‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 100 sur 154 · CATHERINE DE MÉDIC1S DANS SON ORATOIRE · texte numérisé non relu

CATHERINE DE MÉDIC1S DANS SON ORATOIRE

ôrnail peint. 3/fuaee t/e C/untf.

L’EMAILLERIE

Madrid, près Paris, une suite de grandes plaques représentant les principaux dieux de l’Olympe: Saturne, Jupiter, Mars, Mercure, Apollon, etc., mêlés aux vertus les plus chrétiennes : la Justice, la Prudence, la Charité; ces grands ouvrages sont conservés aujourd’hui au musée de Cluny. Au Louvre on peut voir également de nombreuses oeuvres de ce maître, des vaisselles, des soucoupes, des assiettes, et surtout le tableau votif de la chapelle d’Écouen, dontles seize sujets attestent une maîtrise de premier ordre.

On sait peu de chose de Jean de Court, si ce n’est qu'il eut un rare talent. (Notre planche XIX le prouve). Mais Pierre Courteys fut, lui aussi, le chef d’une dynastie importante.

On connaît, de son nom, Martial, qu’on dit avoir été

son frère; Pierre II, qui fut orfèvre émailleur de Christine de France, puis valet de chambre de Marie de Médicis (1608); Pierre III, « peintre émailleur de Madame, sœur unique du Roi ». Ces deux derniers furent logés aux Galeries du Louvre. S’il faut en croire A. Darcel, Pierre Ier Courteys aurait été l’élève de Pierre Reymond. On trouve, en effet, dans la facture de ces deux maîtres des analogies indiscutables, et comme P. Reymond est le premier en date, la filiation professionnelle paraît assez plausible. Ce Pierre Reymond, au demeurant, est célèbre. Le premier il eut l’idée de remplacer, dans les camaïeux, le fond noir par un fond bleu très foncé, qui depuis a pris son nom; mais, en dépit de cette originalité, il marque le commencement de la décadence. Les figures qu’il trace se manièrent. Son ornementation, surtout au déclin de sa carrière, se tourmente et perd la grâce charmante qu’elle avait chez ses prédécesseurs. La plupart de scs motifs,

Envers de plat en émail peint, attribué à Jean lit Pénicaud.

enfin, ne sont que de seconde main et empruntés à Androuet du Cerceau, Théodore de Bry ou Virgile Solis.

Avec les Laudin cette décadence s’accentue d’autant plus vite, que, dès 1580, le public commence à montrer une indifférence singulière à

l’égard de cet art précieux de l’émaillerie, qui, pendant près d’un siècle, avait été si apprécié et avait constitué une des branches importantes de la peinture.

Quant à ses rapports avec l’orfèvrerie, sans approcher à beaucoup près de ce qu’ils avaient été au temps des émaux translucides, ils étaient encore assez fréquents cependant et assez considérables, pour que le Législateur se préoccupât, à diverses reprises, de la différence que l’adjonction de parties d’émail pouvait produire dans la valeur intrinsèque des pièces d’argenterie et surtout des bijoux1. Pour ces derniers, on n’avait du reste jamais cessé d’employer ce procédé de décoration. Son inaltérable fraîcheur et ses brillantes colorations permettaient non seulement de varier l’aspect des joyaux, mais encore de mieux caractériser les emblèmes, dont le xvie siècle se montra si épris. Grâce à elles on pouvait aussi blasonner les armoiries. On sait, au surplus, quel rôle important l’émail jouait dans le Blason, cette science si chère à nos ancêtres, puisque le nom d’ « émaux » sert encore à désigner les seules couleurs admises dans la composition de l’armorial français 2. Enfin, il conserva sa place, mais plus

Portrait de Catherine de Médicis.

Émail de Léonard Limosin.

(Musée du Louvre.)

1„ François Ier, par une Ordonnance du mois de mars 1540, défendit aux orfèvres d’user d’émaux opaques et leur permit seulement l’usage des émaux translucides. Mais sur la représentation que lui firent les orfèvres « qu’on ne pouvoit user d’Esmail clair en plusieurs Ouvrages, comme en Visages et Carnations de Figures, Filets appliqués en Bordures, Carcans, Chaînes, Boutons et autres, ausquels les Esmaux opaques doivent estre employèz », le roi, par un Edit donné à Sainte-Menehould le 21 sep tembre 1543, permit aux réclamants « d’user de tous Esmaux, pourvu que lesdits Esmaux soient bien et loyalement mis en besongne et sans aucun excès superflu ». Et cetLe tolérance servit de règle jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. (Voir Pierre Le Roy, Statuts et privilèges du corps des marchands orfèvres joyailliers de Paris, p. 132.)

2. « Comme l’émail, en orfèvrerie, est l’ouvrage calciné de verre et de métal, et peint de toutes sortes de couleurs; nos Héraults ont pris sujet de comprendre sous ce mot les métaux et les couleurs qui

L’EMAILLERIE

exceptionnellement sur les vases d’or ou de vermeil, bassins, aiguières, salières, flacons, et jusque dans l’ornementation des armes offensives et défensives. On possède dans ce genre des poignées d’épée et des gardes de stylet, qui sont traitées comme de véritables bijoux, et le casque aussi bien que le bouclier d’or de Charles IX sont émaillés par partie.

Mais quand à la Cour des Valois, — si fins amateurs, si raffinés en matière d’art — eut succédé celle des Bourbons, au fond assez indifférents à ces conceptions aimables et beaucoup moins connaisseurs, le goût de ces délicates frivolités disparut promptement. Une couche sociale arriva aux affaires, dont l’esprit pratique, mesquin, étroit, s’attacha plus à la valeur matérielle des pièces d’orfèvrerie qu’aux façons dont elles étaient susceptibles. Déjà les guerres religieuses avaient porté un coup tatal à l’émaillerie, et Bernard Palissy pouvait constater son déclin. « As-tu pas veu aussi, écrit-il, les esmailleurs de Limoges, lesquels par faute d’avoir tenu leur invention secrète, leur art est devenu si vil, qu’il leur est difficile de gaigner leur vie au prix qu’ils donnent leurs œuvres. Je m’asseure avoir veu donner pour trois sols la douzaine des figures d'enseigne que l’on portoit au bonnet; lesquelles enseignes estoyent si bien labourées et leurs émaux si bien parfonclus sur le cuivre, qu’il n’yavoit nulle peinture si plaisante. Et ce n’est pas cela advenu une fois, mais plus de cent mil et non seulement esdites enseignes, mais aussi esguières, salières et toutes autres espèces de vaisseaux, et autres histoires, lesquelles ils se sont advisés de faire.

Chose fort à regretter1... »

Le goût des beaux émaux persista néanmoins jusqu’à la mort de Catherine de Médicis. L Inventaire du château de Nérac dressé en 1555, entre autres objets considérables, fabriqués à Limoges, mentionne une fontaine « d’esmailh faicte à personnaiges » et 05 pièces composant la parure d’un buffet. L 'Inventaire

sont au nombre de sept, sçavoir, deux métaux, or et argent, et cinq couleurs, gueules, ajur, sable, sinople eL pourpre dont les armoiries sont composées. » (Louvain Géliot, la Vraye et parfaite science des armoiries, t. I, p. 264.)

1. Bernard Pai.issy, l'Art de terre, dans Œuvres complètes ; Paris, 1844, p. 30'.).

Vase représentant Diane et Actéon.

(Émail peint par Pierre Reymond.)

de Catherine de Médicis (1.589) ne décrit pas moins de 140 pièces émaillées. Ces chiffres se passent d’autant mieux de commentaires, qu’au siècle suivant on ne rencontre plus rien de pareil. Les Etats de la Maison du Roi nous livrent bien encore les noms de quelques artistes de talent, qui continuèrent d’être attachés à la personne royale. Nous possédons également un certain nombre de bijoux, de montres surtout, signés des frères Huault, de Jean TouLin, de Gribalin qui fut son élève, de Nicolas Laudin. On ne peut écrire une notice même écourtée sur l’émaillerie, sans rappeler qu’une école de cet art exista à Blois, qui compta Morlière, Robert Vouquier et Pierre Chartier parmi ses représentants les plus illustres. On ne peut omettre non plus de citer les noms justement célèbres de Dubié, de Jacques Bordier, de Louis de Guernier, de Durand, de La Martinière, et ceux surtout de Bain, de Petitot, de Liotard, etc., qui eurent de leur vivant une réputation européenne et l’ont conservée. Mais l’émaillerie, sous le pinceau de ces grands artistes, allait devenir une branche annexe de la miniature. Elle ne devait plus rien avoir à démêler avec l’orfèvrerie, objet essentiel de nos études, ni avec les productions si décoratives des vaillants joailliers du xvie siècle — interprètes attitrés des goûts à la fois somptueux et délicats de cette Cour des Valois, à laquelle il nous faut revenir après ce long détour.

La Cène, émail de L. Limosin.

(Musée de Cluny.)

Pl. XXI.

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