‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 113 sur 154 · Labarte, lurent, de Charles V, art. 617 et · texte numérisé non relu

Labarte, lurent, de Charles V, art. 617 et

3. Jevn de Troye, Chronique scandaleuse, dans Mèm. relat. à l’hist. de France, t. X 1 1 1 , p. 322.

4. On donnait le nom d’essais à des coupes qui servaient à faire l’essai, c’est-à-dire à goûter les breuvages offerts aux princes, avant qu’ils y portent eux-mêmes leurs lèvres, et languiers des pièces d’orfèvrerie chargées de langues de serpents.

LA JOAILLERIE

émeraudes, pendant à des chaînes d’argent. L 'Inventaire de Charles V mentionne, lui aussi, plusieurs ustensiles de même genre. Dans Y Inventaire du duc Jean de Berry (1416) nous relevons : « Une espreuve d’or où il y a plusieurs langues de serpens, unicornes et pierres contre le venin pendans à chaiennètes d’or1 2. » Ces pierres multicolores, bien taillées, ainsi suspendues et jouant le rôle de pendeloques, devaient ajouter singulièrement à la somptuosité de ces curieuses orfèvreries. Elles constituaient une application ingénieuse du Beau à l’ Utile. Pour celles de ces gemmes préservatrices que l’on portait sur soi, elles étaient généralement montées avec une richesse rare. Les anciens chroniqueurs nous apprennent que le duc Jean de Berry ne se séparait jamais d’une « pierre contre le venin appelée Ban\ac » ; que la reine Charlotte de Savoie possédait un bracelet orné de « pierres contre le velin(sfc) ». Enfin, Marie Stuart, au moment de sa mort, portait sur elle « une pierre noire contre le poyson, de la forme et grosseur d’un œuf de pigeon, ayant sa couverture d’or ».

Ainsi, jusqu’à la fin du xvi° siècle, la croyance aux vertus mystérieuses et secrètes des pierres fines persista; et ce n’était pas un préjugé particulier à quelques personnes. Deux écrivains de caractère bien différent vont nous prouver que la persuasion était alors générale. Le premier de ces écrivains, l’illustre Cardan, médecin milanais, qui disputait à Pic de la Mirandole l’enviable privilège de parler avec autorité de toutes les choses connues de son temps et de quelques autres, non seulement reconnaît aux pierres précieuses leurs fabuleuses vertus, mais encore, dans son traité intitulé De la subtilité11, s’etlorce d’expliquer scientifiquement les propriétés extraordinaires qu’on leur attribue.

Le V° livre de cet ouvrage, qui traite des Matières métalliques, porte : « Les escarboucles, les esmaragdes (dictes vulgairement émeraudes), les

1. Léon de Lauoiîde, Invent, des bijoux de Louis d’Anjou, art. 81, p. 10. J. Luifehey, Inventait es du duc Jean de Berry, art. 619, p. 100.

2. Les Livres de Hièrome Cardanus intitule \ De la subtilité, etc., traduits du latin en françois pat Richard Le Blanc (Paris, 1566), p. 165 à 191.

Essai en licorne (corne de rhinocéros) monté en argent ciselé et doré, rehaussé de camées et de pierres fines.

saphirs, les hyacinthes, les margarites et le coral sont utiles contre la peste pour ce que grandement ces pierres précieuses dessèchent. » Dans son livre VII0, consacré aux Pierreries, notre auteur ajoute : « Les pierres précieuses retenues sous la langue peuvent faire la divination en augmentant le jugement et la prudence »; et après avoir rappelé que l’émeraude est contraire aux plaisirs de Vénus, il ajoute : « Cette pierre bue résiste grandement aux venins, pour ce que par nature elle est surmontée de mollesse plus que toute autre pierre précieuse; l’abondance de l’humeur cuit recrée l’esprit par la perspicuité ; elle profite à la nature de l’homme et repousse la nature du venin. »

Sans attacher plus d’importance qu’il ne convient à ces explications amphigouriques, n’est-il pas curieux d’entendre un savant comme Cardan s’écrier : « C’est moins de merveille, si les pierres précieuses mouvent et excitent les songes que si elles font deviner » ; et ce même savant dire encore : « Nulle pierre précieuse n’est exempte d’aucune vertu excellente... aucunes favorisent à la longueur de la vie, aucunes à la santé, aucunes à la sapience, aucunes aux richesses, les autres à l’amour, les autres à la divination, les autres à la force du corps, les autres à la bonne fortune, aucunes aussi sont mal-heureuses, aucunes rendent les hommes paresseux, aucunes les rendent timides, aucunes joyeux, aucunes les font tristes. »

Avec moins d’autorité au point de vue scientifique, mais avec plus de grâce dans la tournure et d’entrain, un autre écrivain du xvie siècle, Jean de la Taille *, a pris soin, lui aussi, de nous édifier, mais cette fois en vers, sur les propriétés plus ou moins merveilleuses qu’on attribuait, à la Cour de France, à ces gemmes doublement recherchées. Je chante, écrit-il,

Je chante des pierres d’élite La force et valeur non petite,

Dont l’une a la prospérité

Aide l’autre aux longueurs de la vie,

L’une à l’amour, à la santé,

L’autre aux biens de fortune amie;

Il n’est pierre (outre sa beauté)

Qui n’ait quelque propriété.

Après ce préambule, Jean de la Taille procède à l’énumération des pierres et de leurs vertus. Le diamant rend gai et « empêche les frayeurs de la nuict », c’est-à-dire préserve du cauchemar. L’émeraude porte à la plaisanterie, augmente la mémoire et dispose au « jeu de Vénus » :

Le rubis rend l’homme Aymable envers tous et joyeux.

1. Jean de la Taille, Blason de la Marguerite et autres pierres précieuses (Paris, 1574).

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Ces mêmes prérogatives distinguent le saphir. La topaze, quand on en avale une parcelle, chasse la mélancolie, calme la soif dès quon la met en sa bouche, et les « ardeurs de Vénus » si on la promène sur certaines parties du corps. L’opale attire les autres pierres et préserve des empoisonnements :

Poyson ne peult, à qui l’a, nuire.

Ces qualités si recherchées distinguent aussi l’escarboucle, qui en même temps a la faculté

D’éveiller nostre esprit gaillard.

L’agate rend éloquent. Si l’on tombe en ayant une turquoise sur soi, la chute ne saurait être dangereuse; et pour être aimé, il suffit de porter une jacinthe en contact avec sa peau. Celte pierre, en outre, a la vertu d’ « éjouir » celui qui la possède

Et le deffendre

De foudre, de peste et poyson.

L’héliotrope rallonge la vie, l’améthyste chasse le mauvais esprit, l’onyx rend le corps et l’esprit plus robustes, et partage avec le corail l’avantage de guérir l’épilepsie. Le

jaspe, au privilège de calmer les amours déshonnêtes, joint celui d’arrêter le sang qui s’échappe des blessures, d’empêcher les hémorragies. Enfin, jouant sur le nom de Marguerite — qui fut porté, on le sait, par un certain nombre de princesses duxvi0 siècle, et auquel il garde sa signification latine de perle — Jean de la Taille termine en célébrant les mérites de cette concrétion calcaire, qui fut de tout temps estimée à l’égal des pierres les plus rares et du plus haut prix.

Ajoutons que, même au xvn° siècle, ces préjugés singuliers n’avaient pas encore complètement disparu, car certains écrivains parmi ceux qui passent pour les plus instruits et les plus raisonnables en fournissent la preuve. Anselme de Boot, dans son livre si savant pour le temps, recueille pieusement la plupart de ces recettes; Robert de Berquen les réédite en 1GG9; et, en 1688, Furetière osait écrire en parlant du corail : « Estant

Coffret, en argent ciselé, enrichi de pierres fines.

porté par un malade, il devient pasle, livide et tout taché, de sorte que par le changement de sa couleur il advertit de quelque maladie prochaine1. »

Les pierres précieuses n’étaient pas les seules, au reste, que l’imagination fertile de nos ancêtres dotait de ces vertus curatives. Les intailles et les camées, que l’Antiquité avait légués en quantité si considérable au Moyen Age, jouissaient, aux yeux prévenus de leurs heureux possesseurs, de propriétés analogues. Par suite du manque d’érudition et de critique, ces pierres — essentiellement profanes — étaient considérées comme d’origine hébraïque, et sous le nom de pierres d’Israël, elles furent gratifiées d’une autorité cabalistique qui en augmenta singulièrement la valeur. On alla même jusqu’à rédiger un code en règle de leurs qualités magiques, non plus d’après leur nature, comme on avait fait pour les autres pierreries, mais d’après le sujet qu’elles représentaient.

Malheureusement, ces sujets, faute d’être bien compris, donnèrent fieu aux confusions les plus fâcheuses, et par leur emploi irréfléchi — comme le remarque fort judicieusement l’abbé Texier, — les reliquaires se trouvèrent souvent parés de métamorphoses fort peu morales2. Quant aux princes, ils se servaient comme cachets de pierres gravées, dont certes ils n’eussent point fait usage, s’ils eussent compris le sujet représenté et les inscriptions qui l’accompagnaient. Mais, ne craignons pas de le répéter, en dehors de leur intérêt archéologique et de leur valeur artistique, ces pierres passaient pour posséder des vertus curatives spéciales. En 1372, Jean de Mandeville3 n’hésitait pas à écrire : « En quelque manière de pierre que tu trouveras entaillée l’ymaige du Mouton, ou du Lyon, ou du Sagittaire, elles sont consacrées du signe du Ciel. Elles sont très vertueuses, car elles rendent Pomme amyable et gracieulx à tous. Elles résistent aux fièvres cothidianes, quartaines et autres de froide nature. Elles guérissent les ydropiques et pa[ra]latiques et aguisent l’engin (l’esprit, ingenium ) et rendent beau parle[u]r, et font estre seur en tous lieux, et acroissent honneur à celluy qui les porte : especiallement l’ymage du Lyon. » — Et la nomenclature continue avec des développements qui ne sauraient trouver place dans ce livre.

On peut conclure de là qu’il y avait double profit à se parer de pierreries et à les prodiguer sur ses habits tout comme sur les vases d’or et d’argent d’un usage journalier. Aussi dès le xme siècle le commerce des pierres précieuses était-il déjà considérable avec l’Orient, commerce

1. A. de Boot, Gemm. et lapid. Jiist. (Leyde, 1636). — Robert de Berquen, les Merveilles des Indes orientales, etc. (Paris, 1669). — Furetière, Dictionnaire universel (la Haye, 1 690) , sous Corail.

2. Dictionnaire d'orfèvrerie religieuse , col. 312. Voir aussi ce que nous disons à la page 215.

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