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CHAPITRE QUINZIÈME

La Vaisselle d’Anne de Bretagne. Lois somptuaires et réglementations. Les guerres civiles et religieuses. — Désastres publics et privés.

Maria de Padilla et le duc de Nemours. Catholiques et Huguenots.

La cathédrale de Rouen et la maison des orfèvres.

La rançon de François Ie'. — Le Petit Nesle et l’hôpital de la Trinité. Lois fiscales. — Le triomphe de l’habileté et du goût.

Porchier, orfèvre à Tours (1493), Jehan d’Orléans et Jehan Le Père, l’un et l’autre établis à Lyon (1494), Jehan de la Tour, Guillaume Bonvarlct, orfèvre à Tours, Robert Chartier, Pierre de Lange et Jehan Samson, orfèvres à Paris, achevèrent de fournir la jeune reine de vases en or de toutes capacités et destinations. En 1505, Vnne de Bretagne remit, avec une certaine solennité, entre les mains de Jehan de Paris, argentier de la Couronne, la vaisselle d’or qu’elle avait pu de la sorte reconstituer. Cette vaisselle fut serrée dans le cabinet du roi, au château de Blois, non sans avoir été préalablement « pesée ès présence de Messeigneurs les vischancelier de Bretaigne et des contrerolleurs ». Elle comprenait d’une part 275 marcs 6 gros de pots à anses, flacons, drageoirs, aiguières, tasses, etc., exécutés [far Arnould du Vivier et les autres orfèvres dont nous venons de tracer les noms; d’autre part, 317 marcs et demi de pots.

e fut Anne de Bretagne qui reconstitua, non sans quelque peine, la vaisselle d’or royale. En 1492 et 1493, elle manda auprès d’elle Arnould du Vivier, « orfaivre de Mme de Bourbon » (Anne de Beaujeu). L’habile artiste se rendit de Moulins à Paris, puis il vint à Tours « pour fayre certaine vesselle et autres choses d’or » à l’occasion des couches de la princesse.

Conjointement avec Arnould du Vivier, Robin

flacons, bassins d’essai, bassins à laver, aiguières, buires el grandes tasses, également en or el fournis par Henri Dozen (ou Deuzen), orfèvre de Louis XII; enfin, 59 marcs G onces et 6 gros, représentés par la

tement à Jehan Nepveu, le 6 mai 1505, quatre chandeliers qui avaient achevé de porter la vaisselle d’or d’Anne de Bretagne à 948 marcs 7 onces. Quant à la vaisselle d’argent, elle était si nombreuse qu’elle s’étendait même aux ustensiles et services de cuisine, qu’Anne de Bretagne faisait marquer d’une hermine pour éviter la confusion1. Pour peu que l’argenterie personnelle de Louis XII fût aussi bien fournie que celle de la reine, on comprend que, lors de son entrevue à Savone avec Fernand d’Aragon, le roi de France ait pu éblouir son hôte par « sa vaisselle dont il y eut d’or en grande quantité2 ».

Rôle que la jalouse Anne de Bretagne n’avait certes pas prévu, toutes ces magnifiques orfèvreries servirent à rehausser l’éclat des noces du vieux et oublieux Louis XII avec la fringante Marie d’Angleterre. Le 6 novembre 1514, jour où cette princesse fit son Entrée solennelle à Paris, la foule

1. Le Roux de Lincy, Vie de la reine Anne de Bretagne, liv. IV, ch. y, t. IV, p. 128. — Au cours actuel, la vaisselle d’or d’Anne de Bretagne représenterait 813,832 fr. 28; celles de vermeil et d’argent n’étaient pas moins considérables. Nous relevons dans les Comptes de l’Argenterie d'Anne de Bretagne à l’année 1494 (Ibid., t. IV, p. 119) la dépense d’une somme de 15 livres payées à Robin Porchier, orfèvre à Tours, « pour avoir faict ung petit poinçon d’une armine, et d’icelluy merché (marqué) six douzaines de plats et escuelles d’argent de la Cuisine du Commun delade Dame, pour cognoistre la différence de la Vaissèlle de la Cuisine [de celle] de la Bouche de ladite Dame ».

2. Entrevue de Louis XII et de Ferdinand d’Aragon (1507), dans Archives curieuses de l’hist. de France, lre série, t. II, p. 42.

Bassin en argent repoussé et ciselé.

grande nef d’or que la ville de Paris avait offerte à la reine à sa seconde Entrée.

Cette première estimation effectuée, nous l’avons dit, le 3 juin 1505, à Blois, montaiL dans son ensemble à 652 marcs 6 onces 6 gros de vaisselle d’or. Le 6 octobre suivant, la reine fit livrer à Jehan Nepveu, trésorier de l’Epargne, un autre lot de vaisselle d’or, m o n t a n t à 223 m a r c s 2 o n c e s et 6 gros, qui n’avait pas été compris dans la précédente remise. Enfin Henri Dozen avait envoyé direc-

LA RENAISSANCE

Nous avons vu dans un précédent chapitre que, dès le milieu du xve siècle, les seigneurs et les riches particuliers avaient pu, eux aussi, se reconstituer une argen-

des courtisans réunis dans la grande salle du Palais put admirer, sur les hauts dressoirs qui entouraient les piliers de la salle, « si grande quantité de vaisselle d’or et d’argent, que à peine le sçauroit on priser et nombrer 1 ». Elles ajoutèrent également à la somptuosité des fêtes auxquelles donna lieu l’Entrée solennelle de la reine Claude de France, en 1517. Dans cette môme salle du Palais, quand la jeune reine vint s’asseoir à la fameuse table de marbre, « contre le deuxième pilier — raconte une relation manuscrite, citée par Godefroy — estoit le dressoir de ladite Dame de six ou sept dégréz de hauteur, sur lequel y avoit si grande quantité de vaisselle d’or et d’argent, que à peine le sçavoit on priser». Ajoutons que ces argenteries superbes, alors dans tout l’éclat de leur fraîcheur, étaient renforcées, dans le trésor du roi, par nombre de vases vénérables et d’orfèvreries très anciennes; si bien que François Ie'-, lorsqu’il fit baptiser, à Fontainebleau, sa fille Élisabeth, ne se borna pas à exposer sur un dressoir à neuf degrés, fait en forme de pyramide, ce qu’un contemporain appelle «l’élite des buffets de tous les princes d’Europe ». Il chargea plusieurs officiers de sa Maison d’apprendre aux visiteurs « comme quelquesunes de ces rares pièces avoient été apportées en France par l’Empereur Charlemagne, comme les autres avoient été envoyées par quelques roys et ainsi des autres singularités, dont il n’y en avoit pas une moderne, mais toutes antiques2».

Bassin à laver en argent repoussé et ciselé.

terie personnelle; et celle-ci

était même assez bien pourvue pour que Louis XI, toujours ù court d’argent, ait pu y trouver des ressources fréquentes. Nous avons également

1. L'Entrée de très excellente princesse Marie d'Angleterre en France (Paris, 1514). — Godefroy, Cérémonial français, t. I, p. 730.

2. Cérémonial françois, t. 1, p. 758. — Trésor des merveilles de Fontainebleau. — I.ec.rand d’Aussy, Vie privée des François, l. III, p. 201).

raconté ce qui advint lorsqu’il fallut se procurer le métal nécessaire pour confectionner la grille d’argent dont fut entourée la châsse de saint Martin

de Tours. Un auteur qui décrit minutieusement le repas offert en 1457 par Gaston V de Foix aux ambassadeurs d’Autriche — venant demander au roi de France la main de sa fille pour leur maître Ladislas — constate qu’on ne compta pas à ce festin moins de douze tables, lesquelles furent traitées à sept services, dont quatre furent présentés dans des plats d’argent, à raison de 140 plats par table, soit en tout 5,520 plats, en admettant qu’aucun plat ne servît deux fois. Si, après cela, on veut se souvenir d'Augustin Chigi, traitant le pape et tout le sacré collège, et faisant jeter dans le Tibre la desserte de sa table, y compris les plats et les assiettes qui étaient d’argent et de vermeil, on conviendra ([ue cette profusion était bien dans le caractère de l’époque L

Sous Charles VIII et son successeur, le luxe de l’argenterie se répandit de nouveau jusque dans la petite bourgeoisie. C’est ce que constate Jean de Saint-Gelais : « N’eussiez sceu guères aller en maison de laboureurs, écrit-il, ny autre sur le plat pays, que n’y eussiez trouvé de la vaisselle d’argent. » Claude de Seyssel ajoute : « Ft sont les maisons meublées de toutes choses, trop plus sumptueusement que jamais ne furent; et on use de vaisselle d’argent en tous estais sans comparaison plus que l’on ne souloit, tellement qu il a esté besoin sur cela faire Ordonnance pour corriger celle superfluité; car il n’y a sortes de gens qui ne veullent avoir tasses, gobelets, aiguières et cuillers d’argent. Du moins et au regard des Prélats, Seigneurs et autres grossiers (sic), ils ne se contentent d’avoir toute sorte de vaisselle de table et de cuisine d’argent, s’il n’est doré, et mesmes auscuns en ont de grandes quantités d’or massif... ce que toutefois je ne prise pas, mais c’est pour montrer la richesse du Royaume1 2. »

Nautile^monté en argent, ciselé et doré.

1. Legrand d’Aussy, Hist. des François, t. III, p. 236. — Hadrianus Junius, Animadversorum (Bûle, 1548), lib. IV, ch. vin. — Bayle, Dictionnaire (art. Chigi).

2. J. de Saint-Gelais, Histoire de Louis XII, p. 63. — Cl. de Seyssel, Hist. singulière du roi Louis XII (Paris, 1508).

LA RENAISSANCE

Si Claude de Seyssel se permet de critiquer la prélature sur son goût pour la vaisselle d’or et de vermeil, Jean de la Taille ne se montre guère plus tendre pour les magistrats de son époque :

De la sueur du peuple avoir tapisseries,

Buffets d’or et d’argent , usurper armoiries Pour enfin la noblesse antique supplanter ;

Ne chastrer les procès qui servent de nourrice,

Faire aux plus patients patience quitter,

Voylà comme s’exerce en France la Justice.

Ces doléances sont à retenir. Elles expliquent, en effet, Y Ordonnance dont parle l’auteur de YHistoire singulière de Louis XII, laquelle fut rendue * par ce prince pour « corriger celle superfluité ». Le Père du peuple, au reste, n’innovait rien. Nous avons rapporté plus haut toutes les mesures

restrictives qui avaient été édictées, Charles V. Depuis le « sage rov » qui Ordonnance concernant les orfèvres, empreinte d’une certaine sévérité, les Edits et Déclarations réglant la matière s’étaient succédé d’une façon en quelque sorte périodique. La plupart de ces mesures avaient pour but apparent de prévenir les fraudes. Mais les précautions prises contre les malfaçons et la sophistication des métaux employés n’avaient pas eu toute l’efficacité qu’on avait paru en attendre. Les temps étaient si troublés, du reste, que toute police sérieuse devenait, sinon impossible, du moins bien difficile. Les délinquants ne refusaient pas ouvertement de se soumettre au contrôle des Gardes. Ils ne négligeaient pas non plus d’apposer ou de faire apposer sur leurs pièces fabriquées le double poinçon, précaution préventive à laquelle ils étaient obligés de se conformer depuis le xive siècle. Mais l’ouvrage, en apparence terminé et contrôlé, recevait On soudait des anses, on vissait un couvercle d’un titre inférieur. Les pla

dans ce sens avant 1 avènement lui aussi, avait, en 1378, rendu une

ensuite des adjonctions imprévues, pied, on complétait le vase par un inles étaient générales; aussi un des

premiers soins de Charles VII, quand il commença à ressaisir son autorité, fut-il de rendre une Ordonnance prescrivant que les poinçons seraient désormais appliqués sur les diverses parties des objets confectionnés,

avant que ceux-ci fussent passés au brunissage.

Louis XII, dans le môme but de protection du public, ordonna, en 1506, que le contre-poinçon serait apposé par les Gardes du Métier immédiatement après l’essai. Il décida, en outre, que tous les orfèvres seraient pourvus de nouveaux poinçons, « afin que chacun répondît de l’ouvrage de son temps », et aussi que « lesdits poinçons et contre-poinçons seroient enregistréz en la Chambre des Monnoyes et empraints à la table de cuivre». Mais ce qui distingue surtout cette dernière Ordonnance, c’est moins son caractère de police que certaines dispositions somptuaires, auxquelles Claude de Seyssel fait allusion : « Ordonnons, y est-il dit, que tous orfèvres de nostre dit Royaume, pais et seigneuries ne pourront dores en avant faire aucunes vaisselles de cuisine d’argent, bassins, pots à vin, flacons et autres grosses vaisselles, sans nos congé et licence... feront seulement tasses et pots d’argent du poids de trois marcs et au-dessous, sallières, cuillères et autres menus ouvrages de moindre poids. » Enfin, toute vaisselle plus pesante, rachetée par les orfèvres, ne pouvait être remise en vente. « Ils ne la pourront rebrunir ni redorer, dit le texte que nous citons, mais la refondront et la difformeront. »

Ajoutons que ces derniers articles ne constituaient pas une innovation, au sens précis du mot. Déjà, en 1311, le poids des vases d’orfèvrerie avait été limité par l’autorité royale. En Edit du 5 mai 1322 avait pareillement défendu que nul orfèvre « ne auslre ne fust si hardy de faire grosse vaisselment d’argent, si ce n’est d’ung marc et au-dessous ». Mais c’est le propre de ces lois restrictives du luxe privé d’être de peu d’efficacité et d’une application précaire. Le législateur de 1506, sous ce rapport, n’eut pas une autorité supérieure à celle de ses aînés. « Le luxe (à cette époque) était parvenu à un tel excès, écrit Delamarre Ç que les sujets du

Modèle de miroir à main en argent ciselé, dessiné par Étienne Delaune.

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