CHAPITRE SEIZIÈME
Da Joaillerie
Passion de l’Antiquité et du Moyen Age pour les pierreries.
Leur symbolisme religieux. — Valeur curative et propriétés mystérieuses.
Le langage des pierres gravées.
Hiérosme Cardan et Jean de la Taille.
Le trésor de Charles V et la cote d’armes du duc de Bourbon.
Louis de Berquen et la taille du diamant.
Les statuts des cristal liers et pierriers. — Le commerce des pierres précieuses
a fin du xvi® siècle, qui vit disparaître d’une façon lamentable la dynastie si brillante en son aurore des Valois, marque dans le caractère de l’art français une transformation à laquelle l’orfèvrerie n’eut garde de contredire. Déjà, sous le règne de Henri III, elle avait perdu cette svelte et délicate élégance, qui constitue le cachet distinctif de la Renaissance, pour revêtir un caractère massif et pesant. Ses formes s’étaient alourdies, épaissies. La garniture de la chapelle du Saint-Esprit, qu’on peut voir au Louvre, montre avec ses massives aiguières et ses flacons trapus combien, dès l’année 1578, le goût avait changé à la Cour du dernier des Valois. Après l’avènement des Bourbons, ce fut bien autre chose. Les contemporains, au reste, ne s’y trompèrent pas. Même à la fin du xvue siècle l’impression pénible produite par celle transformation n’était point effacée. « Il me semble, écrit la marquise de Créqui, qu’on voit percer dans tous les vieux écrivains du temps de Henri IV et même de Louis XIII un sentiment de regret douloureux et d’attachement pour cette race brillante, auprès de qui la branche de Bourbon n’était encore considérée, dans mon enfance et par les vieilles gens, que comme une famille de Gascogne, à l’égal des comtes de Foix et des sires d’Albret;
on n'ignorait pas qu’ils ne fussent du sang de France, mais les Valois! François Ier, son fils, et ces trois jeunes princes à qui nos pères avoient conservé tant d’amour et donné tant de marques de fidélité. — Ah! les Valois! les Valois ! disaient mes grands-oncles1. »
Pour se rendre compte, au surplus, des préférences et des goûts de cette petite Cour de Nérac, qui, après bien des luttes et des vicissitudes diverses, allait devenir la Cour de France, il suffit de consulter, aux archives des Basses-Pyrénées, les inventaires des châteaux de Pau et de Navarrens, d’ouvrir les armoires, de fouiller les écrins. Les pierreries y abondent, on ne trouve presque pas de pièces capitales d’orfèvrerie. Sous ce rapport, Y Inventaire de Gabrielle d’Estrées ne diffère pas sensiblement de ceux de son royal amant. Le mobilier de cette reine de la main gauche est extraordinairement somptueux. Il renferme quelques beaux meubles d’argent, des nefs brillantes, insignes de sa royauté d’occasion, des coupes ornées de médailles antiques; mais toutes ces richesses, au dire des experts, ne dépassent pas une douzaine de mille livres; et cependant cette argenterie, dont, au cours du règne précédent, un président au Châtelet se serait à peine contenté, avait été exécutée sous la surveillance directe du galant Béarnais. Le 29 juin 1591, Henri IV écrivait à sa divine maîtresse : « J’ay trouvé il y a une heure un moien de faire achever vostre vaisselle, voilà comme je suis songneus : cependant que la moindre chose m’éclypse de vostre mémoire2. » Mais si l’argenterie de la belle Gabrielle était de peu de valeur, ses coffres, comme ceux des châteaux de Nérac, de Navarrens et de Pau, regorgeaient de pierreries.
Il ne faudrait pas, toutefois, conclure de cette constatation que le goût et l’usage des pierres précieuses n’aient point été grandement en honneur avant les premières années du xvne siècle. Ce serait mal interpréter notre pensée. Goût et usage, on pourrait même dire passion et abus, sont presque aussi anciens que l’orfèvrerie elle-même, et dès les temps les plus reculés ils donnèrent naissance à une branche annexe de cet art, désignée, à partir du xvie siècle, sous le nom de joaillerie, et qui jusque-là s’était, dans ses multiples applications, confondue avec la mise en œuvre des métaux précieux. Nous avons eu, en effet, trop d’occasions de citer et de décrire des meubles et des bijoux d’or et d’argent, enrichis de pierreries, pour qu’une pareille confusion puisse se produire dans l’esprit du lecteur. Et si nous consacrons à cette place deux chapitres à la Joaillerie, ce n’est pas que nous ayons la prétention de signaler l’apparition d’un nouvel art somptuaire, mais nous pensons bien plutôt à nous acquitter d’une