Pierre de l’Estoii.e, Journal, t. VI, p
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dette contractée envers ces gemmes splendides, qui communiquent à tant de chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie un redoublement d’éclat.
Leur scintillement merveilleux, en effet, semble éclairer le passé de lueurs magiques. L’aventure célèbre des perles de Cléopâtre; le portrait de Théodora, tel qu’on le voit à Ravenne, chargé de perles et de joyaux étincelants; la cargaison de saphirs, de rubis, d'émeraudes, rapportée par Charlemagne de ses expéditions hasardeuses, et cent autres histoires non moins connues attestent assez combien, à toutes les époques, reines, impératrices et même empereurs surent apprécier ces prestigieux bijoux.
Chez nous, et en des temps plus proches, l’évangéliaire de Saint- Émeran, la châsse d’Ambazac, la croix fameuse de Clairmarais, celles des musées de Rouen et de Cluny témoignent aussi de ce goût, alors que les inventaires de Charles V, du duc de Berry et de Charles le Téméraire nous ont assez prouvé que durant tout ce Moyen Age, dont nous venons d’effleurer l’histoire, on ne se fit point faute de prodiguer les pierres précieuses dans la parure des personnes, aussi bien que dans l’ornementation des meubles, et des vases destinés au service des autels.
A défaut de ces témoignages déjà fort précis, d’autres exemples non moins éloquents pourraient être invoqués. Au besoin, les inventaires de la Sainte-Chapelle et du trésor de Saint-Denis suffiraient à nous édifier, si même nous n’avions eu occasion — en parlant de la croix fameuse dont Suger enrichit son abbaye, et en décrivant le chef d’or dans lequel fut enfermé le crâne de saint Louis — de constater l’étonnante quantité de pierreries qui furent absorbées par la confection de ces joyaux célèbres.
Celte abondance, cette profusion de gemmes, employées dans la parure des vases sacrés, pourrait même surprendre, si l’on ignorait que le Symbolisme, dont le Moyen Age était si particulièrement épris, avait trouvé le moyen de donner une valeur abstraite aux pierres qu’il mettait en œuvre. Le choix de celles-ci et leur disposition, qui nous paraissent aujourd’hui arbitraires, avaient alors un langage d’aulant plus clair, qu’il était consacré par une tradition fort ancienne et remontait aux mysté-
Porlrait de l’impératrice Théodora, d’après les mosaïques de Ravenne.
rieuses pratiques de l’Ancienne Loi. Ainsi que l’a fort savamment établi l’érudition moderne1, chacune de ces pierres répondait par sa nature, sa couleur et les propriétés spéciales qu’on lui attribuait, à plusieurs vertus, dont une particulière et dominante. En outre, par des rapports implicites dont l’histoire fournit la clef, celle vertu symbolisait dans le Rational du grand prêtre l’un des douze fils de Jacob, et dans la série des fondements de la Jérusalem céleste établie par saint Jean, un des douze apôtres.
Cette valeur symbolique explique comment, au xn° et au xmc siècle, le plus sage de nos abbés et le plus saint de nos rois firent une prodigieuse dépense de pierreries pour l’ornement des orfèvreries sacrées. Si Suger, en effet, se montra, sous ce rapport, dans la décoration de Saint-Denis, d’une prodigalité singulière, Louis IX fut certainement, après Charlemagne, celui de nos princes qui aida le plus par ses dons à la diffusion des gemmes dans les églises et les monastères de second ordre. Joinville raconte notamment qu’à l’occasion de la mort de sa mère ce prince fit de nombreuses expéditions de pierreries à tous les sanctuaires de son royaume. « Aussy envoya-t-il en France ung grant sommier chargé de pierres précieuses et joyaulx aux églises de France, avecques lettres missives, les priant qu’ils voulussent prier Dieu pour luy et pour ladite dame sa mère 2. »
Pour des raisons moins édifiantes, les pierres précieuses étaient également en grand honneur dans le vêtement des princesses et dans la parure des rois. A défaut d’autres témoins disparus, les sépultures de Saint-Denis en fournissent la preuve. L’amour du luxe et la coquetterie sont de toutes les époques, sans compter que la crédulité et la superstition attribuaient alors à la plupart de ces pierres des qualités mystérieuses. Cette singulière persuasion remontait bien haul dans la nuit des temps. S’il fallait en croire certains commentateurs de la Bible, Abraham aurait porté à son cou une pierre précieuse, qu’il suffisait de contempler pour être guéri de toutes sortes de maladies3. Les scarabées et les pierres taillées, si nombreuses en Égypte, passaient pour être douées de vertus de ce genre et remplissaient le rôle d’amulettes; et l’Antiquité grecque et romaine demeura pénétrée de cette croyance. Parlant des pierres précieuses, Théophraste écrit en effet : « On dit qu’il y en a qui ont le pouvoir de changer l’eau en leur propre couleur, d’autres celle de pétrifier ou de convertir en pierre tout ce que l’on met dans les vases qui en sont
1. Voir dans les Annales archéologiques, t. V, p. 216, unartielede Mlle Félicie d’Ayzac plein de vues ingénieuses.
2. Joinville, Mémoires , dans Mèm. relat. à l’hist. de France, 1. Il, p. 119.
3. Bartiiolocci, Bibl. rabbin., t. III, p. 562. — Anselme de Boot (Gemmarum et lapidum historia, 2e éd., Leyde, 1636, p. 95) écrit que le diamant porté par Aaron sur sa poitrine changeait de couleur lorsque Dieu était irrité.
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faits. Il y en a encore d’autres, qui ont une vertu attractive, et d’autres servent à éprouver les métaux. La propriété cependant la plus merveilleuse et la plus étonnante de toutes celles qu’on leur attribué est la vertu de procurer l’accouchement aux femmes. » Autre part, parlant de l’émeraude, il ajoute : « Cette pierre est bonne pour les yeux, c’est pourquoi certaines personnes en portent sur eux sous forme de cachets gravés, qu’elles regardent de temps en temps. » Nous pourrions encore citer ce que le « parleur divin » dit du grenat, du rubis, de l’hyacinthe et de l’escarboucle L On s’étonnera moins, après cette constatation, que durant tout le Moyen Age, dont la crédulité est restée légendaire, ces préjugés singuliers aient continué d’avoir cours. La croyance en ces qualités mystérieuses était si répandue, même chez les ecclésiastiques les plus expérimentés, que dans les Statuts de V Hôtel-Dieu de Troyes, rédigés en 1263, on relève la recommandation suivante : « Nulle [religieuse] ne doibt porter anneaulx de pierres précieuses, si ce n’est pour cause de maladie. » Olivier de la Haye, qui, dans son poème sur la Grande peste de 1348, donne diverses recettes pour préserver de la « contagion », a bien soin de ne pas oublier les pierres précieuses :
Et avec les choses prédictes,
Si ajoustez de margarites,
De jagonces et d’esmeraudes
Ou il n’y ait nulz défaulx ni fraudes;
Et de karobe et de coural,
De couleur rouge franc et lofai,
De tous également et par art,
D’un dragnie la vr part1 2....
1. Traité des pierres de Théophraste, traduit du grec (Paris, 1724), p. 18,21, 57,87 et suiv. A propos de ce que dit Théophraste des vertus de l’émeraude, le savant anglais Hill écrivait au siècle dernier : « Les idées qu’avoient les Anciens des vertus médicinales de l’émeraude étoient si singulières que l’on croiroit, à considérer ce qu’ils en disent, qu’elle devoit plutôt être estimée comme un médicament que comme pierre précieuse. Car ils l’ont regardée comme un remède contre certains poisons, les morsures des bêtes venimeuses, le flux de ventre, la peste, les fièvres pestilentielles, les hémorragies et dysenteries. Quand on les prenoit par la bouche en poudre, la dose en étoit de quatre à dix grains. Extérieurement on devoit s’en servir en amulettes, comme un remède sûr contre l’épilepsie, lis se sont imaginés qu’ainsi employées les émeraudes avoient le pouvoir d’apaiser les terreurs et de chasser les esprits malins. Lorsqu’on les attachoit autour du ventre et des cuisses des femmes grosses, ils leur ont attribué les vertus de la pierre d’aigle, c’est-à-dire le pouvoir de retarder ou de hâter le temps de l’accouchement. Ils ont cru aussi qu’elle conservoit la chasteté et qu’elle avoit une si grande horreur pour ceux qui venoient à la violer, que si on la portoit seulement en une bague, elle se brisoit en morceaux dès qu’on commettoit ces sortes de crimes. » Après cette énumération, Hill constate que la plupart des autres pierres précieuses passaient auprès des Anciens pour avoir des qualités secrètes, « dont la liste, ajoute-t-il, est presque aussi longue que celle-là », et qui étaient purement imaginaires. « Cependant, remarque-t-il, ce seroit une chose qui en mèriteroit la peine d’éprouver avec exactitude si les particules métalliques auxquelles les pierres précieuses doivent leur couleur ne pourraient pas, soit parleur qualité, soit par leur quantité, produire quelque effet sur le corps humain; et c’est ce qui déciderait à l'instant de la différence entre nous et les Anciens à ce sujet, c! ferait voir si nous avons été trop téméraires, ou s’ils ont été trop superstitieux. » Cette dernière réflexion méritait d’être recueillie.
2. Oi.ivier de la Haye, Poème sur la grande pestc\de 13^8, v. 3102 et suiv.
D’autres documents achèveraient, au besoin, de nous édifier sur la confiance qu’on avait alors dans les facultés curatives des pierres précieuses. On trouve dans le Propriétaire des choses, composé en 1372, une description très curieuse des mérites du béril. On y démontre que cette pierre « vault contre les maladies du fove, et contre les souspires et les roctes qui viennent de l’estomac, et garist les yeux qui sont trop moictes1 ». L 'Inventaire de Charles V (1380) mentionne « une pierre appelée Pierre Sainte, qui ayde aux femmes à avoir des enfants », et une autre pierre « qui garit la goutte, en laquelle est entaillé un Roy à lettres en ebrieu d’un coslé et d’autre2 ». Dans Y Inventaire d’Anne d’ Armagnac, dame d’Albret (Nérac, 1470), nous relevons également « une pierre pour toucher les yeux enehàssiée en or ». Jean de Troye nous apprend que le connétable de Saint-Pol portait constamment sur lui de ces pierres précieuses, auxquelles il attribuait une action surnaturelle. Au moment de monter sur l’échafaud, il confie au cordelier qui l’assistait plusieurs demi-écus, un diamant et une pierre, lui disant à propos de celle-ci : « Beau Père, véez cy une pierre que j’ay longuement portée en mon col, et que j’ay moult fort avmée, pour ce qu elle a grande vertu, car elle résiste contre tout venin et préserve aussy de toute pestilence; laquelle pierre je vous prie que portez de par moy, à mon petit— filz, auquel vous direz qu’il la garde pour l’amour de moy, — laquelle chose luy promisl de faire. Et après ladite mort, Mgr le Chancellier interrogea lesditz quatre confesseurs, s’il leur avoit aucunes choses bailléez, qui luy dirent qu’il leur avoit baillé lesdits demy-escus, diamant et pierre dessus declaréz. Lequel Mgr le Chancelier leur respondit que, au regard d’iceux demy-escus et diamant, ils en fissent ainsi que ordonné l’avoit, mais que, au regard de ladite pierre, qu’elle seroit baillée au Roy pour en faire à son bon plaisir3. »
Généralement, celles de ces pierres précieuses, douées de propriétés médicinales, qui avaient pour mission plus spéciale de dénoncer le poison et d’en prévenir les effets, étaient jointes à certaines pièces d’orfèvrerie, coupes, hanaps, salières, «essais » et « languiers4 », qu’on plaçait sur les tables royales ou princières. L’ Inventaire de Louis Ier d’ Anjou (1360) décrit un grand languier garni de pierres de diverses couleurs, telles que rubis,
1. Anselme de Boot, malgré sa qualité de médecin de l’empereur Rodolphe, consacre tout un chapitre de son livre aux vertus curatives du béril (voir Gemmarum et lapidum historia, liv. II, ch. lxxi), et Robert de Berquen, dans son Nouveau traité des pierres précieuses (Paris, 1669), réédite toutes ces absurdités.