Nord de l'Europe
Parmi les autres pays de l'Europe, l'Allemagne est peut-être le seul où la Renaissance eut un caractère propre, le seul qui ait fait autre chose que de suivre servilement et de plus ou moins loin le mouvement de transformation du goût commencé en Italie. En dehors de ce mouvement, une grande impulsion avait été directement imprimée à l'art allemand par un groupe d'artistes éminents, en tête desquels figure le célèbre Albert Durer. La tradition gothique existait encore ; mais, tout en conservant les formes allongées caractéristiques de ce style, l'imagination des artistes dont il s'agit en avait modifié les éléments constitutifs. Aux lignes rigides de l'architecture, ils avaient mêlé d'abord, puis substitué presque entièrement, une ornementation toute empruntée au règne végétal, entrelaçant capricieusement rameaux et feuillages, de façon à conserver néanmoins toujours à la pièce une harmonieuse symétrie.
Ce système de décoration, inauguré vers la fin du quinzième siècle et qui prévalut pendant la première partie du seizième, est ce qui caractérise le mieux, selon moi, le vrai style de la renaissance allemande. L'un
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des plus charmants exemples qu'on en puisse citer est la monstrance ci-jointe donnée par l'empereur Maximilicn à l'abbaye de Donawerth. Rien n'est élégant et ingénieux comme la composition de cette belle pièce d'orfèvrerie. Ainsi qu'on peut le voir ici, la donnée principale est un arbre de Jessé (généalogie allégorique de la sainte Vierge), dont le tronc, prenant sa racine dans le sein même du patriarche endormi, se ramifie en nombreuses branches; chacune de celles-ci porte une figure de roi, tandis qu'à son sommet s'épanouit, comme sa plus belle fleur, la figure radieuse de Marie. Au centre se voit un calvaire, et, au-dessous de lui, un beau reliquaire armorié en forme de cadre renfermant un morceau du bois de la vraie croix. Enfin quelques petites figures représentant les pères de l'Église, divers saints, l'empereur lui-même et l'abbé Barthélémy Boschorin (1517) complètent la composition.
Je ne crois pas qu'il existe, en fait d'orfèvrerie, aucun autre monument plus parfait de la renaissance allemande. Plus tard en effet celle-ci subit des influences extérieures, celle de l'art italien surtout, qui lui firent perdre plus ou moins son caractère particulier.
Ce n'est pas dans le pays et dans le siècle où prit naissance la Réforme qu'on peut s'attendre à voir prospérer beaucoup un art aussi intimement lié aux dogmes du catholicisme que l'orfèvrerie religieuse. Du jour où l'on abandonnait le culte des saints et la plupart des cérémonies extérieures du culte, les châsses, les reliquaires, les ostensoirs, les crosses d'évêque, les pièces les plus importantes enfin du mobilier ecclésiastique, n'avaient plus de raison d'être. * -= »9S
Par contre l'orfèvrerie profane : restait •lorissante. Ses principaux centres de production étaient toujours Augsbourg et Nuremberg. C'est de là que sortirent la plupart des pièces de grand luxe que conservent en-
core en assez bon nombre les collections de Munich, de Vienne, de Berlin, de Paris ou d'Angleterre.
Parmi les plus célèbres orfèvres de Nùrenberg, il faut citer Wenzel Jamnitzcr, dont on possède [encore divers ouvrages, entre autres une superbe coupe d'argent décorée de rinceaux, de masques et de figurines d'une grande finesse de ciselure, qui appartient aujourd'hui à la corporation des orfèvres de la ville dont il était originaire. Wenzel eut un neveu nommé Christophe Jamnitzer; on conserve au Kunstkammer de Berlin un surtout de table de sa façon, représentant cinq guerriers sur le dos d'un éléphant. La même collection renferme également une coupe très-habilement ciselée de Jonas Silber, et un médaillon d'Albert Durer par Hans Pezolt, tous deux de Nùrenberg ; et elle vient, tout récemment encore, de s'enrichir de plusieurs belles pièces d'orfèvrerie dues au ciseleur Albert Soest, de Lûnebourg. Dans le nombre est un lion d'argent qui mesure, dit-on, un mètre de long.
A Dresde, on conserve l'aiguière et le bassin baptismal de la famille électorale de Saxe, qui passent pour être le chef-d'œuvre de l'orfèvre Kellerthal
Quant à la fabrique d'Augsbourg, son antique réputation est justifiée par plusieurs pièces très-remarquables qui se voient encore aujourd'hui en Allemagne, en France ou en Angleterre. Notre Louvre (je cite cet exemple le premier, parce que c'est le plus à portée de la plupart de mes lecteurs), notre Louvre possède une fort belle aiguière et son plateau datés d'Augsbourg, 1535. Le plateau ne mesure pas moins de 0m,64 de diamètre,, et l'aiguière a 0m,44 de hauteur. Les reliefs dont : se » compose l'ornementation de ces deux pièces se ra/pportenttousàlaprise de Tunis par Charles- Quint. La serce de < l'aiguière, sur laquelle l'empereur lui-même est représenté à cheval au milieu de ses soldats, est encadrée de riches trophées émaillés, et la
Fig. 49. Monstrance de Donawerth.
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partie supérieure du vase est formée par un buste de femme auquel se rattache une anse très-légère en forme de double serpent.
Deux autres aiguières du même genre, avec leurs plateaux, existent, l'une dans la collection du baron de Rothschild, à Londres (celle-ci représente l'histoire d'Orphée), l'autre dans la chambre du trésor de la résidence royale à Munich. Là, c'est le triomphe d'Amphitrite et un combat de monstres marins que l'artiste a représentés, s'inspirant évidemment des modèles alors fort en vogue fournis par l'art italien.
Cette chambre du trésor renferme encore beaucoup d'autres pièces d'orfèvrerie très-remarquables, particulièrement un grand vase d'or à fond d'émail blanc, sur lequel se détachent des fruits et des feuillages émaillés en couleur, pièce datée de 1563, que M. Labarte attribue à Henri Reitz de Leipzig, plusieurs vases d'or et d'argent, avec figures en relief, et d'autres en matières précieuses montées avec beaucoup d'art.
A l'orfèvrerie allemande se rattache également le souvenir d'un artiste de grand mérite, Théodore de Bry, qui, bien que né à Liège en 1528, passa une bonne partie de sa vie en Allemagne, et n'est pas sans avoir exercé une certaine influence sur l'art de son temps. Gomme orfèvre, on croit pouvoir lui attribuer une table d'argent, avec cinq médaillons en or entourés d'arabesques, que l'on conserve encore à Dresde dans la collection du Grùn Grewolbe; mais c'est surtout comme graveur que Théodore de Bry est connu, et qu'il a fourni aux orfèvres d'Allemagne et de France une précieuse collection de modèles.
Quant à ce qui concerne l'orfèvrerie anglaise , un de ses plus grands- centres de production au seizième siècle paraît avoir été Norwich, et l'on cite particulièrement, parmi les orfèvres de cette ville, Pierre Pe-
terson, qui jouissait d'une grande vogue au temps de la reine Elisabeth. La corporation (c'est-à-dire le corps de ville) de Norwich possède encore diverses pièces d'orfèvrerie de cette époque, dont les plus intéressantes sont une coupe ou bol d'argent doré, montée sur un pied très-court, qui porte en toutes lettres la signature de Peter Peterson, deux autres coupes du même genre, une « masse » de chambellan donnée à la ville de Norwich par la reine Elisabeth, une très-belle aiguière et son bassin fabriqués à Londres en 1595, et beaucoup d'autres objets d'une date postérieure.
La masse, composée en grande partie de pièces de rapport en cristal de roche montées avec un grand luxe de ciselure et de pierres, se termine par la couronne souveraine surmontée du globe et de la croix. Elle est en outre ornée d'écussons aux armes d'Edouard YI et d'Elisabeth, supportés par des lions el des dragons en ronde bosse.
L'aiguière, fort remarquable d'exécution, est du genre de celles dont on se servait pour verser l'eau de rose les jours de gala. Elle est entièrement exécutée au repoussé. Sur la panse sont représentés par groupes tous les demi-dieux de la mer, des tritons, des nymphes, des petits amours à cheval sur des dauphins ; plus haut, les vents sous forme de chérubins bouffis, et sur le pied, des monstres marins. L'anse est formée par une demi-figure de femme soutenue par un dragon.
Le bassin a une décoration analogue. Le sujet principal est le triomphe de Neptune et d'Amphitrite entourés de leur cortège habituel. De jolis petits amours jouant avec des monstres marins complètent cette décoration toute païenne , au milieu de laquelle on a eu la maladresse de rapporter, Dieu sait quand, un médaillon qui représente Jésus-Christ lavant les pieds à ses disciples.
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Une autre aiguière, exactement de la même date, et dont la décoration a beaucoup d'analogie avec celle-ci, appartient à la corporation de Bristol; et une troisième du même genre, fabriquée également en Angleterre dans la seconde moitié du seizième siècle, est aujourd'hui la propriété du duc de Rutland. Cette pièce, trèsoriginale, est formée par quatre bandes circulaires d'agatlie orientale alternant avec d'autres bandes en argent doré couvertes de très-fines ciselures. La décoration, empruntée en grande partie au monde de la mer, contient en outre des masques d'hommes et de lions, des têtes d'aigles, des torsades de fruits, et l'anse est formée par une figure de guerrier se terminant en double queue de serpent. Le poinçon indique la date de 1579.
Le collège du Corpus Christi d'Oxford, fondé par l'évêque Fox au commencement du seizième siècle, conserve encore plusieurs belles pièces d'orfèvrerie qui lui avaient été données par son fondateur, entre autres le bâton pastoral de celui-ci, un calice orné de plusieurs figures et une grande coupe ou calice couvert destinée à contenir le sel consacré. Ce vase, de forme hexagonale, orné de feuillages et de nombreuses figures qui se détachent en relief sur un fond d'émail bleu, est d'un style fort remarquable.
Un autre collège portant le même nom, celui du Corpus Christi de Cambridge, possède également une fort belle salière haute de près de trois décimètres et richement décorée de fruits et de fleurs, qui porte la date de 1560.
Je citerai encore, à raison de son originalité, une fort jolie pièce d'orfèvrerie du commencement du seizième siècle que possède la corporation des merciers de Londres. C'est un petit chariot à quatre roues en argent doré, sur lequel se trouvent groupés plusieurs personnages qui soutiennent un petit tonneau destiné à
être rempli de vin, le tout accompagné d'arabesques en partie émaillées et mû par un ingénieux mécanisme. Gomme on le voit (et on le verra surtout au siècle suivant), c'est entre les mains des corporations de toutes sortes, si nombreuses et si florissantes en Angleterre, que se trouvent aujourd'hui les plus curieuses reliques de l'orfèvrerie nationale. Quelques collections particulières cependant, celles de la Reine, du baron Lionel de Rotschild, de M. Beresford Hope, en possèdent également d'intéressants spécimens.
Enfin je ne saurais terminer cette revue de l'orfèvrerie du seizième siècle, sans dire au moins quelques mots de l'orfèvrerie slave, qui, vers cette époque, jeta un assez grand éclat en Pologne surtout et en Hongrie.
Les orfèvres hongrois étaient plutôt encore des joailliers, grâce au luxe de costume de tout temps en usage dans ce pays, où, aujourd'hui même, dans les grandes familles, on n'hésite guère à porter une partie de sa fortune, sous forme de pierreries cousues sur des habits, montées en aigrettes ou enchâssées dans des poignées de sabre, des agrafes de ceinturon, des torsades de passementerie, etc. Ce qui n'est plus aujourd'hui que l'habit de gala était, il y a trois siècles, le vêtement national, celui qu'on portait dans l'habitude de la vie et dont la richesse seulement variait selon les circonstances. Aussi les bijoux décoratifs du costume furent-ils fabriqués en grand nombre. Le musée de Pesth en conserve une belle collection, dont quelques-uns offrent même un certain intérêt historique. On y remarque aussi plusieurs agrafes de chape du même travail et de la même date (seizième siècle), ornées pour la plupart de petites figures très-finement ciselées. Elles proviennent en général d'anciens couvents du pays, tels que de Gassovie, Albe-Royale, etc.
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Outre les perles, les pierreries en grand nombre (des grenats et des turquoises surtout) qui ornent ces joyaux, l'émail y joue aussi un grand rôle. Mais cet émail, à le regarder de près, diffère sensiblement de celui qui se fabriquait dans le reste de l'Europe ; c'est un émail particulier dont, au dire du savant conservateur du musée de Pesth, « le secret avait été surpris à l'Orient et s'était répandu depuis Gronstadt, en Transylvanie, jusqu'à Czenstochau en Pologne ».
Nous retrouvons en effet le même genre d'émail employé de la même manière dans les bijoux et les ornements d'orfèvrerie, qui, en Pologne aussi bien qu'en Hongrie, contribuaient pour une si large part aux splendeurs du costume national. La Pologne au seizième siècle était un État puissant, une oligarchie fastueuse, où les richesses, aussi bien que le pouvoir, étaient concentrées dans un certain nombre de grandes familles chez qui l'amour du luxe égalait presque celui de la gloire. Mais, de ce luxe semi-oriental, il ne reste aujourd'hui que bien peu d'épaves. La Pologne ruinée n'a plus de collections publiques où elle puisse recueillir les débris de son art national. Cet art, à ma connaissance, n'a plus qu'un sanctuaire : c'est la double collection du prince Gzartoryski et de la comtesse Dzialinska, sa sœur, où sont pieusement recueillis tous les souvenirs de la Pologne. Là se retrouvent encore quelques précieux débris de l'orfèvrerie et de la joaillerie polonaises.