‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 122 sur 154 · Jean Buvat, Journal de la Régence, t. I, p · texte numérisé non relu

Jean Buvat, Journal de la Régence, t. I, p

chargés de les monter, les dimensions des pierres, leur taille, leur éclat primèrent tellement les préoccupations de structure et de forme à donner au bijou, qu’en quelques années une véritable révolution s’accomplit. Tout, dans la création des joyaux, fut subordonné à leur mise en valeur, et les intentions d’architecture et de décoration, qui distinguent encore les bijoux des Woëiriot, disparaissent complètement dans les modèles de G. Légaré, de Daniel Mignot, de Ph. Bourdon et de leurs successeurs.

Agrafes, pendeloques, nœuds, formés de diamants et de perles remplacèrent, en les faisant regretter, ces ingénieux emblèmes dont le siècle précédent avait fourni tant et de si parfaits modèles.

Pour en revenir à notre majestueux et prodigue monarque, il n’était presque personne à sa Cour qui ne fût comblé de joyaux par ses soins.

Le jour des fiançailles de MUede Soubise, il lui faisait remettre un collier de 10,000 écus. Les comtes de Brien ne et de La Châtre reçurent de sa main des épées de brillants. Il en donna également une au grand prieur de Vendôme, qui coûtait 1,500 pistoles. Lorsque la seconde femme de Philippe V traversa le midi de la France pour se rendre en Espagne, quoique bien à court d’argent, le vieux roi envoya à la jeune reine son portrait garni de gros brillants, valant à peu près 100,000 livres; et il fit remettre à milord Portland, lorsque cet ambassadeur prit congé de lui, une boîte ornée de diamants, achetée quelques jours auparavant 4,000 pistoles1.

On n’en finirait pas si l’on voulait tenir un registre exact de toutes les générosités de ce prince magnifique, et ce que nous savons de lui est bien peu de chose auprès de ce que nous ignorons. Est-il nécessaire d’ajouter que l’exemple parti de si haut fut scrupuleusement imité? Lettres, mémoires, souvenirs, tous les documents parvenus jusqu’à nous en fournissent la preuve. Ici c’est le duc de Lorraine qui envoie à Mademoiselle un collier,

I. Dangeau, Journal, t. II, p. 93 et 100; t. III, p. 174; t. IV, p. 370; t. V, p. 10; t. XV, p. 273. — Abbé de Choisy, Mémoires, t. I, p. 192 et 211.

Pent-à-col composé par Daniel Mignot.

LA JOAILLERIE

des perles et des boucles d’oreilles d’une valeur de 400,000 livres. Ailleurs c’est le duc d’Orléans qui, venant de réaliser la succession de l’électeur palatin, offre à la princesse sa femme des pendants d’oreilles de 40,000 écus. Autre part, c’est la duchesse de Lesdiguières qui place dans la corbeille de Mme de Créqui 80,000 écus de pierreries L Malgré les quelques spécimens qui nous ont été conservés et malgré les dessins des joailliers du temps, nous n’avons plus qu’une idée incomplète de la splendeur de ces bijoux : des montres, des médaillons, des boîtes et des tabatières notamment, qui alors faisaient fureur. — Loret rapporte que Madame Royale adressa à Olympe Mancini une paire de splendides pendants d’oreilles avec :

une boëte de portrait,

Qui n’est ny d’or ni d’argent trait,

Mais bien des pierres précieuzes,

Fort riches et fort curieuzes;

Et le tout du moins se montant A six mille loüis d’or comptant.

Six mille louis, 144,000 francs pour une tabatière! C’est beaucoup, ei ce n’est rien auprès de celle qu’en 1679 le roi d’Espagne envoya en présent de noces à Mademoiselle d’Orléans. Elle était « de diamans, faite en lozange, soutenue d’un noeud de diamans qui a sept ou huit branches avec le portrait du roi » ; on l’estimait « deux cens mille écus », presque un million et demi de notre monnaie. Ajoutons que les boîtes de 25,000 à 30,000 livres n’étaient pas rares à cette époque. L 'Inventaire du maréchal de la Meilleraye (1664) décrit :

« Une boisle à portraict contenant

vingt-six diamans, sçavoir : un grand diamant taillé en fassette de forme de coeur, un grand diamant à table à demy fond, huict autres diamans taillés à fassette et seize petitz aussi taillés à fassette, le tout prizé la somme de trente mil livres1 2. » Si nous en croyons Mme de Genlis, c’est Louvois qui aurait possédé la première tabatière d’un aussi grand prix.

1. Dxngeau, Journal, t. VI, p. 43t. — Abbé de Ciioisy, Mémoires, t. II, p. 14. — Souvenirs de la marquise de Créqtiy, t. 1 1 , p. 243.

2. Loret, Mu^e historique, 17 février 1657. — Mercure galant, n° de septembre 1679. — Dictionnaire de l’ameublement, t. I, col. 343, sous Boîte.

Par le luxe des « boîtes » on peut juger de celui des autres joyaux, surtout de ceux qui servaient à la parure. Dans certaines familles, les pierreries composaient une sorte de fonds inaliénable, qui — à l’instar des joyaux de la Couronne — pouvait être augmenté, mais non pas diminué, et dont les possesseurs n’avaient pour ainsi dire que l’usufruit. Telles

étaient les perles héréditaires de la maison cl’Egmont, estimées à 400,000 écus, « et qui étoient substituées à perpétuité ni plus ni moins qu’un majorât de Castille ou une principauté de l’Empire1 ».

Les diamants de la famille de Créqui, parmi lesquels se trouvait le fameux connétable de Lesdiguiéres, étaient conservés avec le même soin et transmis avec les mêmes scrupules.

Lorsque la princesse de Conti fut fiancée au duc de Chartres, le père de celui-ci envoya à la jeune princesse les diamants de la famille d’Orléans qui valaient, disait-on, cinq millions. Celle-ci en retint pour trois millions. Avec un pareil écrin elle pouvait braver le voisinage de la duchesse de Ring, qui, si l’on en croit le gazetier Métra, ne se montrait jamais en public sans avoir deux à trois millions de pierreries sur sa personne2.

Pour nous rendre comple de la façon dont ces pierreries étaient mises en oeuvre au xvn° siècle, nous avons, outre les dessins des joailliers, les portraits nombreux qui ornent nos galeries. Ceux si curieux, si exacts, si scrupuleux de Miereveld nous sont, sous ce rapport, d’un précieux secours. L’admirable collier fait d’entrelacs et l’incomparable plaque en cœur, qui ornent la poitrine d’Élisabeth d’Angleterre, reine de Bohême; le superbe pent-à-col d’Amélie de Solms, la femme du stathouder Frédéric-Henri; la profusion de perles répandue sur l’habit de Georges Villiers, duc de Buckingham, nous donnent une vision assez précise de ce luxe prestigieux à son aurore. Le portrait de Marie de Médicis

Broche en pierreries ayant appartenu à Anne d’Autriche.

1. Souvenirs de la marquise de Créquy, t. III, p. 4 et 5. Ces subslilutions de joyaux précieux étaient assez fréquentes et avaient ce bon effet d’empêcher ceux de ces bijoux qui avaient une importance historique de sortir des familles. M. A. Communay, dans ses Extraits de la chronique de Cadillac, lus à la dixième Session des Sociétés de beaux-arts des départements (1886), cite une Donation de joyaux, bagues et vaisselle d'argent faite par la comtesse de Riberac aux enfants du duc d’Épernon, datée du 15 mai 1592, et qui contient une clause de ce genre.

2. De Luynes, Mémoires, t. V, p. 192. — Métra, Correspondance secrète, t. V. p. 254.

LA JOAILLERIE

par Pourbus el les crayons si remarquables de Daniel du Montier, enfin nombre de gravures qui sont l’honneur de la chalcographie française, confirment cette impression d’une somptuosité qui n’approche pas cependant de ce qu’on verra plus tard. Laissez passer cinquante ans, et le Mercure vous décrira l’habit merveilleux que Louis XIV portai L aux noces du duc de Chartres, « dont il n’y a point de termes qui puissent exprimer la richesse, puisqu’il peut passer pour unique au monde ». Ce même recueil nous informera encore qu’à la signature du contrat, « Monseigneur étoit en juste au corps de velours noir tout uni, ce qui faisoit mieux briller tous les gros diamants de la Couronne qui étoient dessus, et dont il y avoit pour plusieurs millions ». Il ajoutera que « toutes les dames annoncées pour le bal avoient des garnitures de pierreries et qu’il y avoit peu de seigneurs dont les habits n’en fussent garnis 1 ».

Ce débordement de pierreries, que le Mercure déclarait sans précédent, fut encore dépassé pour le mariage du duc de Bourgogne. Rien qu’à lire la description des habits revêtus par le roi, les princes et les princesses, par le duc d’Anjou, le duc de Berry, le duc et la duchesse de Chartres, par Mademoiselle, M. le Prince, M. le Duc, le comte de Toulouse, le duc et la duchesse du Maine, on a comme des éblouissements. Ce ne sont que velours chamarrés de pierreries sur toutes les tailles, avec boutons de diamants et de perles, brandebourgs de rubis, et si merveilleusement brodés que, « sans compter les pierreries, les habits seuls des deux bals revenoient à plusieurs millions ». Les coiffures dépassent encore les vêtements en splendeur. Les cheveux de la jeune épousée étaient « nattés de perles, et tout le reste de sa coiffure étoit si rempli de diamants qu’on peut dire sans exagération que la vue en pouvoit à peine supporter l’éclat ».

Quelques années plus tard (en 1702), le roi ayanL eu la fantaisie de voir jouer Athalie par cette jeune et charmante princesse, le lendemain de la représentation elle dut garder le lit, fatiguée qu’elle était « de la pesanteur de l’habit qu’elle avoit porté la veille à la comédie, et qui étoit trop chargé

1 Mercure galant, numéro de février 1092, p. 307 à 330.

Enseigne ornée de pierreries.

(Cabinet des antiques.)

de pierreries ». Et ce n’était pas seulement dans les occasions solennelles qu’on faisait étalage de ces joyaux. Un jour, le Dauphin déjeunait à Meudon (décembre 1699); un voleur — que plus tard on sut être le contrôleur des Bâtiments Lhuillier — lui déroba la boucle de son chapeau valant 10,000 livres, et s’il n’enleva pas le diamant du retroussis, estimé quatre fois plus, c’est qu’un brillant de cette grosseur était trop facile à reconnaître pour pouvoir être vendu 1.

A ce moment, du reste, la révolution est accomplie. La Joaillerie a triomphé de l’Orfèvrerie. Au xvic siècle, le métal remplissait encore le rôle important, et les pierres le rôle accessoire. Les premiers joailliers du xvne siècle, fidèles aux traditions de la Renaissance, tout en cherchant

à produire un effet nouveau, n’avaient pas renoncé à donner à leurs bijoux une forme finement architecturée et une tournure artistique. Le métal n’est pas économisé par eux et ne se dissimule pas encore; les pierres sont serties dans une torsion qui rappelle la ciselure des grands jours, mais à la fin du siècle tout a changé et les gemmes dispersées dans le costume et les cheveux laissent ignorer l’armature qui les retient. Leur éclat triomphant fait oublier tout le reste 2.

Le xviii0 siècle ne devait et ne pouvait rien ajouter à cet excès de splendeur. Le seul fait qui distingue l’histoire de la joaillerie durant le règne de Louis XV, c’est que les abus que l’on constatait à la Cour sous le règne précédent achèvent de gagner la Ville. Après les premières spéculations auxquelles donnèrent lieu Law et son système,

1. Mercure de décembre 1697, p. 205 à 255. — Dangeau, Journal, t. VII, p. 215, 282; t. VIH, p. 333.

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