‹ Histoire de l'orfévrerie depuis les temps les plus reculés jusqu' à nos joursChapitre 8 sur 42 · PERIODE IMPERIALE · texte numérisé non relu

PERIODE IMPERIALE

Nous sommes arrivés ici à la plus grande date de l'histoire, à celle qui sépare le monde ancien du monde moderne. Une ère nouvelle commence. Pour nous, à partir de ce moment, l'antiquité est close; il n'en reste' plus que de simples traditions, destinées elles-mêmes à disparaître peu à peu sous le flot de barbarie qui va bientôt envahir l'Europe.

Ces saines traditions de la civilisation antique, Rome seule qui avait tout absorbé, Rome seule les avait recueillies. Elles y persistèrent encore assez intactes pendant les deux ou trois premiers siècles de l'empire. L'art qui s'en inspirait n'était certainement pas tout à fait aussi pur que celui des beaux siècles de la Grèce ; mais néanmoins il conservait encore un incontestable cachet de grandeur et un très-noble style. Les monuments de la statuaire et de l'architecture romaine sont là pour l'attester.

Jamais on ne construisit davantage ; jamais non plus le luxe ne fut porté plus loin que sous le règne des pre-

miers empereurs. L'or et l'argent étaient prodigués avec une profusion qu'on ne saurait imaginer dans la décoration des palais vraiment féeriques que se faisaient construire à l'envi ces tyrans blasés et fous d'orgueil. Caligula semblait avoir atteint la limite du possible. Néron, après l'incendie de Rome, voulait faire plus encore. Dans sa fameuse Maison d'or, dont les triples portiques se développaient sur une longueur d'un kilomètre et demi, toutes les pièces d'apparat furent lambrissées d'un placage d'or dont l'éclat était encore relevé par toutes sortes d'incrustations en pierres ou matières précieuses. Les poutres des plafonds elles-mêmes étaient revêtues d'or. Les bains étaient garnis de baignoires d'argent recevant l'eau par des robinets de même métal, et tout à l'avenant.

L'or et l'argent ainsi employés ne relèvent plus, il est vrai, de l'industrie de l'orfèvre. Lorsque Caligula faisait mettre à son cheval des fers d'argent, et que, renchérissant sur cette folie, Poppée, la femme de Néron, se faisait traîner dans un char d'argent par des chevaux ferrés en or, ce n'étaient certainement pas non plus des orfèvres qui faisaient pour cela l'office de maréchaux-ferrants. Mais on pense bien qu'au milieu de ce luxe insensé, le mobilier et les objets décoratifs n'étaient pas oubliés. Dans ces palais si richement lambrissés, il va sans dire que l'or et l'argent ruisselaient également sur tous les meubles.

Héliogabale, au dire de Plutarque, se faisait servir ses repas sur une table d'argent; les sièges des convives étaient en argent, le tout habilement ciselé et décoré d'ornements d'or. Sa vaisselle, bien entendu, était pareillement en argent, soit pur, soit habilement mélangé avec d'autres métaux. Enfin le luxe de ce prince était tellement insensé, que les meubles de sa garderobe même étaient en or ou en argent.

Et ce n'étaient pas les empereurs ou leurs femmes

seulement qui s'étaient jetés ainsi dans toutes les extravagances du luxe. C'était l'aristocratie romaine tout entière, les femmes surtout. Les élégantes du temps ne voulaient plus coucher que dans des lits incrustés, enrichis de ciselures d'or et d'argent. Tous leurs menus meubles, leurs ustensiles de toilette (et elles en avaient beaucoup ), devaient être en métaux précieux.

Le luxe de l'argenterie n'était pas moins grand. A la valeur de la matière, on voulait qu'elle joignît celle que peut y ajouter la perfection de la main-d'œuvre. On recherchait surtout la vieille orfèvrerie; les pièces ciselées de la main d'un artiste célèbre et mort depuis longtemps étaient sans prix, et celles qui passaient pour avoir appartenu à des personnes illustres, tels qu'Auguste, Marc-Antoine, etc., n'étaient pas moins recherchées. Galigula se vantait de posséder des vases à boire dont Alexandre le Grand avait fait usage. Rome avait ses collectionneurs qui, comme ceux de nos jours, ne faisaient pas grâce du moindre détail qui pût faire valoir leurs trésors. Le poëte satirique Martial se plaint très-plaisamment d'être continuellement obligé, pendant les repas, d'entendre raconter « les généalogies enfumées » des coupes d'argent placées devant les convives et dont bien souvent on ne craignait pas de faire remonter l'origine jusqu'à Nestor, Achille ou Didon.

Le haut prix mis à ces antiquités dut nécessairement provoquer bien des fraudes. La contrefaçon, établie sur une large échelle, atteignait quelquefois une rare perfection. Mais, en dehors même de cette industrie interlope et uniquement pour satisfaire le goût prédominant, les orfèvres romains ne travaillaient guère alors que d'après d'anciens modèles, s'étudiant de préférence à reproduire ceux des grands artistes grecs ou siciliens.

On s'expliquerait difficilement les débauches de luxe en tous genres dont les premiers siècles de l'empire donnèrent le spectacle, si l'on ne se rendait compte

que, depuis plusieurs siècles déjà, Rome était constamment occupée à rançonner, à piller le monde entier et à s'enrichir à ses dépens.

Nous avons déjà vu, à propos des triomphes décernés par la république à ses généraux vainqueurs, quelles prodigieuses richesses ils rapportaient de leurs campagnes. Je tomberais dans de fatigantes et inutiles redites, si j'entreprenais de raconter, de citer seulement, les cérémonies du même genre qui eurent lieu sous l'empire, depuis le triomphe de Titus, dont l'un des principaux trophées fut le trésor sacré du temple de Jérusalem, jusqu'à celui d'Aurélien où la malheureuse reine Zénobie fut traînée elle-même, chargée de lourdes chaînes d'or que des esclaves l'aidaient à porter. Aux dépouilles de Carthage, de Tlllyrie, de la Grèce, vinrent ainsi s'ajouter continuellement, pendant plus de trois siècles, celles de l'Ibérie, de l'Egypte, de la Syrie, de la Palestine et des autres provinces de l'Asie Mineure, de l'Arménie, de la Perse et d'une foule de peuples barbares, depuis les Germains et les Daces jusqu'aux Parthes et aux Scythes eux-mêmes.

Presque tous ces peuples que les Romains confondaient si dédaigneusement sous la dénomination commune de Rarbares possédaient des trésors dont on ne soupçonne pas généralement la richesse. Pour n'en citer qu'un exemple, emprunté à notre Gaule elle-même, celui que les Tectosages conservaient dans leur capitale (Toulouse) et dont Q. Servilius Gepio s'empara vers les premières années du deuxième siècle, s'élevait, d'après Posidonius, à quinze mille talents (près de quatre-vingt-dix millions de notre monnaie).

Les largesses que les empereurs faisaient après cela aux pays conquis n'étaient en réalité qu'une bien insignifiante part de restitution. Lorsque, par exemple, Hadrien, dans le cours de ses voyages, donnait aux Argiens, pour leur temple de Junon, un grand paon

tout en or dont la queue étincelait de pierres précieuses, ce devait être assurément une magnifique pièce d'orfèvrerie; mais qu'est-ce que cela auprès de tous les trésors d'art que, bien avant lui, Rome avait enlevés à la Grèce?

Le luxe de Rome cependant devait, dans une certaine proportion, déborder au dehors. Ses généraux, ses proconsuls, gorgés de richesses et habitués à toutes les recherches de l'opulence, menaient un train princier et traînaient après eux, même à la guerre, tous les éléments de ce luxe où ne pouvait manquer de figurer une riche argenterie. Quelquefois sans doute, par suite d'une surprise ou d'une déroute, toute cette argenterie pouvait bien tomber aux mains des Barbares ; ou bien l'on n'avait que le temps de la cacher, de l'enfouir, pour la soustraire à leur cupidité. Gela devait être fort rare ; mais cela nous explique cependant comment des trouvailles considérables de pièces d'orfèvrerie romaine ont pu être faites jusqu'au fond de l'antique Germanie.

La plus importante assurément, sous le double rapport du nombre et de la beauté des objets, est celle qui a eu lieu, il y a quelques années, auprès d'Hildesheim, en Hanovre. Ce trésor, dont les pièces principales ont déjà été reproduites à un grand nombre d'exemplaires, grâce aux procédés du moulage et de la galvanoplastie, se composait de plus de soixante-dix objets, pièces, d'apparat ou d'usage, vases décoratifs ou vases à boire, vaisselle de table, ustensiles de cuisine, objets mobiliers, tels que trépieds, candélabres, etc., le tout d'un style si pur que la plupart des antiquaires n'ont pas craint de le faire remonter jusqu'au premier siècle de notre ère. La plupart des vases, patères, urnes ou hydries dont il se compose, sont des objets d'art également remarquables par leur forme et par leur décoration. De ce nombre est surtout la belle patère que nous avons reproduite ci-dessus, page 31. Le style de cette

pièce est si pur qu'il paraît impossible de ne pas la considérer comme la reproduction d'un modèle grec de la meilleure époque. Tout le monde y reconnaîtra sans doute la figure de Minerve caractérisée par ses attributs ordinaires. Quelques archéologues allemands ont préféré cependant y voir la personnification ou la divinité protectrice appelée « Dea Roma ».

Presque toutes les pièces du trésor d'Hildesheim portent, poinçonnée au revers, l'indication de leur poids. C'était l'usage à cette époque. Les Romains, gens positifs, estimaient l'argenterie tout à la fois pour sa valeur d'art et pour sa valeur intrinsèque. Quel qu'en fût le mérite, elle se vendait au poids. Pline nous parle de vases que des amateurs avaient payés de cinq à six mille sesterces (de onze cent soixante à quatorze cents francs) la livre.

Cette indication du poids sur les pièces d'orfèvrerie prouve encore autre chose : c'est qu'à cette époque les trésors d'orfèvrerie constituaient, pour leurs heureux propriétaires, une sorte de réserve, de placement de l'épargne, dont on était bien aise de pouvoir à tout moment contrôler la valeur.

Longtemps avant la découverte du trésor d'Hildesheim, diverses autres trouvailles, d'un intérêt non moins grand, avaient eu lieu dans notre propre pays. L'une d'elles surtout est d'une importance tout à fait exceptionnelle : c'est celle de la magnifique patère d'or trouvée à Rennes au commencement de ce siècle, et qui se voit aujourd'hui au cabinet des antiques de la Ribliothèque nationale. Les objets de cette nature en or ont toujours été de la plus grande rareté. Pline, lui-même, à qui l'on doit de connaître le nom d'un grand nombre d'orfèvres célèbres de l'antiquité, fait remarquer que c'est en ciselant l'argent qu'ils se sont illustrés, et s'étonne de ne trouver parmi eux aucun ciseleur d'or.

A son extrême rareté, notre patère joint d'ailleurs le

mérite d'une beauté réelle. Je ne crois pouvoir mieux faire que d'en emprunter la description au savant conservateur du musée des antiques , en l'accompagnant d'une reproduction de l'objet lui-même.

« La patère de Rennes, nous dit M. Chabouillet, est une coupe d'or massif fabriquée au marteau, décorée

Fig. 5. Patère de Rennes. — Vue de détail.

d'un emblema (bas-relief central) et d'une bordure de médailles romaines. L'emblema représente un défi entre Bacchus et Hercule, ou plutôt le triomphe du vin sur la force.... Une frise ou bordure encadre le sujet principal et complète le sens de la composition. C'est Bacchus triomphant d'Hercule Dans le médaillon

animal.

principal on compte huit personnages et un

Dans la bordure, on compte vingt-neuf personnages et

cinq figures d'animaux Une couronne de laurier

entoure Yemblema. »

La largeur de la coupe est de vingt-cinq centimètres. Elle pèse unkilogramme trois cent quinze grammes. Cette admirable pièce paraît avoir été fabriquée vers les premières années du troisième siècle. Elle porte assurément encore le cachet des grandes traditions. On trouverait difficilement une autre

qui

ui soit

pièce en or comparable.

Gomme orfèvrerie d'argent d'origine romaine, le Cabinet des antiques possède, entre beaucoup d'autres pièces, une magnifique collection d'objets découverts, il y a une quarantaine d'années, dans un champ voisin de Bernay (département de l'Eure).

Là ce n'est plus une seule pièce isolée, c'est un trésor tout entier que le hasard fit rencontrer à un pauvre cultivateur qui labourait

son champ ; ce sont plus de soixante objets en argent, plus de vingt-cinq kilogrammes pesant de statuettes, de vases, de plats, d'ustensiles de tous genres. On pense généralement que le tout provient d'un temple de Mercure situé jadis en cet endroit.

L'une des pièces les plus importantes du trésor est la statue en argent du dieu lui-même, haute de cinquantesix centimètres, monument unique par sa dimension dans un métal aussi précieux et par sa parfaite conser-

Fig.

Vue d'ensemble.

Vue de profil.

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