‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 103 sur 154 · PL. XXII · texte numérisé non relu

PL. XXII

LA RENAISSANCE

duites ces grandes commandes d’orfèvrerie. Le 9 mars 1530, les conseillers et échevins de Paris furent réunis à l’Hôtel de Ville pour « adviser sur le faict de l’Entrée de la reyne Éléûnor ». Le gouverneur de Paris leur fit donner lecture d’une lettre annonçant l’envoi au sieur Dacherie d’un mémoire relatif à deux chandeliers, qui paraissaient devoir plaire à la reine. Ce mémoire descriptif indique que ces chandeliers devront être de haute taille, de façon à être placés à terre aux deux extrémités de la table, qu’ils pourront servir de drageoirs au besoin, porteront les emblèmes et les armes de la ville, des figures allégoriques relatives à la lumière et des banderoles chargées d’inscriptions. Cette proposition rencontra une certaine opposition. Plusieurs des assistants, s’en rapportant aux précédents, préféraient qu’on donnât à la princesse « un beau buffet bien complet, de vaisselle d’argent toute vermeille, de la plus belle façon que l’on pourra adviser».

Le 19 octobre, rien n’était encore décidé.

On réunit de nouveau le Conseil; on lui donna connaissance d’une nouvelle lettre du sieur de la Barre, expliquant que le don d’un buffet ferait double emploi avec ceux que possédait déjà la princesse, « d’autant que vous devez croire et penser qu’elle en a tant beaux que n’est possible de plus ». On avait proposé entre temps le don d’une statuette de la Concorde; le gouverneur de Paris prétend que « ce ne seroit que redite ». Il revient aux chandeliers, dont il fournit une plus ample description, et l’on décide, séance tenante, « de suivre le vouloir du roy », de se conformer aux indications fournies par la lettre dont il vient d’être donné lecture, et l’on arrête que « les pourtraits qui seroient faits dudit don » seront envoyés au gouverneur pour qu’il fasse connaître son avis.

Il est à croire que la commande de ces beaux candélabres ne se lit point attendre, car, moins de quatre mois après, les orfèvres Thibaut Ilotman et Simon Cressé' l’aîné en effectuaient la livraison, et le 16 mars 1531, à l’IIôtel de Ville, on pro-

1. Nous avons déjà parlé de Thibaut Ilotman. Simon Cressé, qui lui lut associé pour l’exécution de ces flambeaux, appartenait à une puissante famille d’orfèvres. Lui-même avait été Garde de l'Orfèvrerie en 1507, 1513, 1516, 1520, 1521, 1529. On l’appelait l’ainé à cause de son frère Thibaut Cressé, qui fut Garde en 1532. Simon laissa un fils qui porta le même prénom, succéda à son père et fui nommé Garde a son tour en 1511 , 1515, 1519 et 1553. On voit que la municipalité parisienne plaçait bien sa confiance.

Candélabre en argent fondu et ciselé, offert par la ville de Paris à la reine Eléonore, en 1531, d’après la gravure publiée par Geolïroi Tory.

cédait, en présence du prévôt des marchands et des échevins, à leur réception et à la constatation exacte du métal employé. — La première pesée, comprenant le pied du premier chandelier, garni de griffes et de

avec sa belle-mère et ses beaux-fils dîner à l’Hôtel de Ville, le présent lui fut offert et, si nous en croyons les procès-verbaux consignés sur les registres de l’Hôtel de Ville, fut loué par la princesse et accepté par elle avec grande joie. La reproduction que nous donnons de ces chandeliers, soigneusement restitués d’après une gravure sur bois du temps, nous dispense d’insister sur les mérites de ces curieux ouvrages. En tout cas, la vue de ce superbe « don » paraît avoir impressionné assez vivement Louise de Savoie et excité quelque peu la jalouse susceptibilité de cette princesse; car, le 22 mars, les prévôt des marchands et échevins se réunissaient de nouveau et décidaient d’offrir un autre cadeau à la mère du roi, pour qu’elle eut «les affaires de ladite Ville en bonne recommandation ». Et l’on fit acheter chez Jacques Morin, lapidaire, un tableau d’argent doré représentant « une pucelle garnie de pierreries », défendue par un saint Georges, auxquels on substitua «un sainct Louys et un arbre d’or1 ».

■I. Extraits des registres de l'Hôtel de Ville de Paris. — Godefroy, Cérémonial françois, t. I, p.771, 778, 779, 802, 803 et suiv.

pommes rondes, d’un « pot d’antique », et, au-dessus, d’un « pot rond revestu de rouleaux et feuilles », donna 62 marcs

1 once. La seconde, composée d’un grand vase, chargé de « triomphes et nœuds d’antique », portant deux « targettes » aux armes de la princesse et une frise représentant des batailles, fournit 48 marcs

2 onces 1/2. Enfin, la partie supérieure, formant un long collet orné d’une danse de satyres et de nymphes et de figures servant à porter les flambeaux, rendit 50 marcs 5 onces 1/2, soit en tout 160 marcs 9 onces.

Nef en argent repoussé et doré, dite de Charles-Quint. (Musée de Cluny.)

Le second candélabre était un peu plus lourd.

Le 19 mars, trois jours plus tard, la reine étant venue

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Neuf ans plus tard, quand Charles-Quint obtint de la généreuse, faiblesse de François Ier la permission de traverser la France pour aller châtier les Gantois révoltés, le roi poussa la courtoisie jusqu'à vouloir que son impérial visiteur fût partout reçu et traité comme s'il était lui-même roi de France. En conséquence, la ville de Paris fut invitée à offrir un présent à l’Empereur. A cet effet, une députation se rendit à son audience. « Messieurs de l’Hôtel de Ville, écrit un contemporain1, y firent paroi tre leur gravité estans richement habillés et parés selon leurs estais et offices, et lui firent don d'un beau Herculès tout d’argent et revêtu de sa peau de lion (ainsi que les poètes le décrivent), laquelle éloit d'or; et étoit cette statue proportionnée à la juste hauteur d’un grand homme, pour faire voir à l'empereur les richesses de la ville suffisantes de lui tenir tète, et fournir au roi ce qui lui seroil nécessaire pour les frais de la guerre. »

Un autre document, où il est question de ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie, donne sur cette belle pièce quelques détails à retenir. Ce « bel et grand Herculès effigie, y est-il dit, tenoil deux grosses colonnes d’argent, lesquelles il plantoil à force dedans terre; et portoit en son escharpe un grand escripteau où il y avoil escript :

Altéra alterius rouer; et à l’entour desdictes colonnes estoit escript : Plus outre, qui est la devise dudict Empereur, et avoit à ses pieds sur le devant un aigle à deux lestes.

Lequel Herculès fut mis Net de table en urgent repoussé el ciselé,

dedans dans un esluy de cuir,

sur lequel avoit des aigles à deux lestes doréz, et estoit doublé de satin verd. » L’auteur de la Chronique du Roy Françoys premier veut bien nous

t. Guillaume du Bellay, Mémoires, dans AI cm. relut, à l’Iiist. de France, I. Vi, |>. 190.

apprendre, en outre, que l’Empereur « icelluy présent accepta de bon cœur, monslrant joyeux saige et les en remercia1 ».

Ceci se passait le dimanche 4 janvier 1540. Or cette même Chronique

nous informe que l’année précédente, le 27 avril, le roi de France avait reçu à Sens, lors de son Entrée solennelle, un cadeau d’orfèvrerie plus ingénieux encore que celui offert à l’empereur par la ville- de Paris et dont il avait dû être d’autant plus touché, qu’il contenait une allusion délicate à la lutte soutenue par le roi contre ce même Charles-Ouint. « Les eschevins luy firent don et présent d’une fontaine d’argent doré de fin or, faicte d’un fort et triomphant artiffice; alentour de laquelle estoyent les gestes de Julles César estant ès Gaulles senonenses, et les résistances faictes par les habitans dudit Sens à l’encontre dudict César; et au plus hault d’icelle estoit ladicte fontaine, environnée des sept vertuz cardinalles, par la bouche desquelles l’eau de ladite fontaine distilloit et tumboit en un riche et sumptueulx bassin de cristallin, enrichi d’antique et esmail 2. »

On comprend qu’une fois en si bonne voie les orfèvres ne devaient plus s’arrêter. Le récit que Hardouin Chauveau a tracé de l’Entrée de Henri II à Paris contient une longue description du groupe offert à ce roi, laquelle ne tient pas moins de deux grandes pages. Tout d’abord l’auteur prend soin de bien nous expliquer que le présent « estoit tout de fin or de ducat, cizelé, buriné, et conduict par un tel artifice d’orfèvrerie, que l’on ne veit oneques plus belle pièce d’ouvrage en toute Europe ». Mais le principal pour nous, c’est de savoir qu’il consistait en un beau groupe, dont la base triangulaire reposait sur trois harpies, personnifiant les vices, que trois rois foulaient aux pieds. « Le visage du premier, écrit Hardouin Chauveau, se rapportoit naïvement au roi Louis douzième, ayeul, et celuy du second au roy François, père du triumphant, lequel aussi pouvoyt y veoir le sien exprimé comme en un

1. Féubien, Hist. de Pans; pièces justificatives (1. III, p. 357). A Orléans, les èchevins lui offrirent un magnifique buffet de vermeil « tout doré en adastum, apparant estre de valeur de dix mil frans », qui, selon d’autres, en avait coûté six mille. ( Chronique du roy François premier du nom , p. 288.)

2. La reine reçut « un aultre beau et magnificque présent d’une coupe d’or estimée à trois cens escuz ». (Georges GuifFrey, Chronicque du roy Françoys premier 'du nom, p. 266 et 267.)

Brûle-parfum en argent ciselé, composé par Étienne Delaune.

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miroer. » Ses deux prédécesseurs montraient au roi « une table carrée en manière de cartoche, attachée à l’une des branches avec une petite chaisnette d’or de subtile manufacture, dedans laquelle esloit escrite, d’esmail blanc sur fons noir : magnum, magna decent». Trois autres figures, Janus, la Justice et la Noblesse, complétaient ce groupe à la fois ingénieux et magnifique, que Henri II « receut de bon cœur, corne évidentement manifesta le veüe (le regard) qui donnoit signe de liesse, pendant que la bouche royale respondoit à la petite harangue du prévost des marchans».

Le lendemain, Catherine de Médicis, à son tour, fit son Entrée dans la capitale. La reine se rendit de Saint-Denis-de-la-Chartre a Notre-Dame, sous un dais superbe porté par Simon Cressé, Pierre Pijart, Jacques Barbier, Pierre Sanson, Pierre Hotmail et Noël Pincebourde, qui, cette année- là, étaient Gardes de l’Orfèvrerie. Elle fut ensuite conduite à l’évêché, dans une salle spécialement préparée, et « cela faict, le prévost des marchans, avec les eschevins de la ville, feit présent à la Royne d’un buffet bien accompli de vaisselle d’argent doré à deux couches, si qu’il sembloit que ce fust tout fin or, semé de fleurs de lys avec croissans 1 ».

Lorsque Henri II fit, en 1551, son Entrée solennelle à Rouen, les orfèvres de celte ville tinrent à ne pas se montrer moins ingénieux que leurs confrères de la capitale; aussi le cadeau offert au roi consistaitil en une statue de Minerve, haute de deux pieds, « autant

bien taillée, que fust oncques Coffret émaillé aux chiffres de Henri H

celle d’or et d’ivoire fa- et de Catherine de Médicis.

briquée par Phydias ». Elle

avait les « cheveulx grésilles, testonnéz et torquéz d un vei t rameau de palme, symbole de la victoire ». De sa main gauche elle tenait une lance à laquelle était suspendue une sorte de trophée. Sa main droite portait

1. IIardouin Chauveau, Entrée du roi, etc. — Godefroid, Cérémonial

françois, t. I, p. 870 et suiv.

une branche d’olivier. Un des côtés du piédestal présentait « une cartouche enrichie de ce quatrain couché de noir sur blanc esmail » :

Après t’avoir instruict en sapience,

Donner te vueil mon olive et harnoys,

Qui te feront, usans d’eulx par science,

Roy triumphant au monde sur tous Roys.

Le cadeau que les Rouennais offrirent le jour suivant à Catherine de Médicis n’était ni moins beau ni moins précieux. C’était une statuette « de fin or de ducat, de pied et demy de hauteur ». Elle était « autant bien cizellée, taillée et proportionnée par bonne et juste symmétrie et artificielle sculpture, qu’elle ne cédoit en rien à la Minerve du Roy ». Elle était, en outre, « esmaillée sur le nud d’incarnation » et « représentoit la Vierge astrée » — « ladicte Dame estant avec toutes les proportions et beaultéz artificielles d’architecture », et portant les cinq vers qui suivent :

Royne, sans per, je suis la Vierge Astrée,

Qui revien vivre en ce ciècle fécond,

Voyant régner, par grâce à tous monstrée,

Le tien espoux, ung auguste second Dont la vertu rend la France illustrée 1 .

Enfin, et pour bien marquer le retour de l’art vers les formes antiques, un certain nombre d’habitants de Rouen, costumés en Romains, figurèrent dans le cortège, portant sur leurs épaules ou sur leurs tètes des vases de métal, dont les profils classiques montrent assez quelles préoccupations artistiques dominaient en province aussi bien qu’à Paris.

On aura remarqué que, pour la reine, les orfèvres parisiens ne s’étaient pas mis en grands frais d’imagination. Au lieu de composer une œuvre d’art, ils s’étaient bornés à remettre à Catherine un lot choisi de vaisselle de vermeil. Il en fut de même pour François R, qui reçut de la ville de Paris « un beau grand bassin d’argent vermeil doré, plein de dragées», parce qu’il fit son Entrée solennelle (4 juin 1559) étant encore dauphin de France. Mais, avec Charles IX, les élégantes et savantes traditions reprirent, et le Bref et sommaire recueil, publié par Denis Dupré en 1572, contient une longue et minutieuse description du présent offert par le prévôt des marchands au nouveau roi très chrétien. Ce présent consistait en un piédestal porté par quatre dauphins, sur lequel s’élevait un char de triomphe traîné par deux lions ayant au col les armoiries de la Ville. Dans ce beau char,

I. Farin, Ilist. de la ville de Rouen, p. 127. Le connétable, à cette même Entrée, reçut deux vases de vermeil pesant 50 marcs ; Diane de Poitiers, deux bassins avec leurs aiguières en vermeil de 48 marcs ; et le chancelier, six coupes de vermeil.

Aiguière, bassin et coupe en vermeil ciselé. (Galerie d’Apollon.)

on apercevait « Ci belle mère des dieux, représentant la Royne mère du Roy, accompagnée des dieux Neptune et Pluton et [de la] déesse Junon, représentant Messeigneurs frères et Madame sœur du Roy ». Cybèle se retournait pour regarder un Jupiter à cheval — c’est-à-dire Charles IX — placé au sommet de deux colonnes, l’une d’or, l’autre d’argent, figurant celle-ci la Pitié, celle-là la Justice. Un aigle le couronnait. Sur le piédestal escortant le char se trouvaient Charlemagne, Charles V, Charles VII et Charles Mil, « lesquelz, dit le Bref et sommaire recueil, de leur temps sont venus à chef de leurs entreprises, et leurs règnes ont esté heureux

et prospères après plusieurs affaires mises à fin, comme nous espérons qu’il adviendra de nostre Roy ».

La planche qui accompagne ce chapitre, fidèle interprétation de la gravure d’Olivier Codoré, fera juger, au surplus, du style de l’œuvre et de la richesse de sa composition. Quant à la reine, elle fit son Entrée le jour suivant, et une rarissime brochure, intitulée l 'Ordre et forme qui a esté tenu au sacre et couronnement d’Elisabeth d’Autriche, nous apprend que, conformément à l’usage établi, elle fut conduite à la maison épiscopale, où on lui offrit une délicate collation. Après cela, on la mena « en une chambre prochaine, en laquelle esloit dressé, sur une table, un buffet d’argent vermeil doré [et] cizelé, de. grande valeur; lequel, pour l’excellence de l’ouvrage d’iceluy et beauté des histoires convenables et dépendantes des choses susdictes, dont il estoit aorné par tout, mériteroit bien une description à part. Ce buffet lui fut présenté et offert par lesdicts prévost des marchans et eschevins, non comme chose digne de sa roïale Majesté, mais pour recognoissance de l’honneur qu’il luy avoyt pieu faire à ladicte ville1. » Enfin le dernier présent de ce genre offert à un prince par la ville de Paris fut celui que Henri III reçut le 15 septembre 1573, lende-

I. L'Ordre et forme qui a esté tenu au sacre et couronnement d’ Élisabeth d’Autriche (Paris, 1572).

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main de l’Entrée solennelle faite par lui dans la capitale en qualité de roi de Pologne.

Ce jour-là, le prévôt des marchands, les échevins , procureur, greffier, receveur et autres officiers de la Ville, bien magnifiquement vêtus, se rendirent processionnellement « à l’hostel d’Anjou, où estoit logé ledict sieur roy de Pologne, et luy offrirent, au nom commun des habilans, bourgeois et citoyens d’icelle Ville, le présent qu’ils luy avoient préparé, qui estoit un chariot d’argent doré, taillé, esmaillé et enrichi, dedans lequel il y avoit un dieu Mars tiré à deux chevaux blancs; derrière lequel charriot y avoit un laurier chargé de trophées d’armes et au-dessus une quantité de mouches à miel en troupes, dessus un pied en façon d’ovalle, y ayant quatre grands roulleaux... Lequel présent ils supplièrent très humblement Sa Majesté recepvoir et l’avoir aussi agréable, comme il luy estoit offert de bon cœur, comme plus au long luy fut dict par la harangue que luy en fist ledict sieur prévost des marchands, lequel luy dé-

SlalueUe

en argent repoussé.

clara ce que signifioit ledict

présent et chacune pièce d’iceluy. Auquel fut respondu par ledict sieur roy de Pologne fort humainement et bénévolement, remerciant ladicle Ville de ce beau présent qui luy estoit offert, et aussi de l'honneur très grand que l’on luy avoit taict à ladicle Entrée, disant que c’esloit la plus belle Entrée qui jamais fut faicte en ladicte Ville à roy quelconque; et prist et accepta ledict présent b »

On trouvera peut-être que nous nous sommes longuement étendu sur ces orfèvreries, ottertes aux souverains dans ces occasions exceptionnelles. Nous l’avons fait pour deux motifs : le premier, c’est qu’il nous a semblé que les œuvres présentées par les premières villes du royaume aux princes dont elles tenaient à se concilier les bonnes grâces devaient marquer, si l’on peut dire ainsi, le point de

perfection auquel étaient parvenus l’art et l’industrie des orfèvres. Le second, c’est que, pour atteindre leur but et voir leurs ouvrages appréciés

Statuette

en argent repoussé.

1. Félibien, Hist. de la ville de Paris; pièces justificatives, t. 111, p. ■VS'.)1’.

comme ils le désiraient, les magistrats municipaux, et après eux les artistes, devaient se conformer aux idées dominantes et s’inspirer de ce ([ue l’on était porté alors à considérer comme le « bon goût ». Aucunes

autres pièces d’orfèvrerie ne fournissent, par conséquent, un indice plus certain des évolutions que ce « bon goût» subit alors. Aussi chacun de ces présents peut-il être regardé comme un spécimen exact des tendances en honneur au moment où il fut exécuté.

Enfin, dernière constatation, et non moins significative, si ces présents allégoriques prennent naissance avec la dynastie des Valois- Orléans, ils prennent fin, par contre, à l’avènement des Bourbons. Nous n’avons pu retrouver qu’un seul cadeau de ce genre offert à Henri IV, en 1596, lors de son Entrée à Rouen. Encore, consistant en un grand bassin et six larges coupes de vermeil, rentrait-il dans la catégorie des orfèvreries courantes.

L’unique groupe emblématique que nous ayons à noter ensuite signala l’Entrée de Louis XIII et d’Anne d’Autriche à Lyon. Puis ce fut tout.

Si, passant à l’examen d’objels de moindre importance, nous prenions soin d’étudier l’argenterie de parade, l’orfèvrerie de service, aussi bien du reste que les joyaux et les bijoux, nous retrouverions, durant tout le xvie siècle, des préoccupations identiques, dirigeant la conception des diverses créations de nos orfèvres et de nos joailliers. Même dans les plus futiles, dans les moins coûteuses de leurs productions, les allusions savantes et les tendances littéraires jouent un rôle considérable. Ce goût d’érudition est d’autant plus important à constater qu’il exerça une influence directe sur le choix des formes et l’arrangement de l’ornementation. Se traduisant en emblèmes gracieux, ornés de devises obscures, à sens multiples, il présida à l’éclosion d’une foule de ravissants ouvrages, d’une ingéniosité un peu quintessenciée peut-être, mais pleine assurément de grâce et de charme.

Nautile en cristal de roche monté en argent ciselé et doré.

Les poètes les plus appréciés et les femmes les plus spirituelles de ce

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temps ne dédaignèrent pas, en effet, d’inspirer et même de régler l’agencement de ces petits chefs-d’œuvre. Aussi la signification emblématique de ces bijoux explique-t-elle, dans bien des cas, la singulière passion, partagée par les hommes les plus considérables et par les moins folâtres, pour des parures qui nous paraissent aujourd’hui étrangement frivoles et surtout déplacées. Ce n’est pas sans quelque étonnement, par exemple, que nous voyons, à l’entrevue du Camp du drap d’or, François Ier passer autour du poignet de Henri VIII un bracelet d’une valeur de 30,000 « angelots » et le prier de le porter désormais « pour l’amour de luy », et le roi d’Angleterre retirer de son cou un collier de 15,000 « angelots » que le roi de France s’empressa de mettre. Boucles d’oreilles, perles, enseignes, bagues, chaînes pesantes, médaillons d’or et d’émail, rentraient, nous le savons, dans l’ajustement des grands seigneurs ainsi que des personnages de moindre importance. Malgré cela nous éprouvons une certaine surprise, lorsque nous apprenons du maréchal de Vieilleville que l’amour des Allemands pour les bagues était si grand, que, ne pouvant porter à leurs doigts toutes celles qu’ils possédaient, ils les pendaient ordinairement à leur col, enfilées vraisemblablement dans des rubans ou des chaînes1.

Quant aux femmes, il était naturel qu’elles sacrifiassent à celte passion si particulière à leur sexe et qu’elles donnassent libre cours à ce débordement d’ « atours et richesses de pierreries » dont les « esclairs, rayons et reluisemens nous esblouyssent et hument nostre veüe ». S’il faut en croire les indiscrets, les événements les plus funestes n’étaient même pas capables de modérer cette passion, de diminuer ce goût. Les deuils les plus cruels ne faisaient que changer la nature et la forme des parures. Brantôme parle, non sans quelque respect, de ces « belles et honnestes dames, ayant perdu leurs serviteurs en une fortune de guerre », et qui témoignaient de leurs « regrets et lamentations » par les bénitiers, têtes de mort et « toutes sortes de trophées de la mort » qu’elles prodiguaient « en leurs affiquets, joyaux et bracelets ». Le même auteur nous apprend que Marie Stuart ne dépouilla même pas ses bijoux pour monter sur l’échafaud et pour mettre son col sur le billot. Le bourreau d’un coup de hache « luy enfonça ses attiffets dans la teste 2 ».

Mais ne craignons pas d’insister sur ce point : ce qui faisait, aux yeux de leurs possesseurs, l’importance de ces bijoux auxquels on tenait tant, c’était bien moins leur valeur intrinsèque que leur valeur sentimentale. L’or et les pierreries n’étaient pas ce qu’on estimait le plus en eux,

1 . Mémoires du maréchal de Fleuranges, dans Mém. relat. à l'hist. de France, I. XVI, p. 274. — Mémoires du maréchal de Vieilleville, ibid., t. XXXI, p. 136.

2. Mémoires du maréchal de Vieilleville, loc. cit., t. XXXI, p. 53. — Brantôme, Daines galantes (art. Des cocus) (4 Dames illustres (art. Marie Stuart).

mais le doux souvenir qui s’attachait à leurs devises, elle langage aimable de leurs emblèmes. Voilà ce qui donnait un prix inestimable aux bijoux prodigués à la brune Mme de Chateaubriand par son infidèle et royal amant. Aussi, quand la duchesse d’Etampes, à qui François Ier ne savait rien refuser, voulut avoir ces joyaux, « pour l’amour des belles devises qui, suivant l’expression de Brantôme, y estoient mises engravées et empreintes, lesquelles la reine de Navarre avoit faites et composées », la noble délaissée fit fondre le tout et rendit un lingot, au lieu de ces merveilles que la postérité aurait été si heureuse de pouvoir connaître.

Malheureusement, les bijoux de Mme de Chateaubriand ne furent point les seuls qui subirent celte fatale destinée, et le chiffre des joyaux de cette féconde et charmante époque parvenus jusqu’à nous est singulièrement réduit. C’est à peine si nos collections publiques et privées peuvent montrer quelques spécimens de cette élégante joaillerie, très nombreuse jadis et maintenant trop rare. Le musée du Louvre et celui de Cluny en possèdent d’exquis; leur vue fait singulièrement regretter ceux dont la perle fut causée par l’amour du changement et surtout par les perturbations profondes qui agitèrent la seconde moitié du xvie siècle. Hàtons-nous d’ajouter que l’orfèvrerie civile et religieuse ne fut pas plus épargnée que la joaillerie. Nous voilà donc encore obligés de nous en rapporter trop souvent aux documents écrits, pour avoir une idée assez précise des beaux ouvrages exécutés, en ces temps troublés, par nos grands orfèvres. Mais, avant tout, il convient d’examiner en quel état se trouvait alors non seulement l'argenterie royale, mais celle aussi des riches particuliers. C’est ce que nous ferons dans le chapitre suivant, à l’aide de quelques documents d’archives.

Pent-à-col en or ciselé, exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

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