Mercure galant, avril 1681, décembre
LE XVIIe SIÈCLE
chacun », entoure l’estrade. Dans les angles, des scabellons d’argent portent des cassolettes de cinq pieds de hauteur; et des bassins de trois pieds de diamètre soutiennent des vases proportionnés. Les chenets mesurent quatre pieds. Le lustre compte dix-huit bougies. Les cadres des miroirs n’ont pas moins de neuf pieds de haut, et tout cela est en argent. Dans la Salle de Diane, dans celle de Vénus, dans le salon où sont dressés les buffets, on n’aperçoit également que guéridons, lustres, candélabres, brancards, vases, cassolettes et caisses d’oranger en argent. Et le journal qui nous fournit cette énumération ajoute : « Il n’y a point de morceau d’argenterie qui ne soit historié. Des chandeliers représentent les douze Mois de l’année. On a fait les Saisons sur d’autres, et les travaux d’Hercule en composent une autre douzaine. Il en est de même du reste de l’argenterie; tout a été fait aux Gobelins et exécuté sur les dessins de M. Le Brun. »
Ici le Mercure commet une erreur qu’il importe de rectifier. La plupart des objets magnifiques, des meubles précieux à tant de titres, qui viennent de défiler sous nos yeux, avaient bien été confectionnés, sinon sur les dessins, du moins sous l’inspiration directe du grand artiste cité par notre recueil. Mais tous ne sortaient pas des Gobelins, dont il nous faut dire quelques mots. Louis XIV n’avait eu garde d’abolir les logements du Louvre qui avaient tant fait crier contre son grand-père. Il les avait, au contraire, peuplés d’excellents artistes; mais ceux-ci ne suffisaient pas ù remplir ses palais de meubles merveilleux; et, pour répondre à la hâte qu’il avait de composer autour de lui un cadre digne du soleil qu’il avait pris pour emblème, le jeune roi, sur l’incitation de Colbert,
son activité — comme elle fut
amenée plus lard à le faire — à fabriquer seulement des tapisseries.
avait créé la Manufacture royale des meubles de la Couronne, qui devait par la suite jouer, sous le nom de Manufacture des Gobelins, un rôle unique dans les fastes de nos arts somptuaires.
Cette manufacture célèbre, dont l’histoire n’est plus à écrire l, ne devait pas borner
Brancard en argent ciselé.
(D'après la tapisserie
représentant la Visite de Louis XIV aux Gobelins.)
1. Voir Henhy IIavaru et Marius Vaciion, les Manufactures nationales (Paris, 1889).
ilu
La charte constitutive de cet établissement, telle que Colbert la fit signer au roi en 1667, invitait le Surintendant des Bâtiments et le directeur « à tenir la manufacture remplie de bons peintres, maistres tapissiers, en haute lisse, orphèvres, fondeurs, graveurs, etc. » Fidèles à cette prescription, Colbert et Le Brun réunirent là des orfèvres d’élite, qui exécutèrent un nombre considérable de belles argenteries, mais auxquels il y aurait injustice à attribuer toutes les richesses qui ornaient Versailles; car nous savons les noms des Maîtres qui travaillèrent à ce fastueux mobilier.
Dans le nombre, figurent plusieurs fabricants parisiens, établis au centre même de la grande ville. L’illustre Claude Bail i n , dont Voltaire a dit qu’il avait mérité d’être mis au rang des plus célèbres artistes, pour la beauté de son dessin et l’élégance de ses ouvrages, est de ceux-là. Avec Pierre Marcade, qui fut nommé Garde en 1670, i! fournit la série des pièces décoratives connues sous le nom de Fables d’Ésope, et il fut occupé, pendant près de dix ans, à ce que les Comptes des Bâtiments appellent d’une façon générale « les grands ouvrages » ; c’est-à-dire qu’il fondit, repoussa et cisela des bassins, des vases, des brancards enrichis de figures. Or Claude Ballin, élu Garde de l’Orfèvrerie pour les années 1666 et 1667, était établi au Louvre et avait même reçu du roi une subvention de 1,000 livres pour y faire construire une forge et une petite fonderie.
Gravet, qui fournit à Louis XIV sa merveilleuse nef d’or, habitait pareillement au Louvre depuis l’année 1643, où il avait obtenu le « logement et la boutique » occupés précédemment par l’orfèvre La Barre. Thomas Merlin, qui travailla, lui aussi, pour la Couronne et livra à Versailles d’énormes bassins, des brancards et des vases, s’était vu attribuer en 1660, dans ce même palais, l’atelier du sculpteur Jacques Sarrazin. Viaucourt, Lorrain d’origine, naturalisé en 1669 et mort en 1674; Gérard Débonnaire, nommé Garde en 1669, et du Tel, qu’on doit également comprendre parmi les auteurs de « grands ouvrages », tenaient boutiques d’orfèvre dans Paris. Verbrecht, ancien fournisseur de Gaston d’Orléans, et après lui sa veuve; René Cousinet, qui figura parmi les Gardes aux années 1672, 1684, 1685, et Guillaume Loir exécutèrent, eux aussi, pour Versailles, des caisses d’orangers, des chandeliers, de grands bassins, des vases el « autres meubles », et comptèrent au nombre des Maîtres parisiens. En fait d’orfèvres établis à demeure aux Gobelins, l’abbé de Marolles ne cite, au surplus, que deux noms, celui d’Alexis Loir et celui de Claude de Villers, ce dernier, assisté de ses fils.
De Vilers et ses fils sont, dans l’orfèvrerie,
Des hommes achevéz, Alexis Loir comme eux De Paris, tous les quatre, ont des dessins heureux,
Mêlant à ce qu’ils font une rare industrie.
Mais l’abbé se trompe, à son tour, quand il écrit : « tous les quatre de Paris ». Si Loir appartenait à une famille d’orfèvres parisiens, il n’en était pas de même de son collègue de \ illers. Celui-ci descendait peut-être de cette vieille famille des Devillaire que nous avons déjà eu occasion de mentionner, et dont les ancêtres figurent pour la première fois sur les tableaux des Gardes de l’Orfèvrerie, à l’année 1340. Ce fait n’aurait rien, au reste, de surprenant; car on trouve, dès le xive siècle, sur les listes des
Louis XIV visitant la Manufacture royale des meubles de la Couronne.
(D’après une tapisserie exécutée aux Gobelins.)
Gardes les noms d’un certain nombre d’orfèvres célèbres du xvn° siècle. — Jacques Toutin fut Garde de la Communauté en 1344; Guillaume Ballin en 1350, et Jean Ballin en 1354. Thomas Pijart fut élu en 1359, et depuis cette date, on compte des Pijart parmi les grands orfèvres parisiens. - Quoi qu’il en soit, Claude de Villers, ou Devillaire, avant d’être installé aux Gobelins, était établi à Londres. En 1665, Colbert l’avait fait venir à Paris avec sa famille, « pour travailler pour Sa Majesté ». On a même la note des dépenses de ce voyage. Elle monte à 375 livres qui furent remboursées à l’artiste par la cassette royale.
Ajoutons que Colbert n’eut pas à se repentir d’avoir fait traverser la Manche à cette intéressante famille. De Villers et scs (ils exécutèrent, sous
la direction de Le Brun, et avec une verve incomparable, les pièces les plus considérables comme dimensions et les plus chargées comme décor. Dans le nombre, on peut citer deux grandes cuvettes pesant 2,311 marcs. Bien que par le poids, on devine quelle devait être la taille de ces orfè-
vreries. Quant à la richesse de leur décoration, la belle tapisserie représentant la visite de Louis XIV aux Gobelins nous en donne une idée suffisamment exacte. Le superbe brancard supporté par quatre satyres, qu’on remarque au premier plan; le vase gigantesque que trois compagnons orfèvres parviennent à peine à dresser; le volumineux bassin que soutient péniblement un autre ouvrier; comme le guéridon , à demi renversé, dont on découvre une moitié sur la gauche du tableau; toutes ces pièces magnifiques justifient l’émerveillement du Mercure et donnent un corps à ses descriptions fastueuses.
Quant au groupe placé, dans ce précieux tableau, presque au centre de fa composition et dans le voisinage du duc d’Orléans, il offre pour nous un intérêt d’un autre ordre. Ces deux artistes bien vêtus, à la figure distinguée, à la physionomie intelligente, qui présentent au roi un vase de forme tourmentée, avec une anse faite d’une chimère et un pied porté par des tritons; ces deux personnages importants sont vraisemblablement Loir et de Yillers. Ajoutons qu’il serait aisé de trouver, dans quelques autres tableaux de même nature, des renseignements presque aussi curieux et aussi certains sur la disposition, le décor, les dimensions des orfèvreries qui virent le jour à la Manufacture royale des meubles de la Couronne pendant celle féconde période.
La suite des tapisseries qui porte le nom de Maisons royales étale, dans ses premiers plans, toute une collection de vases d’argent et de vermeil d’urnes, d’aiguières, de bassins, de cassolettes au chiffre du roi, qui, sans aucun doute, ont une pareille origine. De môme encore pour plusieurs tapisseries de la suite dite Y Histoire du Roi. Celle, notamment, qui représente Y Audience accordée au Légat nous montre les meubles principaux qui garnissaient, à cette époque, la chambre royale. Derrière le roi et le légat, mais très en évidence néanmoins, on aperçoit, placé contre la paroi, un
Les orfèvres du Roi, au xvue siècle.
(Fragment de la tapisserie représentant la Visite de Louis XIV aux Gobelins.)
Pl. XXXI. HISTOIRE DE L’ORFÈVRERIE FRANÇAISE.
LE XVIIe SIECLE
cabinet, dont la corniche d’argent, ornée d’une frise faite de feuilles d’acanthe enroulées et de guirlandes de fleurs, est soutenue par quatre pilastres ioniques en lapis-lazuli. Dans le panneau central, et s’enlevant sur un fond bleu, se trouve un bas-relief aussi d’argent. Non loin de là, sur un buffet, un grand vase de métal précieux et des buires ornées de bas-reliefs arrondissent leurs formes opulentes. Le vase se détache sur un tableau représentant un paysage, dont le cadre est d’argent. Aux murs sont trois appliques, à monture de vermeil et réflecteur d’argent, formées d’une sorte de cartouche accosté de quatre génies sonnant de la trompette et portant la couronne royale. A gauche, à l’angle de la tapisserie, se dresse un guéridon d’argent, dont la tige est composée de trois figures de femmes deminues, debout sur un piédestal très orné. Peut-être faut-il voir dans cette dernière pièce d’orfèvrerie, à la plus fière allure, un de ces trépieds que les Comptes des Bâtiments du Roy nous signalent comme exécutés par Loir et les frères de Villers — ouvrage de haute valeur, dont la fabrication, avec celle de deux autres meubles semblables, ne coûta pas moins de 50,114 liv. 15 sous. — Les vases, également superbes, qu’on admire dans la tapisserie du triomphe d’Alexandre pourraient bien avoir une origine identique. Leurs formes, comme leur décoration, donnent à penser que si jamais ces beaux vases existèrent, c’est aux artistes des Gobelins qu’il faut en faire honneur.
Enfin, nous savons par la Galette de France que Louis XIV, visitant les Gobelins le 15 octobre 1667, put contempler au milieu de la cour un buffet d’orfèvrerie composé de 24 larges bassins. Or nous avons encore, par les inventaires du Grand Roi, la description d’un certain nombre de ces ouvrages, d’une richesse et d’une magnificence d’ornementation vraiment extraordinaires. On voit figurer sur ces admirables morceaux les Planètes faisant cortège à Apollon, la Richesse, la Renommée, les Arts, la Paix, des trophées alternant avec les armes du roi, des Tritons, des monstres marins, les quatre Eléments, les quatre Saisons, des griffons, les attributs d’Apollon,
Bassin en argent repoussé.
(D'après une tapisserie des Gobelins, suite des Maisons royales xvi i° siècle.)
HISTOIRE HE E’ORFÈV RERIE FRANÇAISE
accompagnés de six figures de femmes, représentant les Vertus; des chasses, la bataille de Constantin, des grotesques, etc., etc. Mais la suite la plus importante assurément était celle qui comprenait Y Histoire du Roi. Ici, il nous faut céder la parole aux inventaires :
« Un grand bassin ovalle, fait par Merlin, .ciselé dans le fond de la ligure du Uoy debout, accompagné de ses officiers d’armée, qui considère un cavalier renversé d’un coup de canon près de Sa Majesté, au siège de Douay, et sur le bord de diverses actions de guerre; dans quatre cartouches des armes du Roy et de plusieurs figures, long de 3 pieds 7 pouces,
large de 2pieds 8 pouces, pesant 117 marcs 3 onces 0 grain. — Un autre bassin, dont la longueur, largeur et les bordures sont semblables à celles du précédent, ciselé dans le milieu, de l’entrée du Roy, dans la ville de Tournay, pesant 116 marcs 2 onces. — Un autre bassin ovalle, de mesme grandeur que le précédent, ciselé dans le fond du magistrat de la ville de Douay, à genoux devant le carrosse de la Reyne, pour lui présenter les clefs de leur ville, et sur les bords, des armes, des , , chiffres et de la devise de Sa
Vase de décoration en argent doré.
(D’après une tapisserie des Gobelins, suite des Maisons royales.) Majesté SU1 huit globes COUron-
néz accompagnéz de figures d’hommes, et d’enfans assis, pesant ensemble 126 marcs 3 onces... etc. » D’autres pièces du même genre représentaient la Prise de Dunkerque, celle de Dole, celle de Marslial, le Mariage du Roi, le Renouvellement de l'alliance avec les cantons suisses, V Audience donnée par Louis XIV à l’ambassadeur d’ Espagne, le Sacre, etc., etc. Enfin à ces documents si précis, et qui nous permettent de nous figurer assez fidèlement ce que pouvait être le luxe débordant du Grand Roi, il faut ajouter encore les caisses d’orangers, exécutées par Ballin, et dont on peut se faire une exacte idée, grâce aux estampes de la chalcographie.
Est-il nécessaire de constater l’influence qu’exerça la royale somptuosité sur l’entourage direct de Louis XIV? L’application assez inattendue du métal précieux aux mobiliers, non seulement des princes et des grands dignitaires du royaume, mais même des simples particuliers, est attestée
Modèle de vase à oranger, en argent fondu et ciselé. (Dessiné par Cl. Ballin.)
par tous les documents de l’époque. Ainsi dans le cabinet d’audience qui
fut installé au Palais-Royal pour Mademoiselle, aussitôt après le mariage de cette princesse avec le roi d’Espagne (1679), on voyait — c’est le Mercure qui parle — « un miroir orné de figures d’argent d’un prix extraordinaire... Il y avoit douze grands bras en forme de plaques, un grand lustre à double rang, quatre miroirs, moins grands que celui dont on vient de parler, plusieurs guéridons avec girandoles, tout cela d’argent...
Ainsi on peut dire qu’on ne voyait qu or et argent dans ce cabinet. » Dix-huit mois plus tard, le Mercure nous conduit à Saint-Cloud, où Monsieur attend le roi son frère. 11 nous fait pénétrer dans la salle d’audience que l’on vient d’achever. Ce ne sont « qu’ouvragés d’argenterie de toutes manières», et l’éternelle phrase qui revient toujours : « Ce qui est ordinairement de bois aux sièges, tables et fauteuils estoit d’argent b »
Et ce n’était pas seulement — - nous venons de le dire — chez les princes de la famille royale que ces meubles d’orfèvrerie étalaient leur splendeur.
Les récits du temps nous apprennent qu’aux noces de M. de Reringhen avec M110 d’Aumont, la jeune mariée reçut l’ameublement complet de sa chambre tout en argent. MmC de Sévigné, d’autre part, nous informe dans une de ses
Modèle de vase ù oranger, en argent fondu et ciselé. (Dessiné par Cl. Ballin.)