I. Michelet, Hist. de France, 1. XV, ch. n
des deux partis qui vont transformer la France en un vaste champ de bataille, c’est que les catholiques apporteront dans leurs déprédations des formes respectueuses assez inattendues; alors que les calvinistes, au contraire, feront étalage de leurs violences réfléchies et de leur volontaire brutalité.
Antonio de Guevara raconte en ses Épîtres dorées que, au cours de l’insurrection où elle avait poussé son mari contre le pouvoir encore mal établi de Charles-Quint, Maria de Padilla — manquant d’argent pour payer ses troupes — pénétra dans la cathédrale de Tolède, marchant à genoux, les mains jointes, couverte d’un long voile noir et précédée de deux grandes torches allumées, « piteuse, marmileuse, battant son estomach, pleurant et soupirant ». Puis, avec toutes les marques d’un profond désespoir et d’une contrition parfaite, elle lit enlever « gentiment » tous les instruments du culte et les ornements de 1 église et se retira « en cetle mesme cérémonie ». Yntoine de Leva, au siège de Pavie, ne procéda pas différemment. Pour contenter ses lansquenets mutinés, il prit, avec une profonde et dévotieuse humilité, tous les ustensiles d’or et d’argent dont la piété avait enrichi les sanctuaires de la ville, promettant, avec voeu solennel, de restituer aux saints ce qu’il leur empruntait. « Mais il pratiqua par après le proverbe : Passato il pericolo, gabbato il santo, et n’en paya jamais rien1 ». Chez nous — avant de s’emparer, pour la fondre, de la croix d’or que Suger avait donnée à Saint-Denis et que les calvinistes eux-mêmes avaient respectée — le duc de Nemours euL soin de retirer une autorisation en règle des mains du légat. A Paris, les Seize firent de même, quand ils décidèrent d'obliger le clergé à leur livrer ses croix d’or, calices et patènes. Effet du respect, disent les uns; hypocrisie, disent les autres; en tout cas, contraste curieux, instructif, intéressant; car les huguenots, s’ils n’agirent point autrement dans toutes les villes dont ils purent s’emparer, procédèrent avec infiniment moins de formes.
A Rouen, en 1340, ils pillèrent l’église de Saint-Godard, « premier théâtre de la fureur des calvinistes », dit Farin. Puis ce fut le tour de Saint- Michel, de Saint-Sauveur, de Saint-Vincent, de Saint-André, de Saint- Laurent, de Saint-Nicaise. En 1562, la cathédrale subit le même sort :
« Le dimanche 3 may, écrit un historien, ils entrèrent dans l’église de Nostre-Dame, où pour lors célébroit la grand Messe un chanoine nommé Jean Martin. Ils brisèrent les Images, rompirent les clôtures de chapelles et brûlèrent tout ce qu’ils rencontrèrent au-dessous du chœur. Le lendemain et les jours suivants, ils firent un inventaire de toutes les richesses qui étoient dans la sacristie et y posèrent un corps de garde. Un mois
I. Antonio de Guevara, Épîtres dorées (Anvers, 1591), p. 184. — Brantôme, Capitaines étrangers , t. I, p. 126 et suiv. — Bayle, Dictionnaire, à Pari. Padilla.
Pl. XXIV.
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AIGUIERE ET PLAT dit « DE LA TEMPERANCE »
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LA RENAISSANCE
entier s’écoula sans qu’on sçut leur dessein, mais le jeudi 4 juin suivant et autresjours, ils firent rompre par deux orfèvres 1 la contre-table (retable) du Grand Autel qui fut mise dans quatre paniers, laquelle pesoit 682 marcs d’argent.
Après ils pesèrent encore un Bénitier, avec l’Aspersoir, deux Plats et plusieurs Chandeliers, un saint Michel, la Châsse de saint Sébastien, cinq Encensoirs, deux Bassins à laver, deux grands Chandeliers, un pied qui portoit la Notre- Dame d’or, un Sacraire qui servoit à porter le Saint- Sacrement, une grande Croix et autre argenterie, montant à 932 marcs. Ensuite ils pesèrent les pièces d’or marquées ci-après : la Croix massive, le Calice, l’Image de Notre- Dame dont le poids éloit de 28 marcs, qu’ils emportèrent à l’instant, ainsi que l’argenterie.
Outre ce qu’ils enle-
ChAsse de la chapelle du Sainl-Sang à Bruges.
vèrent ci-devant, le
8 juillet, ils menèrent avec eux deux Orfèvres et tirent découvrir la châsse de saint Romain, laquelle étoil couverte de lames et d’anneaux d’or, avec
L Un de ces orfèvres fut pendu pour avoir prêté son ministère aux calvinistes.
une quantité de pierres précieuses. Ils rompirent aussi tous les autres Reliquaires, les Croix, la Crosse de l’archevêque, et deux livres couverts d’or, qui servoient aux fêtes solennelles, ce qui fut mis dans trois paniers et portéz à la Monnoye, qui furent peséz : l’or montant à 31 marcs 5 onces G grains, l’argenterie se trouvant peser 224 marcs 6 onces. Et comme il resloit encore dans la Sacristie la Châsse de Notre-Dame, le grand Calice d'or émaillé, avec un petit Coffre plein de pierreries qu'ils avoient tirées des Chasses et des Reliquaires, ils amenèrent un
marchand d’Anvers pour les acheter1. »
Les calvinistes, maîtres de Rouen, ne se bornèrent pas cà dévaster les églises. Lorsqu’ils s’emparèrent de la ville, la plupart des orfèvres, pour sauvegarder les matières d’or et d’argent, ainsi que les vases et la vaisselle qu’ils avaient chez eux, les déposèrent dans leur Maison Commune, et nombre de leurs clients en firent autant. Cette maison avait été donnée à leur corporation, en 1441, par Guillaume Lallemand, et le buste de cet homme généreux ornait la salle des délibérations, avec cette inscription naïve, tracée sur une large banderole :
Prions Dieu que, pour récompense,
Donne une maison dans les cieux A celui qui pour l’utilité commune Nous en a bien voulu donner une.
Les orfèvres avaient grandement dépensé pour embellir cet asile professionnel. Ils avaient décoré leurs fenêtres de verrières représentant alternativement saint Éloi et leurs armoiries corporatives2. Ils avaient fait sculpter ces mêmes armoiries sur le départ de la rampe en bois de leur principal escalier; ils espéraient que la demeure d’une Communauté à la fois puissante et vénérée serait respectée. Il n’en fut rien. Les calvinistes, avertis, investirent la maison, la pillèrent, et brisèrent même l’ancienne table sur laquelle étaient gravés les noms des Maîtres de la corporation. L’année suivante, les troupes royales ayant repris la ville, Charles IX ordonna aux orfèvres de reconstituer une nouvelle