‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 39 sur 42 · France (dix-septième siècle · texte numérisé non relu

France (dix-septième siècle

Avec le quinzième siècle avait fini le moyen 'âge. Avec le seizième finit la Renaissance. Pour compléter cette longue revue du passé, il ne nous reste plus à étudier que l'histoire moderne de l'art qui nous occupe.

Cette dernière période, qui comprend plus particulièrement les dix-septième et dix-huitième siècles, n'est pas, à certains moments, sans une véritable grandeur. Toutefois, si l'on compare les œuvres qu'elle a produites à celles de l'époque précédente, il est impossible de ne pas y reconnaître une sensible décadence du goût.

L'orfèvrerie, pour sa part, n'échappa point à ce déclin. J'ai déjà dit le tort que lui faisait depuis quelque temps l'engouement extravagant pour les pierreries. Cet engouement persistait au commencement du dixseptième siècle. On pourrait même dire qu'il avait atteint son apogée, si l'on en juge d'après la ridicule aventure arrivée à Marie de Médicis. Pour le jour du baptême de son fils, cette brave reine avait trouvé bon

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de se faire faire une robe de gala, ornée de trois mille diamants et de trois mille deux cents pierres précieuses. La robe fut faite ; mais il se trouva qu'elle était si lourde, que la reine dut renoncer à la porter.

Cependant l'industrie de l'orfèvrerie était si fortement constituée qu'elle put, sans trop de peine, se maintenir en dépit de ces caprices de la mode. L'or et l'argent sont des matières premières dont le luxe ne se passera jamais. D'ailleurs, si l'économe Henri IV, trèssimple dans ses goûts personnels, et son fils, le morose Louis XIII, n'eurent ni l'un ni l'autre l'amour du faste, ils ne furent pas cependant sans accorder une certaine protection aux habiles industriels de leur temps.

Henri IV, à qui appartient l'honneur d'avoir soudé les Tuileries au Louvre par cette belle galerie qui n'a pas d'équivalent en Europe, eut l'idée, qui ne lui fait pas moins d'honneur, « d'en disposer les bâtiments en telle forme qu'il y pût commodément loger quantité des meilleurs ouvriers et plus suffisants maîtres qui se pourraient rencontrer, tant de peinture, de sculpture, orfèvrerie, horlogerie, insculpture en pierreries qu'autres de plusieurs et excellents arts.... pour faire comme une pépinière d'ouvriers de laquelle, sous l'apprentissage de si bons maîtres, il en sortirait plusieurs qui, par après, se répandraient partout dans le royaume, et sauraient très-bien servir le public ». Tels sont les termes mêmes des lettres patentes, en date du 22 décembre 1608, par lesquelles le roi prenait grand soin de faire connaître le but de son utile et libérale fondation. C'était l'étage intermédiaire de la grande galerie qu'il avait entendu réserver pour cet usage et qui y fut effectivement affecté pendant presque toute la durée des dix-septième et dix-huitième siècles.

Quelques artistes avaient déjà pu être logés au Lou- " vre (nous en avons vu un exemple); mais jusque-là),

ce n'avait été que le fait accidentel d'une faveur exceptionnelle, tandis qu'à partir de ce moment, cette affectation spéciale d'une partie des bâtiments nouveaux à toute une colonie d'artistes prenait, je le répète, le caractère d'une véritable institution.

Pour les gens de métier en général et pour les orfèvres en particulier, le logement au Louvre était une faveur d'autant plus appréciée que, dans le principe, on y avait attaché quelques immunités considérables. On prétendait, par exemple, soustraire les hôtes du roi à la juridiction et aux règlements parfois fort gênants de la corporation à laquelle ils appartenaient. Mais la corporation des orfèvres de Paris n'entendit pas de cette oreille-là. Elle réclama énergiquement, et, comme elle était très-puissante, on finit par transiger avec elle.

Les premiers orfèvres du dix-septième siècle que je trouve logés au Louvre sont les frères Masbraux, de Limoges, qui avaient fabriqué deux belles médailles à l'effigie du roi et deux médaillons d'or, grands comme une assiette, offerts à Louis XIII lors de son entrée à Bordeaux.

Mais, à côté de ses faveurs, le métier d'orfèvre avait bien aussi ses charges, pour les orfèvres de Paris du moins. L'un des plus anciens usages de la corporation était l'oblation du «mai », c'est-à-dire d'un arbre fraîchement déraciné qu'on allait, chaque année, à un jour donné, replanter en grande pompe devant le portail de Notre-Dame. Depuis longtemps, le mai n'était plus, au lieu d'un arbre entier, qu'un simple rameau de verdure fixé dans un pilier en bois auquel on accrochait toutes sortes de figures ou images de sainteté. Ce mai ainsi transformé ne restait pas longtemps en place : dès le lendemain, on le transportait dans l'église devant l'autel de la Sainte-Vierge ; puis enfin les ex voto dont il était chargé étaient réunis, pour y rester définitivement, dans la chapelle Sainte-Anne, qui était le

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siège de la confrérie de ce nom. Cependant cela fit à la longue un tel encombrement qu'en 1607 on réduisit à trois par année le nombre des tableaux qui pourraient être suspendus au mai. Bientôt après, on fit mieux encore : on supprima le mai lui-même, et il fut convenu qu'en son lieu et place la corporation, représentée par un ou plusieurs de ses membres, offrirait, chaque année, à l'église Notre-Dame, un grand tableau de sainteté d'environ douze pieds de haut. Cet usage, qui remonte à l'an 1630 et fut constamment suivi jusqu'en 1707, a eu pour résultat de réunir pendant longtemps sous les voûtes de Notre-Dame un nombre considérable de tableaux des meilleurs maîtres français du dixseptième siècle, tels qu'Eustache Lesueur, Jean Jouvenet, Simon Vouet, Louis Boullongne, Sébastien Bourdon, Parrocel, NoëlCoypel, Blanchard, etc. Un certain nombre de ces grandes toiles existent encore.

Mais c'est assez parler des us et coutumes de MM. les orfèvres. Parlons maintenant de leurs œuvres.

Sous le ministère (on serait tenté de dire sous le règne) du cardinal de Richelieu, qui se rappelait parfois qu'il était homme d'Église, il semble que l'orfèvrerie proprement dite ait repris une certaine faveur. Ainsi, en 1630, nous voyons un orfèvre de Paris, Pijard, exécuter, par ordre de la chambre des comptes, une grande châsse de vermeil de plus d'un mètre de long, destinée à être placée sur le maître-autel de la Sainte-Chapelle du Palais. Cette châsse, en forme d'édicule (on en faisait peu à cette époque), pesait 280 marcs, et coûta 13,060 livres, valeur du temps.

Un peu plus tard, en 1636, le grand ministre, alors tout-puissant, fit don à Louis XIII, son maître, d'une magnifique « chapelle d'or » (on appelait ainsi l'ensemble des pièces composant la garniture d'un autel). Celle que Richelieu offrit au roi comprenait une croix, un ciboire, un calice et sa patène, deux burettes, un gou-

pillon, deux statuettes (la sainte Vierge et saint Louis) et deux grands chandeliers. Le tout était orné de 224 rubis et de 9000 diamants.

Richelieu, on le voit, était magnifique à ses heures. L'église de la Sorbonne, qu'il avait fait construire et où se trouve encore aujourd'hui son tombeau, eut aussi une large part à ses libéralités. Elle reçut de lui un soleil d'or (un ostensoir) qu'on évaluait à plus de 20 000 écus.

De leur côté, Louis XIII et sa mère, qui ne le cédaient en rien au cardinal sous le rapport de la dévotion, avaient fait faire, d'après le dessin du sculpteur Sarrazin, un grand ange en argent, portant entre ses mains la propre figure du Dauphin, qui devait être bientôt Louis XIV, et avait offert cet ex voto à l'église de Lorette.

Nous trouvons aussi qu'en 1641 le roi, sans doute pour ménager un peu la magnifique chapelle d'or que lui avait donnée Richelieu, s'en fit faire une autre d'argent ciselé et doré par son propre orfèvre, Jacques de Launay, qui joignait à ce titre celui de valet de chambre du roi.

L'orfèvrerie profane n'était pas non plus abandonnée. Il ne nous en reste, il est vrai, que de bien rares échantillons ; mais la collection du Louvre en possède du moins un d'une rare élégance : c'est un charmant coffret tout revêtu de plaques d'or découpées en feuillages, qu'on dit avoir été donné à la reine par le cardinal de Richelieu. M. Paul Mantz, qui a publié dans la Gazette des beaux-arts une suite d'articles fort intéressants sur l'orfèvrerie française des trois derniers siècles, en cite quelques autres monuments remarquables.

Quant à l'orfèvrerie de table, la vaisselle proprement dite, dont il ne faut pas croire qu'on s'en privât plus à cette époque qu'à aucune autre, l'orfèvre de Paris le plus en vogue au temps de Louis XIII paraît avoir été René de la Haye.

Mais c'est surtout sous le règne suivant, pendant la longue période de prospérité de ce règne, que la belle industrie de l'orfèvrerie vit renaître ses plus heureux jours. D'abord Louis XIV, devenu roi presque au sortir de son berceau, commença par lui devoir ses jouets favoris. Tous les petits garçons aiment les soldats de plomb; toutefois, comme un pareil jouet eût été trop vulgaire pour un roi, on fit faire, à l'usage de Son enfantine Majesté, toute une armée, infanterie et cavalerie, composée de jolis petits soldats en argent. Il va sans dire que le petit roi prit fort en gré les soldats et l'orfèvre qui les avait fabriqués. C'était un Lorrain, nommé Merlin. Dès 1647 son royal client le logea au Louvre, et plus tard il l'employa à des travaux moins futiles, tels, par exemple, que la fabrication de deux reliquaires pour l'église Notre-Dame des Victoires.

Le cardinal Mazarin, qui avait hérité, sinon du génie, du moins de la puissance de Richelieu, était, tout le monde le sait, un fastueux prélat. Son orfèvre en titre avait un bien beau nom : il s'appelait Pierre Lescot. Malheureusement nous ne savons rien d'autre sur son compte.

Quant au roi lui-même, il employa un nombre infini d'orfèvres pendant la longue durée de son règne. Plusieurs d'entre eux furent autorisés à porter le titre d'orfèvres du roi; mais aucun d'eux ne semble en avoir joui exclusivement à aucune époque.

Le plus habile d'entre eux, celui qui paraît avoir exécuté les œuvres les plus remarquables, fut Ballin. Né à Paris en 1615, il avait appris à ciseler sous le sculpteur Sarrazin. Dès l'âge de dix-neuf ans, il composa et exécuta lui-même quatre grands bassins à figures en relief, qui eurent un tel succès, que le cardinal de Richelieu, non content de les acheter, lui commanda immédiatement quatre grands vases destinés à les accompagner.

HISTOIRE DE i/ORFÉVRERIE.

Ballin excellait également dans tous les genres.

Gomme orfèvrerie religieuse, il exécuta successivement le beau reliquaire, en forme de buste, de saint Rémi que, peu 'après son avènement, Louis XIV donna à la cathédrale de Reims, et beaucoup d'autres pièces importantes pour les églises de Saint-Denis, de Notre- Dame de Paris, des croix, des encensoirs, des lampes d'autel, etc.

Gomme orfèvrerie profane, il produisit bien plus en-

Fig. 50. Vases de Ballin.

core, grâce au faste inoui que déploya Louis XIV au temps de sa prospérité. D'abord ce fut Ballin qui fit au jeune roi sa première épée et son premier hausse-col. Ges deux objets étaient en or émaillé. Vers le même temps, il avait fait un miroir d'or précieusement ciselé pour Anne d'Autriche. Puis vinrent toutes les merveilles de l'ameublement de Versailles, merveilles bien éphémères, hélas ! dont rien, absolument rien en fait d'orfèvrerie, ne survécut au règne de Louis XIV luimême, et dont les descriptions contemporaines peuvent seules aujourd'hui nous donner une idée :

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« Il y avait là », dit Perrault dans ses Hommes illustres, « il y avait des tables d'une sculpture et d'une ciselure si admirables, que la matière, toute d'argent et toute pesante qu'elle estoit, faisoit à peine la dixième partie de leur valeur. G'estoient des torchères ou de grands guéridons de huit à neuf pieds de hauteur pour porter des flambeaux ou des girandoles; de grands vases pour mettre des orangers et de grands brancards pour les porter où l'on auroit voulu ; des cuvettes, des chandeliers, des miroirs, tous ouvrages dont la magnificence, l'élégance et le bon goust estoient peut-être une des choses du royaume qui donnoient une plus juste idée de la grandeur du prince qui les avoit fait faire. »

Voilà bien des trésors, et pourtant ce n'était encore là qu'une faible partie de ceux que Louis XIV réunit à Versailles. Un autre de ses orfèvres, Alexis Loir, et son associé Duteil, exécutèrent pour lui, de 1667 à 1682, une foule d'autres pièces d'orfèvrerie, bassins de toutes formes, grands chandeliers, balustrades de lit, bordures de tableaux, caisses d'orangers, etc., d'une valeur de plus de deux cent mille livres.

Loir fut un des premiers orfèvres logés aux Crobelins, dont Louis XIV avait conçu la noble idée de faire une sorte d'école normale des arts industriels. Là toute une pléiade d'artisans fort habiles, tapissiers, orfèvres, ébénistes, etc., travaillaient concurremment, sous l'omnipotente direction de Lebrun, à la gloire ou tout du moins à la splendeur du règne. Beaucoup de critiques se sont élevés avec raison contre cette omnipotence du peintre de Louis XIV, qui devait nécessairement avoir pour effet d'énerver toute initiative autre que la sienne, d'absorber toute individualité indépendante. Il faut dire pourtant que cette réglementation de l'art, mise au service du roi le plus absolu qui fût jamais, eut pour effet de donner aux grandes fondations de ce règne un ca-

ractère d'unité qui se trouve jusque dans les moindres détails. Le goût était certainement en décadence; mais jamais peut-être on n'entendit mieux la splendeur de la décoration.

Les orfèvres des Gobelins les plus connus sont Alexis Loir, les de Yilliers père et fils, et l'Italien Fucci. Il ne paraît pas que Ballin ait jamais été attaché à cet établissement. Peut-être dut-il à cette circonstance d'avoir conservé un génie plus indépendant que la plupart de ses confrères. Nous ne possédons plus, que je sache, aucune œuvre authentique de sa main; mais son gendre, Nicolas Delaunay, orfèvre comme lui, nous a conservé par l'a gravure un certain nombre de ses modèles.

On peut voir, d'après les deux vases dont nous donnons le dessin, que, malgré la mode, Ballin restait toujours fidèle au culte de la forme. L'un de ces vases, évidemment le premier en date, rappelle encore, par la pureté de ses lignes et la simplicité de sa décoration, les grands enseignements du siècle précédent. Dans le second, l'artiste, par une sorte de compromis avec le goût du jour, alourdit quelque peu sa décoration, mais en conservant toujours une grande netteté au profil de sa pièce.

M. Paul Mantz, je ne sais trop sur quel fondement, croit pouvoir attribuer à Ballin deux vases en bronze qu'on voit encore à Versailles.

Louis XIV employa divers autres orfèvres de mérite, tels que Jean de Gravot, habile ciseleur logé au Louvre, par qui fut exécuté, d'après un modèle de Lebrun, ]a nef dont le grand roi se servait habituellement; — Delaunay, le gendre de Ballin, qui exécuta en 1678 le cadenas de la reine1, et en 1697 une riche toilette pour la duchesse de Bourgogne; — Pierre Germain, qui fût

1. Le cadenas ne différait pas beaucoup de la nef. C'était, comme celle-ci, un vase fermant à clef où l'on renfermait tous les ustensiles de table à l'usage personnel du prince.

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certainement devenu un grand artiste, s'il n'était mort jeune, et de qui l'on possède encore une œuvre fort remarquable, Ja couverture en plaques d'or ciselées du livre des conquêtes du roi.

Je ne saurais oublier non plus l'émaillcur Pierre Bain, lui aussi pensionnaire du Louvre, dont le nom est resté justement célèbre. Dans les derniers temps de sa splendeur, Louis XIV lui avait commandé un grand bassin d'or, orné d'émaux et de pierres précieuses, qui, s'il eût été fini, aurait été bien certainement une des plus magnifiques pièces d'orfèvrerie de ce siècle. Il n'était pas évalué à moins de cent mille francs. Bain y travaillait en 1684.

Mais, chose curieuse et bien caractéristique de l'époque, pendant qu'il se livrait ainsi, pour son propre compte, à ces débauches de somptuosité presque sans précédents, le grand roi, par lettres patentes du 26 avril 1672, se déclare le cœur navré du mauvais usage qui se fait de l'or et de l'argent dans les familles particulières, ces profusions, dit-il, absorbant la meilleure partie du patrimoine desdites familles. Et, partant de là, un édit du même jour défend à tous orfèvres, autres que ceux qui travaillent pour le roi, de faire aucune pièce d'argenterie de table du poids de plus de huit à douze marcs, selon l'espèce, interdit absolument la fabrication de la vaisselle d'or, celle des buires, sceaux, cuvettes, vases pour l'ornement des buffets, chenets, garnitures de cheminées, girandoles, chandeliers à branches, montures de miroirs, tables, guéridons, paniers, corbeilles, urnes et autres objets d'ornement en argent massif.

Évidemment le roi soleil ne voulait être éclipsé par aucun des nombreux satellites qui tourbillonnaient autour de lui.

Bien que confirmées quelques années plus tard, ces dispositions somptuaires ne paraissent pas, il est vrai, avoir été appliquées bien rigoureusement. Mais ce qui

atteignait plus directement les orfèvres et menaçait de compromettre sérieusement la prospérité de leur industrie, c'est qu'en même temps, le roi avait soumis celleci à des taxes hors de toute proportion avec celles qu'elle avait eues à supporter jusque-là.

Le règne, il faut le dire, était entré dans sa période néfaste. Les mesures les plus impolitiques dans le sens général du mot, les plus préjudiciables aux arts industriels en particulier, se succédaient à peu d'intervalle les unes des autres.

En 1685 la révocation de l'édit de Nantes faisait sortir de France une foule d'artisans du premier mérite, en ne leur laissant aucune alternative entre l'expatriation ou l'abjuration de leurs croyances. De ce nombre furent plusieurs orfèvres, entre autres le célèbre joaillier Gilles Légaré, qui, plutôt que de renier sa foi, préféra se retirer dans les nouvelles colonies d'Amérique, où ses descendants vivent encore aujourd'hui entourés de l'estime publique.

Puis c'était l'état déplorable des finances, doublement obérées par une prodigalité sans mesure et des guerres sans fin, qui rendait chaque jour les exigences fiscales plus pressantes et plus intolérables.

Louis XIV, il faut le reconnaître à son honneur, supporta la mauvaise fortune avec beaucoup de dignité. Il eut même le courage du sacrifice, mais, il est fâcheux d'avoir à le dire, celui du sacrifice inintelligent. A bout de ressources, il en vint à prendre en 1688 une mesure qui devait porter à l'orfèvrerie un coup mortel et consommer la perte à jamais irréparable des œuvres les plus précieuses de l'industrie nationale.

« Le roi», dit Dangeau, «veut que, dans tout son royaume, on fasse fondre et porter à la Monnaie toute l'argenterie qui servait dans les chambres, et, pour en donner l'exemple, il fait fondre toute sa belle argenterie, malgré la richesse du travail. Il fait fondre même

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les filigranes; les toilettes de toutes les dames seront fondues aussi, sans en excepter celle de Madame la Dauphine. »

Ce ne dut pas être assurément sans regret que Louis XIV prit la résolution d'anéantir ainsi d'un seul coup tous les plus riches monuments de ce faste royal dont il avait aimé de s'entourer. L'intention du sacrifice était louable ; mais, plus éclairé, il aurait dû com-

Fig. 51. Reliquaire de Saint-Germain- ies-Prés.

prendre que le profit qu'on pouvait en espérer était loin d'équivaloir à la valeur d'art des objets sacrifiés. Il avait compté sur six millions ; cela lui en rapporta à peine trois, et, par cette mesure inintelligente, il frustra la postérité d'un héritage de chefs-d'œuvre impossibles à remplacer. L'orfèvrerie française du dix-septième siècle, à bien peu d'exceptions près, disparut tout entière dans cette circonstance; car on pense bien que, si le roi fit le

sacrifice complet de son argenterie, il n'en exigea pas moins de sa noblesse et de ses sujets. Sous couleur « d'empêcher le tort que les particuliers se font à euxmêmes par des profusions qui épuisent leur patrimoine », la déclaration somptuaire du 14 décembre 1689 ordonne de porter toute leur argenterie à la Monnaie. M. Paul Mantz appelle, non sans raison, cet ensemble de mesures « la Révocation de l'édit de Nantes appliquée à l'orfèvrerie ».

Parmi les œuvres d'orfèvrerie religieuse de la fin du siècle, l'une des plus importantes comme art, dont il soit question dans les historiens de l'époque, est le beau reliquaire que les religieux de Saint-Germain des Prés firent exécuter vers 1685, sur les dessins de Le Brun. Ce reliquaire, dont nous donnons ci-dessus la figure, était destiné à recevoir 'un morceau considérable de la vraie croix et diverses autres reliques léguées à l'abbaye par la princesse Palatine. Deux grands anges soutenaient le reliquaire primitif servant d'étui au bois de la croix, sur lequel était gravée une inscription grecque constatant qu'il avait jadis appartenu à l'empereur Manuel Gomnène. Mais, ô malheur des temps! la plateforme qui supportait les anges n'était qu'en cuivre doré.

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