‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 99 sur 154 · L’EM AILLER I E · texte numérisé non relu

L’EM AILLER I E

première application d’émail ombrant, ils étendent sur le métal une couche uniforme d’émail noir, violet ou bleu foncé, qu’on fixe en le passant au feu. Puis, sur ce fond, ils modèlent leur dessin avec une pâte blanche, qui par transparence prend des tons grisâtres d’une douceur exquise. Ce dessin, incorporé à la couche sous-jacente par une nouvelle cuisson, est ensuite repris, à l'aide de touches plus ou moins épaisses d’émail blanc, qui accentuent le modelé, raffermissent les contours, donnant aux formes leur précision et le relief qu’elles comportent. Et cette troisième couche étant, comme les autres, fixée par un nouveau passage au feu, nos artistes achèvent d’assurer à la composition son dernier éclat, au moyen de quelques rehauts d'or.

Quand des décorations purement ornementales, pour lesquelles ce travail en camaïeu était jugé suffisant, l’ëmailleur voulait passer à des représentations plus compliquées, comme, par exemple, les scènes religieuses, les portraits, etc., alors, au lieu de commencer par couvrir sa plaque d’un fond noir, il se servait, comme dans la peinture ordinaire, d’émaux diversement colorés, en rose pour les carnations, en bistre plus ou moins foncé pour les cheveux, etc., et de cette façon il arrivait â exécuter de vrais tableaux. On peut voir au musée de Cluny, et particulièrement au Louvre, de quelle virtuosité étaient capables certains de ces maîtres illustres, et à quels résultats ils surent atteindre avec des moyens limités — surtout quand ils ne se laissèrent pas entraîner comme à Madrid, à Anet, à Chantilly ou à l’église Saint-Père de Chartres, à vouloir produire des ouvrages d’une taille exagérée et capables de rivaliser avec la peinture à l’huile.

Un des plus illustres entre ces grands artistes est sans contredit Léonard Limosin. Tout d’abord il versa, lui aussi, dans l’archaïsme, et l’on possède de sa main une suite de plaques visiblement inspirées par les maîtres allemands, par Albert Durer notamment ; mais bientôt il tourna ses yeux vers d’autres contrées, il interpréta avec un rare talent le style si gracieux de l’École de Fontainebleau et lui demeura fidèle jusqu’à sa mort.

Coupe en émail peint décorée de grotesque.

Nommé par Henri II « peintre émailleur et valet de chambre du Roi », il conserva ce titre si recherché sous le règne de François II, et bien qu’il eût exécuté pour Anet, d’après les dessins du peintre Michel Rochetel, cette suite des douze apôtres aux proportions exagérées, dont nous parlions

à l’instant, son talent trouva grâce devant les rancunes de la régente. Au déclin même de sa vie, il n’avait rien perdu de la haute faveur dont on l’avait ho-

noré; car, en 1573, il était chargé d’exécuter le portrait de Henri III en Jupiter, et en 1574, de représenter, costumée en Vénus, les attraits quelque peu défraîchis de Catherine de Médicis.

Faut-il ajouter que, plus qu’aucun autre, Léonard Limosin méritait cette auguste bienveillance?

Ainsi ({ue le remarque fort justement A. Darcel, il semble qu’il fut « de tous les émailleurs limousins, celui qui sut le mieux allier tous les procédés connus et pratiqués avant lui ». Personne ne se montra à la fois peintre plus habile et praticien plus consommé. On peut voir au Louvre un certain nombre de portraits de sa main, qui sont de véritables chefs-d’œuvre, ceux notamment de Henri II, de Charles IX, d’Anne de Montmorency, de Catherine de Médicis, du duc de Guise, etc. On a dit qu’il fut aidé dans sa tâche laborieuse par son frère Martin. La chose est possible. Ce dernier eut deux fils, Léonard II et François Limosin, qui pratiquèrent également la peinture sur émail. On cite aussi un Jean Limosin, émailleur du roi (1619), qui très vraisemblablement appartient à cette illustre famille.

Pendant que Léonard Limosin exécutait pour le château d’Anet sa série d’apôtres, Pierre Courteys ou Courtois peignait pour le château de

OC » PftYvis

Saint Mathieu.

(Email peint par Léonard Limosin pour le château d’Anet.)

Pl. XX.

Page 1