‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 108 sur 154 · STATUETTE EN ARGENT REPOUSSÉ ET CISELÉ · texte numérisé non relu

STATUETTE EN ARGENT REPOUSSÉ ET CISELÉ

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LA RENAISSANCE

ces périodes troublées que d’imaginer qu’en ces heures critiques l’autorité royale ne s’efforça pas de trouver dans la législation qui régissait la fabrication et la vente de l'orfèvrerie un remède aux embarras qui l’assaillaient de toutes parts. Sous le règne de François Ier, on ne compte pas moins de quatre Édits ou Ordonnances de ce genre. Ces actes, en date du 18 août 1523, du 14 mai 1540, du 24 novembre 1541 et du 1er août 1543, visent principalement l’aloi des métaux mis en œuvre. Un seul, celui de 1540, suscita des réclamations vives et nombreuses.

Il fut jugé trop sévère, principalement à cause de son effet rétroactif. L 'Ordonnance de 1541 , ainsi que l 'Édit de 1543, eurent pour premier objet d’atténuer sa rigueur.

Dans VEdit de 1540, une particularité est surtout à retenir, c’est l’interdiction d’appliquer des émaux opaques sur les matières d’or et d’argent — sous prétexte que ces émaux non seulement augmentent le poids des pièces fabriquées, sans rien rendre ensuite à la fonte, mais encore ne permettent pas de constater l’aloi du métal qu’ils recouvrent. Les orfèvres protestèrent contre cette disposition antiartistique, disant avec raison qu’il leur était impossible « d'user d'esmail clair (lire translucide) en plusieurs besognes, comme tailles d’espargne, visages d’image, petits filets appliquéz en bordure, etc. », et ajoutant que « plusieurs personnes se trouvent qui ne veulent leurs besognes esmaillées dudit esmail clair ». A cela Y Édit rendu à Sainte-Menehould le 1er décembre 1543 répondit : « Quant à l’esmail requis par lesdits orfèvres, pour estre mis et employé par eux indifféremment en tous ouvrages, iceux orfèvres pourront user de tous esmaux, pourvu que lesdits esmaux soient bien et loyaumcnt mis en besogne, et sans aucun excès superflu, etc. » Mais comme les règles exactes de celte « superfluité » n’étaient rien moins que bien établies, les orfèvres hésitèrent à s’exposer

Grand chandelier d’aulel en argent repoussé et ciselé.

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

à des investigations toujours dangereuses, et il semble que c’est dans cet Édit de 1540 qu’on doive découvrir l’explication — si longtemps cherchée par ceux qui se sont occupés spécialement de l’émaillerie française — de ce fait extrêmement particulier, que très peu de pièces ou d’objets en métal précieux ont été décorées d’émaux opaques.

Malgré leur caractère restrictif, ces divers Édits ne renferment pas cependant la mesure la plus attentatoire aux privilèges des orfèvres qu’ait prise François Ier. Jusqu’à son règne, les Statuts qui régissaient la corporation avaient élé respectés... aussi scrupuleusement que possible, par nos différents rois, au moins en ce qui regardait l’exercice de la profession et le recrutement des Maîtres. Le successeur de Louis XII fut le premier qui viola à la fois l’esprit et la lettre de ces règlements, en installant à Paris, dans une enceinte royale, un certain nombre d’orfèvres qui, placés en dehors de la Communauté, travaillèrent principalement pour la Couronne et accessoirement pour les particuliers, sans être soumis à aucune des charges et des obligations afférentes au Métier.

Ce fut, nous l’avons dit, au Petit Nesle, en face du Louvre, et de l’autre côté de la Seine, que François 1er créa cet atelier privilégié, où il logea d’abord Benvenuto Cellini, « orfèvre singulier du pais de Florence », comme l’appelle un ordre de payement de maître Pierre de la Fa. 11 chargea le maître italien d’exécuter pour son compte des vases délicats, de fines salières et môme des statues colossales. C’est dans cette retraite royale que, suivant la tradition, l’illustre artiste aurait conçu et confectionné ces aiguières, ces coupes, ces drageoirs, précieusement conservés dans les musées français et étrangers, sans que, pour la plupart, sa paternité ou même sa participation directe à leur création ait été indiscutablement établie.

Benvenuto s’était fait accompagner à Paris par divers « personnaiges, ses aydes et serviteurs, tant dudietpais que d’ailleurs », auxquels le roi concéda également « plusieurs édifices, comme

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

LA RENAISSANCE

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

chambres, cabinets et forges, pour servir à les loger et à fabriquer leurs dicts ouvraiges ». En 1545, quand le turbulent Italien dut s’enfuir de Paris, où il s’était fait tant d’ennemis, les artisans venus avec lui « pour le faict et fabricque desdits ouvraiges d’or, d’argent, de cuyvre et autres matières»

continuèrent d’être logés au Petit Nesle et de travailler pour le roi.

Les principaux d’entre eux, Ascaigne (Ascanio) Desmarris, Paul Romain et Pierre Baulduc, demeurèrent en possession de leur établissement privilégié, même après la mort de leur protecteur. Les Comptes des Bâtiments mentionnent, en effet, le payement de leurs appointements jusqu’à l’année 1556, et à cette date ces appointements, plus élevés que jamais, montaient pour Paul Romain et Ascanio Desmarris à la somme — considérable à cette époque — de 680 livres 10 sols tournois, et pour Pierre Baulduc à 331 livres 4 sols. Ainsi l’artiste flamand était payé moitié moins cher que chacun des deux artistes transalpins.

Enfin, il faut encore reprocher à François Ier une dernière mesure funeste à l’orfèvrerie. Nous voulons parler de la Déclaration du roi datée de 1537, « qui veult et entend que les chaynes, vaisselles, lingotz et autres pièces d’or et d'argent non monnoyées, que l’on prendra en payement des achacteurs de son domaine, aides, gabelles et impositions, soient apportéz au Louvre, et que les députés au coffre dud. Louvre, ou les deux d’iceulx, et l’un des contrerolleurs de l’Espargne, appeléz gens experts et congnoissans, advisent le meilleur et le plus prompt expédient d’en tirer promptement denier, soit à les vendre argent comptant, ou les faire fondre et mon noyer à la Mon noyé de Paris, et les deniers qui en proviendront comptant soient mys esd. coffres... »

Ce document montre comment, dès le xvi° siècle, les objets d’orfèvrerie donnés en payement à la cassette royale — c’est-à-dire saisis chez les débiteurs insolvables — étaient généralement dépecés et refondus. Ce fait est à retenir, surtout pour l'opposer à cette opinion, universellement admise, que la plupart des belles pièces d’ar-

Médaillon de cou exécuté pour l'entrevue de Bayonne (1565).

Médaillon de cou exécuté pour l’entrevue de Bayonne (1565).

genterie de la Renaissance ont été impitoyablement détruites à la fin du siècle dernier1.

Henri 11 ne manqua pas de se conformer aux exemples de ses prédécesseurs. A peine monté sur le trône, il se préoccupa comme eux de réglementer la profession des orfèvres. Le 14 janvier 1549, des Lettres patentes confirmèrent les privilèges antérieurement concédés à la Cour des Monnaies, défendirent aux Maîtres de fondre les pièces d’or et d’argent, les obligèrent à facturer séparément le prix du métal employé et celui de la façon, et fixèrent faloi de l’or et de l’argent, ainsi que le prix du marc. Les orfèvres vécurent pendant cinq ans sous cette législation un peu dure. En 1554, le roi renouvela leurs Statuts et accorda à la corporation une loi nouvelle, qui se distinguait de l’ancienne par certains points dignes d’être notés. En premier lieu, aucun apprenti ne pouvait être admis à la Maîtrise qu’à condition de savoir lire, écrire, et de passer devant la Cour des Monnaies un examen établissant qu’il savait faire « les alléiages tant d’or que d’argent ». Dans un autre article, le nombre des orfèvres existant aussi bien à Paris que dans le reste du royaume était qualifié d’excessif, et une limitation sévère était décidée pour l’avenir. En troisième lieu, les orfèvres étaient tenus de

Croix processionnelle en argent repoussé et ciselé,

de l’église de Pleyber-Christ (Finistère).

1. Cette Ordonnance ne faisait que confirmer un usage en vigueur depuis bien des siècles. — La vaisselle d’argent constituant la richesse mobilière par excellence, c’était sur elle que les magistrats tout d’abord mettaient la main. La Chronique du roi Louis XI constate (p. 126) qu’en l’année 1469 l’argenterie du cardinal de la Balue « fut vendiie et l’argent baillé au trésorier des guerres pour les affaires du Roy ». Celle de Jacques Cœur fut également saisie. Christine de Pisan, dans son Livre des faits du sage roi Charles (lre partie, ch. xxxi), rapporte l’anecdote suivante, qui rentre dans le même ordre de décisions : « Avint une fois qu’il (le roi) ot donné à un gentilhomme, qui bien l’avoit servi en ses guerres la somme de vc l’rans (500) par un mandement à ses [receveurs] Généraulx, de laquelle chose avoit commandé de bouche à un de ses Généraulx appellé Bernard de Montlehéri qu’il n’y eust taulte d’expédicion ; et nonobstant ce, pourmena par plusieurs jours ledit gentilhomme : lequel par ennui s’en alla plaindre au Roy, à qui de ce desplut grandement : et selon ce qu’il n’estoit mie furieux, bien le monstra, car incontinent par un de ses sergens d’armes et ledit gentilhomme l’envoya exécuter, et prendre la vaisselle d’icelui Général, lequel moult espouventé de l’indignation du Roy le délivra incontinent. » L 'Ordonnance de François Ier n’innovait qu’en ce qu’elle appliquait ce système de confiscations au recouvrement de l’impôt.

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verser une caution. A Paris, cette caution était fixée à 20 marcs d’argent. En outre, ils étaient obligés de faire leurs alliages de telle manière que, déduction faite des soudures, l’or se trouvât toujours être d’au moins 22 carats et l’argent de 11 d. 12 gr. Le manque d’un huitième de carat ou de deux grains entraînait la confiscation de l’objet et 50 livres d’amende. Tout aloi inférieur exposait le délinquant à une peine arbitraire et à la perte de la profession. Les marchands étaient responsables de tous objets vendus par eux ou mis en vente dans leurs boutiques, alors même qu’ils ne les avaient pas fabriqués, et passibles de 1,000 livres d’amende et de punition corporelle, s’ils ne tenaient pas « bons, entiers et loyaux registres» mentionnant les opérations de leur commerce et les noms de leurs clients.

Cette réglementation, plus draconienne encore que l 'Edit de 1540, ne laissa pas que de provoquer des protestations assez vives de la part des intéressés. Elle fut atténuée par un nouvel Édit, donné à Fontainebleau le 25 mars 1555. Mais les principales dispositions furent maintenues, surtout celles relatives à l’aloi du métal employé. La sévérité de la Cour des Monnaies, au surplus, était telle à cette époque, que les orfèvres n’osaient presque pas recourir aux soudures, de peur qu’à la refonte le métal mis en œuvre par eux ne fût trouvé d’un trop bas aloi. C’est ce qui explique comment, dans les grands ouvrages, ils avaient recours à des chevilles d’argent pur pour rattacher les diverses parties et se gardaient de souder celles-ci, à cause de la quantité de métal de bas aloi qui serait entrée dans ce travail. Ainsi, lorsque l’empereur Charles- Quint traversa Paris, la statue d’ « Ilerculès », en argent repoussé, qui, nous l’avons dit, lui fut offerte par la municipalité parisienne, et qui mesurait six pieds de hauteur, avait, au dire de Benvenuto Cellini, les jambes et la tète réunies au moyen de rivets d’argent pur. Si le fait est vrai, comme cela semble probable, celte façon de faire n’avait pas pour cause, comme le prétend le fougueux Italien, l’incapacité de nos

orfèvres. C’était le résultat d’une loi fiscale poussée à son extrême rigueur.

Nous venons d’écrire que Henri II, à l’exemple de son père, continua pendant un certain nombre d’années d’entretenir à l’hôtel de Nesle des artistes étrangers, que son bon plaisir plaçait en dehors des règlements corporatifs de la Communauté. Il se permit encore une autre dérogation, celle-là beaucoup plus grave, aux privilèges des orfèvres. Le roi son père avait fondé en 1545, dans la rue Saint-Denis, un hôpital placé sous l’invocation de la Sainte-Trinité, et dans lequel on recueillait des enfants pauvres. Pour ne pas laisser ces enfants dans l’oisiveté, Henri II résolut, en 1550, de leur faire apprendre un certain nombre de métiers, et notamment ceux de tapissier et d’orfèvre. Ces enfants se trouvaient ainsi soustraits aux règles de l’apprentissage, tel qu’il était établi par les Statuts de la Communauté, et aux obligations que comportaient ces Statuts. Les orfèvres parisiens s’élevèrent avec énergie contre cette nouvelle usurpation. Des troubles même eurent lieu. L’hôpital eut ses vitres brisées; ses directeurs furent battus. « Tant d’avantages, dit un chroniqueur de ce temps, alarmèrent de telle sorte les Maistres et Compagnons de la Ville, qu’ils menacèrent de tuer tout ce qu’il y avoit d'artisans dans la Trinité sans en épargner aucun. » L’autorité souveraine dut intervenir. En 1551, le Parlement édicta défense, avec punition corporelle, d’entraver le travail des artisans du fameux hôpital et de molester leurs personnes, et, en 1556, le roi plaça les Maîtres et Compagnons sous sa protection et sauvegarde. Ainsi force resta au bon plaisir royal. Mais ce qu’ils n’avaient pu obtenir par les émotions de la rue, les orfèvres tentèrent sous les règnes suivants de se le faire attribuer juridiquement. Ils introduisirent, en conséquence, une instance devant le Parlement, et, en 1576, ils eurent un. premier succès. On leur accorda que l’orfèvre, chargé de l’instruction des enfants à la Trinité, devrait être préalablement certifié « suffisant et capable » par les Gardes de l’Orfèvrerie. En 1578, Henri III, étant « averti des troubles que font et s’efforcent de faire journellement les Maistres Juréz des mestiers de ladicte ville de Paris, envieux des bonnes reigles et opérations desdicts pauvres petits enfans », fixa l’ordre des visites. Il décida que celles faites par les Gardes et Jurés auraient lieu à l’avenir en présence de deux administrateurs de l’hôpital, assistés de « deux bons bourgeois ou marchans, cognoissans ausdicls ouvraiges ». Bien qu’ils n’eussent pas le droit de saisir les pièces défectueuses, ce contrôle, toléré par l’autorité royale, constituait pour les Gardes de l’Orfèvrerie une seconde victoire. Enfin un autre arrêt, du 8 octobre 1621, leur donna gain de cause sur un troisième point. 11 fut ordonné que désormais le titre de Martre de la Trinité ne serait accordé que tous les huit ans, à

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deux orfèvres, l’un travaillant l’or, l’autre l’argent. Cette prérogative, ainsi réduite, resta acquise à l’hôpital jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Les orfèvres, qui toujours avaient lutté avec une remarquable ténacité contre les empiétements royaux, avaient, d’autre part, à se défendre contre les usurpations des particuliers; car, de ce côté, leurs privilèges étaient également soumis à de dangereuses épreuves. Nous avons expliqué plus haut qu’une des principales précautions édictées par les Ordonnances nombreuses qui réglaient leur profession consistait dans l’obligation de travailler en des boutiques situées sur la rue, et en quelque sorte sous les yeux du public. Quant aux autres personnes qui n’appartenaient pas à la profession, « de quelque estât, qualité ou condition qu’ils soyenl », il leur était interdit « de ne faire, avoir ou tenir dans leur maison ny ailleurs aucun fourneaux ne instrument propre à fondre ou affiner métaux ». Malgré cette prohibition très explicite, de nombreuses dérogations s’étaient produites, surtout à la faveur des troubles religieux. Dans certaines maisons détournées, on procédait régulièrement à des refontes clandestines de l’argenterie dérobée dans les églises ou chez les particuliers. Un pareil état de choses provoqua des Lettres patentes de Charles IX et de Henri III « contre les compagnons et serviteurs orfèvres qui travailloient en lieux cachéz et ceux qui les retirent ». Ces lettres, sollicitées par les Gardes de l’Orfèvrerie et publiées à son de trompe sur leur demande, portent, sous le premier de ces deux rois, les dates du 16 avril 1564, du 17 mars 1568 et du 16 avril 1571. « Nous sommes düement informéz, dit l’une d’elles, que les larcins et sacrilèges, qui se sont faits et se font ordinairement, tant de jour que de nuit, en ce Royaume, de plusieurs reliquaires et joyaux d’église, vaisselles d’or et d’argent, pierreries, bagues et joyaux, tant qu’aux princes et princesses et autres seigneurs estans de nostre Cour et Suite et môme de nos Gardes de vaisselles, comme Sommellicrs, Panetiers et aultres estans à nostre service et semblablement à plusieurs et diverses personnes, provient de ce que... les affineurs d’or et d’argent,

Modèle de drageoir, d’après un dessin de P. Iloltzwyller.

passementiers, drapiers, frippiers, marchands de soye, merciers, conlreporteurs, revendeurs, revenderesses, attournaresses, et plusieurs autres marchands de tous estats.... les achètent de larrons et voleurs en leurs chambres et boutiques secrettes, et les déguisent et fondent en chambre et lieux secrets, de peur d’en estre repris par le Clerc de l’Orfèvrerie, qui

est commis pour en faire la recherche. Pour à quoy obvier, tollir et oster les larcins... vous mandons et commettons par ces présentes, etc. »

Ajoutons que Charles IX ne se borna pas à prendre la défense des orfèvres contre ceux qui usurpaient ainsi leurs prérogatives. Le 1er septembre 1572, il donna l’ordre au Parlement d’enregistrer à nouveau les Statuts et Règlements que le roi son père avait, en 1555, accordés à leur corporation, et par Lettres patentes rédigées en son Conseil, le 16 octobre et le 18 novembre de la même année, tout en confirmant les privilèges que les orfèvres tenaient de Louis XI 1, il acheva de les décharger des mesures restrictives que ce prince avait apportées à l’exercice de leur profession, quant au poids et aux dimensions des pièces par eux fabriquée.

Mais ces bonnes dispositions de l’autorité royale ne devaient pas être de bien longue durée. Les temps troublés sont particulièrement favorables à la fraude. Il ne faut donc pas s’étonner que le règne relativement court de Henri 111 soit un des plus chargés en Édits, Ordonnances, Arrêts et Lettres patentes royaux.

Dès le mois d’octobre 1575 le roi de France et de Pologne renouvela les privilèges de la corporation, sans apporter, du reste, à ses Statuts aucun changement notable. En septembre 1577, il réglementa une fois de plus « le droit de remède sur l’or et sur l’argent », c’est-à-dire l’abaissement de l’aloi par suite des soudures. Par la même occasion, le roi défendit l’exportation de l’or et de l’argent monnayé et non monnayé, et décida que la marque et la contre-marque ne devaient être apposées que sur l’œuvre complètement terminée. En outre, avant « toute vente et délivrance », et dès qu’un ouvrage était achevé et marqué, l’orfèvre était tenu de faire enregistrer ledit ouvrage et de payer d’avance « par chacun marc en ouvrage [d’or] esmaillé quatre livres tournois; sans esmail, soixante sols tournois; et de chacun marc d’ouvrage d’argent vermeil doré, cinquante sols tournois; et de chacun marc d’argent cizelé et véré, quarante sols tournois, et de chacun marc d’ouvrage d’argent doré par les garnitures, vingt-cinq sols tournois: et

Petit reliquaire en argent fondu, ciselé et doré par places.

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pour chacun marc d’ouvrage d’argent blanc, vingt sols tournois ». L'Edit que nous citons ajoutait cette phrase : « Afin que, sous ombre de la vaisselle d’or et d’argent, que nous faisons pour notre service, il ne nous soit fait fraude de nos droits... », et, partant de là, décidait que l’argenterie et la vaisselle plate destinées au roi seraient frappées des mêmes droits que celles des particuliers — manière indirecte de prévenir les nombreuses demandes d’exemption provenant de l’entourage royal. — C’était, en un mot, l’institution du contrôle onéreux de l’État venant s’ajouter au poinçon bénévole et peu coûteux des Communautés et des villes. Des contrôleurs furent, en conséquence, établis pour veiller à l’exécution de cette réglementation. Munis d’un poinçon spécial, le môme pour toute la France, ils furent chargés de rendre générale l’application rigoureuse de ces nouvelles mesures fiscales. Un des considérants de cet important Édit mérite surtout d’être retenu. Ces exigences inattendues sont motivées par le besoin et le devoir « d’obvier et punir le luxe, qui est tant en la quantité excessive desdits ouvrages que en façons très somptueuses d’iceux que chascun fait faire et acheter, lesquels demeurent serrées, gardées et enfermées plus par curiosité que par nécessité d’iceux..., qui est un or et un argent mort, et duquel ne se tire aucun profit ».

Les Registres du bureau de la ville nous apprennent que les orfèvres, représentés par le prévôt des marchands et les échevins de Paris, soumirent, le 6 août 1578, de très humbles remontrances au roi sur l’institution de ces contrôleurs,

— nouveauté à leur avis abusive et dangereuse — et sur l’impôt particulièrement onéreux dont on voulait les charger. Toute une procédure suivit cette protestation. La Chambre des Comptes, la Cour des Monnaies, le Parlement intervinrent tour à tour. Les années 1579 et 1580 furent remplies par des démarches de toute sorte et des instances de toute nature. Le 7 avril de celte dernière année, les Maîtres-Jurés de l’Orfèvrerie s’opposaient encore à l’adjudication de ce qu’on appelait la Ferme du droit de remède, et cherchaient à empêcher le nommé Jean Couraull de s’en rendre adjudicataire; mais il fut passé outre à leurs protestations.

H .Toussaint

Gobelet à pied de la Gilde de Saint-Luc à Anvers, d’après le tableau de C. de Vos.

En dépit de celte réglementation étroite et de ces mesures vexatoires,

malgré le conflit perpétuel dans lequel vécut la nation française, et les constantes angoisses de notre industrie nationale, le xvie siècle, cependant, fut une époque relativement brillante pour l’orfèvrerie et pour les orfèvres. Si les traditions et le système économique du Moyen Age, qui n’avaient pas cessé de prévaloir, faisaient encore consister la principale partie de la fortune mobilière dans la possession des métaux précieux qu’on étalait avec ostentation aux yeux du public, une appréciation judicieuse de la forme, un goût fin et délicat, une éducation plus subtile, qui commençaient à donner à la beauté plastique une sorte de droit de préséance sur la valeur intrinsèque et réalisable, achevèrent alors d’assigner aux pièces d’orfèvrerie le caractère de véritables oeuvres d’art. Cette transformation, à laquelle les plus grands artistes de ce temps prêtèrent leur concours, et qui a rendu à jamais illustres les noms de Briot , d’Étienne Delaune , de Pierre Woëriot, de Claude Delahaye, etc., valut un redoublement de considération aux orfèvres, et une intimité encore plus marquée s’établit entre ces habiles artisans et leurs augustes protecteurs. On a des lettres de Catherine de Médicis adressées à Dujardin, son fournisseur préféré, qui respirent une familiarité cordiale1; et grâce au puissant crédit de cette princesse, l’orfèvre Claude Marcel — dont nous avons parlé à propos de l’Entrée de Charles IX, et qui avait souvent l’honneur de recevoir la reine mère dans sa boutique du Pont-au-Change — fut nommé deux fois échevin (en 1557 et 15(52), puis conseiller de la ville, et enfin prévôt des marchands. Catherine fit mieux encore. Elle consentit à tenir un des enfants de Marcel sur les fonts, et dès lors l’appela son compère.

Il n'est pas prouvé que, pour leurs travaux d’orfèvrerie, Allart Plommyer, les Hotman, les Pijart, R. Toutin, Dujardin, Delahaye, Marcel aient recouru à la collaboration des sculpteurs célèbres de leur temps et leur aient demandé parfois des modèles. Cela est probable cependant. En tout cas, ils n’hésitaient pas à les mettre à contribution dans les occasions solennelles. Au milieu du xvie siècle, la chapelle que les orfèvres parisiens avaient dédiée à saint Eloi menaçait ruine. Le 31 décembre 1554, Nicolas Lepeuple, Pierre Sanson, Lambert Hotman, Jean Pijart l’aîné, Jean Rouvet et Thibault Laurent, Gardes de la corporation, signèrent un marché avec Philibert Delorme et Germain Pilon pour la reconstruction de ce sanctuaire.

Vers cette même époque, les orfèvres, qui jusque-là étaient demeurés groupés autour du Pont-au-Change et dans le quartier Saint-Méry, occupèrent le pont Saint-Michel, qui venait d’être rebâti. Un peu plus tard, en 1580, ce pont fut joint au terre-plein du pont Neuf par un quai surélevé. Les disciples de saint Éloi s’empressèrent de faire construire à leurs frais

l. Archives de l’art français. Documents, t. 111, p. 39, 44, 45.

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les hautes maisons bordant cette voie nouvelle, qui prit leur nom. Depuis lors, ils ne l’ont jamais complètement désertée.

Grâce à l’étude si complète que nous avons faite des présents offerts par les villes aux reines et aux rois durant le xvie siècle, on peut avoir une idée assez précise des chefs-d’œuvre qui furent exécutés dans ces boutiques achalandées. Étienne Delaune nous apprend en outre par ses amusantes vignettes 1 quelle activité régnait dans ces ateliers parisiens, alors que la gravure de Joost Amman nous fait connaître la physionomie des ateliers du Nord et de l’Est.

Mais, nous l’avons dit, ce n’est pas seulement en l’exécution de ces présents royaux que s’exerçait la verve de ces admirables artistes. Il suffit de parcourir la galerie d’Apollon pour s’en convaincre. Ces merveilleux bassins où l’on voit, comme sur le bouclier d’Achille, retracé en des reliefs exquis tout un monde de faits héroïques, combats terrestres , batailles navales, sièges de villes, concours de nymphes, assemblées de dieux; ces opulentes aiguières à figure de femme, dont les organes puissants apparaissent comme une réminiscence de ces signes mystérieux qui décorent les vases à tète de chouette de l’antique Ilion ; ces coupes d’une souplesse élégante peuvent compter au nombre des plus beaux ouvrages que l’art de l’orfèvre ait jamais enfantés.

Ils réclameraient même la première place, s’ils n’avaient dans leur voisinage le casque et le bouclier de Charles IX, chef-d’œuvre ciselé dans un or splendide et pur, sur lequel se jouent des émaux d’un éclat rare et troublant. Ces armes d’or nous reportent dans un autre monde, celui des paladins au « harnois » féerique, dont les romans du Moyen Age vantent

Bouclier de Charles IX en or émaillé.

(Galerie d’Apollon.)

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