CHAPITRE QUATORZIÈME
Da ï^en aissance
Influence de l’art italien sur la production française.
Ses causes et ses effets. — Les orfèvres de François Ier. Benvenuto Cellini et l’atelier de la Porte de Nesle. — Projets et programmes.
Intervention directe de la haute société dans la composition des ouvrages d’orfèvrerie. — Les Entrées solennelles des reines et des rois. Présents offerts par les villes. — Allégories et emblèmes.
Passions des hommes pour les joyaux de prix. — Le deuil et les bijoux. Mme de Chateaubriand et la duchesse d’Étampes.
i bon peut, soit en contemplant les ouvrages de nos orfèvres, soit en s’appuyant sur les textes si variés que nous avons produits, contester à bon droit l’influence décisive que, selon certains critiques, l’art flamand aurait au xive et au xve siècle exercée sur l’orfèvrerie française; par contre, on ne saurait nier, nous l’avons hautement reconnu, que l’influence italienne ne se soit fait sentir chez nous au xvie siècle sous une forme indirecte, mais déterminante et capable de modifier sensiblement le caractère de notre production nationale. Nous disons indirecte, parce que là encore, dans le domaine qui nous concerne, — et le fait vaut la peine qu’on le constate, — la main-d’œuvre reste entièrement française, et les plus beaux ouvrages, aussi bien que l’argenterie la plus courante, n’ont pour auteurs que des artistes nationaux. Comme les fournisseurs préférés de Charles VIII el de Louis XII, les deux orfèvres en litre de François Ier furent des Français. Ceux qu’il employait de préférence, quand il monta sur le trône, étaient Louis Deuzen ou Denzen, dont le nom n’a certes rien d’italien, et Pierre Mangot, de Blois, fils ou petit-fils d’André Mangot, orfèvre de Louis XL Fn 151G, le roi honora du titre de valet de sa garde-robe l’orfèvre Richard Salomon. On cite en outre, comme ayant obtenu en 1529 h' titre d’ « orfèvre
des Menus-Plaisirs », Guillaume Caslillon, qui appartenait à une ancienne famille d’orfèvres parisiens. Son père, Jean Castillon (ou de Castillon), avait
été, en 1503, élu Garde de l’Orfèvrerie. Luimême remplit ces fonctions en 1516, 1520, 1525, 1530, 1536, 1545. On voit que s’il était digne par son habileté, sa haute probité et son bon renom, consacrés par le suffrage de ses collègues, d’être distingué par le roi de France, les précédents établissent clairement sa nationalité.
Pour peu que nous étendions le rayon de nos investigations et que nous relevions, soit dans les Dépenses secrètes, soit dans les Acquits au comptant de François Ie*'1, les noms des orfèvres auxquels la Cour, sous son règne, s’adressa le plus souvent, nous trouverons encore fort peu d’étrangers et surtout de méridionaux. En première ligne il nous faut citer le vieux Gu i 1 1 au m e Hotman (a-
lias Hottemen ou Hortement), d’origine allemande sans doute, mais établi depuis longtemps à Paris, puisqu’il figure parmi les Gardes de l’Orfèvrerie dès 1497. Ce Guillaume Hotman eut pour successeurs dans la faveur royale ses deux fils, Jean Hotman, élu Garde en 1515, en 1519 et 1539, et Thibault Hotman, qui exerça cette même dignité en 1520, 1523, 1527,
1532 et 1537. Au nombre des fournisseurs de la Couronne, nous remarquons également Jehan de Crèvecœur (alias de Creuvecours), qui figure parmi les Gardes de l’Orfèvrerie en 1503, 1508, 1516 et 1525; Jean Trudaine, qui fut chargé de dresser Y Inventaire et estimation de la vaisselle d’or du chancelier Duprat, et qui fut Garde en 1522, 1531 et 1534; Guillaume Hérondelle, qui remplit la même charge en 1538, 1543 et 1548; Jean
1. Léon de Laborde, les Comptes des Bâtiments du roi. — Dépenses secrètes de François Ier, t. II, p. 199 et suiv. — Acquits au comptant, id., p. 359 et suiv.
Flacon en or émaillé, attribué à Benvenuto Cellini.
LA RENAISSANCE
Rousseau, le grand orfèvre de Lyon; Jehan Carie, établi à Rouen; Régnault
Danet, Simon Gilles et Jacques Polain (alias Poulain), tous trois orfèvres parisiens, compris, avec des états de services moins brillants, parmi les fournisseurs les plus assidus de la Cour, et qui étaient, eux aussi, bien Français. Ajoutons qu’en fait d’orfèvres étrangers ayant travaillé pour François Ier, on ne peut guère citer qu’un ou deux artistes originaires de Milan, l’Anversois Georges Vezeler, le graveur véronais Matteo dal Nassaro (dont les comptes royaux dénaturent le nom, qu’ils transforment en Mathée d’Alvassar), et enfin la colonie des fondeurs et ciseleurs commandés par Benvenuto Cellini, et établie au Petit Nesle.
De tous ces artistes , un seul vraiment célèbre , vraiment choyé, avec cela homme de grand talent et d’audace peu commune, ne doutant de rien — et de lui encore moins que du reste — Benvenuto Cellini, aurait pu exercer sur l’art français une autorité plus ou moins décisive. Mais Cellini ne demeura que cinq ans à Paris, et pendant ce temps, s’occupa beaucoup plus de statuaire que d’orfèvrerie. Eh bien, en dehors de ce petit groupe, dont
Buire en argent repoussé, ciselé et doré,
attribuée à Benvenuto Cellini.
(Palais Pitti.)
nous aurons occasion de reparler et dont l’action fut bien limitée, on ne relève aucun autre initiateur, — et si l’on ne découvre rien, c’est qu’il n’y a rien, sans quoi on n’eût pas manqué de le savoir.
A cette époque, en effet, les privilèges corporatifs étaient encore respectés et tenus pour articles de loi. Les Maîtres des diverses Communautés parisiennes constituaient une sorte de féodalité. Salière en argent Ciselé et dore,
exécutée par Benvenuto Cellini. (Trésor de Vienne.)
Plusieurs d’entre elles avaient
le droit exclusif d’exercer, sous un certain contrôle et en vertu de certains
règlements, les différentes professions qui touchaient au commerce et à l’industrie de l’or et de l’argent. Si l'on eût accordé ce même droit à des étrangers, les Gardes de l’Orfèvrerie ne se seraient point fait faute de
protester, comme ils ne se privèrent pas de le faire plus tard, quand Henri II établit les ateliers de la Trinité, et quand Henri IV ouvrit les logements privilégiés aux Galeries du Louvre. Or on ne trouve, sous le règne de François Ier, aucune trace de protestations de ce genre, et l’on en peut conclure que, sauf la dérogation de l’hôtel de Nesle, sauf l’installation dans une enceinte royale de Cellini, d’Ascanio Desmarris, de Paul Romain et du Flamand Baulduc , travaillant exclusivement pour le roi, la production nationale de l’orfèvrerie en France, durant cette période si importante, demeura entièrement entre les mains des orfèvres français. C’est à eux, par conséquent, qu’il faut faire remonter tout l’honneur de ces belles pièces anonymes dont nous allons avoir à parler bientôt, et dont on attribue trop bénévolement l’exécution à des artistes italiens.
En conséquence de ce qui précède, il faut bien reconnaître que si l’orfèvrerie française, soumise comme tous les arts somptuaires aux fluctuations de la mode, se conforma au goût régnant et emprunta parfois son inspiration à des sources étrangères, la main-d'œuvre parfaite qu’elle avait héritée du xive et du xve siècle lui facilita singulièrement cette assimilation et lui permit non seulement d’égaler, mais de surpasser comme exécution les spécimens qu’on lui donnait pour exemples. Certes, on peut parler, avec toute l’admiration qu’ils méritent, de la salière et du magnifique bassin que Benvenuto Cellini présenta à François Ier comme deux chefsd’œuvre, et qui sont dignes de ce nom. On peut hardiment vanter ses drageoirs, ses aiguières. Mais, outre certains ouvrages bien français dont malheureusement le souvenir seul nous a été conservé, on admire, au Louvre, dans les vitrines de la galerie d’Apollon, nombre de pièces qui, pour avoir une paternité moins tapageuse, n’en atteignent pas moins à la perfection la plus délicate.
La révolution qui, dès les premières années du xvie siècle, transforma
Modèle de drageoir,
d’après un dessin attribué à Benvenuto Cellini.
LA RENAISSANCE
le caractère des belles orfèvreries, ne prit pas naissance dans le mystérieux réduit de la porte de Nesle, ni du reste dans aucun atelier étranger ou parisien. Elle partit de plus haut. Elle fut le résultat de la transformation qui s’effectua à cette même époque dans les idées et dans les goûts de la haute société française. Obligés de se conformer aux préférences de cette clientèle raffinée, les orfèvres, en effet, cessèrent peu à peu d’être les propres créateurs de leurs œuvres. Ils durent se laisser inspirer par leurs illustres clients. Au cours de cette héroïque chevauchée qui avait amené la conquête et presque aussitôt la perte du royaume de Naples, la noblesse française avait senti une étrange curiosité s’éveiller en elle. Elle s’était prise d’admiration pour l’Antiquité, d’enthousiasme pour les chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne; et l’impression de cet art renouvelé avait été d’autant plus vive, que la révélation avait été plus soudaine. En outre, les temps avaient changé. Louis XI, en détruisant, avec une implacable méthode, cette féodalité dangereuse des « fleurs de lis », que le roi Jean avait si imprudemment fondée, avait du coup transformé l’état politique et social de la France. Toute compétition au pouvoir souverain étant écartée, il était maintenant permis à la noblesse de se grouper autour de la personne royale. Dès lors, on devait voir la Cour du roi renfermer l’élite de l’aristocratie; et n’ayant plus entre eux de sujets de discorde, les beaux et riches seigneurs allaient
— au moins pendant quelque temps
— dépenser dans les plaisirs de la paix intérieure cette turbulente activité qu’ils avaient prodiguée dans les guerres intestines.
A cette société nouvelle il fallait un art nouveau. La Cour et la noblesse furent d’autant plus facilement séduites par ces captivantes révélations, que l’art ogival — outre son défaut d’incarner un état dû me qui avait cessé d’être — épuisé, tourmenté; à bout de souffle, avait dit à peu près tout
ce qu’il avait à dire. Au retour, chacun de ces farouches guerriers se piqua de connaissances spéciales en matière artistique. Chaque grand seigneur commença de se doubler d’un amateur plus instruit que ses ascendants, et qui, frotté d’érudition latine, ayant une notion superficielle de l’Antiquité, désireux de faire prévaloir ses idées et son goût personnel, se crut de bonnes raisons pour ne pas s’en rapporter exclusivement à l’initiative des artistes qu’il faisait travailler.
Désormais, au lieu de présenter des projets, les orfèvres parisiens reçurent des programmes. Les poètes et les statuaires furent consultés sur des faits d’orfèvrerie. Les bijoux de prix se compliquèrent des combinaisons emblématiques, et les présents offerts par les villes aux reines et aux rois ne consistèrent plus, comme par le passé, en vaisselles somptueuses et magnifiques, mais en compositions allégoriques dissimulant parfois, sous une forme élégante et gracieuse, des rébus alambiqués. Ces derniers ouvrages vont nous permettre, au surplus, de constater, avec pièces à l’appui, cette transformation curieuse.
Nous avons parlé plus haut des belles et pesantes vaisselles qui furent offertes au roi Jean, à Charles V et à Charles VI lors de leur Entrée solennelle dans la capitale. Les événements terribles qui précédèrent l’avènement de Charles VII autorisent à croire que cette coutume ne fut pas très exactement suivie pour ce dernier roi. Du moins ni Enguerrand de Monstrelet, ni Jean Chartier ne parlent d’orfèvreries offertes par la ville de Paris à ce prince, et ce silence esL d’autant plus éloquent que le second de ces historiens rapporte que ce « doulx roy et begnin » laissa leurs franchises et libertés aux habitants de « Mès en Lourraine », pour « certain cadeau qu’ilz luy firent de vaisselle dorée1 ». Jean de Troye, Nicole Cilles, F. de Belleforest et Godefroy observent le même silence à propos de Louis XI; mais les Comptes de la ville d’Amiens nous apprennent qu’en 1463, lorsque Charlotte de Savoie fit son Entrée dans la capitale de la Picardie, Pierre Latargié, orfèvre, livra aux magistrats « deux drageoirs et les louchettes y servant, lesquels furent présentés à la royne de France à sa joyeuse et première venue ». Ces objets, qui se recommandaient surtout par leur valeur intrinsèque, ne pesaient pas moins de 20 marcs. Nous savons, en outre, qu’à son entrée à Naples, en 1495, Charles VIII reçut un présent au moins égal à celui que son ancêtre Charles VI avait accepté des Parisiens.
« Au milieu de la salle, écrit un auteur contemporain2, avoit un buffet qui fust donné au Roy, où y avoit linge non pareil, de dégré en dégré et