme le sujet principal de la décoration est teinté en émail translucide sur relief. Trente-deux médaillons
FRANCE, XVIe SIÈCLE. 247
de forme ovale, reliés par des branches d'olivier, composent la bordure du bouclier.... Le casque», continue M. Labarte, à qui j'emprunte cette description, « le casque est décoré dans le même style ; on y voit, comme sur le bouclier, des combats, une tête de Méduse, un masque de vieillard, des groupes de fruits et des trophées d'armes. »
Nous ignorons malheureusement à quel habile artiste sont dues ces deux pièces vraiment exceptionnelles. François Dujardin était l'orfèvre en titre de Charles IX en 1574. Mais rien n'indique qu'il ait travaillé aux armes dont il s'agit.
Il semble que ce fut le privilège de cette époque que de donner un cachet d'art à toutes choses, quelle qu'en fût la valeur, ou quelle qu'en fût la matière. Pendant que la cour, sans cesse aux abois, s'étourdissait par un luxe dont l'excès même devait altérer peu à peu la pureté de l'art, la bourgeoisie avait son luxe plus modeste où se retrouvait néanmoins le grand goût de l'époque. Ainsi sa vaisselle plate, à elle, consistait en plats et en assiettes d'étain. On n'oserait appeler cela de l'orfèvrerie, et cependant cette humble matière fut travaillée au seizième siècle par des hommes d'un tel talent, d'un goût si fin, qu'on ne saurait leur refuser une petite place à côté des meilleurs orfèvres du siècle.
Le plus connu de ces potiers d'étain (et encore savonsnous bien peu de choses sur lui) est François Briot. Ses œuvres, conservées grâce à leur peu de valeur intrinsèque, ne sont pas très-rares dans les collections. Le Louvre et le musée de Gluny en possèdent de fort bons spécimens. Elles consistent généralement en aiguières, en coupes, en plats ou plateaux d'une pureté de forme et de décoration tout à. fait remarquables. Les figures, les arabesques, y sont prodiguées, sans que leur abondance engendre la confusion, et la plus riche
ornementation y est obtenue avec une extrême sobriété de reliefs.
Ces belles pièces ont toutes été produites par le procédé de la fonte, puis retouchées au ciseau , ce qui permettait naturellement de tirer plusieurs exemplaires d'un moule bien réussi. Aussi rencontre-t-on encore aujourd'hui des doubles de certains modèles.
François Briot était-il orfèvre? Il ne passe pas généralement pour tel, sans doute parce que, sur la plupart de ses œuvres signées, il s'intitule simplement sculpteur. Cependant il existe en Angleterre, dans la collection de sir T. W. Holburne, un grand plateau d'argent doré qui porte la même signature, Francisons Briot sculpebat. Ceci résoudrait la question, si toutefois ce plateau n'est pas un simple surmoulage.
On ignore complètement l'origine de Briot, et l'on croit seulement savoir qu'il vivait vers le milieu du siècle.
Par contre, il est un orfèvre parisien dont nous ne connaissons aucune œuvre, mais dont le nom est resté célèbre par la part qu'il prit aux événements politiques de son temps. C'est Claude Marcel, qui fut prévôt des marchands sous la Ligue, comme son aïeul Etienne Marcel, de turbulente mémoire, l'avait été au quatorzième siècle. Claude fut un des familiers de Catherine de Médicis.
Triste époque que la fin de ce siècle, triste pour la France d'abord, pour les arts ensuite, dont elle devait nécessairement amener la ruine. Les guerres de religion sont assurément de tous les fléaux le plus destructeur. En même temps qu'elles s'attaquent aux œuvres du passé, elles arrêtent la production du présent. Ainsi fut-il au temps de la Ligue. Quelques ordonnances malencontreuses, mais bientôt rapportées, de Charles IX, n'auraient pas suffi pour amener la décadence d'une industrie "aussi florissante que l'orfèvrerie
XVIe SIECLE. 249
parisienne, si la guerre civile en permanence dans Paris et dans toute la France et la pénurie des finances n'y avaient eu, de leur côté, une part plus décisive encore.
Une autre cause devait contribuer simultanément à la décadence de l'orfèvrerie : ce fut l'engouement inoui pour les pierres précieuses de tous genres qui prit naissance sous le règne des derniers Valois. L'éclat du diamant et des perles éclipsa tout à coup celui de l'or et de l'argent, l'éblouissante industrie du joaillier, si bien appropriée au goût d'une cour efféminée, fit rejeter au second plan l'art exquis de l'orfèvre.
Il ne faut pas croire cependant que les malheurs publics eussent enrayé pour longtemps les goûts ou les habitudes de luxe. Dès avant la fin du siècle, nous voyons l'ostentation ou la cupidité des heureux du jour accumuler de nouveaux trésors. Ainsi l'inventaire fait en 1599 des biens et meubles ayant appartenu à Gabrielle d'Estrées, précieux manuscrit récemment mis en lumière, nous étonne déjà par son incroyable richesse. Mais, autant qu'on en peut juger d'après leur description sommaire, la valeur intrinsèque des pièces d'orfèvrerie dont il se composait l'emportait de beaucoup sur leur valeur d'art. Parmi celles qui néanmoins se recommandaient sous ce dernier rapport, il faut citer deux grands fruitiers d'argent ciselés à jours, puis un certain nombre de joyaux, parmi lesquels on remarque deux salières en lapis montées en or émaillé, une autre de cristal, sur le couvercle de laquelle était gravé le sacrifice d'Abraham et dont la monture en orfèvrerie éraaillée contenait quatorze diamants et quatre rubis, un petit oiseau dont le dos était orné d'un large rubis, et enfin, bijou d'un goût au moins bizarre, un tombeau en or ciselé et émaillé, sur lequel, dit l'inventaire, « il y a un roi qui représente la mort et la vie qui tient en ses mains une Éternité ».
L'orfèvre habituel de Gabrielle d'Estrées était Jean de
La Haye. Celui d'Henri IV se nommait David Vimont. Dans quelle proportion chacun d'eux travailla-t-il pour la belle maîtresse du roi? C'est ce que nous ignorons. Quant aux pièces d'orfèvrerie que le roi vert-galant fit exécuter pour son usage personnel, nous ne trouvons guère qu'un « bassin à cracher » en argent, commandé à Vimont en 1591; singulier objet pour clore la liste des chefs-d'œuvre enfantés par l'orfèvrerie française au seizième siècle.